CHAPITRE CINQUIÈME
Bossuet les forçait à reconnaitre avec lui que les prétentions du Protestantisme étaient en désaccord avec le principe de liberté dont il était issu ; il leur montrait que ce passé, — qu'ils le voulussent ou non, — était la démonstration patente des soulèvements incoercibles de ce principe caché, mais sans cesse agissant' .
Ce fut pour les docteurs clairvoyants, — quelque différents que fussent leurs vœux et leurs préférences, — une révélation^. Avec eux, le Protestantisme, averti, commença une première fois d'ouvrir les yeux sur le péril domestique que leur démontrait, pièces en main, le plus perspicace des adversaires. Avec eux, la Réforme reprit un moment conscience de sa mission particulière, de sa nature distinctive et de sa raison d'être^. Elle eut comme un ressouvenir, très vif encore qu'éphémère, des féconds enseignements de Luther* et de Zwingle^ : elle se sentit et se montra tentée d'une velléité visible d'aller se retremper dans leur esprit. Grâce à Bossuet, elle s'aperçut,
— un siècle et demi après la mort de Luther, — qu'elle pouvait et devait être autre chose qu'une servile et impuis-
1. Bavle lait dire k un catholique s'adressant à un ministre protestant : '< Nous trouvons que vos controverses sont fort empirées depuis quatre ou cinq ans. Le faible de votre parti, Je veux dire la voie de l'examen particulier, n'avait jamais été connu autant qu'il l'est présentement.» Avis aux Réfu(/iés (1690), Œuvres, éd. de 1727, t. II, p. 628.
2. C'est après VHistoire des Variations que Jurieu écrit cette parole très gi'ave et très juste : « La Réformation dans ce siècle n'est point avancée : elle s'est plutôt diminuée qu'augmentée.» Tableau du Soclnianisme, 1. viii, p. 506.
— Bossuet, Premier Avertissement, n» xi.ix : « ... Votre prétendue Réforme, à ne regarder que les soutiens du dehors, ne fut jamais plus puissante ni plus unie... [Mais] pendant qu'à l'extérieur la Réforme est plus redoutable et tout ensemble plus fière et plus menaçante que jamais, elle ne fut jamais plus faible à l'intérieur, dans tout ce qui fait le cœur d'une Religion. Sa doctrine n'a jamais paru plus déconcertée; tout s'y dément, tout s'y contredit.» Cf. Sixi'etne Avertissement, part. III, no lxxxii.
.S. Jlrieu [Traité de l'Unité de l'Éf/lise, 1688) dit qu' « en mettant dans l'Église toutes les sectes qui sont dans l'enceinte du Christianisme et qui retiennent les vérités fondamentales, il n'a point fondé un système nouveau, et n'a fait que développer ce qui avait été jusqu'à présent environné de nuages. » Cité dans l'HisTOiRE des Ouvrages des Savants, avril 1688. Cf. plus haut, p. 554, n. 1.
4. Cf., entre autres, sur le sens de la « Justification » de Luther, âth. Co- QUEREL FILS, La Couscience et la Foi, 1867, p. 83.
5. Cf. pour Zwingle, Schwalb, Étude comparative des doctrines de Mélanchthon, de Zwingle et de Calvin (1859).
santé «contrefaçon'» du Catholicisme. Si elle n'accomplit pas dès lors le dépouillement et la rénovation qu'exigeait d'elle cette conception plus juste de son avenir et de ses devoirs, — si elle se reprit, après un moment d'hésitation, aux traditions anciennes, — ce fut surtout par une crainte honorable et justifiée de ne pas faire le jeu de la Libre-pensée grandissante. Elle eut scrupule de bouleverser le Christianisme au moment où, évidemment, un grand «assaut» se préparait partout contre lui; mais il n'en est pas moins vrai que l'évolution libérale, où le Protestantisme de notre temps a trouvé de nouvelles forces et une situation plus nette, s'est dès lors annoncée et esquissée dans quelques-uns de ses traits essentiels.
Etait-ce là le but que Bossuet, en écrivant l'Histoire des Variations, se proposait ? Oui et non.
Sans doute, par l'étude rigoureuse et serrée du passé de l'Eglise protestante, il visait à en faire sortir le fruit de libre-pensée rationaliste qu'à son avis^ elle portait en elle, sans le savoir ou sans l'avouer. Mais il aurait voulu qu'en présence de cette démonstration solide et de cette conclusion évidente, le Protestantisme, effrayé, honteux, désabusé de lui-même, revint s'abriter docilement dans cette Eglise où seulement le surnaturel chrétien pouvait se conserver intact.
Cela, V Histoire des Variatioîis ne l'a pas fait.
Le Protestantisme n'a pas eu honte et il n'a pas eu peur. Il ne s'est pas renoncé lui-même. Sous les yeux mêmes de Bossuet, son premier mouvement, — bien significatif, — fut d'adhérer, avec une joie intelligente, à cette transformation fondamentale dont Bossuet le sommait avec menace. Et si, l'instant d'après, il recula, comme nous l'avons vu, s'il hésita à se révolutionner spontanément tout de suite, néanmoins le coup était
1. BosT, Christianixiiie moderne, 1867, p. 78; He.nri Martin, Hist. de France, t. XIII, p. 268; MiLSA.ND, L'Allemaf/ne et le Protestantisme dans la Critique RELIGIEUSE de 1881, p. 105.
2. Voy., entre autres passages, Hist. des Var., 1. XV. n» cxxn; Sixième Avertissement, part. III, n°s cv-cxi.