‹ BossuetChapitre 13 sur 30 · Nisard, Ilisl. Je la Littérature française · texte numérisé non relu

Nisard, Ilisl. Je la Littérature française

l'ordre logique à l'ordre chronologique, s'écarte même et s'attarde dans des digressions plutôt utiles qu'indispensables sans que l'unité du livre en soit cependant altérée.

Le vocabulaire de Bossuet se ressent aussi de cette fréquentation à nouveau des Anciens. Comme les grands écrivains de Rome, ces méridionaux, il use abondamment de l'adjectif, qui arrondit la phrase parlée, qui, dans la phrase écrite, ajoute la couleur au dessin, et qui, surtout, choisi topiquement, apporte à la pensée des précisions de renfort. Et quant à ces noms et à ces verbes que la grammaire idéaliste et logique du xvii'= siècle tendait de plus en plus à émacier, en déterminant avec rigueur l'acception très précise et très exclusive de chacun, Bossuet les remplit, les nourrit, leur infuse plus de substance et de chair en les employant au sens probable du latin par un procédé dont les puristes pouvaient censurer la hardiesse, mais non pas contester la légalité.

Surtout c'est sa phrase qui s'inspire de la phrase latine, si commode, si logeable à la pensée. Sans aller jusqu'à l'inversion, Bossuet, à l'exemple des Latins, multiplie les incidentes, les subordonnées, les appositions, et à chaque instant, même dans ses ouvrages les moins oratoires, reviennent sous sa plume ces périodes, où l'idée principale ne s'avance que précédée de ses antécédents explicatifs, accompagnée de ses circonstances, suivie de ses conséquences et conclusions, si bien que dans ce corps complexe et massif, chaque argument enserre et accable le lecteur avec une force que cette succession enchaînée et cette cohésion décuplent.

LE STYLiî DE BOSSUET. 121

Ce qui n'est pas à dire pourtant que, comme on est trop porté à le croire, la période soit le moule perpétuel de l'argumentation de Bossuet. Ouvrez le Discours sur V Histoire universelle : plus d'une fois, vous croiriez lire du Montesquieu, tant abondent les petites phrases courtes, concises, coupantes.

C'est qu'en effet, ce style n'est point uniforme. Il a la variété ', dirai-je des grands artistes écrivains? Non, car il ne faut à aucun prix donner l'idée d'un styliste. — Bossuet, quand il aurait eu le goût de l'être, n'en aurait jamais eu le temps. — Aussi bien, cette variété est-elle moins chez lui une variété de formes, comme chez La Bruyère, que de ton, comme chez La Fontaine ou chez Mme de Sévigné. C'est la vai'iété des grands écrivains d'instinct, et qui vient de ce que chez eux la parole est toujours en accord exact et immédiat avec le sentiment présent qu'elle suit en ses moindres nuances. Sauf de rares exceptions, plus fréquentes dans l'Oj-aison funèbre d'Henriette de France que dans celle de Gondé, dans le Discours sur V Histoire universelle que dans V Histoire des Variations ou les Avertissements, Bossuet, quand les idées s'abaissent, baisse le ton. Dans sa correspondance d'abord : et cela irait sans le dire, si l'on ne s'était pas plu à faire à Bossuet une légende de sublime à jet continu. Quand il veut faire savoir à la sœur Cornuau qu'il a oublié sa lettre sur son bureau, Bossuet dit, tout comme un autre : « J'ai oublié sur mon bureau votre lettre. » Mais même

1. (( La variété, sans laquelle nul agrément », dit Bossuet lui-même {Sur le style et la lecture des Écrivains et des Pères de l'Église, 1G0'J-1G70).

dans ses ouvrages publics, dans ses livres étudiéSj Bossuet est simple où il faut, et ni le tour modeste, ni le mot humble ne lui coûtent. Pas même, parfois, le mot familier, trivial, dont Bouliours, ou même Arnauld, eussent rougi. Dans l'oraison funèbre d'Anne de Gonzague, il y a une a étable » et une « poule ». Et de même que cette pompe admet la simplicité, cette force grave admet l'ironie.. Jusque dans V Histoire des Farfrt/iortson peut relever quelques mois amusants, ne fût-ce que cette épigramme contre le réformateur Bucer, qui « s'était marié comme les autres, et même », puisqu'il eut trois femmes, n plus que les autres ». Quand il rencontre dans la polémique des choses ridicules, il n'hésite pas à les souligner d'un commentaire railleur; et sa phrase alors s'allège et sourit, non pas, bien entendu, jusqu'à ressembler à Voltaire, mais à Bayle du moins, ou à Fontenelle.

Cependant, n'exagérons rien. Oui, le style de Bossuet, ce n'est pas toujours : « Celui qui règne dans les cieux et de qui relèvent tous les empires... ». Ce n'est pas toujours la fanfare et la draperie. Mais il est juste de dire que même où il n'y a point la pompe, il y a encore l'éloquence. Là même où son bon sens sait s'abstenir des grands mots, des grandes phrases, sous les mots, très communs, sous la phrase, très simple, quelque chose frémit ou gronde. Et l'orateur s'entend, prêt à percer et à s'échapper. C'est que, d'abord, on ne se défait point de sa nature, et nous avons vu, et nous verrons encore que Bossuet appartient à cette famille d'intelligences pour qui la parole orale est le moyen préféré

d'expression. C'est qu'ensuite, il y a la servitude indélébile, l'ineffaçable pli du premier métier, qui fut pour Bossuet, vingt ans durant, la prédication. C'est qu'enfin et surtout Bossuet, quand il écrit, n'est pas moins prédicateur, missionnaire, controversiste, que quand il parle. Dans la vaste collection de ses ouvrages il n'y en a pas un seul, je l'ai dit, où il ait écrit pour écrire; pas un seul oîi il se soit diverti et amusé, en dilettante, à des objets séculiers ou légers; comme Fléchier dans les Grands Jours d'Auvergne, ou Fénelon dans la Lettre à l'Académie et le Télémaque ; mais qui plus est, il n'y en a pas un seul oîi il ait écrit d'une façon calme, sereine, en prenant le loisir d'exposer d'une façon didactique et abstraite le résultat de ses méditations ou de ses recherches. Toujours il a eu la hantise d'un but à atteindre, but précis, prochain, passionnément poursuivi. Toujours il a eu à prouver ou à démolir quelque thèse. Cette préoccupation de polémique ou de propagande, qui ne le quitte pas, voilà ce qui explique la permaneûce, qu'il faut reconnaître, dans son siyle, Je: 1 acceiil oratoire.

Page 1