Gai'us, Histoire de la Zoologie
dans l'oraison funèbre, qu' « une grande âme est toujours maîtresse du corps qu'elle anime ». Ce qu'il sait bien, au contraire, c'est que « le pouvoir de l'âme sur le corps a ses limites, et afin que l'on commande en effet, il faut toujours supposer que le corps soit en bon état ». Quant à la dépendance où est l'intelligence à l'égard des organes, il fait de plus fortes concessions encore à la doctrine dite sensualiste. Non content d'avouer que le souvenir dépend intimement de la disposition du cerveau, il observe que le cerveau produit spontanément le souvenir, sans la permission de l'âme. Il admet sans chicaner, que « l'âme ne pense et ne connaît pas sans le corps », même lorsqu'il s'agit de choses incorporelles, « comme de Dieu et de ses perfections ». Il confesse, parce que l'expérience le fait voir, qu' « il se mêle toujours ou presque toujours aux opérations de l'esprit, même les plus sublimes et les plus raffinées, quelque chose de sensible ».
Serait-ce donc que ce philosophe malgré lui, ce mystique obligé par les circonstances de faire de la philosophie, aurait pu, s'il eût continué, tomber dans le positivisme par crainte de la métaphysique? Il serait téméraire de l'affirmer : notons pourtant que, même en ces sermons où le chrétien militant qu'il est malmène si rudement la raison, il semble qu'il sépare de la « vaine dialectique », les « connaissances humaines », et que pour elles il se fasse plus doux. Si l'on pouvait creuser jusqu'au fond l'histoire des âmes, qui sait s'il n'apparaîtrait pas plus de distance entre Bossuet et Malebranche ou Leibniz, qu'entre Bossuet et Locke ou Auguste Comte même?
La Politique, du moins dans les six premiers livres, qui seuls appartiennent au temps du préceptorat, oHVe le même mélange, et parfois non moins disparate, des sentiments purement religieux du Bossuet de la première époque, et des idées nouvelles que son séjour à la cour et ses études profanes lui insinuaient.
Son dessein de tirer des livres saints toute une politique est assurément sincère. Ce dessein, plus d'un théologien l'avait eu avant lui, mais Bossuet n'avait pas besoin des exemples de Marquez et de Saavedra, de Menocchio et de Gontzen. Sa conception de la suffisance universelle du christianisme l'amenait forcément à demat.der à la Bible des maximes de gouvernement. Dieu, qui a donné aux hommes « des décisions pour tous les états », n'a pas pu négliger « celui d'où dépendent tous les autres ». Et certes, ce que Bossuet parvient à faire rendre de ces « décisions» aux textes sacrés, est étonnant. Il utilise, avec une présence d'esprit continuelle, les plus petits détails, et les moins connus, du récit biblique.
Mais il faut bien avouer, d'abord, que dans cet art de « manier les Ecritures » (le mot est de lui), il y a quelque artifice, ou, si l'on veut, quelque inconsciente illusion. Des exemples, Bossuet sait en découvrir dans la Bible d'innombrables et de tout à fait imprévus; mais que ce soit là qu'il ait puisé les idées que ces exemples appuient, le bon sens seul dit qu'il n'en est rien. Avec la meilleure volonté du
monde, pouvait-on trouver le système — que Bossuet décrit — du gouvernement centralisateur d'un grand pays moderne, dans l'histoire de ce petit peuple juif, assez barbare, ramassé en un étroit espace, morcelé en tribus, et dont l'organisation resta toujours plus féodale que monarchique? La thèse qu'il soutient de la supériorité de la forme royale sur toutes les autres formes de gouvernement est en contradiction avec cette Bible d'où il prétend la tirer. Le Pentateuque devait lui montrer, au contraire, que le premier ordre établi par Dieu dans son peuple avait été une « espèce de république » ; et le Livre de Samuel, que l'établissement de la monarchie en Israël avait été le châtiment d'Israël.
Aussi bien, dans sa Politique, Bossuet tire-t-il parti d'enseignements tout autres que ceux de l'Histoire sainte.
De ceux, en premier lieu, que lui présentait la réalité contemporaine. Assurément quand il dépeint le Prince idéal — majestueux, magnanime, énergique, laborieux, discret, — c'est le portrait de Louis XIV qu'il fait beaucoup plus que celui de David ou de Salomon , et nombre de passages de la Politique réveillent le souvenir des renseignements précis que La Fare et Ghoisy, Dangeau et Sourches, Spanheim et les ambassadeurs vénitiens, La Bruyère et Saint- Simon nous donnent sur le a grand roi «.Mais c'est surtout quand Bossuet décrit les procédés de ce gouvernement puissant, ayant des yeux et des mains partout, déterrant l'intrigue et poursuivant impitoyablement l'insubordination et l'indépendance, mais jaloux aussi d'accroître la richesse et le bonheur
public; — c'est alors surtout qu'on sent chez lui l'impression directe et vive de cette imposante machine, désormais parfaite, de la centralisation monarchique, qu'il put voir fonctionner, de près, entre 1670 et 1680. Et lorsque, vers la fin de cette partie de la Politique, Bossuet célèbre ce grand spectacle : « un peuple immense réuni en une seule personne, une raison secrète renfermée dans une seule tête et gouvernant tout le corps de l'Etat », ce n'est pas, trop évidemment, Israël ou Juda, c'est la France de 1680 qu'il contemple, et avec d'autant plus d'enthousiasme qu'il avait vu et déploré la France de 1648.
Ce dont la Politique porte aussi la trace, c'est des connaissances d'histoire, antique ou moderne, que Bossuet, à ce moment de sa vie, rafraîchit ou acquiert; c'est du commerce qu'il noue ou renoue avec les penseurs de Rome et d'Athènes. Voyez au livre premier de la Politique, qui supporte d'être comparé au début du grand ouvrage de Montesquieu, les belles définitions de cette Loi « où les lumières les plus pures de la raison sont recueillies », de cette Loi « sans intérêt et sans passion », dont la froideur abstraite est la garantie immuable de la justice : — ce n'est pas David, ni Ezéchiel, ni môme Job qui lui fournissent ces hautes idées, encore que les citations encadrées dans le texte nous invitent à iC croire. A plus forte raison, quand Bossuet invoque Isaïe pour faire voir le danger de changements trop fréquents dans ces lois protectrices de l'ordre, on pense bien qu'Isaïe n'a pas autre chose en vue que le pacte d'alliance entre Israël et Jéhovah et qu'il se
soucie fort peu du droit public des nations. Celui dont en tous ces passages Bossuet s'inspire, c'est Aristote.
Mais voici maintenant une autre source profane — toute moderne, celle-là, et assez inattendue — de la Politique sacrée. Bossuet, soit par les cartésiens ou les gassendistes qui l'entourent, soit par les diplomates, entend parler d'un philosophe anglais, grand ami du P. Mersenne et de Sorbière, et qui, à ce moment, est en grande faveur à la cour de Charles II : Ilobbes. Il lit le Citoyen, \e Léviatlian : on les trouve, en plusieurs éditions, dans sa bibliothèque. Il se sent flatté dans son gallicanisme par cet Anglais, qui, comme lui alors, voit un grand danger pour la sociétf chrétienne dans l'omnipotence du Saint-Siège; il admire, chez ce protestant, ce sentiment que ses sympathies jansénistes croissantes lui inspirent si fort à lui-même : la défiance irritée de la nature déchue et irrémédiablement perverse. Et c'est cela, surtout, qu'il lui prend dans sa Politique.
Avec des tempéraments, il est vrai. Il adoucit et atténue les violences pessimistes du philosophe anglais par beaucoup de charité chrétienne. Il introduit — avec plus d'habileté, du reste, que de logique — dans la brutalité de ce système de despotisme l'amour fraternel que l'Évangile impose aux chrétiens, comme le grand et unique précepte, « sans que les rois soient exempts de cette loi ». Et de même qu'il essaie de corriger le pouvoir absolu du prince par la bonté et la compassion, de même il tente de mettre dans l'obéissance des sujets autre chose que la crainte servile. Il voudrait que
RÉBELLiAu — Bossuet. y
les peuples vissenl dans le souverain, à côté de riionime établi par un décret" mystérieux pour dominer sur eux, l'incarnation de cette patrie, « mère et nourrice commune, qui nous a portés vivants et rpii nous recevra morts dans son sein... ». Mais cela n'empêche pas qu'au revers de ces pages trempées d'une évangélique onction, on ne se heurte à des affirmations singulièrement différentes : nécessité d'un pouvoir écrasant, invincible, capable de mettre un frein efficace et perpétuel aux passions des individus et des foules, d'un pouvoir « absolu » que Bossuet' distingue sans doute du pouvoir « arbitraire »,mais que pourtant, jusque sous cette dernière forme, avouée par lui « odieuse », il n'ose pas condamner; — soumission, absolue aussi et sans réserve, de la nation au prince, quelque méchant et injuste qu'il puisse être, en vertu du pacte originel par lequel, dans les temps primitifs, les hommes pour vivre en paix se sont dépouillés de la maîtrise d'eux-mêmes; — légitimité de l'esclavage et du droit de conquête; — refus à l'individu de tout droit, fûtce du droit de propriété, du droit même de vivre, à moins que le souverain ne consente à restituer par grâce à ses « sujets » ces droits qu'il a ramassés en lui et que lui seul il possède.... Ces maximes « odieuses », c'étaient celles-là même que le raisonnement impitoyable de l'auteur anglais avait tirées de sa mystique théorie de l'égoïsme et de la férocité inhérents à la nature humaine et persistant en elle aussi bien sous la civilisation que dans la barbarie ) priiriitive; et c'est presque littéralement que Bossuet les lui emprunte; — sans paraître, d'ailleurs, se
douter que cette abdication totale des sujets entre les mains du souverain ne s'accorde guère avec ses propres idées sur la liberté morale de l'homme et du chi'étien, sur la dignité qu'elle confère, sur les devoirs qu'elle impose ' ; — sans s'apercevoir, non plus, que le fait d'affranchir le souverain de tout frein humain n'était guère conciliable avec les aveux que sa psychologie de prêtre lui avait dictés nagiière dans la chaire sur l'enivrement inévitable et si pernicieux de la toute-puissance.
Heureusement qu'à son modèle anglais, il semble que Bossuet ait pris d'autres choses meilleures que cette imprudente glorification du pouvoir despotique et de la servitude aveugle. Par exemple ^, cet esprit sagement conservateur^ dont sa Politique est animée, — cette préoccupation pratique des moyens les plus propres à assurer la permanence et le jeu facile des institutions, parce qu' « à une chose aussi nécessaire
1. On a remarque avec raison (Frank, Réformateurs et Publicistes au XVIl" siccle) qu'il est difficile de concilier cette proposition (la 2' de l'art, u du liv. YI) de la Politi</ue : « Il n'y a qu'une exception à l'obéissance qu'on doit au prince, c'est quand il commande contre Dieu », avec ces deux autres que n le caractère royal est saint et sacré même dans les princes infidèles » et que le prince a le droit d'user de rigueur en matière de religion.
3. Tellement con-ervateur, même, que Bossuet approuve au fond toutes les formes de gouvernement : « Chaque peuple doit suivre comme un ordre divin le gouvernement établi dans son pays, parce que Dieu est un Dieu de paix, et qui veut la tranquillité des choses humaines.... Dieu prend sous sa protection tous les gouvernemenis légitimes en quelque forme qu'ils soient établis; qui entreprend de les renverser n'est pas seulement un ennemi public, mais encore un ennemi de Dieu • Polit., liv. II. 12*, proposition.
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que le gouvernement parmi les hommes, il faut donner l'ordre qui roule le mieux tout seul » ; — et aussi ce conseil, répété au prince, de borner son pouvoir absolu par la considération de son intérêt propre à lui-même. Enfin, ne vient-elle pas à Bossuet de Hobbes plus que d'Aristote, l'idée générale que « l'intérêt » est à l'origine même de tout gouvernement? De cette idée-là, il est imbu, et il l'exprime à chaque page, avec une conviction naïve, en oubliant ici encore que cet utilitarisme politique cadre mal soit avec ce respect quasi dévot qu'il exige du peuple pour le prince, soit surtout, avec la doctrine française du « droit divin ». Assurément lés « légistes » payés par Colbert l'eussent désavouée avec scandale comme une espèce de sacrilège.
Mais si Bossuet accepte docilement cette influence du philosophe anglais qui en plusieurs points s'accommodait assez peu avec son système, c'est sans doute parce qu'au fond elle répondait tout de même à une tendance intime et ancienne de sa nature : — à cette défiance du rêve, de l'utopie, de la métaphysique, à cette complaisance pour le réel, le pratique, l'utile, que nous avons dès l'abor^l observée dans sa jeune piété, alors qu'elle s'autorisait hardiment de ce désir de bonheur que tout, dans la nature humaine, fait paraître. — Et si l'on considère que les conclusions où nous ramène l'étude de la politique de Bossuet sont celles où nous menait, il n'y a qu'un instant, l'étude de sa philosophie, ne serat-on pas tenté de se figurer Bossuet, à cette époque de sa vie, comme une manière de positiviste chrétien?