CHAPITRE PREJUER
à se préoccuper de rien, que de suivre docilement Timpression du Saint-Esprit sur Tâme et ces illuminations secrètes que Dieu doit accorder à l'humilité d'une intelligence soumise. N'apparaissait-il pas trop manifestement, par les dissensions mêmes du Protestantisme, que ce procédé mystique ne laissait pas de conduire des esprits, partis cependant du même point et nourris de la même éducation religieuse, aux divergences les plus graves ?
Même difficulté pour cet appel à l'Evangile % que les
qu'ils jugent, etc.. Il est fort souhaitable que Dieu ait établi une société dont l'autorité soit capable de nous assurer ; j'avoue même qu'il y a bien des raisons qui rendent probable l'opinion qu'il y en ait. » — Et surtout la lettre de janvier 1684 ; '( Mail findet hier den Cubninationspunkt von Leibnizens katholischen Zugestciiidnissen,» dit Rommel. — Jdrieu, Traité de l'Unité de l'Église, 1688, Préf. : « 1! faut avouer de bonne foi que les systèmes de nos adversaires sur l'impossibilité du changement, sur la nécessité d'un juge infaillible, sur l'impossibilité de l'examen ont une fausse lueur qui a ébloui une infinité de gens de leur parti et qui en a séduit quelques-uns du nôtre. » — Cf. Bi6l. german., YIII (172i), p. 48 sqq. : « De toutes les objections que nous fait TÈglise romaine, la plus spécieuse, à mon avis, est celle qui se tire des inconvénients de l'examen et de la commodité d'un tribunal, qui décide et qui affranchit du travail pénible et dangereux d'examiner. » Cf. Baylë^ Dict. crit., art. Nicole, et Rem. C; Nouv. de la Hép. des Lettres, juill. 1686, art. 1; Avis aux Réfugiés, OEuvr., t. II, p. 628. — Cf. Topinion des laïques avec Turenne, lettres du 21 sept. 1659 et du 12 février 1659, dans Floqlet, t. III, p. 203,
1. Cet embarras sur la question de l'autorité en matière spirituelle apparaît bien, ce semble, dans le Vrai système de l'Église de Jurieu, 1. II, ch. xx, XXI ; 1. III, ch. Il, ra, v, ix, x, xxv, etc.; et dans ses Lettres pastorales (2* année). C'est, dit-il lui-même [Syst., p. 231) , Tendroit « où ces .\1M. ont fait leurs plus grands efforts et c'est ici qu'on trouve leurs plus dangereux sophismes. » 11 y admet que les fidèles ont besoin de guides, mais non pas de guides infaillibles ; que les simples eux-mêmes, à défaut de i'examen de discussion qui est le privilège des savants, peuvent du moins pratiquer un examen d'attention et satisfaire ainsi au principe fondamental de la vie spirituelle dans le protestantisme ; qu'il y a, dans les choses de la foi, une clarté affinnative qui suffit pour s'imposer aux simples ; qu'outre la voie de Vexamen d'attention, il existe une voie d'impression, de sentiment ou de gotit qui mène aussi à la certitude. — Claude distinguait aussi la voie de sentiment et la voie de réflexion. — Il restreint le droit d'examiner aux choses qui sont de la capacité des plus simples et qui intéressent leur salut, exigeant pour le reste un acquiescement obéissant aux décisions des Synodes. 11 déclare qu'on n'examine pas pour corriger, mais pour acquiescer. — Sur ces ingénieuses, mais trop peu pratiques distinctions, voyez Pellisso.n, Les Chimères de M. JurieUy 1688 ; Bosscet, Confér. avec Claude ; Bruevs, Traité de l'Eglise, 1687, p. 141 sqq. ; Vig.-ies, Apologie pour l'Église romaine, p. 27-35 ; Bayle, Crit . gén. de l'hist. du Calv., 1. XI, n° Il ; Supplém.du Comment, philosophique, xn. — Du reste Claude (De/, de la Réformation, II» p., ch. ix) et Jurieu {Syst. de l'Église, 1. III, ch. ii), soutiennent, non plus que l'Écriture est le principe et le point de départ de la
protestants avaient d'abord posé comme le fondement de leur méthode, et que les catholiques, comme nous l'avons vu, s'étaient décidés naguère à pratiquer eux aussi dans la discussion. Mais il y avait encore d'autres motifs pour engager les deux partis à ne plus faire désormais, dans la controverse, qu'un usage très discret des Livres saints. Il s'était développé, en effet, depuis cent ans, dans le sein même du Christianisme, une hérésie dont les protestants comme les catholiques se montrent, à la fin du dix-septième siècle, également préoccupés, dont Jurieu*, comme Bossuet, dénonce partout l'envahissement : je veux parler de l'hérésie socinienne^ Redoutable par sa simplicité séduisante, la secte socinienne n'allait à rien moins qu'à rejeter la Trinité et la divinité de Jésus-Christ. Et le principe au nom duquel elle combattait ces fondements du Christianisme, quel était-il? C'était qu'il faut n'accepter que ce qui se ti'ouve clairement et expressément dans r Évangile... Les chrétiens devaient-ils donc, sous les yeux de cet ennemi commun, s'enfoncer dans un genre de controverse qui consistait, pour les deux partis, à soutenir que sa propre doctrine était dans l'Evangile, et non pas celle de l'adversaire ? A quoi servait cet échange d'affirmations radicalement opposées, sinon à démontrer l'ambiguité du texte sacré et qu'on y pouvait trouver ce qu'on voulait'?
foi du chrétien, mais que la foi est antérieure à la lecture de l'Écriture. — Cf. l'auteur de VAvis sur le Tableau du Sociîiianis7ne de Juricu, p. 20-21 : « Plus j'y pense, plus je me persuade que les préjugés tirés des catéchismes plutôt qu'une connaissance puisée dans la parole de Dieu, sont aujourd'hui presque l'unique fondement de la foi des peuples.»
1. Surtout à partir de 1686, Jurieu «voit partout des sociniens ». Réponse de l'auteur de l'Histoire des ouvrages des savants à l'Avis de M. Jurieu, 1690.
2. Lélius Socin, mort en 1562 ; Fauste Socin, m. en 1603. — Le texte polonais du Catéchisme de Rakow, qui est comme la confession de foi de la secte, est de 1605 (souvent réimprimé et traduit en plusieurs langues: en latin, en 1609).— On cite peu de sociniens très marquants au dix-septième siècle, sauf Jean Crell ; c'est, en effet, que la secte ne faisait pas beaucoup de bruit, tout en se propageant d'une façon continue dans les classes éclairées, et spécialement parmi les pasteurs. (Cf. A. Réville, Encycl. Lichtenberger, p. 387-388.)
8. Cf. l'historien Pierre Mathieu [Histoire de la Paix, 1602) cité par Bayle, art. HuNNius, à propos du colloque de Ratisbonne : « Quand je considère le peu de fruit que ces disputes ont apporté en divers endroits de l'Europe et que l'Écriture
Quand on ne croyait pas encore sérieusement au péril de l'incrédulité, quand le déisme et l'athéisme n'étaient que des « monstres » dénoncés par les bruyantes déclamations du père Garasse*, les catholiques — Bellarmin, Duperron^ — pouvaient, dans leur désir de prouver la nécessité de la tradition et de l'autorité de l'Eglise, se permettre d'insister, avec une singulière audace, sur le peu de clarté de l'Ecriture sainte, et sur l'impossibilité où l'on se trouvait, suivant eux, d'y montrer même les dogmes fondamentaux du spiritualisme chrétien. Mais, à présent, renouveler cette apologétique téméraire, c'eût été un remède pire que le mal, c'eût été risquer de convertir les protestants en sociniens^.
Et puis, il fallait aussi compter dorénavant avec l'Exég-èse, en train de naître, et qui déjà faisait parler d'elle. Au commencement du siècle, les protestants, Desmarets, Dumoulin, tout occupés de démontrer que l'Écriture était, de droit, l'unique et suprême «juge des controverses», pouvaient prétendre que le texte des Livres saints reconnus comme canoniques* devait être placé en dehors de
Sainte est l'arène sur laquelle chacun estime qu'il lui soit permis de combattre, il me prend envie de désirer quelque sévère défense de la traiter si vulgairement et serait bon qu'elle fut enseignée à la façon des atomes d'Épicure, des nombres de Pythagore, des idées de Platon, de l'entéiéchie d'Aristote et des chiffres des cabalistes, afin que personne n'en eût l'intelligence que par ceux qui sont capables de l'entendre, etc. » Cf. R. Simon, Lettr. chois., 2^ édit., II, p. 221 sqq. (Lettre de quelques nouveaux convertis à M. Jurieu) ; Jurieu, Susi de l'Église (1686), p. 448.
1. La Doctrine curieuse des beaux-esprits de ce temps (1623).
2. DupERRO.\, liv. V, ch. vi ; passages relevés par DuMouLhN, Nouv. du Papisme, Préf. et liv. I, ch. lix.
3. Jurieu, Esprit d'Arnauld, 1, p. 163 sqq.; 173, 174, 177, 181 sqq.; II, p. 119, montre lui-même aux catholiques les conséquences graves de la théorie de r « insuffisance de l'Écriture. »
4. Et ces livres canoniques étaient reconnus tels, d'après les premiers réformateurs, « non tant par le commun accord et consentement de l'Église que par le témoignage et persuasion intérieure du Saint-Esprit qui nous les fait discerner d'avec les autres livres ecclésiastiques. » Conf. de foi des Égl. réform. de France, art. iv. — Cf. Bossuet, Avertiss. aux Protest., III, ch. xxv. Mais, ajoute-t-il, «les ministres ont bien senti que de faire croire à tous les fidèles qu'ils vont connaître d'abord par un goût sensible la divinité du Cantique des Cantiques ou du commencement de la Genèse ou d'autres livres semblables, sans le secours de la tradition, ce serait une illusion trop manifeste. »
toute discussion et admis aveuglément'. Mais à présent^ qu'en France particulièrement l'inquiétante curiosité des érudits se portait, de plus en plus, sur Fauthenticité des Livres sacrés, sur leur inspiration, sur leurs transformations, sur l'état du texte, pouvait-on, sans imprudence, représenter aussi fermement la lettre de l'Ecriture comme le principe immuable et sacro-saint, la base fixe et incontestée de toute investigation théologique ?
Et les calvinistes ne devaient pas avoir moins de scrupule, en présence du Socinianisme grandissant, à faire bon marché des anciennes croyances de TEglise chrétienne et des traditions du passé. Car si l'on continuait de soutenir, comme aux premiers jours de la Réforme, qu'il n'y avait nul compte à tenir de l'antiquité, que les opinions des Pères et des docteurs n'avaient aucune valeur décisive, aucune autorité imposante; si l'on se complaisait toujours à rappeler que les plus anciens et les plus illustres d'entre eux avaient fréquemment et grossièrement erré, quelle était la conséquence que tirait naturellement de ces dédains le « libertinage » socinien ?
1. Dumoulin, Préface du Bouclier de la foi (1618) ; Préface de la Nouveauté du Papisme (1627) ; Daillé, La foi fondée sur les Ëcritiires (1634), passim; Desmareïs, Thèses theologicae de Judice controversiarum (1625), lli. Il ; Dre- LiNcouRT, Dial. contre les missionnaires (1655), p. 263, soutiennent toujours la parfaite intelligibilité et la clarté invincible de l'Écriture « les choses nécessaires à salut. » Cf. sur les théories de l'inspiration totale et constante de l'Écriture, dans toutes ses parties, les textes cités par Haag, Hist. des Dogmes, I, 8, 55, 484. Un luthérien contemporain , Quenstedt, écrivait : » Solus Deus [si accurate loqui velijuus), S. Scripturae auctor dicendus est ; Prophetae vero et Apostoli... Dei calami et Spiritus SancLi dictantis notarii fuerunt. »
2. L'ouvrage du protestant Louis Cappel sur les points-voyelles, accents et signes diacritiques de l'Ancien testament (Arcanum ijunctuationis revelatum), ajoutés au texte, selon lui, par les massorètes du cioquii'me siècle, est de 1624 ; son Spicilegium in Novum Testamentum, de 1632 ; sa Critica sacra, sive de variis lectionibus quae in sacris V. T. libris occurrunt, de 1650. — Les Êorercitaliones biblicae de hebraici graecique textus sinceritate du P. J. Morin, de l'Oratoire, sont de 1633. — Les travaux de Grotius et du ministre Jean de Croï sont également du milieu du dix-septième siècle. En 1678, parut l'Histoire critique du Vieux Testament^ de R. Simon. — Sur l'opposition soulevée dans le Protestantisme par les travaux de L. Cappel, voy. les ouvrages des Buxtorf père et fils, d'Usher, d'Arnold Boot. La Critica sacra, dont les protestants même, dit-on, entravaient la publication, ne parut, en 1650, que grâce à l'intervention libérale des PP. Petau, Mersenne et Morin. — Cf. Claude, Œuvres, t. V, p. 331, lett. xci.
C'était, ce semble, celle-là même que, de bonne heure, les sages du Protestantisme avaient prévue et voulu prévenir par leur invention de T « Église invisible ; » c'était ce raisonnement brutal: « Si, dans la jeunesse toute fraîche du Christianisme, les successeurs des Apôtres se sont déjà égarés au point qu'on soit tenu de se défier d'eux et de les récuser pour juges, c'est donc que la vérité chrétienne , à peine donnée au monde , lui a été soudain dérobée... Mais à quoi bon une révélation dont les effets s'épuisèrent si vite? Qu'était-ce que cette lumière éclipsée, ou du moins ennuagée, aussitôt qu'apparue? Que signifiaient ces « promesses » d'infaillibilité de Jésus- Christ à son Eglise, promesses dont l'accomplissement avait été ajourné quinze siècles, et pourquoi cette impuissance, ou, si l'on veut, cette insouciance ironique de la Divinité pour son œuvre'?...»
On le voit donc : en face des hardiesses destructrices du Socinianisme et de l'Exégèse, — deux nouveautés qui semblaient être de connivence et se donner la main, — il y avait un égal danger, soit à prétendre, comme les catholiques le faisaient quelquefois, que l'Ecriture ne suffisait à rien ; soit à maintenir, comme les protestants le faisaient toujours, qu'elle suffisait à tout. Il s'agissait désormais de rintérêt commun de toutes les sociétés chrétiennes, et s'il fut alors tout naturel aux catholiques de profiter de cette occasion pour renoncer à l'emploi exclusif de la discussion purement exégétique, — pour laquelle ils n'avaient jamais eu trop de goût; — d'autre part, il n'était pas moins obligatoire aux protestants , — défenseurs d'autant plus zélés de l'intégrité du divin héritage qu'on les avait accusés d'incrédulité déguisée, — de se résigner à admettre, à côté de l'étude des saintes Lettres, une seconde voie d'instruction sur les articles controversés : l'étude des Docteurs, des Pères, des Conciles, la recherche de l'ancienne foi chrétienne.
1. Cf. JuRiEu, Lett. pastor., t. III, p. 166-167; Bosscet, Trad. défendue sur les Deux Espèces, F. I, ch. vu, et les Instructions sur les Promesses de J.-C.
oO LIVRE PREMIER.
Les Anglais , cette nation conservatrice dont Bossuet se plaisait à reconnaître le respect pour l'antiquité, n'avaient pas attendu la menace du libertinage croissant pour mêler, sinon pour substituer tout à fait, la méthode historique à la considération, naguère prédominante, des textes sacrés. Au commencement du dix-septième siècle, et même dès la fin du seizième , nous voyons en Angleterre les controversistes anglicans, Jewel, Usher, Stapleton, se travailler à revendiquer pour leur église le bénéfice d'une tradition perpétuelle et d'une succession ininterrompue \
Bientôt le même dessein se marque chez les calvinistes de France. Les contemporains s'en avisent : « les huguenots, » écrit Balzac, «commencent à être un peu plus honnêtes avec les Pères et à les traiter plus civilement ^ )) Dès 1626, un des représentants de cette école de pieux érudits , dont la curiosité laborieuse renouvela au dixseptième siècle le goût et l'étude des antiquités ecclésiastiques, le ministre Aubertin^ introduisait brillamment
1. Jewel, Apologia Ecclesiae anglicanae , 1562 : très souvent réimprimé; en particulier à Amsterdam, 1687; — Works, 1609, in-fol. — Usher, Gravissimae quaestiones de Christianarmn Ecclesiantm in Occidentis praeserlim partibus , ab aposlolicis temporibus ad nostram usqiie aetatem continua successione et statu historico, 1613; 2' édit., 1658; 3e, 1687. Jewel avait voulu montrer la conformité des dogmes protestants avec ceux de l'Église des six premiers siècles; Usher continue celte tradition jusqu'en 1240, et se proposait de la poursuivre jusqu'à la Réforme. — Stapleton, Œuvres, Paris, 1620, 4 vol. in-folio. — Cf. plus loin, p. 3i6-353.
Le célèbre John Pearson, l'un des docteurs de l'anglicanisme au dix-septième siècle, réfuta sur plusieurs points dans les Vindiciae Epistolarum S. Ignatii, 1672, le livre de Daiilé, sur le Vrai emploi des Pères, combattu également par Beveridge, Cave, Worton, et tous les épiscopaux (Haag, France protest., art. Daillé).