‹ Bossuet (volume 2)Chapitre 252 sur 329 · CHAPITRE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE QUATRIÈME

avoir paru à de longs intervalles et dans des lieux très distants, nous semblent présenter seulement des analogies toutes fortuites, sont au fond les manifestations, plus ou moins variées et transformées, d'une conception unique, qui se propage et se perpétue. — Et même, à vrai dire, le principe dont s'inspire cette seconde méthode est peutêtre plus philosophique, ou, si l'on veut, plus conforme à la philosophie d'à présent que le principe sur lequel la première est fondée...

Mais, au regard de la pratique scientifique, la valeur respective de ces deux méthodes est loin d'être pareille. Le procédé conjectural que Bossuet a préféré dans cette occasion, plus séduisant, plus hardi, plus prompt aux solutions, est infiniment moins solide et moins sûr que le procédé positif et terre à terre qui eût consisté ici, — tout en se rappelant, à propos des Albigeois, les Manichéens, les Pauliciens et les Bulgares, — à ne pas essayer, avec aussi peu de témoignages, de les faire sortir les uns des autres. Il ne faut pas que l'historien se contente, en matière de preuves, à peu de frais. Et, en particulier, dans l'étude si délicate des doctrines religieuses, un mélange d'induction et de comparaison n'est propre qu'à embarrasser la recherche par des complexités encombrantes, à l'égarer par des similitudes plus spécieuses parfois que réelles, à la retarder par l'inutile préoccupation d'influences mystérieuses et d'hérédités problématiques. — Quand Bossuet décide que l'hérésie albigeoise descend sûrement du Manichéisme et que la Bulgarie fut, sans nul doute, son berceau en Europe, on a le droit de lui reprocher de donner comme certaine une hypothèse très insuffisamment soutenue et, pour le moins, très prématurée'.

1. Ce n'est pas à dire, cependant, que cette hypothèse de Bossuet adoptée à la fin du xvii« siècle par Limborch, Hist. Jnquisitionis, p. 31, et au xviu», avec quelques variantes, par Muratori et Mosheim, — hypothèse qui fait de l'AIbigéisrae un Manichéisme modifié en plusieurs de ses parties et transmis à l'Europe par les Pauliciens d'Arménie, — soit à rejeter définitivement. Un certain nombre d'auteurs modernes sembleraient tentés d'y revenir (cf. E. de Pres- SENSÉ, art. Manichéens, dans V Encjclopédie Lichtenherrjer ; Dôlli.nger, Beitrù'ge,

La façon dont il prétend démontrer que les Eglises protestantes de France, au seizième siècle, avaient couvert de leur autorisation formelle les conspirations et les guerres civiles, donne lieu à des réserves analogues.

Le récit présenté par Bossuet, dans le dixième livre, des troubles qui suivirent immédiatement la mort de Henri II jusqu'à celle du duc François de Guise, fut soumis par Basnage* à un examen particulièrement minutieux et très digne d'attention. Non point, cependant, que l'auteur protestant parvienne ici plus qu'ailleurs à nous y faire reconnaître des erreurs grossières ou des mensonges. — Toutes les fois qu'il accuse Bossuet d'inexactitude matérielle, il se trompe^ — Mais où il est plus fort, c'est sur l'interprétation donnée par Bossuet à certains textes qui, selon l'historien catholique, attestaient que la

t. T ; Harnack, Dogmpngeschichte, t. III). Il n'est pas sûr non plus que les Bogorailes n'aient de rapport de ressemblance et de pareoté (cf. L. Léger, Rev. des Questions historiques, t. VIII, p. 483 sqq.), ni avec les maaichéens anciens, ni avec les Cathares d'Occident. L'hypothèse de Sch.midt, sur l'originalité gréco-slave du Catharisme, déjà contestée par Mignet [Journal des Savants, 1852), l'est aussi, pour ne parler que de la France, par Clxheval-Ci.arigny (6/6/ de l'Ecole des chartes, t. III, 7), A. Réville (art. cité), Ch. Pfister (ouvrage cité). Du reste, Schmidt lui-même accorde une certaine influence sur la naissance et le développement du Catharisme, soit aux importations orientales qui ont pu avoir lieu dans la Thrace, la Macédoine et la Bulgarie, soit aux germes manichéens cnnservés au moins jusqu'à Grégoire le Grand (Dôllixger, Bntr'ige, t. I, p. 52 sqq.; 57-58; Herzoo, Kirchengeschichte, t. II, p. 125, Gieseler, Kirchengeschichte, t. II, i, 401; Réville, art. cité) en Italie et peutêtre aussi dans le midi de la France. Enfin, peut-être faudrait-il t<=nir compte d'une certaine survivance du Priscillianisme. Toutefois les textes qui attestent sûrement la persistance soit du .Manichéisme proprement dit, soit du Priscillianisme (cL Pl'ech, Journal des Savants, art. sur l'hérésie de Priscilliett) ne vont pas plus loin que la fin du sixième ou le commencement du septième siècle. On peut donc considérer que la question des origines du Catharisme n'est pas résolue.

1. Basxage, Hist. de la Rel. des Êgl. réf., t. I, p. 511 sqq.; Hist. de l'Église, 1. XXV, ch. vi. — Jurieu ne dit rien sur ce sujet qu'il avait abondamment traité lui-même dans son Histoire du Calvinisme et du Papisme; et BcRNET, que Bossuet avait très vertement relevé, dans l'Histoire des Variations, sur ses ignorances de l'histoire de France, ne répliqua, dans sa Censure de l'ouvrage de Bossuet, que sur quelques points de détail, tout en avouant du reste (p. 41-43) quelques-unes des erreurs que Bossuet lui avait reprochées.

2. Il a tort d'accuser Bossuet d'avoir insinué que les conjurés d'.\mboise en

CBAPITRE QUATRIEME.

4So

résistance violente à la* persécution religieuse avait été approuvée et encouragée par les autorités ecclésiastiques du Protestantisme d'alors.

Voici les preuves que Bossuet apportait :

V La résolution prise en 1559 par les ministres vaudois, lors de l'attaque des « Vallées » par les troupes du duc de Savoie ;

2° La consultation de jurisconsultes et de théologiens qui précéda la conjuration d'Amboise ;

3° Le conseil tenu par les Calvinistes à Paris au lendemain du massacre de Vassy et à la veille de la première prise d'armes ;

4° L'opposition faite, par les ministres qui entouraient Condé à Orléans, à la conclusion de la paix;

5° Deux décisions prises par le Synode national, tenu à Lyon en 1563.

voulaient à la vie du roi. Bossuet s'était borné à dire que le fait seul ■• de se saisir, et, au besoin de se défaire des ministres » de François II était légalement criminel, et qu'au surplus le tumulte de l'attaque nocturne projetée mettait la famille royale en danger.

Il a tort de reprocher à Bossuet d'avoir mal à propos confondu l'assemblée des conjurés qui se tint à Nantes, avec les États que, une fois l'affaire faite, on se proposait " de réunir pour aviser au gouvernement.» C'est qu'en effet le conciliabule préparatoire de Nantes, dont Bossuet parle d'après Bèze, prenait le titre d'Étals, et les publicistes protestants affectèrent d'y voir une assemblée régulière de tous les Ordres de la nation, assemblée légitimement investie du droit de « procéder contre les Guises. »

Au sujet de la première prise d'armes, Basnage prétend que c'est un « paradoxe inouï » de soutenir que le duc de Guise « ne faisait rien que par l'ordre du roi. » Oui, si Bossuet avait voulu ici désigner le « roi de France », mais c'est du roi de Navarre qu'il parle en ce passage.

« M. de Meaux, — dit encore l'écrivain protestant, — a contesté (moins franc sur ce point que Maimbourg) que les lettres de la Reine-Mère au prince de Condé fussent sincères... » Tout au contraire, Bossuet ne fait pas difficulté de reconnaître que sans l'intervention, — légitime à ses yeux, — des Triumvirs, Catherine « dont toute la politique n'allait qu'à se maintenir par de dangereux ménagements », eût livré Charles IX à Condé et se fût tournée à ce moment vers les Huguenots. Cf. \' Histoire de France du Dauphin, (Œuvres de Bossuet, éd. Lâchât, t. XXV, p. 519-521), où Bossuet reconnaît sans difficulté que Catherine était même « résolue à se déclarer huguenote si elle eût trouvé le parti puissant. »

Et enfin pour ce qu'avait affirmé Bossuet de la prompte décadence de a cette belle discipline» huguenote dont la légende tenait si fort au cœur des Protestants, il n'avait fait là, quoi qu'en dise Basnage, que reproduire les aveux d'auteurs non suspects tels que La Noue, qui, dès la première guerre civile, déplore la disparition du bel ordre et de la « modestie » des premiers jours.

La réalité d'aucun de ces faits ne prêtait à conteste. Mais ce que Basnage reprend avec raison, c'est Timportance que Bossuet leur avait attribuée.

D'abord à la petite guerre des Vaudois... Une poignée de montagnards, traqués sans quartier par des soldats munis d'ordres impitoyables et que les difficultés de cette chasse à l'homme exaspéraient encore, était dans un cas évident de légitime défense, et la conduite de ces pauvres gens ne peut être considérée avec justice comme ayant engagé et entaché la conscience de la Réforme.

La consultation qui précéda l'affaire d'Amboise est également irrécusable; mais prouve-t-elle que ce soulèvement ait été officiellement autorisé par les docteurs du parti? Qui étaient, au juste, ces docteurs? On n'en sait rien. S'il est possible, — comme Bossuet le croit, — que les jurisconsultes et les théologiens de France et d'Allemagne qui formèrent ce conseil fussent tous partisans des idées nouvelles, cela n'est pas certain, — comme Basnage a raison de l'objecter. — Ce qui est sûr, en tout cas, c'est qu'on ne discuta, en cette circonstance, qu'un point de « droit humain ». Les conjurés prétendaient seulement, dans cette délibération, remédier « à un défaut de forme », en ordonnant une sorte d'enquête préliminaire contre les Guises. On ne se proposa pas alors de lever un scrupule religieux, mais de résoudre un cas de conscience politique.

L'assemblée tenue à Paris à la veille de la première prise d'armes n'est pas plus concluante. — Qu'était-ce, encore ici, que cette assemblée «où se trouvaient les principaux de l'Eglise », car ce sont là les propres mots de Bèze? C'était, — à ce qu'il semble, — un conseil politique, composé, dans sa plus grande partie, des chefs laïques du parti, lesquels, surtout à cette date, étaient, tout aussi bien que les pasteurs, les «'principaux de l'Eglise.» Que la demande qui leur fut faite par « certains personnages », — à savoir si l'on pouvait « faire justice du duc de Guise», — reg-ardàt la conscience, Bossuet le dit, et cela

Page 1