CHAPITRE CINQUIÈME
Qu'était-ce que d'admettre le droit de défense pour la religion, — sinon revendiquer la liberté illimitée en matière religieuse, refuser aux princes tout contrôle sur les choses spirituelles, enlever aux Eglises leur appui, décréter la tolérance civile et ecclésiastique i, et reconnaître finalement ces droits de la « conscience errante» queBayle prêchait sans succès à ses confrères scandalisés?
Qu^était-ce que de renier décidément les Albigeois, les Vaudois, les sectateurs de Huss et de Wiclef, comme des ancêtres de la Réforme, — sinon déclarer que l'honneur et la puissance de la Réforme du seizième siècle consistaient dans sa «nouveauté» même, et dans la distinction profonde de son principe et de son but d'avec les innovations antérieures qui s'étaient produites, au moyen âge, soit au sein du Catholicisme, soit à côté de lui? Et n'allait-on pas à confesser par là même que les vieilles préoccupations de filiation ecclésiastique, de transmission des pouvoirs sacrés, étaient vaines ; que la « perpétuité visible » ne constituait point du tout une garantie de légitimité chrétienne; mais que tout mouvement religieux était justifié, par cela seul qu'il venait, ou viendrait, à son heure, répondre à un appel de la conscience humaine?
Qu'était-ce que de renoncer à défendre la sainteté immaculée, l'infaillibilité absolue des premiers Réformateurs, — sinon proclamer que l'autorité des hommes, même des grands hommes, était un préjugé suranné qu'à l'exemple de Descartes, l'esprit humain, émancipé, devait rejeter désormais? Et mieux encore, — à pousser les choses aux dernières conséquences, comme un Bayle n'eût pas manqué de le faire, — en s'interdisant de soutenir l'autorité surhumaine et la vertu céleste des fonda-
1. Voltaire {Essai sur les mœurs, ch. clxviii) dit : « Cette proposition : Tout priuce doit employer sa piiissiiace pour déliuire l'hérésie, et celle-ci : Toute natioû a droit de se soulever contre un prince liérélique, sont les conséquences d'un même principe.» Il serait plus juste de dire que cette proposition : «Tout prince doit employer sa puissance pour détruire l'hérésie,» et celle-ci : «Nul peuple ne peut se soulever contre son prince pour cause de religion » sont les deux faces d'un même principe.
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teurs de la Réforme, n'anrait-on pas implicitement commencé de faire bon marché du caractère surnaturel de toute l'histoire chrétienne? N'aurait-on pas risqué un pas compromettant dans cette voie de l'économie du miracle, qui peu à peu réduit à rien les religions trop soucieuses de complaire à la raison?
Enfin, si le Protestantisme s'en était tenu à accepter la « variation » comme légitime, il en serait arrivé forcément, et à bref délai, à déclarer avec Lessing* que le doute, loin d'être une infirmité de la nature humaine, est une condition indispensable du progrès humain; — à considérer les dogmes comme de simples formules, et périssables, d'un état de conscience passager, comme des hypothèses provisoires destinées à fah^e place à d'autres; — à concevoir enfin la religion, non plus comme une collection fixe de données métaphysiques à jamais acquises et de principes immuables, mais comme un effort sans cesse recommencé, comme une ascension continuelle % à travers des transformations inévitables et des mésaventures bienfaisantes, vers un idéal toujours reculé*...
On peut le dire : si Jurieu et ses confrères avaient persisté courageusement dans les idées que, talonnés par VHistoire des Variations, ils soutiennent au lendemain de 1688, le Protestantisme fût devenu, dès la fin du dix-