CHAPITRE PREMIER. o
chrétienne, et si vraiment l'on était toujours d'avis que l'ancienneté d'une croyance n'est bien souvent que la vieillesse d'une erreur'?
Mais c'est que tout autre était l'opinion qui, de plus en plus^ prévalait. Accorder à l'Eglise papale que ses doctrines présentes étaient celles que l'Eglise ancienne avait professées de tout temps, c'eût été maintenant, aux yeux des protestants, donner presque cause gagnée à leurs adversaires, ou tout au moins établir, en leur faveur, un préjugé du plus grand poids ^.
Les anglicans, par exemple, s'offraient à admettre jusqu'aux « traditions non écrites, » de l'Eglise catholique, pourvu qu'on les leur montrât « reçues par toutes les Eglises et dans tous les siècles ^ » Sans doute on reconnaissait là l'esprit respectueux du passé que les Anglais avaient gardé dans leur adhésion à la Réforme*; mai; même dans le Calvinisme français, les docteurs ne
1. C'est Drellncocrt qui s'autorise de ce mot do saint Cyprien : Consiietudo sine veritate, vetuslas errons est. Cypr. Episl. ijcxiv, éd. Rigault, p. 132.
2. Cf. Nicole, Traite' de l'Eucharistie (1664 , sect. i : « Le plus ordinaire et le plus puissant moyen pour ramener les cplvinistes à la foi de l'Église catholique est de leur représenter le consentement de tous les siècles et la disposition fidèle de tous les Pères pour les dogmes qu'ils contestent aux catholiques. Celte preuve est si convaincante que, quelque ettort que les ministres fassent pour l'affaiblir, en répondant en général qu'il ne faut s'attacher qu'à la parole de Dieu, elle ne laisserait pas d'emporter l'esprit de tous ceux de leur parti, s'ils n'avaient travaillé à l'obscurcir en contestant à l'Église ce consentement de tous les siècles, etc. >- Tout le passage est à voir.
3. Le Dr Wake, cité dans la Bibl. univers, et hist. protestante, 16s8, p. 490-491.
4. Il serait aisé de montrer l'existence des mêmes sentiments dans les églises luthériennes, que je ne peux toucher ici qu'en passant. G. Calixte, par exemple, dont l'influence a été grande dans l'Allemagne théologique du dix-septième siècle (V. He.nke, Cali.rfus iind seine Zeit) admettait sans hésiter que tout n'était pas inspiré dans la Bible ; il niait que le dogme de la Trinité fût clairement enseigné dans l'Ancien Testament, et en revanche il accordait une grande autorité à la tradition ecclésiastique, du moins jusqu'au cinquième siècle (De auctoritate S. Scripturae, 1654), concession grave, même dans ces limites, si, comme le dit H.\ag, Hist. des dor/m. chrét., I, 352 : « il est certain que l'Église du cinquième siècle ressemble à l'Église catholique beaucoup plus qu'à l'Église piolestante. ., Cf. le De arte nova, p. 49 : « Duo snnl principia : divinae leçjis aucloritas, tum deinde ecclesiae catkolicae iraditio », cité par Kahms, der innere Gant) d. deulschen Protestanlismiis, p. 105. Tandis qu'en 1614 André Relchli.x écrivait : « Praestat solum verburn Dei sequi.-» Praest. ac Erudit. viroruin Epistolae. p. i25. Cf. ibid., p. 958.
vont guère moins loin dans cette voie. Que l'on nous montre, dit l'un d'eux, que l'Église catholique a toujours été la même : tous les protestants s'y réimirontK Et Jurieu, sur la Transsubstantiation, déclare sans hésiter que « si le Papisme avait bien prouvé que , depuis les Apôtres constamment jusqu'à nous, toutes les communions des chrétiens l'ont crue et enseignée, il ne croit pas que les protestants fussent en droit d'y rien opposer ^» Il fallait donc, — et c'est ce qu'en France Aubertin et Blondel paraissent, dans leur parti, avoir les premiers bien compris, — il fallait disputer, arracher à l'Église romaine ce consentement de tous les siècles dont elle autorisait sa créance^.
1. AuBERT DE Versé, L'Avocat des Protestants, 1686, p. 32. Il est vrai qu'il ne croit pas cette démonstration possible ; il suffit qu'il en admette, théoriquement, la haute valeur.
2. Vrai système de VËglise, 1. II, ch. i, p. 236-2.37. Cf. Traité sur l'imité de l'Église, du même Jurieu, cité dans l'iiist. des ouvr. des Sav., 1688 : «Si les protestants égalent le nombre des catholiques, toutes ces grandes questions que l'on a tant agitées sur l'Église s'évanouissent, et il ne s'agit plus que d'examiner qui retient l'ancienne doctrine.» — Cf. du même, la Religion du Latitudinaire, p. 94-95. — C'est l'étude des Pères qui avait amené Holstenius au catholicisme (lettre de lui à Peiresc, citée dans la Biogr. univ. Michaiid, art. de Boissonnade) ; c'est l'autorité des conciles et de la tradition qui décide, à cette époque (1660-1685), un bon nombre de conversions qu'on aurait tort de croire toutes forcées et insincères. Cf. dans les Mém. de Trévoux, janv. et fév. 1702, les « motifs de conversion» d'Ulrich Obrecut, en 1684; Picot, Hist.ecclés. du XVII' s., p. 224. Sur le i-espect et la déférence de Grotius pour l'antiquité, voir les Epistolae, passim, et en particulier, celles que cite Blrig.vy, Vie de Grotius, II, p. 187-189.
3. Blondel [Éclaircissement familier sur la doctrine de l'Eucharistie, 1641) commence par protester (p. 2, 3) que ceux qui recherchent la vérité doivent en entreprendre «la recherche dans les livres de Dieu plutôt que dans les écrits des hommes, dès l'origine plutôt qu'à mi-chemin, dans la source plutôt que dans les canaux... Posé qu'une doctrine soit vraie et contenue en l'Ecriture, quand, depuis les Apôtres, personne ne l'aurait défendue, l'obligation à la croire et maintenir en tout temps et partout ue serait pas de moindre nécessité... Au contraire, présupposant qu'une opinion soit fausse, quand elle aurait été suivie dès le commencement sans interruption et par la plupart, elle n'en serait pas plus recevable. » Mais il arrive vite à déclarer, « avec saint Basile » que « tout ce qui excelle en antiquité est vénérable,» que « tous les chrétiens doivent tenir que la vraie antiquité est nécessairement un privilège de la vérité » ; et plus loin : « Pour ce que nous vivons eu un siècle malade d'un dégoût superbe de la vérité, qui ne peut sembler digne d'être suivie à ceux auxquels on ne montre pas qu'elle a été suivie en effet,... donnons quelque chose à la malice du temps et montrons en peu de mots, etc. » Et cette partie de la démonstration est au contraire la plus longue du livre. — Cf. p. 29 : « Encore