CHAPITRE CINQUIEME
se contredire, les concessions inconsidérées où l'ardeur de la dispute avec Bossuet les avait entraînés'. — Nous voyons donc que les changenients d'idées qui se manifestèrent, aux environs de 1688, dans le Protestantisme réfugié, ne furent ni durables, ni unanimes; ils nous représentent seulement le prélude éphémère et l'ébauche partielle d'une métamorphose radicale, lointaine encore, de la Réforme.
écrits prolestants, qui signalent aussi ce mouvement rétrograde : THisTomE des Ouvrages des Savants, mai 1690, art. xiii; mai 1692, art. ix; — Élie Saurin, Justification de la doctrine de M. Saurin. 1697, p. 161-163, 165, 18S, 419 : « Il [M. Jurieu] se tue [maintenant] de justifier ou d'excuser les PP. des premiers siècles après avoir été leur plus violent accusateur... AI. Jurieu disputant, contre les Papistes et M. Jurieu disputant contre les Réformés sont deux théologiens fort opposés... Il n'est pas toujours d'accord avec lui-même quand il combat les mêmes adversaires, parce qu'il n'a pas toujours les mêmes vues et que son esprit n'est pas toujours frappé des mêmes idées » ; — du même Élie Saurin, V Examen de la théologie de M. Jurieu; — Bayle, Janua Coelorum reserata; — Lettres écrites de Suisse (1690) attribuées au ministre protestant G. HuET. — Cf. enfin l'article déjà cité du Journal des Sava.nts de 1690, et Sa vous, Littérature française à l'étranger au XF//c siècle, t. I, p. 293 sqq.
Sur les progrès de l'incrédulité socinienne à la fin du dix-septième siècle, voir JuRiEC, Des Droits des deux Souverains, avertissement, et surtout Tableau du Socinianiifme, part.!, lettres i et viii, où il déclare que, depuis la dispersion des protestants dans les pays étrangers, on a découvert parmi eux un nombre trop considérable de Sociniens cachés. Cf. les Lettres écrites au Synode d'Amsterdam [de 1690j par plusieurs ministres réfugiés à Londres. — Bossuet se prévaut de ces aveux dans le Premier Avertissement aux Protestants, n» XLvui et dans le Sixième, part. III, n^s v à xv, nos cxvi et passim. — En Allemagne, à Mannheim, dans le Brandebourg, il s'établit vers cette époque des communautés de Sociniens chassés de Pologne par la persécution. En 1680 et 1684, paraissent de nouvelles éditions latines du Catéchisme de Rakow (Encycl. LicHTE.NBERGER, art. ANTiTRiNiTAmEs.) — Cf. la Défense de la Tradition et des Saints-Pères, de Bossuet, contre Richard Simon, livre JII.
Bayle, assez perfidement, voudrait bien faire croire que les contradictions de Jurieu tiennent uniquement « à son feu et à son imagination ■> ; que, voulant « publier beaucoup de livres »,' il « ne se donnait guère la peine de revoir ce qu'il avait une fois écrit» et qu'ainsi il était une «source inépuisable de fausse logique. » {Dict. crit., art. Arnauld, rem. G.) Rien n'est plus inexact. Ce qui était faux, ce n'était pas l'esprit de Jurieu, c'était la situation du Protestantisme.
1. Ce qui le montre bien, c'est le reproche qu'ils font à Bossuet d'avoir compromis les intérêts du Christianisme en faisant un si grand fonds sur le principe de la variation, et de l'avoir «livré ainsi pieds et poings liés » aux Sociniens et aux Athées. (Cf. Jurieu, Lett. past., t. III. 1. vi: Basxage, Préf. de VHist. de la reliq. des Égl. réf., éd. de 1690 et de 1721; Bayle, Janua cœlorum^ reserata, Œuvr. dlv.', éd. de 1727, t. II, p. 66.]
En tout cas, VEistoire des Variations a été l'un des motifs déterminants de cet essai, incomplet et vite abandonné, mais significatif et digne de mémoire.
Ouvrage d'un prélat illustre, en qui toute l'Europe religieuse et savante honorait l'un des plus graves interprètes de la pensée catholique; ouvrage depuis longtemps attendu et, à son apparition, lu et médité par les savants et les penseurs de tous les pays de l'occident chrétien'; ouvrage soigneusement élaboré, très exact, très précis, et presque irréprochable, — elle a donné certainement une impulsion décisive aux réflexions des protestants, aux tendances intimes que le Protestantisme recelait, tendances jusqu'alors refoulées par les scrupules d'une timide orthodoxie ou par les gênes d'une organisation copiée du Catholicisme.
Bossuet, par ce traité de controverse d'un genre nouveau, — où l'histoire secondait ou plutôt primait la logique, où l'exposé des faits était encore plus solide et plus probant que le raisonnement, — a contribué pour une part très notable à détacher les protestants de cette répugnance pour l'affirmation des droits sociaux de la conscience religieuse, de ce culte superstitieux des hommes, de ces ambitions d'antiquité, de ces visées à l'unité et à la fixité dogmatique, que toutes leurs communions, sauf le groupe presbytérien, affectaient, — à l'imitation de l'Eglise qu'elles avaient quittée pour l'aller rebâtir ailleurs.
En poussant ses adversaires à bout, par une peinture implacable, — mais exempte de toute exagération irritante, — de leurs contradictions passées, en leur mettant pour la première fois sous les yeux l'ensemble imposant des faits qui témoignaient de l'instabilité de la Réforme,