Hist. des Var., \. IL n" xiv
une gageure joyeuse, en riant et en choquant son verre contre celui de Carlostadt'...
Il faut bien avouer, en effet, que ces allures devaient sembler passablement étranges aux âmes pieuses du dixseptième siècle. Il n'est pas besoin d'entrer à fond dans la spiritualité catholique de ce temps pour s'apercevoir de quelle façon élevée, mais fort austère, la vertu et la piété se concevaient alors dans leurs manifestations extérieures. A l'idée de perfection morale et surtout religieuse, on attachait invinciblement l'idée d'une manière d'être habituelle aussi sublime, d'une attitude physique aussi noble que possible, d'une existence très mortifiée^ — d'où non seulement les plaisirs illicites devaient être bannis, mais même les plus innocentes joies. — Il faut entendre de quel ton Bossuet parle de « l'incompréhensible sérieux de la vie chrétienne... » La disposition convenable au vrai chrétien, — à celui qui connaît ses devoirs, parce qu'il connaît et son « honneur» et sa « misère », — c'est la «tristesse», le «deuil spirituel»'; et tel est, à plus forte raison, l'état obligé de celui qui, comme le prêtre, a charge d'autres âmes. « Le sacerdoce est un état de pénitence et de gémissement » : ce n'est pas l'abbé de la Trappe qui en donne cette définition effrayante, c'est encore Bossuet^, — un « évoque de cour». — Que devait-on penser alors de la créature éminente, choisie par Dieu, en de rares occasions, pour éclairer et corriger l'Eglise? Il faut évidemment qu'elle se révèle au monde sous une forme plus épurée encore et plus angélique : ce sera un de ces saints ascètes, dont la rigide ligure semble ignorer à jamais le
1. «Étrange scène», dit Kuhn lui-même, t. II, p. 342. — Cf. plus haut, p. 221 et p. 336.
2. Sermon pour le cinquième dimanche après Pâques (I6ô3) , secood point; — Esquisse d'un Sermon pour Nocl (1687), d'après Leb.\ro, Hist. cril. de la prédication de Bossuet; — lettre à M™« d" Albert (5 aov. 1691).
3. Panégyr. de saint Sitlpice (1664), second point. Cf. Massilloa, Discours sur la 7/ianière dont les ecclésiastiques doivent converser avec les personnes du monde, Œuvres, éd. Didot, t. II, p. 359. — Quant à Nicole, ce qu'il recommande sans cesse aux personnes en religion, c'est la «vie mourante ".
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sourire; un Saint-Cyran, un Rancé', — ou un Calvin^. Car ici encore, quand les adversaires de Bossuet se demandent avec dédain s'il fallait épiloguer gravement, comme il fait, sur ces vétilles de la vie et du caractère de Luther, quand ils s'indignent de ces médisances, suivant eux inutiles, et de ces étonnements « déclamatoires »^, il y a lieu de douter si leur indignation est bien sincère, je dis surtout chez les calvinistes français. On aurait grand tort de croire, — et bien des observations que nous avons faites nous l'ont pu montrer, — qu'au dixseptième siècle, en France, l'àme protestante se distinguât beaucoup par ses g"oùts, et, si je puis dire, par ses manières extérieures, de l'àme catholique. Malgré le caractère plus séculier que le mariage donnait aux pasteurs, leur piété en général n'était pas moins guindée, moins revèche, pas plus avenante ni tolérante que celle des puritains de la Trappe ou de Port-Royal. Qu'on se rappelle quel acharnement mirent les protestants, pendant tout le dix-septième siècle, à défendre Théodore de Bèze, — comme d'un crime, — d'avoir commis dans sa jeunesse quelques vers dune bien innocente galanterie*. 11 semblait qu'une tache de ce genre compromit à tout jamais un homme d'église... Et, à la fin du siècle, on sait quel gros scandale fera Bayle en égayant sa polémique de gauloiseries dont le siècle précédent ne se fût guère effarouché. Il est donc fort probable que dans cette spiritualité si universellement délicate, avec cet idéal, — si contrit partout et si mortifié, — de la perfection religieuse, le genre de vie et les propos de Luther, très populaires, très « naturels* », devaient choquer et déconcerter tout le monde.
1. Sainte-Beuve, Port-Royal, t. I, p. 345, 364, 447; t. II, p. 37-40; t. III, p. 340-341, 5.32; t. IV, p. 332; Portr. littéraires, t. III, p. 430, 433, 434, etc.
2. Voy. ci-après, sur Calvin, les notes de V Appendice (n» ii).
.'?. Cf. par ex., Secke.ndorf, Hist. Lutheranisnii. I. III, sect. XXX, cxviii, 1.
i. Voir, par exemple, .If.an Hor, Hemurfiues sur l'Hisloire du Calvinisme de Maitiiboia;/, p. 100-104.
5. Ce n'est pas évidemment Bossuet qui, en correspondance avec le Landgrave de Hesse sur cette grave afTaire de la bigamie, eût entremêlé à ses conseils des
Etait-ce donc, disaient les catholiques, un véritable apôtre, un dévot avancé par Dieu dans les voies spirituelles, que « ce gros homme, » — comme dit le Père Garasse, — familier, jovial, buvant sa bière comme le premier bourgeois venu de Wittenberg, s'égayant à aussi peu de frais qu'un mineur d'Eisleben, et qui volontiers se moquerait avec Pantagruel de ces ermites moroses, « cuidant, après obstinés jeûnes, entrer plus avant en contemplation des choses célestes*?...»
Et les protestants devaient penser eux aussi que, comme dit Bayle, — qui, lui-même, se fait l'interprète de ces répugnances, — les premiers Réformateurs eussent mieux fait « de se remplir uniquement de l'importance » de leur entreprise, eticjuc, s'ils avaient bien réfléchi « aux grands caractères de leur mission, ils n'auraient pas eu le temps de goguenarder et de s'épanouir la rate par des propos enjoués et burlesques^.. »
Il y a, évidemment, dans les mœurs et dans le langage de Luther, un côté, non seulement très «allemand,» mais encore très propre aux hommes du commencement du seizième siècle^ et, — même parmi eux, — très distinctif du seul Luther. Car autour de lui, ni Mélanchthon, ni Agricola, ni Œcolampade, c\mes élégantes et raffinées, n'ont sa libre bonhomie d'attitude, ni sa parole plébéienne, ni sa dévotion sans façons*.
remerciements pour le fût de vin du Rhin que Philippe as'ait l'attention de faire expédier au «cher docteur.» Voy. lettre du 24 mai 1540, dans Lexz, Briefwechsel Landcjraf Phillpps mitBucer, t. I, p. 362. — Cf. Kuh.x, t. II, p. 342 sqq., 354, t. m, p. 249.