CHAPITRE CINQUIEME
sans façon les «sentiments particuliers de M. Jurieu*». Et ici, — qui plus est, — Jurieu se désavoua presque lui-même. 11 ne tarda pas à corriger par des restrictions et des atténuations considérables ses audaces du premier élan. Peu après cette «fulminante» réponse kV Histoire des Variations , dont il était si fier, il commence déjà de battre en retraite et de revenir sur ses concessions. En 1688, il accusait, dans les termes les plus catégoriques, les premiers siècles chrétiens d' «erreurs capitales » et de «ténèbres grossières». En 1691, voici qu'il se remet à soutenir que l'Eglise, dans ces temps d'originaire pureté, n'a jamais varié sur les articles essentiels, et, appelant à son aide une distinction subtile, il soutient que, si les spéculations théologiques des savants ont pu se modifier quelque peu, la foi du peuple, elle du moins, est restée identiquement conforme à la parole sacrée'. — Et chez
soutenant l'orthodoxie des anciens docteurs, aient ôté aux Sociniens les machines que le P. Petau leur avait donné lieu d'élever contre nos plus anciens mystèi'es. » — On peut trouver encore une sorte de désaveu rétrospectif de Jurieu chez quelques protestants conservateurs de notre siècle : cf. Sayous, La LiLlératiire française à l'élrançjer au xvn« siècle, t. II, p. 4, 5.
1. Quant aux autres critiques de Bossuet, ils avaient pris leurs précautions et s'étaient engagés moins que Jurieu. Bas\age, nous l'avons vu, tout en déclarant que «l'inconstance est le partage de l'homme », avoue qu' « il serait à souhaiter qu'on eût » toujours « conservé la foi pure sans y apporter aucun changement, et que la religion, semblable à ces ruisseaux qui, trouvant un canal toujours plein de gravier au lieu de limon et de boue, conservent la même couleur et la même pureté, fût parvenue jusqu'à nous sans aucune altération. » Hist. de la Ri'l. des Èfjl. Réf., 1690, Préface. — De même le luthérieu Pfaff, qui développe l'objection de Bossuet avec presque autant de complaisance que sa propre thèse : Nec sane specie sua haec objectio caret. Cum enim veritas simplex sit atque immutabilis semperque sibi constef, facile palet nullam earn variationem, nullas mutationes admittere, nec in mille formas abire quae e contrario certissimum mendacïi documentum sunt ». — De même enfin Tur- RETiN, qui, après avoir dit : «... Vicerit hac in parte Praesul : mulliplices acciderint a tenipore Reformalionis fidei noslrae variationes : quid Inde? Hoc union scilicet, non omnia vidisse primas 7iostros doctores, etc . » s'empresse d'ajouter : « Quae voro variationes in fide nosira [non] deprekenduntur. » C'est vouloir trop prouver : « l» Il a eu raison de varier. 2" Il n'a pas varié.» Les avocats du Protestantisme, tout en affirmant que le changement est légitime, laissent voir qu'ils n'en sont pas trop convaincus.
2. Tableau de Socinianisme (1691), part. I, 1. vi, p. 216 : « L'erreur des anciens [chrétiens] est une méchante philosophie qui se ruine par les fondements.» P. 269 : «Je dis que toutes les spéculations vaines et guindées des Docteurs de ce temps-là n'empêchaient pas la |)ui'etf'' de la foi de l'Église, c'està-dire du peuple. Cela ne passait point jusqu'à lui. 11 demeurait daus sa siuipli-
lui aussi ce mouvement de recul, cette palinodie mal dissimulée vient du même sentiment qui détermine Basnage de Beauval et les autres à séparer la cause du Protestantisme d'avec la sienne : — c'est l'incpiiétude de plus en plus poignante qu'inspirent à son patriotisme chrétien les progrès quotidiens et l'assurance croissante de l'incrédulité. — Cette incrédulité, il la voit sous deux formes : l'une, surtout spéculative, le Socinianisme; rautre, surtout pratique, la Tolérance. La peur du socinien, de Samuel Crell, qui, par son rationalisme limpide, tente la jeunesse cartésienne des Académies; la haine des Tolérants, — Bayle ou Jaquelot, — qui sont dans la place et qui ont un parti déjà fort : voilà ce qui engage Jurieu*, comme ses confrères, à rétracter, sans souci de
cité, etc. » Mais d'une part, objecte Sauri\ [Justification de la doctrine de M. Sau)'i7i, 1697, p. 165) « si deux ou trois écrivains entraînaient la foule des docteurs, la foule des docteurs pouvait bien entraîner celle du peuple,» et, d'autre part, «les erreurs dont M. .Turieu charge les docteurs ne sont pas toutes spéculatives... Il y en a de fort grossières et qui trouvent naturellement un passage plus aisé dans l'esprit du peuple que dans celui des savants.» Jurieu est encore plus catégorique dans la Religion du Latiludinaire (1696), p. 25 sqq., 97 sqq., 104 sqq. : «M. Saurin adopte les trois principes hérétiques des Latitudinaires, à savoir : 1° Il médit des anciens et anéantit, avec outrage et calomnie, le témoignage et l'autorité de.> Pères; 2° il rejette tous les termes consacrés par l'Eglise, pour s'en tenir, dit-il, à l'Écriture sainte et ne parler que comme elle; 3° il élève la raison et ses lumières pour anéantir la soumission qu'ils appellent une foi aveugle.» La seconde partie du livre contient une *( Apolorjie pour les anciens Conciles et les anciens Pères. ^> Cf. Bossuet, Sixième Avertissement, part. Il, nos lxiv et ex.
1. Il le déclare lui-même, dans la suite du récit — (dont j'ai cité plus haut, p. 563, n. 1, le début) — de ses entretiens avec Isaac Jaquelot, qui était un modéré orthodoxe, mais d'esprit très large. «... Il me dit qu'il avait été bien aise de lire cette Lettre pastorale [où Jurieu opposait à l'évêque de Meaux les variations des anciens chrétiens sur la génération de la seconde personne de la Trinité], et que cela le confirmait dans la pensée où il était qu'il fallait tolérer ceux qui ne recevaient pas des mystères sur lesquels les anciens s'étaient si peu accordés.» Cf. Tableau du Socinianisme, 1. VIII, p. 351 : «... Nous voici enfin arrivés au grand argument d'Episcopius et de ses disciples. [Les Arméniens pactisaient dans une certaine mesure avec les Tolérants.] Ce sont les variations des anciens docteurs de l'Église. »
Voir sur cette seconde évolution de Jurieu, Bossuet, Premier Averfissemetit, n° xxn : « Pour justifier les variations de la Réforme, il a fallu en trouver dans l'ancienne Église... Les Tolérants sont venus... Alors il a fallu revenir à ses premières pensées et répondre que les premiers siècles n'avaient point varié dans tous ces points [essentiels] ». Sio'ième Avertissement, n» ex, seconde partie : «... Il faut maintenant changer de langage : cela était bon contre l'évêque de Meaux, mais contre les Tolérants, ce n'est plus de même. » — Cf, divei's