CHAPITRE QUATRIÈME
Tout cela est très clair et très catégorique. Trop catégorique, sans doute.
D'abord, pour la filiation des doctrines. Les ressemblances entre l'Albigéisme et le Manichéisme ne sont pas telles que Ton puisse, sans hésitation, affirmer que l'un dérive nécessairement de l'autre ^ — Sans doute, parmi les doctrines communes aux deux; sectes il y en a d'importantes. Des deux côtés se retrouvent, à la base du système, l'explication du mal physique et moral par une puissance mauvaise, divine rivale du Dieu bon, «la captivité des âmes dans le monde visible», et les «efforts du mauvais principe pour les y retenir». Dans l'une et l'autre secte, ces dogmes fondamentaux ont pour corollaires théologiques la doctrine d'un Christ fictif elle rejet de l'Ancien Testament^ — pour conséquences morales l'interdiction du mariage et l'abstinence de la chair animale. — Et quant à l'organisation de TEglise et du culte, le Catharisme européen, comme le Manichéisme oriental, connaît la distinction des Elus et des simples Fidèles, — ceux-ci recevant de ceux-là la grâce d'une régénération mystérieuse, sans être asservis toutefois, dans la vie habituelle, à un ascétisme aussi sévère'.
Mais les difi'érences ne sont pas moins notables. Bossuet n'ignorait pas que le système de Manès , très métaphysique et très Imaginatif à la fois, se compliquait de toute une mythologie astronomique, d'un vaste symbolisme païen dont le Catharisme du Moyen âge n'ojQfre aucune trace. Le culte de Manès qui, chez les Manichéens de l'antiquité, faisait une partie intégrante de la rehgion et symbolisait l'adoration de l'Esprit-Saint, ne parait pas non plus avoir existé chez les Cathares. Sans doute, dans cette transmission lente et lointaine, — que suppose Bossuet^ — du Manichéisme à travers la moitié de l'Asie et toute TEurope, nombre d'idées et de pratiques ont pu
1. ScHMiDT, Hist. des Cathares, t. I, p. 3; t. II, p. 256 sqq.; A. Réville, Les Albigeois {Revue des Deux-Mondes, 1874, t. III, p. 45, 49, 53, elc),