LES LUTTES CONTRE JURIEU, GAFFARO, FÉNELON
Parmi les nombreuses et diverses luttes subies ou cherchées par Bossuet à partir de 1690, il convient de distinguer celles qu'il livra contre Jurieu, contre le P. Caffaro et contre Fénelon.Car ces trois démêlés le conduisirent à écrire plusieurs ouvrages qui mériteraient autant d'être connus que les Oraisons funèbres et le Discours sur l'Histoire universelle.
Yi' Histoire des Variations avait causé au monde protestant une grande émotion. De tous côtés, en Angleterre, en Suisse, en Allemagne, les réfutalions surgirent, et pendant longtemps se renouvelèrent. Mais comment démolir un ouvrage de cette solidité? Les procédés de la chicane ordinaire, les accusations d'ignorance ou de mauvaise foi, s'y éinoussaient. Il y eut des protestants pour s'en avi-
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ser, en tête Pierre Jurieu, ministre français réfugié en Hollande, qui adressait alors aux protestants restés en France d'éloquentes Lettres pastorales, destinées à soutenir, dans la persécution, leur foi et leur courage. A partir de 1688, Jurieu renonce à pçu près à contester les faits allégués par Bossuet sur la Réforme et s'attaque, tant sur les points particuliers que sur la thèse générale, aux principes.
Ainsi sur les guerres de religion. Les calvinistes de France ont, dites-vous, usé de la force. Soit. Mais pourquoi pas? « S'il est permis », selon le droit, « de défendre sa vie contre des tyrans qui nous la veulent ôter pour des raisons temporelles, pourquoi ne le serait-il pas quand on nous la veut ôter pour cause de religion? » Et les Macchabées, dans l'histoire sainte, ne sont-ils pas un illustre exemple de résistance légitime?
Vous nous accusez d'avoir varié. Vous nous faites de nos contradictions un vaste et horrible tableau. Mettons qu'il soit fidèle. Qu'aurez-vous gagné si nous refusons à présent de vous accorder cet axiome, dont nos pères eurent tort de convenir avec vous, que la constance dans la croyance ou dans la doctrine est le signe indispensable de la vérité? Car « c'est précisément le contraire qui est vrai ». L'histoire du christianisme le prouve : « l'Eglise primitive a varié sur les dogmes les plus essentiels ». Du reste, la nature humaine le veut : « en religion comme ailleurs, le changement est la condition du progrès ». Votre histoire aura beau être exacte : « c'est par sa base qu'elle s'écroule ».
Les Avertissements aux prolestants — six beaux discours qui appartiennent à noti'e histoire littéraire autant qu'à notre histoire religieuse — furent la réplique de Bossuet.
Réplique aussi longue, ou peu s'en faut, que la grande Histoire qu'ils étaient destinés à défendre, et cela se comprend. C'était sur un autre terrain, une tâche toute nouvelle que l'évolution de la tactique des controversistes réformés imposait à Bossuet.
D'abord, il fallait discuter les preuves de fait dont Jurieu et ses amis appuyaient leurs maximes modifiées. Et même pour la Bible, quelque maître que Bossuet fût de ce domaine, cela n'allait pas si aisément. Bien gênant était cet exemple des Macchabées. Il ne laissait à Bossuet d'autre ressource que l'argument, assez faible, du « cas particulier qui ne tire pas à conséquence ». Mais ce qui était encore moins facile que de reprendre aux protestants cet Ancien Testament dont ils se prévalaient pour autoriser la guerre religieuse, c'était de leur arracher ces premiers siècles de l'ancienne Eglise, où ils se vantaient à présent de montrer, pour justifier leurs propres changements, une doctrine « imparfaite et flottante ». Si à fond que Bossuet eût étudié les Pères, il les avait étudiés dans le même esprit que la Bible : pour le profit théologique ou moral, avec la même soumission dévote, insouciante des difficultés qui relèvent de l'érudition et de la critique. Il s'en était fait une espèce de « concordance » où ces difficultés disparaissaient. Il les connaissait en prédicateur plus qu'en historien. Aussi les objections de Jurieu le trouvent fort dépourvu. Quand il
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voil le docteur protestant affirmer, textes en mains, que saiiuCyprien/fertullien, saintClémentd"Ales.andrie ont eu sur les dogmes essentiels des opinions obscures ou franchement erronées, il est stupéfait, il s'indigne, il cric à la calomnie et au blasphème; et lorsqu'il se résigne, non sans dégoût, ni sans dépit, à la discussion, « son raisonnement se résume à soutenir que les Pères n'ont pas eu d'idées fausses, parce qu'il est absurde de croire qu'ils en aient eu* ». Le plus souvent, d'ailleurs, il se dérobe : « A Dieu ne plaise, mes frères, que j'aie à défendre la doctrine des premiers siècles! » Et, dans une volte-face hautaine, il se replie sur les hauteurs des considérations générales et des idées a priori.
Là, il s'espace, il s'attarde, il triomphe. Quelles scandaleuses conséquences découlent de ce principe nouveau de M. Jurieu : que les gens persécutés pour cause de religion ont droit de « faire la guerre à leur roi et à leur patrie »! Avec de telles maximes,
Que deviendront les Etats, si ce n'est une boucherie et un lbé;Ure perpétuel et toujours sanglant de guerres civiles?... Toutes les fois qu'une partie du peuple s'imaginera qu'elle a raison contre la puissance publique et que la punir de sa rébellion c'est s'attaquer injustement à sa vie, elle se croira en droit de prendre les armes
Le seul principe « qui puisse fonder la stabilité des États » c'est que, bien qu'un prince n'ait jamais le droit d'opprimer la religion et la justice,
Il y a dans la puissance publique un droit d'agir de manière qu'on n'ait pas le droit de lui résister par la l'orce et qu'on ne le puisse faire sans attentat....
1. L'abbé Duchesne, Orii^ines de Vexégèse conservatrice au xvii' siècle.
Soutenir autre chose,
C'est aller flatter dans le cœur des hommes ce secret principe d'indocilité et de liberté farouche qui est la cause des révoltes.,..
Et quand, cette autre doctrine, Jurieu, précurseur de J.-J. Rousseau, se risquait à la formuler; quand il déclarait qu'après tout « le peuple est le principal souverain et que la souveraineté y demeure toujours, non seulement comme dans sa source, mais encore comme dans le premier et principal sujet où elle réside », Bossuet ne pouvait se tenir, encore que sa matière ne l'y obligeât point, d'entrer dans la discussion de « la politique de M. Jurieu », et d'exposer au public la sienne, celle qu'il avait enseignée au Dauphin. Stimulé par les hardiesses révolutionnaires de son contradicteur, c'est avec un regain de force, de chaleur et de précision qu'il plaide la cause de celte monarchie absolue « où le peuple n'a aucun pouvoir », et qui, par cela même, selon lui, est le plus « utile » de tous les gouvernements :
M. Jurieu nous demande quelle raison {courrait avoir un peuple de se donner un maître si puissant à lui faire du mal. Il m'est aisé de lui répondre. C'est la raison qui a obligé les peuples les plus libres, lorsqu'il les faut mener à la guerre, de renoncer à leur liberté pour donner à leurs généraux un pouvoir absolu sur eux.... Un peuple qui a éprouvé les maux, les confusions, les horreurs de l'anarchie, donne tout pour les éviter, et comme il ne peut donner de pouvoir sur lui qui ne tourne contre lui-même, il aime mieux hasarder d'être maltraité quelquefois par un souverain que de se mettre en état d'avoir à soufiFrir ses propres fureurs s'il se réservait quelque pouvoir.... [D'autant que] forcé par le besoin à se donner un maître, il ne peut rien faire de mieux que d'intéi-esser à sa conservation celui qu'il établit sur sa tète. Lui mettre l'Etat entre les mains aân
(lu'il le conserve comme son bien propre, c'est un moyen très pressant de l'intéresser. [Ainsi] ce n'est pas toujours abandonncment ou faiblesse de se donner des maîtres puissants : c'est souvent plus de sagesse et de profondeur dans les vues....
Non moins nettement Bossuet déduit ses raisons de combattre la démocratie : raisons qui se résument, en somme, à ce qu'elle lui apparaît fatalement et à bref délai comme destructrice de tout gouvernement :
Où veut-on aller par cet empire du peuple? Ce peuple, à qui on donne un droit souverain sur ses rois, en a-t-il moins sur toutes les autres puissances ? Il est le maître de toutes les formes de gouvernement, puisqu'il les a toutes faites également. Le peuple n'aura pas moins de pouvoir sur le parlement qu'on lui en veut attribuer sur le roi. Il ne sert de rien de répondre que le parlement, c'est le peuple luimême Si le peuple est persuadé que tout cela n'est qu'un
soutien de la tyrannie,... on abolira tout cela.
Il y a plus. Cette république que l'on loue et que l'on rêve, ne sera pas, selon Bossuet, le dernier terme des manifestations capricieuses de la souveraineté populaire. Il en faudra venir à des gouvernements partiels, à la décomposition des grands Etats en républiques minuscules, car « si les provinces ne conviennent pas de la forme du gouvernement, chaque province s'en fera un comme elle voudra ». Dans cette méditation politique où l'évolution de ses adversaires protestants l'amène, Bossuet a de ces divinations dont l'histoire devait prouver la justesse.
Il n'est pas moins pénétrant quand il veut péfendre — non plus par des faits, mais spéculativement — le principe de la perpétuité de la foi. Sa claire vue des conséquences, prochaines ou lointaines, qu'aura pour les églises réformées le rejet de
ce principe autrefois respecté par elles, a frappô, frappe encore les protestants eux-mêmes'. Comment Jurieu ne voit-il pas ce qui, dès demain, va fatalement sortir de cette imprudente réhabilitation de la variation religieuse?
Dans les consciences, le désarroi : — croyantes, elles seront indignées de voir que le protestantisme se ravale lui-même aux conditions d'une secte humaine et philosophique; tièdes, elles se scandaliseront que ces docteurs des premiers siècles, autrefois si fort exaltés par leurs pères, « aient si peu profité du bonheur d'être voisins des temps apostoliques qu'aussitôt que les Apôti'es ont eu les yeux fermés, ils ont obscurci les points principaux de la foi ».
Dans les églises, le désordre. — Car il va falloir tolérer, comme légères et innocentes, ces erreurs dont Jurieu charge les tout premiers chrétiens, erreurs qui, cependant, « emportent une partie très essentielle de l'Arianisme et du Socinianisme ». Au reste, déjà « les Sociniens inondent toute la Réforme. L'indifférence des religions s'y établit. » L'Angleterre, les Provinces-Unies, le duché de Clèves,le Brandebourg, sont infectés de cette indifférence ecclésiastique qui se cache « sous l'apparence miséricordieuse de la tolérance civile ». Les communautés protestantes sont pleines de sectateurs d'un christianisme étrange, « de plain-pied, qui ôte tous les mystères en les tournant au sens dont l'esprit s'accommode, met au large cette raison humaine, lève toutes les difficultés, aplanit toutes
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les hauteurs ». Mais, après tout, est-ce la faute des idées de Jurieu? Bossuet élargit le déhat et pousse plus loin son enquête. Non, la l'auie en est à la Réforme elle-même. « Elle n'a pas de digues à Oi)poser à cette pente secrète qui porte l'esprit de riiomrae à une religion de plain-pied et à supprimer tout l'exercice de la foi. » Elle a refusé d'admellre que « partout où il s'agit de révélation, on doit imposer silence au raisonnement humain ». Elle a reçu « la résistance de la raison ». Mais ce n'est alors qu'une question « de plus ou de moins » dans la résistance. Les objections que la Réforme oppose à l'Eglise romaine sur la présence réelle, le socinien les lui sert à elle-même sur le péché originel, l'éternité des peines, la Trinité, l'Incarnation, l'immutabilité de Dieu. Il lui crie — et « à un homme de bonne foi, ce raisonnement n'a point de réponse » — que, s'il faut être dialecticien ou philosophe pour être chrétien, il le veut être partout. Le protestantisme s'achc- Viiine au déisme, à la philosophie, à l'incrédulité. Mais cela vient inévitablement de sa nature, de son « génie ». La crise présente révèle un mal ancien.
Considérations pleines de justesse, tellement que Jurieu et ses amis, pris de peur, se hâtèrent de revenir sur les hardiesses dont Bossuet leur mettait sous les yeux les résultats logiques. Et donc, en ce sens, et sur ce terrain des principes et des raisonnements d'idée, la controverse des Avertissements était pour Bossuet un nouveau succès. Mais succès fâcheux, dont le héros, précisément en raison de sa perspicacité, devait s'affliger presque autant que d'une défaite.
Car sur l'article de la résistance permise en
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matière religieuse, peu importaient les restrictions (!o Jurieu rel'roidi, ou les désaveux que lançaient, contre les témérités de cet enfant perdu de l'armée protestante, les diplomates comme Basnage, soucieux de ménager le retour des protestants en France : le principe, qui venait d'être proclamé par les docteurs réfugiés, du droit qu'a la conscience d'être respectée, et par conséquent de se faire respecter, à l'aide des moyens temporels, ce principe faisait son chemin à travers l'Europe, et avec lui la toléi^ance civile, et avec lui la souveraineté du peuple et « l'esprit républicain ». Autour de Bayle, nombre de théologiens, inconnus aujourd'hui, mais écoutés alors — Aubert de Versé, Gédéon Huet, Jaquelot, Elie Saurin*, — travaillaient à cette propagande avec une gravité ardente, dans des in-folio où les philosophes du XVIII® siècle trouveront leur besogne toute faite.
De même, sur l'article des variations. Cette revendication vaillante que Jurieu avait un jour criée, du droit, du devoir de « changer », il eut beau la répudier le lendemain, et, sous l'insistance de Bossuet, « se tuer à justifier ces Pères des premiers siècles de l'Église dont il avait été le plus violent accusateur » ; — le coup était porté. Les sceptiques se lançaient avec ardeur dans cette voie où ils trouvaient leur compte : Bayle accumulait avec une joie maligne, déjà toute vollairienne de ton, les témoignages édifiants de « l'inconstance » des théologiens et des « lacunes de la tradition ». — Et si, de ces
1. V. Frank Puaux , les Précurseurs de la Toldraricc au XVII' siècle.
excès désormais déchaînés de l'érudition libertin i, Bossuet rapprochait les tendances, de jour en jour plus indépendantes, de la nouvelle génération des théologiens catholiques, disciples de ce jésuite Pétau, dont Jurieu lui avait jeté à la face, sans qu'il eût rien à répondre de pertinent, les aveux sincères sur la foi semi-arienne des premiers siècles ; — s'il comparait aux insolences de Jurieu les iri'évérences cavalières d'un EUies du Pin par exemple, janséniste pourtant, de qui X Histoire ecclésiastique dévoilait sans pudeur les insulfisances intellectuelles et les imperfections morales des Pères, comme les intrigues tumultueuses des premiers Conciles, — Bossuet, devant ces complicitésinconscientes, pouvait prévoir avec effroi l'irruption jusqu'en l'Eglise catholique d'un christianisme prodigieux, très dissemblable de cet édifice immuable et fixe pour le maintien duquel sa logique étroite s'évertuait passionnément. Et certes, qu'il ne vît pas d'ores et déjà comment concilier ces monstrueuses nouveautés avec la révélation et « les promesses de Jésus-Christ à son Eglise », on aurait mauvaise grâce à s'en étonner. Il ne pouvait, tout de même, deviner ni Hegel ni le cardinal Newman, ni les appropriations théologiques de la théorie de l'évolution. Aussi, devant ces horizons orageux, son découragement est-il visible. S'y mêlait-il quelque regret d'avoir trop bien travaillé, trop poussé les difficultés « aux dernières précisions »? Peut-être. En somme, si le protestantisme s'engageait dans cette voie au bout de laquelle il allait se perdre dans le rationalisme, c'était YHistoire des Variations qui, en grande partie, en
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était la cause. La dialectique et l'érudition du prélat catholique avaient contribué grandement à faire prendre conscience à la Réforme de la fausseté de sa situation, et à faire sortir de son sein les germes de libre pensée dont elle avait évité jusqu'alors de s'apercevoir. Cette longue et laborieuse et pénétrante controverse de Bossuet, à quoi aboutissaitelle? A éloigner un peu plus les catholiques des protestants en rapprochant ceux-ci des libres penseurs. Bossuet aurait pu se dire ce que Bayle disait à Louis XIV : « Vos triomphes sont ceux du déisme ».
La sévérité de la doctrine morale de Bossuet ne s'affirmait pas seulement dans le sermon. En iGSi, la lutte contre les casuistes l'avait occupé autant que le gallicanisme. Il était parti en guerre contre ces moralistes relâchés dont Pascal n'avait pas tué la race, et dont la perversité, quoique « traînante » depuis les Provinciales, lui appai'aissait toujours venimeuse, et prête à repousser toute entière, « pour petite que fût la fibre qu'on en laissât ». Il voulait que le Clergé proclamât contre eux, dans la pénitence, la nécessité d'un commencement d'amour de Dieu ; dans les cas de conscience, l'autorité de l'opinion la plus sévère, même lorsque l'opinion contraire est aussi probable. Il écrivait un traité de V Usure pour maintenir intégralement l'interdiction évangélique du prêt à intérêt : insensible à l'utilité commerciale de la banque, il en voyait seulement les funestes effets sociaux, et que « le revenu de l'argent sert à entretenir l'oisiveté ».
Il tait-il donc devenu, à proprement parler, janséniste? Non sans doute'. Quoique sa théologie fût toute nourrie de saint Augustin, Toracle de Port- Royal; — quoiqu'il qualiliàl d'hérésie le molinisme des Jésuites; — quoiqu*il insistât volontiers sur le côté effrayant du dogme de la prédestination, — sa philosophie mystique et son tempérament actif tenaient trop à cette liberté o dont nous ne pouvons douter plus que de notre être «, pour l'immoler à la grâce, comme faisaient si volontiers les disciples de Saint- Cyran. Mais d'autre part, comme eux et autant qu'eux, il avait un culte enthousiaste et jaloux pour 1' « immortelle beauté de la morale chrétienne »; — comme eux il voyait dans son austère sévérité une preuve du christianisme : « Les mœurs seules, disait-il un jour en chaire, me feraient recevoir la foi » ; — comme les Jansénistes, et parlant presque dans les mêmes termes, il se refusait à feindre « aucun expédient pour accorder l'esprit et la chair «, et s'il avait eu jadis un mot de blâme pour ces directeurs trop rigides qui hérissent à plaisir devant les pas de l'homme le sentier de la vertu, il flétrissait plus cordialement encore cette « pitié meurtrière » des directeurs indulgents qui portent « des coussins sous les coudes des pécheurs » ou qui, «par de vaines distinctions, soufflent de la terre dans leurs yeux ». Jusque dans l'intimité, quand Bossuet parle des casuistes, il s'emporte; leurs subtilités sont pour lui des « ordures ».
On comprend son indignation quand, en 1694»
1. Voir Revue de l'IIist. des Religions, 18'J8. Cf. 1 abbé Uiluin, Hevue du Clergé, 1899-1901.
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parut, à la itMe d'une cdition du théâtre de Boursault, la dissertation anonyme d'un « théologien illustre » qui soutenait que « l'on peut, innocemment, composer, jouer, voir jouer des comédies ». Le « théologien illustre » était un obscur théatin italien, le P. CaOaro : mais le fait grave, c'était que pour la première fois en France, un prêtre de profession, un religieux, osât se faire, en un écrit exprès et public, l'avocat du théâtre. Aussi Bossuet ne se contente pas d'adresser, en hâte, au coupable une lettre personnelle, à la suite de laquelle Caffaro, éperdu, s'empressa de désavouer tant bien que mal son méfait; il reprend et développe cette lettre dans un traité à l'usage du public, les Maximes et réflexions sur la Comédie, un de ses meilleurs et de ses plus durables ouvrages.
Jamais cette question de la moralité du théâtre, qui devait préoccuper encore tant de grands esprits depuis Jean-Jacques Rousseau jusqu'à Alexandre Dumas fils, n'a été traitée, et résolue dans le sens rigoriste, avec plus de pénétration impitoyable, ni en [)erçant à jour plus vaillamment toutes les conventions mensongères dont la tolérance sociale est obligée de se payer. Sur l'objection que la vie même des comédiens et les conditions matérielles de leur métier fournissent contre le théâtre; — sur la honte de ces actrices, « esclaves exposées, en qui la pudeur est éteinte, ne fût-ce que par tant de regards qu'elles attirent », — sur ces arguments ressassés Bossuet n'insiste pas. C'est contre les vrais coupables, les auteurs dramatiques eux-mêmes, qu'il fonce tout droit. Quoi! l'on ose nous assurer que le théâtre est
« de nos jours si épuré qu'il n'y a rien que l'oreille la plus chaste ne puisse entendre » ! Mais pour soutenir de telles illusions il faut ignorer et Molière, et Corneille, et Quinault, et Racine ! Avec l'un, la comédie est plus que jamais impudeur, dérision de la vertu, jiarf'ois « infamie toute crue », et toujours excuse plaisante de la corruption. Chez les autres, la tragédie, pour être plus noble, n'a pas moins de venin. Si l'amour y est qualifié de faiblesse, c'est une « belle faiblesse », où se font gloire de s'assujettir « les âmes que l'on appelle grandes ». Chez Racine, la mollesse et la tendresse sont telles que le théâtre nous y apparaît bien inférieur en gravité à ce théâtre païen que pourtant la sévérité de Platon condamnait. Or de ces spectacles combien puissant est l'efiet corrupteur !
Ce sont des personnages vivants, de vrais yeux, ou ardents ou tendres et plongés dans la passion, de vraies larmes dans les acteurs, qui en agirent d'aussi véritables dans ceux qui les regardent; de vrais mouvements qui mettent en feu tout le parterre et toutes les loges !
Plus ces pièces que l'on vante sont parfaites, plus elles sont dangereuses, remplissant mieux leur fin, qui est d'exciter les passions. Ce qu'il faut, pour qu'elles « ne manquent pas leur coup » et que « les règles de l'art ne soient pas frustrées », c'est qu' « on se voie soi-même dans ces héros », c'est qu' « on devienne soi-même un acteur secret de la tragédie; et la fiction au dehors est froide et sans agrément si elle ne trouve au dedans une vérité qui lui réponde ». Et voilà pourquoi aussi cette fiction doit être forcément immorale dans ses peintures et