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RUPTURE AVEC L'EXEGESE ET LA PHILOSOPHIE. LA QUI-RELLE GALLICANE

Jusque vers 1688, c'est par son cours tranquille que l'histoire de Bossuet est belle. Le développement logique s'en poursuit sans heurt et sans recul. Les accidents extérieurs, loin de contrarier les tendances maîtresses de sa nature, y collaborent. Ses controverses de 16^0 à 1688 avec les protestants sont enf somme des succès, et l'on vient de voir avec quelle facilité clémente, de 1670 à 1680, son mysticisme s'ouvre à l'érudition ambiante, l'admet et, pour ainsi dire, la fond en lui. L'aisance de cette heureuse expansion fait aussi la modération qu'il y garde. N'étant point menacé, il n'exagère rien, et il recueille les fruits de ce « bon sens », de cette sagesse conciliatrice à laquelle, d'ailleurs, le portait sa nature. Admiré, respecté des Jansénistes, qui prisent en lui un défenseur déclaré de la morale sévère et de

la théologie de saint Augustin, il n'est point ennemi des Jésuites, qui reconnaissent son orthodoxie pacifique. Gallican, il est en bons termes avec Rome. Considéré par les « personnes de piété », il l'est aussi par les « honnêtes gens » d'esprit large. Aux philosophes et aux savants, il apparaît comme le représentant d'une religion intelligente, et, au demeurant, assez ouverte aux souffles du dehors; aux protestants, comme l'ambassadeur d'une réunion possible; à tous, comme le plus digne docteur d'un catholicisme très français.

Mais vers 1690 environ, le spectacle change. Le '< milieu » favorable, soumis, flatteur même jusqu'alors pour Bossuet, lui devient indifférent ou hostile. Toute sorte d'ennemis accourent miner ou battre en brèche, à peine achevé, l'édifice qu'il a bâti sans trouble : non seulement, les adversaires habituels, les Samaritains toujours aux portes — les protestants, — mais des catholiques; et, dans la grande armée dont Bossuet pouvait se croire le chef, des dissidences, plus ou moins hardies, toujours graves, se manifestent. Et c'est de toutes parts qu'on l'assaille : en théologie, en métaphysique, en politique, en morale. Enfin, les faits politiques euxmêmes se mettent de la partie. Aux objections spéculatives contre ses théories, l'histoire contemporaine ajoute maint obstacle à ses desseins, maintes désillusions à ses rêves.

Devant cette coalition des idées et des choses, Bossuet, étonné sans doute, et affligé, et irrité, ne plie point, cependant. Ce que nous allons voir à présent, c'est avec quelle vigueur inlassable il

drfend et claye son nionumenl, fait face — quinze années durant — aux attaques répétées ou continues, successives ou simultanées, des assiégeants les plus divers; mais avec quels dommages aussi, nous le verrons, et, lors même qu'il est matériellement le plus fort, avec quel déchet de sa pensée, obligée soit à des' concessions, soit à des désaveux, soit, le plus souvent, à des outrances qui la gâtent.

Déjà avant iG(j», celte lutte avait commencé. Le premier démêlé de Bossuet avec Richard Simon est de 1678.

Bossuet a raconté lui-même plus tard cette apparition dans sa vie de l'homme qui devait en être la dernière angoisse. C'était au mois d'avril, un peu avant Pâques. Une Histoire critique de V Ancien Testament par un érudit oratorien, protégé du P. de la Cliaise et de l'archevêque de Paris, allait paraître, « dans quatre jours, revêtue de toutes les marques de l'approbation et de l'autorité publiques «. Un ami la signale à Bossuet et lui envoie au plus vite l'index et la préface. « C'était un amas d'impiétés et le rempart du libertinage. » En hâte, « le propre jour du jeudi saint », l'évêque de Condom porte le tout au chancelier Le Tellier. « Après un très exact examen, que je fis avec les censeurs, M. de La Reynie eut ordre de brûler tous les exemplaires, au nombre de douze ou quinze cents. »

On voudrait croire que cette brutale exécution dont un religieux irréprochable à tous égards était la victime, souleva l'indignation des contemporains, comme elle soulève la nôtre. Mais alors, la suppression d'un livre était une aventure ordinaire, qu'asilorisaient à la fois les principes du droit civil et ceux du droit ecclésiastique. Y avait-il du reste, en l'espèce, une erreur grossière dans cet acte d'intolérance de Bossuet ? La sympathie qui s'attache maintenant, même chez les catholiques, au nom et à l'œuvre de Richard Simon, ne doit pas nous empêcher de comprendre sa rigueur. Pour cela, il suffît presque de nous rappeler ce que la Bible était pour lui depuis le jour où, adolescent dévot, il l'avait découverte. C'était son aliment quotidien, c'était vraiment pour lui « le livre » par excellence, et qui « ne tombait jamais de ses mains ». Mais comment le lisait-il et comment voulait-il qu'on le lût? Il l'a répété plus d'une fois. « Les endroits clairs sont les plus beaux » : l'on a assez à faire d'en « pénétrer le sens » et d'en nourrir son esprit et son cœur; il ne faut point se mettre en peine des obscurs; il faut croire que ceux-ci ne contiennent pas d'autres vérités que ceux-là », et si l'on essaie de les élucider, il convient de n'y mettre nulle obstination, car le dessein de Dieu est que la foi soit une épreuve. Or voilà que Richard Simon traitait le texte privilégié sans plus d'égards qu'un texte ordinaire, avec une curiosité indiscrète, opiniâtre, sacrilège, qui prétendait tout scruter et tout éclaii'cir! Cet esprit d'irrespect révolte peut-être plus Bossuet que les assertions mêmes où il menait Richard Simon.

Encore que certaines d'entre elles dussent aussi lui paraître bien dures. Celle-ci, entre autres, que « Moïse ne peut être l'auteur de tout ce qui se trouve dans les livres qui portent son nom ». Car que devenait alors le canon des Ecritures? Que devenait, avec celte théorie d'un Esdras pieusement faussaire, la doctrine de 1' « inspiration » des rédacteurs de l'Ancien Testament? Que devenait, dans la démolition du Pentateuque, cette « suite » des deux Testaments à laquelle Bossuet consacrait en ce moment môme toute la seconde partie du Discours sur V Histoire universelle"^ Et ne risquait-elle pas ainsi de s'évanouir, cette preuve des « prophéties », qu'après Pascal il considérait comme « le fondement principal de la religion » ? On conçoit que devant de telles perspectives, Bossuet, ému, ait pu s'imaginer comme un « socinien déguisé » le novateur dont l'esprit purement érudit et critique les avait dédaignées s'il ne les avait pas aperçues, et qu'il lui imputât « un sourd dessein de saper » les bases du christianisme.

Et pourtant, cette exégèse scientifique, dont la hardiesse l'effrayait, il ne laissait pas que de l'encourager, en ce moment même, dans une certaine mesure. Il avait entrepris en 1678 un vaste commen taire de l'Ecriture Sainte, et bien qu'il n'y portai point de prétentions érudites, encore se proposait-il d'y résoudre les difficultés, d'y fixer le sens propre et littéral du texte sacré ; et il n'avait pas craint d'appeler les hébraïsants, les philologues, les « critiques » à cette œuvre. Lui-même, du reste, quand dans ses ouvrages théologiques il avait à discuter des passages importants de l'Ecriture, il ne se contentait

pas de la Vulgate : il consultait le grec, et parfois même l'hébreu. Mais surtout c'était par ses principes théologiques qu'il semblait autoriser l'exégèse. Un mois à peine avant d'écraser Richard Simon, n'avaitil pas, discutant avec Claude, proclamé (ainsi d'ailleurs qu'avant lui, plusieurs grands controversistes catholiques) que les protestants se trompaient lourdement de fonder leur foi sur l'Ecriture et d'en appeler, comme au « juge des controverses », à cette parole sacrée qui se laisse « expliquer et manier comme on veut»? On pouvait légitimement interpréter cette déclaration comme une sorte d'abandon de la Bible aux disputes des savants. Enfin sa conception de la « tradition » avait, à ce point de vue, les mêmes conséquences logiques. Si cet héritage d'idées non écrites que se sont transmis, d'âge en âge, les chefs de l'Eglise et les générations des fidèles, avait l'importance qu'il disait, ne s'ensuivait-il pas que l'Eglise pouvait voir d'un œil tranquille le travail de l'exégèse érudite sur ces livres saints, qui n'étaient pas du tout sa principale ressource, et ne devait-elle pas laisser aux protestants, pour qui l'Ecriture était tout, le ridicule d'en diviniser jusqu'aux points et virgules?

Donc, quelque sincère que fût l'irritation de Bos-. suet contre Richard Simon, elle n'allait pas sans une espèce d'inconséquence qui n'échappait assurément ni à sa conscience ni à son bon sens. De là sans doute les pourparlers qu'une fois l'exécution de YHistoire critique consommée, Bossuet poursuivit, longtemps encore, avec un auteur où, à quelques égards, il aurait pu voir un allié. Ce qu'il constatait

RÉBELLiAU. — Bossuet. ^

en tout cas, dans cette première aventure, c'était l'inconvénient du crédit qu'il était alors disposé à donner à la science, c'était le redoutable parti que des imprudents ou des malintentionnés pouvaient tirer d'elle en la mêlant à la religion. De ces fâcheuses surprises, la philosophie de Malebranche allait lui donner un autre exemple.

Le succès, qui date de 1680 environ, du penseur oratorien, fut une forme de la revanche triomphale de cette « philosophie nouvelle » si longtemps combattue par la scolastique et l'orthodoxie coalisées. A une société très préoccupée des problèmes religieux, Malebranche présentait, dans sa métaphysique toute baignée de piété, l'alliance toujours rêvée de la raison et de la foi. Aux gens du monde, si fort épris de psychologie, il présentait un cartésianisme moraliste, bien plus accessible, en apparence au moins, que celui des Principia ou même du Discours de la méthode, he style, aussi, du disciple, était singulièrement plus avenant que celui du maître : les marquises moins vaillantes que Mme de Grignan trouvaient mieux leur compte dans cette fluidité, limpide et subtile à la fois, de Malebranche, que dans la solidité enchevêtrée de Descartes. Qui sait même si la personne toute discrète, toute charmante, de ce religieux pensif, qui après avoir balayé le réfectoire du couvent, montait dans sa cellule pour y converser, volets fermés, avec les Idées éternelles, ne contribuait pas

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à attirer vers lui cette élite de seigneurs « délicats », de jeunes gens et de femmes savantes, enthousiasmés comme d'une révélation?

A Bossuet, au contraire, même au moment où, précepteur du Dauphin, il sacrifiait à la philosophie, ce néo-cartésianisme ne devait guère sourire. La première chose qui, dans ce Malebranche , avait chance de lui déplaire, c'était, j'imagine, son sansfaçon à l'égard de l'antiquité : Bossuet devait souffrir de lui voir malmener si rudement ce Tertullien, l'un des premiers maîtres de sa propre pensée. Puis, il y avait cette hypothèse de la « vision en Dieu », née, chez Malebranche, d'une salutaire défiance des sens et d'un sentiment très juste du problème de la « perception extérieure». Cette défiance, Bossuet ne l'eut jamais. Ce problème ne l'embarrassait point. Dans cette partie de la Connaissance de Dieu où il constate les rapports du physique et du moral, il n'avait pas poussé jusqu'à se demander comment l'esprit connaît la matière. Bonnement et sans peine, il avait admis que toute sensation correspond à un objet réel. Qu'était-ce que ce paradoxal sophiste qui déclarait si « difficile de prouver qu'il y a des corps qui répondent à nos idées » ?

Il ne manifesta, toutefois, ses répugnances qu'après le Traité de la nature et de la grâce publié par Malebranche en 1680. Nova, mira, falsa : — « cela est nouveau, c'est étrange, c'est faux », — inscrivait-il, à ce que l'on prétend, avec colère, à toutes les pages. L'assemblée de 1682 vint à propos pour le détourner de développer en quelque philippique ces menaçantes interjections. Du moins il se fit suppléer, poussa le

vieil Arnauld, toujours sur pied, le jeune Fénelon, en quête de se distinguer pour l'Église, à réfuter ces propositions « mal sentantes » touchant la nature des idées ou la toute-puissance de Dieu.

Eut-on l'imprudence de rappeler son attention sur des théories qu'il n'avait pas eu le temps d'approfondir? Les fervents disciples ont souvent la propagande indiscrète. Ce qu'il y a de sûr, c'est qu au commencement de 1687, dès que l'Histoire des Variations est sous la presse, Bossuet revient à Malebranche. Il se fait donner, pour être mieux instruit, par un des savants, admirateurs de l'oralorien, un précis de sa doctrine. Et, l'ayant étudié, il écrit à cet « ami du P. Malebranche » une longue lettre, pleine de feu, d'émotion, parfois d'ironie, mais intéressante pour nous principalement en ce qu'elle nous révèle cet état d'esprit que les circonstances vont installer en lui jusqu'à la fin de sa vie : l'aperception clairvoyante et l'angoisse de dangers inattendus, d'entreprises menaçantes pour le christianisme tel qu'il l'avait compris, tel qu'il aurait voulu l'imposer à toutes les consciences.

Et d'abord, que son correspondant sache bien qu'on a sérieusement examiné ses raisons. « Vous autres, messieurs, lorsqu'on vous presse, vous n'avez rien tant à la bouche que cette réponse : On ne nous entend pas. » a On vous entend autant que vous êtes intelligible », et l'on entend bien que la prétention du P. Malebranche, d' « appuyer par la raison les dogmes que l'Eglise nous propose ». le pj'écipite en d'étranges témérités. Qu'est-ce que celte explication du Déluge a par la suite nécessaire

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