CHAPITRE PREMIER. OO
Et il semble qu'ici ce changement de méthode paraisse bien manifester l'action d'une cause distincte de celles que nous avons précédemment signalées. Dans cette unanimité d'adhésion à la recherche historique appliquée à la controverse , entra vraisemblablement , pour une très grande part , l'influence indirecte d'une école philosophique fort en faveur dans la société au dix-septicme siècle, — l'école des libertins sceptiques, continuateurs de Montaigne. Car leur lieu commun favori, leur grande machine de guerre, c'est, on le sait, l'inconstance et l'instabilité de la raison humaine. Ce que l'homme appelle la science n'est qu'une « inquisition sans arrêt et sans but'; » ce qu'il décore du nom de vérité^ n'est que son opinion locale et éphémère. Charron , dans le traité où il condense dogmatiquement tous les motifs de scepticisme que la fantaisie brillante de son maître avait dispersés, peutêtre à dessein, dans les Essais ^ Charron le répète à satiété^ : «Quêter, fureter, tournoyer sans cesse.» voilà le caractère distinctif de l'intelligence, le lot de la science humaine, et c'est son irrémédiable faiblesse.
Or, en présence de cette thèse spécieuse et, du reste, orthodoxe du pyrrhonisme, eùt-il été prudent d'avouer que, comme la science et la philosophie, la religion, elle
que pour donner du crédit à une exposition, il suffit de montrer qu'elle est conforme à la règle de la foi et confirmée par la voie de la nature et par l'expérience,... il semble néanmoins que c'est ajouter une puissante induction à la maintenir, de faire voir qu'elle a été constamment maintenue par ceux qui ont été durant les siècles passés célèbres en doctrine et en sainteté. » — Louis Dl'mocli.n , que nous avons déjà vu (p. 51) protester contre l'idolâtrie de la puissance ecclésiastique, protestait non moins librement contre cette défiance de la nouveauté et ce fétichisme de l'antiquité dont il voit imbus les plus doctes et les plus éclairés de la Réforme. Il cite, comme tels, Bochart, Amyraut, Daillé, de Langle, Claude, Primerose, Jurieu {Fascic. Epistolanim, 1676, p. 197-198).
1. Édit. Louandre, II, p. 458 : « Toutes choses produites par notre propre discours et suffisance, autant vraies que fausses, sont sujettes à incertitude et débat. » II, p. 459 : « La diversité d'idiomes et de langues de quoi (Dieu) troubla cet ouvrage, qu'est-ce autre chose que celte infinie et perpétuelle altercation et discordance d'opinions et de raisons qui accompagne et embrouille le vain bâtiment de l'humaine science? » II, pp. 364, 394, 480, etc.
2. Montaigne, II, p. 458 : «L'essence de la vérité... est uniforme et constante. » II, p. 504 : « La vérité doit avoir un visage pareil et universel... »
3. De la Sagesse, I. î, ch. x\t et xxxvni, ch. xiv; 1. Il, ch. ii et v.
aussi, est chose à'acquèt, mise par Dieu au prix d'efforts laborieux, mêlée d'hésitations, de repentirs, de contradictions, de palinodies, d'erreurs en un mot'? ?S^e fallait-il pas, au contraire, distinguer avec force la vérité religieuse de cette vérité mélangée et trompeuse, toujours en mouvement et en « devenir? » X'était-il pas indispensable de déclarer hautement que la rehgion révélée de Dieu était, par nature, affranchie des misérables conditions de cette prétendue science humaine, qui ne change que parce qu'elle est imparfaite et faillible^?
Sans doute le Protestantisme aurait pu ne pas se sentir aussi impérieusement obligé que le Catholicisme d'établir cette distinction. 11 aurait pu, sans manquer à son principe, admettre que la religion est susceptible de progrès, c'est-à-dire de changement. ?s'était-ce pas précisément, en effet, le dessein des premiers réformateurs, de substituer à l'acceptation passive d'une foi extérieure le travail intime et fécond de la recherche personnelle? Luther ne concevait-il pas, au moins pour l'individu, la vie spirituelle comme un effort continu de l'âme , marchant de conquête en conquête, et gagnant ainsi, par les étapes successives d'une sorte d'ascension mystique, une révélation de plus en plus abondante du divin? Mais
1. « L^s contradictions sont un accident inséparable de la maladie qu'on appelle erreur. » Bosslet, Rëp. à la quatrième lettre de M. de Cambrai.
2. Montaigne le fait lui-même. Cf. éd. Louandre, II, p. 269 : « Le nœud qui devrait attacher notre jugement et notre volonté... devrait étreindre notre âme... d'une étreinte divine et supernaturelle, n'ayant qu'une forme, qu'un visage et qu'un lustre qui est l'autorité de Dieu et sa grâce.» 11, p. 36» : «Notre foi, ce n'est pas notre acquêt, c'est un pur présent de la libéralité d'autrui; ce n'est pas par discours, ou par notre entendement que nous avons reçu notre religion -^ c'est par autorité et par commandement étranger; la faiblesse de notre jugement nous y aide plus que la force, etc.» II, p. 393: « Tout autre choix que celui qui vient delà main expresse de Dieu, etc.» II, p. 458 : » Tout ce que nous entreprenons sans son assistance, etc. » II, p. 477 : « Les choses qui nous viennent du ciel ont seules droit et autorité de persuasion , seules la marque de vérité. » II, p. 505 : «ODieu! quelle obligation n'avons-nous pas, etc. » Cf. Cuakiion, /)e la Sayesse, 1. I, ch. xvi. — Vincent i>e Léhins, Commonilorium primum (Patrul. Lat., t. L, p. 668): « Sftaper... aliquid gesliunt reliyioni addere , mutare, detrahere; quasi non coeleste dogma sit quoi revelalum esse sufficiat, sed terrena institutio, quae aliter perfici nisi assidua emendatione , ttno reprehensione, non passif. »
au dix-septième siècle, la Réforme avait bien oublié ces hardiesses primitives. La religion n'apparaissait plus guère aux protestants comme « une affaire intime du cœur», comme une manifestation active de l'existence surnaturelle de la personne humaine. Ils ne se la figuraient pas sur un autre modèle que ne la comprenaient leurs adversaires. Ils l'envisageaient, eux aussi, comme un dépôt^ objectif et réel de vérités toutes faites : sorte de trésor extérieur à l'homme, que Dieu avait, une fois pour toutes, livré au monde, et que le monde n'avait qu'à conserver dans son intégrité. Ils devaient penser, — eux aussi, — que du moment où les sceptiques ont beau jeu à faire voir que le changement et la contradiction sont la loi et le signe de la fausse sagesse humaine , c'était pour eux-mêmes un pieux devoir de revendiquer, comme par antithèse, pour la vraie vérité de Dieu, un privilège tout contraire : la fixité constante et absolue ^
Il y avait donc une sorte de grave nécessité, ressentie par toutes les intelhgences religieuses, de montrer à l'humanité qu'au-dessus du chaos de contradictions où le doute philosophique se plaisait à humilier sa faiblesse, réside cependant une certitude inébranlée, la certitude de la foi; une vérité, la vérité révélée que prouve son immutabilité même. Voilà pourquoi, pour les protestants comme pour les catholiques, c'est, au dix-septième siècle, une maxime reçue que celle-ci : perpétuité est marque de vérité, variation, marque d'erreur. Voilà pourquoi tous ils se rallient, plus ou moins entièrement aux formules brillantes
1. s. Paul, Gai., I, 8, 9; / Tim., 6, 20 : 0 Timothee, depositum cuslodi, etc. Cf. Vincent de Lérins [Commonit. primum, XXII, Patr. Lat., I, p. 667) : « Quid est depositum? Id est quod tihi creditum est, non qitod a te inventum; qiiod accepisti, non quod excorjilasti ; rem , non ingenii, sed doctrinae, non usurpationis privatae,sed publicae traditionis ; rem ad le perdue tum, non a le prolalam; in qua non auclor esse debes, sed custos ; non instiluior, sed serin tor; non ducens, sed scquens. »
2. Ce privil'"'ge de la religion vraie n'est coulesté que par les sceptiques comme Bayle. Lire un curieux développement dans les Nouv. Lettr. critiq. sur l'Hist. du Calv. (1685), 1. XIII, q"» x-xu, et Dict. crit., art. Mahomet, reir.KK. — Voy., sur cette antithèse de la vérité humaine et de la s'érité divioe, Pel- LissoN, Réfl. sur les différends de la religion (1686), p. 99-103.
OÙ Vincent de Lérins*, commenlant saint PauP, avait jadis heureusement exprimé l'immuable identité, à travers le temps et l'espace, de la sainte doctrine. Cette adhésion presque universelle^ était chez les protestants, comme chez les catholiques, une précaution contre le danger religieux du (( scepticisme théologique. »
1. Le Commonitorium de Vincent de Léri.xs sive Liherpro catholicae fidei antiquitate et universitate adversus profanas omnium haereseon antiquitates a été probablement composé en l'an 434. La popularité de ce traité a été grande au seizième et au dix-septième siècle, parmi les protestants comme parmi les catholiques, comme l'atteste le nombre des éditions (V. Patrol. Lat., t. L). — De 1528 à 1688, nous en trouvons quarante-quatre éditions, à Bâle, Lyon, Paris, Venise, Louvain, Reims, Cologne, Prague, Londres, Cracovie, Brème, Helmstadt, etc., et six traductions en français, anglais ou italien. Notons seulement en 1629 et 1655 une édition du célèbre théologien luthérien George Calixte. Mais il faut citer sommairement les principaux passages du Commonitorium, auxquels les controversistes de la période qui nous occupe font de fréquentes allusions : « Saepe... perqutrens a quamplurbnis sanctitate ac doctrina praestantibus viris, quonam modo po s sim catholicae fidei veritatem ab haereticae pravitatis falsitate discernere , hujus modi responsum ab omnibus fere retuli... quod sive ego, sive quis alius... duplici modo munire fidem suam... deheret : primitm scilicet divinae legis aucfojitate, tum deinde Ecclesiae catholicae tradifione. Hic forsitan requirat aliquis : cum sit perfectus Scripturarum Canon, sibique ad omnia salis superque sufficiat, quid opus est ut ei Ecclesiasticae intelligentiae jungatur auctoritas ? Quia videlicet Scripluram sacram pro sua ipsa altitudine non uno eodemque sensu universi accipiunt, sed ejusdem eloquium aliter atque aliter alius atque alius interpretatur, ut pêne quoi homines sunt, tôt illinc sententiaeerui passe videanlur... Alque idcirco multwn necesse est, propter tantos tam varii erroris anfractus, ut propheticae et apostolicae interpretationis linea secundum Ecclesiastici et Catholici sensus 7wrmam dirigatur. In ipsa item catholica Ecclesia magnopere curandurn est ut id teneamus qcod ubique, quod SEMPER, QLOD AB OM.MBUS cREDiTLM EST. Hoc csl ctcnim vcrc propricque catholicum quod ipsa vis nominis ratioque déclarât, quod omnia fere universaliter comprehendit. Sed hoc ita demum fiel, si sequamur universitalem , antiquilatem, consensionem. » (Patr. Lat., t. L, p. 640 sqq. — Cf. plus haut, pp. 52, 56, 57.)