‹ Bossuet (volume 2)Chapitre 42 sur 329 · Vie de Nicole, l. II, p · texte numérisé non relu

Vie de Nicole, l. II, p

« préjugés » qui demandait beaucoup plus de raisonnements que de faits. De là son livre de 1682 : les Prétendus Réformés coîivamciis de schisme.

Admettons, disait encore ici Nicole, qu'à l'origine les protestants aient eu raison dans le fond; que l'état de l'Église au seizième siècle justifiât leurs accusations et leurs plaintes ; qu'ils aient été, en 1517, bien fondés à se séparer d'une Eglise censée mauvaise et fausse : trouvet-on que, depuis lors, ces chrétiens, qui ne veulent pas qu'on les dise « séparés,» aient réussi à montrer que ce n'est pas eux qui ont fait schisme ? Se sont-ils en quelque sorte légitimés par leur histoire? Leur conduite, leurs paroles, leurs sentiments, manifestent-ils les caractères imposants et indéniables de la vérité religieuse ? L'état présent et passé de leur Eglise est-il propre à nous convaincre que la « vraie Eglise » est demeurée avec eux, qu'ils sont, non pas une branche rompue, mais le prolongement naturel du tronc antique , qu'ils ont emporté et gardé dans leur exode l'héritage des divines promesses? — INicole définissant alors la nature, les attributs, les «propriétés,» comme il dit, de l'Eglise vraie conçue a priori\ les cherchait dans la société, ou plutôt dans les sociétés protestantes, et déclarait ne les y pas trouvera

Ici encore, on voit combien la déduction de cette thèse eût gagné à s'appuyer constamment sur des faits nombreux, nouveaux, bien établis, — combien l'histoire eût secouru puissamment et nourri la dissertation théologique. Mais à s'en tenir même au seul raisonnement, qui

1. L'étendue, la visibilité perpétuelle, l'antiquité, la mission ou vocation régulière, etc.

2. JuRiEu, en 1685, dans ses Préjuges légitimes contre le Papisme, appliqua le même raisonnement à l'Église catholique et la soumit à la même épreuve. — Voy. sur cette argumentation et sur l'importance de la question du schisme, Camerox, Traité des préjugés de l'Église romaine, 1618, ch. xxiv sq.; — Bayle, Nouvelles de la Républ. des lettres, nov. 1684 ; Nouvelles lettr. critiq. sur IHist. du Calvinisme, lettre XI, n» viii ; Réponse aux questions d'un provincial, CXXIII ; — AuBERT DE Versé, L'Avocat des protestants, p. 39 ; — et plus haut, p. 33-39.

est la ressource préférée de Nicole, est-ce que, de la façon dont il argumente, la réfutation des prétentions du Protestantisme à se donner comme «l'Eglise véritable,» était complète? Ne convenait-il pas, en outre, d'essayer de montrer, si possible, que le Protestantisme avait « la nature, les attributs, les propriétés,» d'une Eglise fausse? Ne fallait-il pas tenter de faire reconnaître aux protestants que, même dans l'hypothèse où ils eussent été la vérité en 1517, ils ne Tétaient plus maintenant, — puisqu'ils n'étaient plus identiques à ce qu'ils étaient à cette date, — et, par la considération de leurs développements ultérieurs et de leur situation présente, ruiner l'hypothèse de la sainteté de leurs origines? N'était-il pas nécessaire de remonter pas à pas le cours du Protestantisme jusqu'à sa source, et de tâcher de lui prouver que le vice du schisme avait été sûrement la flétrissure pernicieuse de sa naissance, — puisque ce vice Tavait suivi à travers le temps, puisque cet esprit mauvais était, pour ainsi dire, entré dans son habitude et dans son sang? Il y aurait grande apparence à conclure qu'au jour de la séparation, c'étaient eux qui s'étaient retranchés de la souche orthodoxe, si l'on parvenait à montrer qu'ils continuaient à se diviser tous les jours, et que, pour ainsi dire, par leurs changements incessants d'opinions , ils se séparaient constamment d'eux-mêmes... Mais dans VHistoii-e des Variations , Bossuet essaie-t-il autre chose ? La discussion de Nicole, si ingénieuse qu'elle fût, laissait une lacune que Bossuet va essayer de combler. Ij' Histoire des Variations est en quelque sorte le supplément des Prétendus réformés convaincus de schisme.

Et si, au lieu de comparer V Histoire des Variations aux ouvrages, contemporains ou antérieurs, de controverse catholique, nous la rapprochions des ouvrages protestants, les plus fameux, les plus solides, les plus récents, ici encore des rapports, non plus d'affinité, cela va sans dire, et de collaboration, mais de contrariété et d'antithèse nous frapperaient. Tout de même que VHistoire des

Variatio?is est, en quelque sorte, le corollaire de la Perpétuité idinséniste, qu'elle se rattache comme une continuation log-ique et nécessaire aux Préjugés légitimes et aux Réformés co?ivaincus de schismes, de Nicole; — de même aussi elle est une réfutation nouvelle des théories de Paul Ferry, dans son Catéchisme, de Claude, dans sa Défense de la Réformation, ainsi que la contre-partie des Préjugés légitimes contre le papisme, de Jurieu, — ce digne adversaire avec qui Bossuet n'en était pas encore venu directement aux mains, et dont il va dorénavant rencontrer partout sous ses pas l'infatigable et intelligente hostilité.

Ainsi voit-on, je pense, par combien de racines ramifiées V Histoire des Variations tient au sol théologique, par combien de mailles elle se rattache au réseau de la pensée contemporaine. Nous sommes loin, en tout cas, de l'exphcation que les premiers éditeurs de Bossuet, comme son propre secrétaire, nous donnaient de l'origine de ce grand ouvrage. Assurément nous pouvions déjà croire sans difficulté que VHistoire des Variations n'était pas issue dune espèce de vengeance d'amourpropre, d'une « récrimination » de Bossuet contre le reproche de variation que les critiques de V Exposition avaient fait à l'auteur. Mais nous pouvons dire davantage. Nous voyons qu'elle n'est pas sortie non plus d'une idée propre à Bossuet; que ce n'est point la conception singulière d'un penseur indépendant et isolé, qui se fait luimême sa voie en dehors de la voie commune. Bossuet nous parait à distance — (et il le fut en effet à un certain moment) — le chef de l'armée catholique ; mais il s'y considérait lui-même, et surtout avant 1688, comme un simple soldat. S'il veut contribuer à l'œuvre commune, ce n'est pas en y apportant des vues originales, ni en travaillant à sa guise et selon son inspiration particulière : il se conforme à la tactique générale, il accepte sa place dans la ligne de bataille, il prend le mot d'ordre. — De même

que la presque totalité des ouvrages de Bossuet, celui-ci a sa cause et sa raison d'être dans les circonstances contemporaines, dans les idées environnantes, dans les besoins urgents. Il est nécessaire de savoir ce qui avait été fait, jusqu'alors, dans la controverse parles prédécesseurs de Bossuet, ce qui se faisait autour de lui, ce qui restait encore à faire, si l'on veut comprendre, non seulement pourquoi l'Histoire des Variations a été composée, mais encore pourquoi elle a été composée telle qu'elle est. Et, dans le détail même de cette étude, il ne nous faudra point perdre de vue qu'elle est ou une réponse, ou un complément, soit aux ouvrages catholiques, soit aux ouvrages protestants, qui ont fait, en ce temps-là, le plus de bruit et le plus de fruit; — qu'elle se relie, aussi intimement que possible, à la direction nouvelle donnée, principalement par les Jansénistes, à la controverse ; — que Bossuet, en la composant, n'a fait, pour ainsi dire, que sa tâche dans une œuvre collective.

J'ajoute que, si l'on considère qu'après Y Histoire des Variatio?is il ne se publia aucun livre qui, dans le même courant d'idées, ait fait faire à la discussion un pas de plus ; si l'on observe (et c'est ce que j Ressaierai de montrer à la fin de cette étude), que Jurieu, à partir de 1688, devançant les théories modernes et rompant avec les timidités de l'ancienne scolastique protestante, donna aux questions un tout autre tour et lança la controverse dans un sens très divergent ; si l'on remarque enfin que Bossuet lui-même, dans ses ouvrages de controverse suivants*, tantôt se borne à reprendre, sous une autre forme, les idées qu'il a déjà développées, tantôt se décide au contraire à suivre Jurieu sur le terrain nouveau où le hardi ministre entraînait la dispute ; — alors on verra dans

1. L'Apocalypse avec une explication, 1689. — Explication de quelques difficultés sur les prières de la messe, 1689. — Six avertissements aux protestants, publiés de 1689 à 1691. — Défense de l'Histoire des Variations, 1691. — Lettre sur l'adoration de la Croix, 1692. — Dpux Instructions pastorales sur les promesses de J.-C. à son église, 1700-1701. — Cf. Le Dieu, Journal, 1. 1, p. 213 (23 sept. 1701) : « Il [Bossuet] reconnaissait qu'il avait tout dit [dans VHistoire des Variations] sur les matières de controverse. »

\ Histoire des Variations la conclusion, le dernier mot, l'effort suprême, contre le Protestantisme, de la controverse catholique, telle que l'avaient transformée, au milieu du dix-septième siècle, les événements de l'histoire intérieure des deux religions, les concessions mutuelles des deux partis et leurs discussions longuement poursuivies sur des problèmes désormais épuisés.

DE l'influence DE l'ÉRUDITION CONTEMPORAINE SUR BOSSUET ET DES PREMIERS OUVRAGES d'hISTOIRE Qu'iL COMPOSA

Le dessein de l'Histoire des Variatiotis est né de la controverse, le but en est religieux; il est donc naturel que la plus grande place y appartienne à la théologie. Bossuet nous en prévient du reste. Il se défend très nettement, dès sa préface, de faire un ouvrage de pure histoire, un simple « récit » ; il annonce qu'il commentera les variations des protestants à l'aide de sa foi et de sa raison catholique; il prétend montrer qu'aucun changement n'a lieu parmi eux « qui ne marque un inconvénient dans leur doctrine » ; il veut enfin, de temps en temps, et comme pour éclairer la route, représenter la vérité orthodoxe « telle qu'elle est*. »

A mesure donc qu'il repasse l'histoire de la Réforme, Bossuet prend à partie ses différents docteurs. Loin de s'interdire de discuter à nouveau leurs théories, il s'en fait au contraire un devoir : non pas, bien entendu, qu'une sorte d'animosité rétrospective ou de manie éristique le pousse à remettre en question des difficultés résolues, mais il tient à couler à fond, pour ainsi dire, le plus grand nombre possible de controverses anciennes, et à établir définitivement le peu de motifs qu'ont désormais, selon lui, les protestants de s'obstiner dans le schisme ^

La part de la discussion religieuse dans Y Histoire des Variations est par conséquent la part maîtresse; le reste

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