Jules Simon
En ceci premièrement qu'aux guides ordinaires de sa pensée, à ceux dont, à la rigueur, il aurait pu se contenter — les Pères, saint Augustin, saint Thomas, ■ — Bossuet a consenti à joindre, d'abord, Platon et Aristote. Et ce dernier d'autant plus volontiers qu'il y découvre des preuves nouvelles de cette idée — qui lui est chère, — que la nature intelligente cherche invinciblement le bonheur, et qu'elle en a le droit.
Puis c'est à Descartes qu'il ouvre, ou, si l'on veut, qu'il entr'ouvre la porte. Car on pense bien qu'il y met des restrictions. Sur plusieurs pointS; son spiritualisme, positif autant que chrétien, proteste. Il se délie de cet idéalisme, si hardi à creuser un fossé entre nos perceptions et la réalité. Il maintient que « toutes nos idées ont un objet réel et véritable ». Il réagit contre la tendance de Descartes à réduire l'âme à la seule pensée, comme la matière à la seule étendue.
Néanmoins les emprunts qu'il consent à faire à Descaries sont d'importance. Il répète, après lui. fortement, que « la vraie règle de bien juger est de ne juger que quand on voit clair ». Il admet donc le doute méthodique. Mais ce qu'il prend surtout, et ce qu'il est notable qu'il prenne à Descartes, c'est le fait de mettre à la base de la philosophie l'observation de soi-même, et c'est le goût de cette psychologie fondamentale. Goût tout à fait en harmonie, sans doute, avec les tendances de la société et de la littérature contemporaines, mais combien contraire à la méthode scolastique, au plan des études d'alors, à la hiérarchie traditionnelle des sciences, et qui menait logiquement à combien d'innovations graves I On no
saurait, pourtant, là-dessus, être plus net que Bossuet : l'étude de l'homme, déclare-t-il,
C'est la recherche la plus solide, la plus utile qu'on se
puisse proposer, la plus aisée aussi et la plus sérieuse Pour
devenir parfait philosophe, l'homme n'a besoin d'étudier auCre chose que lui-même.
Inutile donc de « feuilleter tant de livres, de faire de pénibles recueils de ce qu'ont dit les philosophes ». Pour un peu, Bossuet irait, ici, aussi loin que Malebranche, jusqu'au mépris de toutes éruditions. Et notez que le cartésianisme, à l'heure oiî Bossuet lui ménage, dans sa philosophie, une si large place, n'est point triomphant. C'est en 1675 que le roi a interdit aux pères de l'Oratoire d'enseigner « la philosophie de M. Descartes »; c'est en 1680 qu'à l'Assemblée du Clergé le jésuite Valois a dénoncé, sans que personne réclamât, Descartes et ses sectateurs comme des complices de ce Calvin dont on est alors en train d'exterminer la secte. L'assentiment, encore que mesuré, de Bossuet à la nouvelle école n'était pas dénué de courage.
C'est aussi pour les sciences de la nature qu'il a, en ce temps de sa vie, des complaisances manifestes. Toute une partie du Traité de la Connaissance de Dieu et de soi-même est consacrée à la description du corps humain et de l'union de l'âme et du corps, — ce que faisant, du reste, Bossuet suit plus fidè-* lement l'exemple de Descartes, si passionnément médecin, que ses disciples, si exclusivement psychologues. — Mais de plus, cette description du corps humain par Bossuet, n'est pas du tout le beau dis-
cours, sonore et vague, sur les merveilles de la iinalilé, que vous craignez instinctivement chez un théologien orateur. Des erreurs, certes, il y en a, — celles du temps. — Mais Bossuet connaît aussi et enregistre les découvertes les plus récentes : celles de Pecquet sur le « réservoir » du chyle et sur le conduit par où il se déverse directement dans la veine sous-clavière; — celles de Stenon, confirmées à l'Académie des Sciences en 1678 par les observations de Du Verney, sur les muscles considérés comme les ressorts essentiels du mouvement'. Puis nous voyons, ici encore, Bossuet montrer un très honorable souci de l'observation et de l'expérience. Défiant des conjectures de pur raisonnement, soigneusement il les distingue des conclusions solides de « ceux qui ont fait des dissections », qui ont ouvert des animaux vivants, qui ont étudié à l'aide des microscopes. Les explications, alors acceptées, de la chaleur vivifiante du sang ne le satisfont qu'à moitié, et sans faire de lui un précurseur de la physiologie moderne, il est au moins permis d'observer avec quelle insistance il s'étonne du nombre « incroyable » de choses auxquelles la respiration est utile, « rafraîchissant », comme elle fait, non seulement le cœur, mais le sang, « entraînant et poussant au dehors les fumées que sa chaleur excite ». De même peu de spiritualistes ont pris leur parti aussi bravement que lui de l'influence de la matière sur l'esprit. Tout en proclamant la puissance de la volonté, il s'en faut qu'il aille ici jusqu'à dire, comme