CHAPITRE VII
Ces concessions de Bossuet à la pensée et à la science profane sont encore plus sensibles dans les deux ouvrages d'histoire composés par lui pour le Dauphin : Y Histoire de France — qui, bien que publiée sous le nom du Dauphin, appartient pour le fond au maître qui la dicta et la revit; — et le Discours sur rilistoire universelle.
Non qu'il faille surfaire la valeur de ces deux ouvrages. L'origine et l'intention pédagogique en ont été trop souvent oubliées. Le Discours lui-même n'est que la récapitulation d'un cours d'histoire, en même temps qu'une leçon d'apologétique catholique. N'ayons pas pour Bossuet l'ambition qu'il n'eut pas.
Ne dissimulons pas non plus les imperfections de ces écrits. Dans V Histoire universelle, il ne se pouvait qu'il n'y eût beaucoup d'erreurs, dont les plus graves ne sont pas ces confusions de noms, ces inexactitudes de date, fautes vénielles que les plus grands historiens ont commises. Ce qu'il est permis de regretter davantage, ce sont les hypothèses hasar-
i02 BOSSUET.
deuses, — par exemple dans la concordance que Bossuet établit parfois d'autorité, à sa guise, entre riiistoire profane cl 1 histoire sainte; — ce sont les lacunes, parmi lesquelles l'omission complète de la Chine et de l'Inde n'est pas la plus critiquable — ayant, comme nous le verrons, une assez solide excuse; — mais on comprend beaucoup plus mal l'oubli des Phéniciens, l'oubli des arts de la Grèce, l'ajournement de Mahomet et des Arabes à « un autre discours ». Il y a enfin, dans le choix des auteurs, des crédulités fâcheuses, comme de se fier, sur le compte de Cyrus, au roman de Xénophon. Et que l'on ne dise point que ces fautes sont excusables « pour le temps ». C'est précisément l'affaire des grands hommes d'avoir plus de clairvoyance que le commun, Mais après ces restrictions nécessaires, il faut reconnaître tout ce qu'il y avait, dans ces deux livres, de méritoire, de nouveau et de durable.
Notez, premièrement, que Bossuet recourt constamment aux « sources ». Il a lu et « extrait » maint chroniqueur du moyen âge. De ceux qui n'étaient pas publiés, mais dont on savait l'intérêt, il a fait prendre des copies. -Il étudie le xvi* siècle dans Claude de Seyssel, les Du Bellay, Jean d'Auton, Jean de Saint-Gelais, Guichardin ; il raconte Louis IX d'après Joinville, Guillaume de Nangis, Guiart et Puylaurens. Presque pas de trace dans son récit des auteurs de seconde main. Il a ignoré, systématiquement, Mézeray. Ce qu'il ne trouve pas dans les
témoins contemporains, il n'en dit rien. C'est qu'il n'aime pas les « historiettes » ni à « donner pour certain ce qui ne l'est pas ». Et c'est apparemment ce qui l'empêche — et même un peu trop — de parler de l'Extrême-Orient. Les renseignements sûrs manquaient encore plus au xvii^ siècle que de nos jours, sur ces pays mystérieux. A peine si Ton avait les relations des missionnaires. Les Lettres historiques et édifiantes n'ont commencé de paraître qu'en 1702.
Avec ce souci d'une information de première main, signalons encore, en maints endroits de l'Histoire universelle et de l'Histoire de France, ce discernement des choses remarquables du passé qui fait vraiment l'iiistorien. Bossuet n'est pas de ces narrateurs comme il y en eut tant en France depuis le XVI* siècle jusqu'au commencement du xix<^, dont les yeux ne s'accrochaient à rien dans le spectacle des choses d'autrefois, et qui, voyant l'histoire toujours pareille à elle-même, étaient condamnés par cette vision vague et indistincte à la travestir sans s'en douter. Il a la faculté de s'étonner. Et il s'étonne où il faut. Accordons, tant qu'on voudra, qu'il y a beaucoup de complaisance ou de naïveté dans ce qu'il raconte des Egyptiens d'après les bavardages de Diodore, mais il n'a pas tort, cependant, d'être frappé, comme il l'est, de cette intelligence toujours « tournée aux choses utiles ». Il ne se trompe pas, non plus, d'insister sur cet esprit conservateur, si profond qu' « une coutume nouvelle était en Egypte un prodige », et que « tout s'y faisait toujours de même ». Il est bien inspiré de s'attarder, dix pages durant.
aux monuments de l'Egypte. Ajoutant aux récits des anciens ceux des missionnaii^es dont Tii6venot venait de publier les voyages, il caracténse judicieusemeni ces ouvrages d'architecture « faits pour tenir contre le temps, qui visaient au grand et à frapper de loin les yeux, mais toujours en les contentant par la justesse des proportions », sans chercher le surprenant cl le nouveau ailleurs que dans la variété infinie de la nature. Et il convie Louis XIV à faire des fouilles dans cette Egypte que Leibniz, dans le même temps, conseillait au roi de France de conquérir.
On n'est pas moins surpris d'entendre parler de la démocratie grecque ce catholique monarchiste en train d'écrire la Politique sacrée :
[Z,eu/] idée de \Ja\ libellé... était admirable, La liberté que se figuraient les Grecs était une liberté soumise à la loi, c'est-à-dire à la raison même reconnue par tout le peuple. Ils ne voulaient pas que les hommes eussent du pouvoir parmi eus. Les magistrats, redoutés durant le temps de leur nnnistère, redevenaient des particuliers qui ne gardaient d'autorité qu'autant que leur en donnait leur expérience. C'était [la loi] qui établissait les magistrats, qui en réglait le pouvoir et qui enfin châtiait leur mauvaise administration.... Les citoyens s'affectionnaient d'autant plus à leur pays qu'ils le conduisaient en commun, et que chaque particulier pouvait parvenir aux premiers honneurs.
Après cela, que Bossuet fasse des réserves sur quelques-unes de ces opinions, peut-être, dit-il, « plus spécieuses que solides », peu importe. Il n'en reste pas moins qu'il a eu, un instant, la vision lucide, impartiale, affectueuse, des sentiments qui firent la grandeur de la cité antique.
Quant à Rome, on s'étonne moins qu'il professe pour elle la tendresse filiale qu'ont éprouvée pour
elle tous les esprits français classiques, depuis Montaigne et Corneille jusqu'à Montesquieu et Rousseau, jusqu'à Michelet et Fustel de Coulanges. C'est avec joie que dans V Histoire universelle Bossuet y arrive, comme Boileau dans son Art poétique à Malherbe :
Nous sommes enfin venus à ce grand empire, d'où sont sortis les plus grands royaumes du monde, dont nous respectons encore les lois, et que nous devons [le] mieux connaître; [à ce peuple], de tous les peuples du monde le plus fier et le plus hardi, le plus réglé dans ses conseils, le plus constant dans ses maximes, le plus avisé, le plus laborieux, le plus patient.
Il ne chante pas, du reste, à la gloire de Rome un hymne vague. Dans ce vaste ensemble de l'élablissemcnt romain, son admiration s'adresse tout juste aux bons endroits. Montesquieu, quand il essaiera d'appliquer à l'étude de la grandeur romaine les procédés de l'analyse philosophique, ne pourra faire autrement que de répéter Bossuet.
Voici enfin, dans ces ouvrages faits pour le Dauphin, et en dépit de leur destination modeste et de leur caractère élémentaire, un dernier et plus grand mérite : la liberté d'examen, que Bossuet porte, malgré sa foi, dans l'histoire.
Déjà, dans l'Histoire de France, antérieure probablement au Discours sur l'Histoire universelle, elle est sensible. Rien de moins « clérical » que les déclarations de Bossuet sur nombre de ces questions délicates oii l'esprit de parti et le zèle de la « bonne cause » ont si souvent produit de dévots mensonges. Les éloges de Grégoire de Tours pour Clovis n'empêchent point Bossuet de réprouver son
inhumanité. Quand il touclie aux rapports de la monarchie française avec le Saint-Siège, il en parle sans tendances ultramontaines, cela va sans dire, mais aussi sans les préventions gallicanes, et, ne trouvant pas trace dans les textes de la Pragmatique Sanction attribuée à saint Louis, il n'en dit mot. Il juge sévèrement Marie Stuart. Il flétrit la Saint-Barthélémy. Et jamais Coligny, « ce Français jusqu'au fond du cœur », n'a été plus magnifiquement loué, de l'aveu des protestants, que par Bossuet; jamais le crime de sa mort n'a été raconté avec plus de sévérité émue qu'il ne le fut par cet évêque au fils de Louis XIV.
Quant au Discours sur l'Histoire universelle, c'est de plus curieuse façon que s'y manifeste cette espèce d'affranchissement de l'esprit de Bossuet. C'est en ceci, que la conception mystique d'une providence réglant en vue du christianisme futur tous les événements du monde antique, est loin d'avoir sur la méthode de Bossuet l'influence fâcheuse que l'on pourrait craindre.
Sans doute, au commencement et à la lin de son livre et de chacune des parties de son livre, il pose le principe de l'action perpétuelle et au fond seule réelle, selon lui, de Dieu; — mais dans l'intervalle, prudemment, il n'use point de ce Dieu dont il pouvait disposer à son aise. Loin de faire intervenir fréquemment les insondables résolutions de la sagesse divine, c'est à peine si, deux ou trois fois, il y fait appel. Partout ailleurs, c'est dans les choses humaines qu'il cherche l'explication des choses hun)aines; dans ce qui précède, la cause de ce qui
a suivi; dans les « incidents particuliers », la cause des grands événements. De l'organisation spéciale de chaque état, il déduit les conséquences distinctes qui devaient en découler. Il attribue à telles idées répandues dans les nations grecque et romaine les destinées que ces nations ont eues. Il insiste sur le système d'éducation romain parce que, de ce système, certains résultats, naturellement et nécessairement, s'ensuivaient.
C'est que, dans ces années d'étude de 1670 à 1680, il a découvert, parmi les historiens anciens, un homme admirable : Polybe, qui par son observation rigoureuse des faits de l'histoire grecque, carthaginoise et romaine, a ^n prédire, prophétiser, ce qui devait advenir plus tard de ces Etats. Frappé de tant de clairvoyance, Bossuet, non seulement s'efforce, avec succès, d'imiter la belle méthode de ce « grand homme », mais encore son loyal bon sens tire de cet exemple instructif la doctrine historique qui convient. Lui qui, dans le Discours même, proclame avec la magnifique assurance des Oraisons funèbres, que « Dieu fait servir les rois et les royaumes, dans le temps qu'il a résolu », à ses desseins secrets sur son Eglise; lui qui tient tant à inculquer profondément à son élève l'habitude de a rapporter les choses humaines aux ordres de cette sagesse dont ils dépendent », laquelle se joue des calculs humains, — il déclare tout aussi fortement que cette même sagesse a voulu
Que le cours des choses humaines eût sa suite... ; les hommes et les nations ont' eu des qualités proportionnées à l'élévation à laquelle ils étaient destinés, et à la réserve de
certains coups extraordinaires, où Dieu voulait que sa main parût toute seule, il n'est point arrivé de changement qui n'ait eu sa cause dans tes siècles précédents. — (Et dès lors) la vraie science de l'histoire est de remarquer dans chaque temps ces secrètes dispositions qui ont préparé les grands cliang'ements et les conjonctures importantes qui les ont fait arriver.
Gomment, à présent, ces déclarations si différentes s'allient-elles? Comment ce déterminisme inspiré de Polybe peut-il faire bon ménage avec ce fatalisme qiri procède de saint Augustin? Assurément il y a là un problème que Bossuet ne s'est pas plus préoccupé de résoudre que le problème, corrélatif du reste, de l'accord du libre arbitre humain avec la grâce divine. Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'à cette date nous voyons cette grande intelligence, qui a connu, comme tout le monde, les inconséquences heureuses, loger en elle à côté de la foi religieuse une dose notable de foi scientifique.
Les ouvrages de controverse composés par Bossuet contre les protestants immédiatement au sortir de son préceptorat ne montrent pas moins â quel point avait été puissante sur lui l'impression des idées de science auxquelles il venait de s'initier.
A introduire l'histoire dans la controverse, sa controverse même, nous l'avons vu, le conduisait. Et après la conférence avec Claude, il fallait encore essayer de convaincre le protestantisme que l'autorité, logiquement indispensable à toute religion, ap-
BOSSUE f HISTORIEN. 100
paraissait dans l'Eglise catholique présente, tandis qu'elle ne se marquait point dans les Eglises de la nélorrae.
La première partie de cette démonstration avait f'ié, on le sait, assumée par Nicole et Arnauld touf liant le dogme de « la présence réelle ». Mais leur f.Tort pour montrer que, sur ces matières, la foi de l'Église n'avait jamais varié depuis les apôtres, témoignait de plus de vaillance que d'enthousiasme. Combien ils eussent préféré, cela se voit, ces jansénistes cartésiens, traiter les choses par le raisonnement! Comme ils méprisent, tout bas, et parfois tout haut, ces « recherches de critique, partage des petits esprits ! »
Bossuet, lorsqu'en 1682, dans le Traité delà communion sous les deux espèces, il aborde à son tour cette même matière, commence bien par tomber dans le même défaut. Mais il advint heureusement que deux ministres protestants s'en prirent à son traité, deux « vigoureux attaquants » qui ne lui passaient rien. Il se pique d'honneur alors, et voulant répliquer à ses critiques, il ne « plaint plus aucun travail », et déterre à son tour toutes les antiquités. C'est sa méthode, surtout, qu'il surveille. On ne l'y prendra plus de se fier à ce cardinal Baronius, dont ses adversaires lui ont mis sous les yeux des contradictions flagrantes ! « A nous de ne déférer à ses sentiments qu'autant que nous les trouverons soutenus par de bonnes raisons. )> Gardons-nous bien aussi, puisqu'il faut à présent faire sérieusement de l'histoire, des habitudes de la controverse d'école. Loyauté, avant tout : « ne pas
prendre sur ses adversaires de faux avantages, ne i"ien assurer au delà de ce dont on est sûr. » Point de ces affirmations conjecturales, de ces généralisalions frivoles, qui ne coûtent rien aux ergoteurs dont tout l'amour-propre est de ne jamais lâcher pied. C'est de « rendre témoignage à la vérité » qu'il s'agit, et non pas de « remporter la victoire » à tout prix. Et, chose étrange, cette contrainte minutieuse n'est pas si déplaisante que les MM. de Port-Royal ont l'air de la trouver. Ce labeur est « agréable » : Bossuet s'y plaît à présent et s'en glorifie. Tant pis si la belle ordonnance du livre doit souffrir de l'abondance des détails menus : « Je ne veux rien oublier, dussé-je devenir ennuyeux ». Cette Défense du traité de la communion sous les deux espèces est bien curieuse : confidence ingénue d'un théologien orateur en train de faire son apprentissage d'érudit.
Il pouvait, après cela, passer à des besognes plus ardues. Il pouvait entreprendre de prouver aux protestants, par l'histoire, que leurs églises schismatiques portaient évidemment les marques d'églises « mauvaises et fausses », et, en particulier, celle-ci — qui, de leur propre aveu, était révélatrice de l'erreur, — l'inconstance, la variation. Cela, Nicole aussi l'avait essayé déjà, mais toujours en esquivant la discussion des faits pour se réfugier dans les « préjugés légitimes », dans les procès de tendances et d'idées, ou, quand il revenait au positif, avec une connaissance médiocre de cette histoire moderne que Bossuet, précepteur du Dauphin, avait déjà si consciencieusement étudiée.
Il s'en faut pourtant que dans V Histoire des
variations des églises protestantes, Bossuet reste sur son fonds de professeur. Pendant les quatre ans environ, peut-être plus, qu'il consacre à partir de 1680, à élaborer ce grand ouvrage, il se « documente » aussi largement qu'il était possible de son temps à un Français ignorant des langues étrangères, et ne pouvant consulter que les ouvrages traduits : inconvénient léger, du reste, vu le nombre très petit des livres savants, même du xvii^ siècle, qui, surtout en Allemagne, n'étaient pas écrits en latin.. Sans compter que, lorsque ses lectures lui révèlent qu'un texte en langue étrangère lui est indispensable, Bossuet se le fait traduire. Obrecht, magistrat de Strasbourg, et lord Perth, l'abbé Renaudot et Leibniz lui rendent, à plusieurs reprises, ce service.
Quant à ce qu'il peut lire, il le lit lui-même. N'oublions pas que, même aujourd'hui, les historiens, parfois, se déchargent de ce soin, faute de temps sans doute. Jadis, encore davantage, faute de patience. On avait des secrétaires ou des copistes. On travaillait sur leurs « extraits ». Bossuet, moins grand seigneur, tient les livres dans ses mains et les lit de ses yeux. Presque toujours, il prend ses notes lui-même. On peut voir encore, au séminaire de Meaux, les énormes cahiers de notes, autographes, attestant qu'il a « dépouillé », d'un bout à l'autre — non pas, notez-le, comme cela se fait souvent, à l'aide d'une table des matières, mais page par page — plusieurs tomes des éditions in-fode Luther, plusieurs ouvrages de Calvin, de Melanchthon, d'Hospinien, d'Erasme, et de vingt autres. Et les copies
qu'il en a faites, il les souligne, les annote, les résume.
Les textes imprimés ne lui suffisent pas. Il demande aux manuscrits des suppléments d'information. Les bibliothécaires du Roi et ses propres auiis de la province ou de l'étranger sont, plus d'une fois, à cet effet, rais à contribution par lui. Plusieurs assertions de V Histoire des Variations reposent sur des documents encore inédits à l'heure qu'il est (enquêtes sur les Vaudois de Pragelas, procès-verbaux de synodes provinciaux du xvi^ siècle).
Dans l'emploi qu'il fait de ces documents, sa correction est irréprochable. A une époque où de citer ses sources passait pour une manie d'antiquaire ou un pédantisme de chicaneur, Bossuet s'astreint exactement à cette pratique. Quatre-vingtdix-neuf fois sur cent, ses citations comme ses renvois se vérifient, et les adversaires qui ont épluché son livre sont obligés de l'avouer. Ce qu'il a cité de seconde main, il le contrôle. Comprenant que sa démonstration serait vaine s'il allait chercher les preuves des changements du Protestantisme chez des auteurs récusables, il s'impose de n'admettre jamais que des auteurs « non suspects » aux protestants, et de s'appuyer aussi souvent que possible, ou sur les décrets authentiques et officiels sortis des assemblées solennelles de la Réforme, ou, au moins, sur les écrits médités et avoués des grands docteurs chez qui la Réforme ne peut méconnaître les interprètes autorisés de sa pensée authentique. Il évite autant qu'il peut les documents de second rang, les historiens déjà si nombreux alors. Il les
BOSSUET HISTORIEN. i 1 3
trie avec une méticuleuse prudence, parfois même avec un excès de scrupule, se retranchant rigoureusement tous ceux — Pallavicin, Davila, Mézeray, Varillas — que le soupçon de partialité ou d'insuffisance scientifique risquerait de disqualifier.
Enfin il ne se borne pas à colliger des documents, même choisis, et à aligner des textes, même indiscutables. Il sait s'en servir. Il les scrute, il les secoue, il les fouille. Il n'a pas la superstition du témoignage; il a, au contraire, cette irrévérence, cette défiance toujours en éveil que les plus grands historiens, notre Fustel, par exemple, recommandent comme le commencement et la fin de la sagesse historique. Il examine l'authenticité, cherche la date, pèse la valeur des textes, compare les dires. Il veut presque toujours, pour le même fait, plusieurs garants. Il a soin de demander à chacun de ses auteurs les renseignements particuliers que cet auteur était le plus à même de fournir avec compétence. Quand les témoignages se combattent, il institue des confrontations et des enquêtes dont quelques-unes — celle par exemple qu'il fait sur l'assassinat du duc François de Guise — sont des modèles.
Naturellement cette méthode rigoureuse porte fruit. Elle mène Bossuel à de vraies découvertes. On lui doit la réRurreclion de Melanclithon, que les narrateurs du xvii^ siècle, attirés par de plus biuyanls acteurs et de plus voyantes figures, négligeaient, et qui s'en allait à l'oubli. Rien de mieux vu ([ue le porliviit qu'il fait de ce sage spéculalir dépaysé paiiui les violents, liuniaiiisie que
Kkie ; - ^-'jel. o
[.iillior a d'abord conquis par le charme d'une éloquence nouvelle, et qui, ensuite, quand des discours on a passé aux actes, souffre en son goût autant qu'en sa conscience, et se traîne, toujours « pleurant et gémissant », à la suite d'un chef impérieux.
De môme Bossuet établit, le premier, touchant les All)igeois et les Vaudois, la thèse moderne de l'histoire. Démêlant à travers les dénominations imprécises ou les anathèraes violents des chroniques monacales les assertions qui se rapportent aux uns et aux autres, il discerne deux sectes, montre dans les Vaudois des hétérodoxes anodins, moralistes plus que doctrinaux, peu différents des grands ordres mystiques nés de la piété inquiète du Moyen Age; et dans les Albigeois, au contraire, des hérétiques fieffés, héritiers de la théologie manichéenne, et assez radicaux dans leur antichristianisme pour qu'on s'explique à la fois les étrangetés de leur organisation clandestine et le fanatisme haineux des croisades dont ils furent l'objet. Et voici bien dans cette étude, menée avec une précision subtile, la preuve du sentiment qui anime Bossuet en sa besogne savante. Notez qu'un examen approfondi de ces Albigeois et de ces Vaudois, qui ne font point partie de l'histoire de la Réforme, n'était pas le moins du monde indispensable. Oui, mais c'est qu'il est piqué par cette question, obscure même pour les catholiques d'alors, des « Réformés avant la Réforme «. Les mystères du passé ont un attrait pour l'historien. Bossuet a connu cet attrait-là, et il y cède.
On voit la conclusion où cela nous mène. Atténuons-la, cette conclusion, par toutes les restrictions
BOSSUET HISTORIEN. il5
que réclame l'exacte vérité. Accordons que l'excellente méthode observée par Bossuet n'est nullement impeccable; que ses erreurs ne sont pas toujours de ces fautes légères dont aucune œuvre de longue haleine n'est exempte ; qu'il fait volontiers des suppositions hasardeuses — comme celle de l'origine orientale des Albigeois, — des conclusions outrepassant les faits — comme sa thèse erronée de l'autorisation officielle de la guerre civile par les synodes protestants de France.
Avouons encore qu'il n'a pas su s'affranchir toujours, en dépeignant les Réformateurs du xvi® siècle, des préjugés français du xvn^. Ainsi, quand il parle de Luther, dont la vie, le style, les façons le choquent. Est-ce un réformateur, est-ce un docteur, est-ce même un « spirituel » que ce gros homme vulgaire, dont la parole descendit jusqu'à des grossièretés « qu'on n'entend sortir que de la bouche des plus vils artisans », et qui discutait, à table, en buvant largement, des choses les plus graves et les plus saintes? Bossuet s'indigne, avec une insistance qui nous semble aujourd'hui inintelligente. Nous ne l'excuserions pas en alléguant que même les protestants français du xvii'' siècle partageaient ces répugnances; que toute la société polie de ce temps se faisait des conditions extérieures de la piété une idée singulièrement étroite, ombrageuse et gourmée : on nous dirait avec raison que c'est précisément à éviter ces préventions ambiantes que le talent de l'historien consiste.
Enfin et surtout confessons que VlJisioire des Variations ne donne pas l'impression de l'histoire
116 BOSSLET.
« désintéressée ». L'auteur est partial; il a jugé d'avance; il ne s'en cache point :
D'aller faire le neutre et l'indifférent à cause que j'écris une histoire, ou de dissimuler ce que je suis quand tout le monde le sait et que j'en fais gloire, ce serait faire au lecteur une illusion trop grossière.
Et ce catholique en outre est un prêtre, et militant, et controversiste, ayant à ce titre, des devoirs dont il se souvient, et dont il tient qu'on se souvienne. Il donne la place très large à. côté de la narration des faits à l'appréciation de ces faits, à côté de l'histoire des idées à la discussion de ces idées. Il ne prétend pas faire « un récit sec et décharné des variations des réformés » ; il veut que « leurs disputes, leurs colitradictions et leurs équivoques rendent témoignage à la vérité catholique ». II se mépriserait d'affecter en ces matières, d'où dépend « le salut des âmes », une froideur que sa conscience jugerait criminelle.
Or de ce dessein religieux résultent forcément des outrances ou des étroitesses. — L'aveu de la décadence de rÉglise catholique et romaine depuis le Moyen Age jusqu'en i5i8 et de la nécessité d'une réforme ne l'empêche pas de tonner contre ceux qui l'ont voulu faire. — L'hommage honnête qu'il rend à la valeur morale de certains hérétiques ne le retient pas d'affirmer, l'instant d'après, que cette vertu était au fond, « un piège de Satan pour prendre les âmes ». Puis — et sans doute c'est son droit, c'est même son devoir d'historien, — il insiste sur les dérèglements de mœurs ou sur les intrigues d'ambition et de jalousie qui ont pu, qui ont dû
BOSSUET HISTOniEN. 117
influer sur les conseils et sur la conduite des Rrforniateurs ; et, ce faisant, il ne descend assurément nulle part aux calomnies ou aux racontars des pamphlétaires de bas étage; — mais dans cette psychologie, légitime et nécessaire, il ne porte point la méticulosité et surtout la placidité d'esprit qu'elle réclame; surtout il n'y porte point, comme il faudrait, une indulgence toute prête à chercher dans les circonstances l'excuse ou tout au moins l'explication atténuante des faiblesses des hommes historiques. Là même où il a raison — et c'est le cas sur Luther, sur Calvin, sur Henri VIII, sur Cranmer, — il a trop raison. Il insiste trop sur le mal, trop peu sur le bien. Il ne se contente pas de décrire, il flétrit. Il gâte le fond d'un jugement vrai par la forme du réquisitoire, de l'anathème.
Toutefois — et c'est ici qu'il en faut venir si l'on ne veut pas se payer de mots, — cette influence de la passion n'est-elle pas inévitable, universelle, éternelle? Qu'on nous montre l'extraordinaire historien dont l'âme fut vide de toute pensée, nue (comme disaient les mystiques) de tout sentiment autre que l'amour de la vérité? Il serait temps, peut-être, d'en finir avec ce rêve chimérique du sophiste Lucien, repris par Fénelon, d'un narrateur « sans passion, sans patrie », sans idées propres d'aucune sorte, que nul n'a jamais vu même en ce xix^ siècle français où l'histoire a pris une conscience plus nette de ses devoirs et s'est rangée à la contrainte de méthodes sévères. L'historien est un homme. Et puisque les préventions diverses — politiques, philosophiques, religieuses, ou simplement systématiques — d"Au-
i^iislin Thierry, de Guizot, de Tocqueville , de Michelel, de Taine, de Fustel de Coulanges ne nous cni[)èchent pas de saluer en eux de grands historiens, la préoccupation catholique et le dessein controvorsiste de Bossuet ne doivent pas nous empêcher de lui donner parmi les historiens une place. Non pas au premier rang. L'histoire ne fut qu'un épisode en sa vie; et 1^ maîtrise, là comme ailleurs, ne s'obtient pas du premier coup. Mais ce qu'il faut reconnaître dans l'Histoire des Variations, c'est une preuve merveilleuse de ce que peut, avec le génie, le bon vouloir; c'est, de la part d'un homme qui n'était un érudit ni de métier ni d'intention, une œuvre, originale et solide encore aujourd'hui, de recherche largement scientifique.
Avant de voir comment se dissiperont chez Bossuet les effets de cette acclimatation érudite dont cette histoire du protestantisme est le chef-d'œuvre, il est bon de dire un mot de la forme littéraire où s'exprime sa pensée ainsi enrichie. D'autant que le style de ses livres, dans cette époque de sa vie, est, lui aussi, un effet du mélange heureux de la science avec la religion.
La Bible et les Pères s'y font, bien entendu, toujours sentir *. La lecture, jamais abandonnée, des Pères orientaux est toujours, pour ce prosateur d'un