‹ BossuetChapitre 26 sur 30 · LEIBNIZ · texte numérisé non relu

LEIBNIZ

sentiment de défaite ou lui imposer le désaveu de l'attitude généreuse qu'il avait prise naguère, dans la foi élargie et vaillante de sa glorieuse maturité.

Dans le domaine des faits, il était obligé, comme Louis XIV, de reconnaître que la révocation de TEdit de Nantes, chantée par lui dans les oraisons funèbres, avait été inutile, et que la persécution échouait contre l'incoercible résistance des âmes. Ici du moins, cette constatation avait un heureux résultat : elle obligeait sa charité et son bon sens à accepter, dût sa logique en souffrir, l'opportunité d'une demitolérance qui épargnât au moins aux « nouveaux convertis » l'hypocrisie sacrilège des pratiques.

Dans le domaine des idées, les manifestations nouvelles n'étaient pas faites pour consoler sa piété, si elles pouvaient flatter sa clairvoyance.

Avec Leibniz, tous ses efforts n'arrivaient qu'à se convaincre une fois de plus que l'obstacle du libre examen s'opposait à jamais à la fusion de l'Eglise catholique et des Eglises protestantes, luthérienne comme calviniste, si près d'ailleurs qu'elles se pussent approcher sur tous les points du dogme, de la discipline, de la morale, du culte. C'est là ce qui éclatait à chaque instant dans ce long dialogue par écrit, courtois et conciliant en apparence, raide et intransigeant au fond, de ces deux grands esprits, qui ne se paj^aient de mots ni l'un ni l'autre. « Hier on croyait ainsi; donc aujourd'hui il faut croire de même », disait et répétait le docteur catholique. « Mais que faire — répliquait, non sans ironie, le philosophe et historien protestant, — s'il se trouve (\n avant-hier on croyait autre chose? » Et puis, « quand j'accorderais que

jusqu'ici on a toujours maintenu ce qu'on a trouvé établi dans la foi, cela ne suffirait pas pour en faire une règle pour toujours. « Mais alors , s'écriait Bossuet, examinez devant Dieu si vous avez quelque moyen d'empêcher l'Eglise de devenir éternellement variable? » A quoi Leibniz ne pouvait répondre que j^ar le mot célèbre : « Il nous plaît, Monseigneur, d'être de cette église toujours mouvante et éternellement variable », — fin de non-recevoir décisive que Bossuet avait déjà entendue de Claude et de Jurieu. Avec Richard Simon, ce qui s'imposait à lui, c'était, définitivement, la nécessité d'un divorce de la religion et de la « Critique ». Puisque, sans se soucier des rudes avertissements du prélat, l'Exégèse et l'Histoire ecclésiastique nouvelle avaient persisté dans leurs témérités; puisque, s'attachant à ce Livre fondamental du christianisme, « qui ne doit perdre ni un iota, ni un de ses traits », elles en discutaient le texte au mépris des conséquences possibles pour la morale et pour le dogme, ici affaiblissant une parole sur laquelle l'interdiction de l'usure est fondée, là contestant un détail qui pourtant prouve la divinité de Jésus-Christ; — puisqu'enfin, ouvertement insoucieuses des solutions antérieures et officielles, elles n'avaient pas scrupule de « laisser un chacun juger » à sa guise les difficultés de l'Ecriture; — il n'y avait plus qu'à bannir, ou à enchaîner, l'Histoire et l'Exégèse. Bossuet n'admet plus désormais l'une et l'autre que bâillonnées. L'une et l'autre doivent, avant tout, se préoccuper de ne manquer ni à la « piété », ni à la « prudence », de « ne pas faire de peine aux croyants », de n'affaiblir point

chez les gens du monde et dans les peuples le respect des Saints Pères et de l'histoire sainte J;raditionnelle. Si la science prétend être recherche de nouveauté, n'hésitons pas à dire qu' « il n'y a pas de science de l'Écriture », car ici, il n'y a point, ou presque point, de nouveau à trouver. « Quand on veut mieux dire que l'Eglise, on est assuré de dire mal. » « La véritable leçon » des textes sacrés « est fixée par les citations et les interprétations des Saints Pères ». Point de grammaire, pas plus que d'histoire. La connaissance des langues n'est pas nécessaire. Saint Augustin, sans hébreu, a tout vu et tout su. L'étude de la Bible se réduit à la connaissance des Saints Pères. « La tradition tient lien de tout. » Et l'intolérance scientifique de Bossuet se formule en anathèmes que du moins on ne pouvait accuser d'équivoque. — Mais si ces draconiennes étroitesses découlaient logiquement, par un certain côté, des préventions anciennes comme des appréhensions nouvelles de son mysticisme , elles étaient, d'autre part, trop en désaccord avec la plus noble partie de son œuvre pour qu'on puisse supposer qu'elles ne lui coûtaient pas; que cette réaction vers la tyrannie, pour le silence et les ténèbres, s'accomplissait sans douleur dans un esprit conscient; que ce demi-disciple de Polybe et de Descartes, cet auteur de V Histoire des Variations et de la Connaissance de Dieu et de soi-même, devenait sans embarras ni regret, le prescripteur ou l'étouffeur de toute histoire et de toute connaissance.

Quant à la morale, le mal dépassait ses prévisions. Il ne pouvait en croire ses yeux de voir constam-

iiHMii repousser les têtes de riinmoralité casuistc. Bien plus, scniblait-il pas que le christianisme se l'ésignât à adincllre en ses veines ce honteux « poison du relâchement », quand on voyait dans le culte même, les Jésuites pactiser avec l'idolâtrie orientale, et, jusque dans le dogme, un cardinal romain tergiverser sur l'absolue nécessité du baptême et sur la damnation des païens ! Qu'était-ce que cette lâche condescendance aux répugnances humaines, que ces « sentiments énervés qui détruisent toute la force de la piété chrétienne », que cette « fausse miséricorde qui ne sait pas adorer », dans les caprices de la prédestination, les secrets de la sagesse éternelle? Obslupuimus ad inaudltas voces, écrit Bossuet au Pape en le conjurant de sévir :

La doctrine est dans le môme état de corruption qu'elle était chez les Juifs à la veille de la venue de Jé^^us-Cbrist.

Par surcroît, voici que les anciens et naturels alliés de Bossuet dans cette lutte contre la casuistique — les Jansénistes — lui manquaient. Eux qui, en se tenant à saint Augustin, auraient eu la partie si belle! Ils s'obstinaient aux chicanes d'antan. Ils ressassaient les vieilles querelles, se plaisaient à embarrasser l'archevêque de Paris leur protecteur, exigeaient sottement de leurs secrets amis des gages compi'oraettants, donnaient d'eux-mêmes, enfin, l'idée d'un « parti » révolutionnaire, dont le « zèle amer » « accoutumait le monde à mépriser les censures de l'Église ». Bossuet, la mort dans l'âme, était obligé, à l'assemblée de 1 700, de poursuivre.leur condamnation en même temps que celle de leurs communs ennemis.

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