‹ Bossuet (volume 2)Chapitre 320 sur 329 · CHAPITRE CINQUIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE CINQUIÈME

porté et la direction prise. Le germe, éveillé d'un long sommeil par la rade main dn docteur catholique, allait fermenter silencieusement pendant tout le dix-huitième siècle, en Allemagne, en Suisse, en Angleterre, puis, peu à peu, en France. Et, comme l'avait dit prophétiquement jNicole^ il a bien fallu enfin que le Protestantisme revienne aux idées de M. JurieuK..

Quand Bossuet mettait la Réforme en demeure d'avouer une incompatibilité invincible entre ce qu'elle était et ce qu'elle devait être, entre sa forme autoritaire et son fonds invincible et remuant d'indépendance, Bossuet aurait voulu la décider à opter pour l'autorité et l'attirer définitivement vers cette unité catholique dont parfois elle semblait se rapprocher elle-même avec regrets

C'est le contraire qui est arrivé.

Au lieu d'aller aborder aux rives romaines, le Protestantisme s'est rejeté au large de la libre-pensée. Au lieu de revenir à la conception antique de la religion fixe et immuable^ il s'est laissé acheminer et il s'avance encore, contre son gré peut-être, vers l'idéal dont précisément VHistoire des Variations s'appliquait à lui dresser l'épouvantail : — vers une religion entendue comme l'action laborieuse et toute libre de l'intelligence, du cœur et de la volonté de l'individu ; comme une recherche perpétuelle et méritoire , ouverte à tous les souffles du savoir humain, hospitalière aux nouveautés, capable d'acquisitions, d'orientations nouvelles et de notions inconnues aux anciens; — vers une religion dont la y^w/^/o^z est l'essence.

Dans cette foule d'écrits inefficaces que prodigue la curiosité humaine, les livres sont rares qui vont au fond

1. Préface du traité sur VUnité de l'Éc/lise (1687), p. 28-30.

2. Cf. plus haut, p. 33-44, et parmi les textes nombreux que pourrait offrir la correspoDclance irénique de Leibmz, celui-ci, qui résume tout : « Les protestants sont prêts de soumettre leur sentiment au jugement de l'Église catholique et persuadés qu'elle a l'assistance du Saint-Esprit.» Œuvres, éd. Foucher de Careil, t. II, p. 170. Sur le fondement philosophique de ces idées religieuses de Leibniz, cf. E. Boutroux, édit. de la Monadologie, notice prélimiuaire, p. 127,

des choses, poussent les raisonnements au point extrême^ dissipent les malentendus inconscients et les conventions menteuses. Mais de tels livres sont féconds en inconséquences imprévues. Leur choc puissant ne détermine pas seulement des réactions immédiates, mais des ondulations lointaines, propres à surprendre l'auteur même, de qui elles dépassent l'ambition ou parfois contrarient les courtes vues. U Histoire des Variations parait avoir eu un de ces contre-coups ironiques. Bossuet y a travaillé indirectement à hâter la formation de ce Christianisme simplifié, réduit à un symbolisme complaisant, large et vague, devenu aujourd'hui la religion secrète de tant d'incrédules pieux". — Christianisme dénaturé, sans doute, et que ce grand orthodoxe aurait eu raison de haïr de toute l'ardeur de sa foi si docile et si précise, — mais qui, du moins, dans le déclin ou l'éclipsé des croyances surnaturelles, mortes ou endormies, a l'avantage d'offrir à toutes les aspirations mystiques, à toutes les bonnes volontés charitables la communion pacifique dont elles auront éternellement besoin.

1. « Sixième et dernier Avertissement, n» cx\t .• « Je n'ai plus rien à dire. Que M. Jurieu réplique ou se taise, je garderai également le silence. Assez de gens le réfuteront dans son parti,... et il ne sera pas longtemps sans se réfuter luimême... Il ne me restera qu'à prier Dieu qu'il ouvre les yeux aux Protestants pour voir ce signe d'erreur qui s'élève au milieu d'eux dans l'instabilité de leur doctrine» «Je remarquerai, — écrit l'abbé Le Diec dans son Journal, en septembre 1701, — que pour son mémoire ou Conciliatiun des Protestants d'Allemagne, il s'est fort appliqué à relire son Histoire des Variations, qui lui donnait aujourd'hui occasion de me dire qu'il y trouvait tout ce qu'il voulait proposer et qu'il reconnaissait qu'il avait tout dit sur les matières de controverse... Il est convenu... de ce que je lui dis... qu'après ï Histoire des Variations, il ne restait plus à faire que cette conciliation pour achever de persuader les esprits ébranlés par cette Histoire.» — Cf. plus haut, p. 92; et des observations analogues dans le Traité de la manière d'examiner les différends de la religion, de Le Vassor (1098), Préface : « On a dit de côté et d'autre ce qu'on pouvait dire de plus persuasif et de plus ingénieux... Les romans de Sanderus, de Maimbourg, de Varillas ont fait donofr des histoires exactes et instructives... Les lieux communs sont épuisés; les points contestés sont entièrement éclairés de part et d'autre.»

2. Bayle aurait pu dire à Bossuet ce qu'il disait au gouvernement de Louis XIV : « Vos triomphes sont plutôt ceux du déisme que de la vraie foi. »

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