‹ BossuetChapitre 28 sur 30 · LES DERNIERS JOURS · texte numérisé non relu

LES DERNIERS JOURS

assurerait la prédominance des modérés, il la voyait au contraire user de sa liberté pour s'asservir aux partis extrêmes, ici du Jansénisme, là des Jésuites. — Cette autorité dogmatique des évêques, qu'il croyait, lui, investis par Dieu, autant que le pape, de la connaissance et de la dénonciation des hérésies, il l'avait sentie impuissante dans cette querelle du quiétisme où le roi et lui-même avaient approuvé Fénelon de poiner l'affaire au Saint-Siège ; et à présent, l'opposition irréductible des Jansénistes, leur récrimination perpétuelle contre les jugements dont ils avaient autrefois été l'objet, il comprenait bien qu'il n'y avait pour la briser que Rome. On s'explique, qu'après ces dures leçons ses derniers écrits trahissent une tendance à donner beaucoup plus à l'autorité du Pape qu'il ne lui donnait vingt-cinq ans plus tôt, et à révérer plus docilement ce magistère de Rome dont la souveraineté lointaine devait lui apparaître plus que jamais comme l'indispensable lien de l'unité catholique.

Ainsi l'on voit que de tous les échecs et de toutes les déceptions que le mouvement des idées et les vicissitudes de l'histoire peuvent infliger à qui a le malheur de trop vivre, aucun ne lui était épargné.

Assurément le spectacle de tant de nouveautés contrariantes l'étonnait, et d'autant plus que la gravité en allait croissante. Certes le Quiétisme, où iî

voyait naguère le plus grand danger que la religion pût courir, n'était rien en comparaison de cette critique effrénée, qui se « jouait de l'Eglise », de Richard Simon et de ses adeptes. Mais puisque cette fois, vraiment, visiblement, « il en va de tout pour la religion, malheur à ceux « qui dorment ). ! Pour lui, il ne sera pas de « ces sentinelles négligentes » qui se lassent de « sonner de la trompe sur la maison d'Israël ». La tristesse n'altère pas chez lui la confiance dans les « promesses » divines, ni dans la solidité de cette Eglise, qui a vu d'autres épreuves. « Il faudra bien qu'à ses pieds M. Simon, comme les autres novateurs, tombe. J'oserais même assurer que son terme est court. »

Et il travaille sans découragement à hâter le triomphe de la vérité. En 1698, il se sent encore jeune. « Ah! que je suis en bon train », écrit-il dans une lettre privée oîi il montre à un correspondant « le faible de ce pauvre M. de Cambrai... ; que c'est dommage qu'on me vienne quérir pour vêpres ! » Il reprend, en 1700, son ancienne coutume de se lever la nuit. Mais la maladie vient, la pierre, avec ses douleurs aiguës. D'abord, et tant qu'il peut, il la cache; il ne veut pas que le bruit des infirmités de l'homme discrédite l'auteur. Pourtant, en 1702, il lui faut renoncer à la parole publique, et le jour de Pâques de cette année, donnant, l'après-midi, le sermon à la cathédrale, il fait à son diocèse ses adieux et recueille pour lui en un dernier discours « les vérités capitales du salut ». A dater de ce jour, renfermé, le plus souvent, dans son cabinet ou couché dans son lit, il presse, il précipite ses

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écrits commencés, avec la hâte du bon ouvrier qui voit le soleil descendre. Pour travailler à l'aise, il songe à se démettre de son évèclié. Il économise les rares instants de répit que le mal et les all'aires lui laissent. « Ce mardi, 3 de juillet [1703], écrit son secrétaire, M. de Meaux n'entendit pas la messe et voulut passer toute la matinée à son travail. » Presque constamment souffrant, il conteste sa décadence physique.

Ne soyez pas en peine de ma santé; vous la croyez plus languissante qu'elle n'est. J'espère que Dieu me donnera le

temps de rendre à l'Eglise le service que vous souhaitez

Dieu semble vouloir tous les jours réparer mes forces par la bénédiction qu'il donne aux remèdes.

Et puis, si les ennemis de l'Eglise ne lui parlent que de son grand âge, si Basnage l'avertit qu'il baisse, le ministre protestant confesse tout de même « que le fea de son esprit et la vivacité de son style sont encore redoutables! » Qu'en tout cas, ils le plaisantent, tant qu'ils voudront, de s'atteler encore à de grands ouvrages, à celle réfutation de Simon, qui ne convient pas à ses forces présentes : « ils seront peut-être consolés d'apprendre que la chose est déjà toute exécutée... ». Oui, mais, cela fait, il y a encore tant à faire 1 II faudrait s'occuper à présent de ces incrédules avérés que la critique de Piichard Simon et des Sociniens encourage et dont le nombre s'accroît tous les jours; il faudrait que dans la chaire on se remît à prêcher les mystères, qu'on expliquât le dogme, qu'on prouvât la foi. Or la seconde partie de son Discours sur l'Histoire universelle lui

paraît être précisément la « preuve complète » de la vérité du Christianisme : il y a là « de nouveaux arguments qui n'ont pas été traités par les Saints Pères et qui sont faits pour répondi-e aux nouvelles objections de ces athées * ». Au mois de janvier 1704, il se fait relire cette histoire, il s'occupe à la parfaire, à la fortifier. Au mois de février, il revoit et corrige ses Méditations sur l'Evangile et l'ouvrage où il maintient contre Richard Simon cette invariable perpétuité de la foi de l'Eglise dont il doute moins que jamais, et qu'il s'engage à démontrer le « plus facilement et aussi le plus brièvement » du monde « contre les nouveaux critiques et les protestants unis ensemble ». Il achève et livre à l'impression son Explication cl'Isaïe. Il va terminer la Politique. Quand ilmcurt^,le 12 avril 1704, Saint-Simon pouvait dire qu'il mourait « les armes à la main'».

Dans l'exposé de cette vie intellectuellement très pleine et très vide en événements, où les écrits se succèdent si vite et s'enchaînent si étroitement que le biographe est obligé, comme Bossuet lui-même, de courir d'une œuvre à l'autre, à peine si l'occasion se présente de laisser entrevoir l'être réel, la personne sociale, l'homme où vécut cette pensée toujours en action. Cependant il convient d'en parler avec quelque

1. Le Dieu, Journal de la rie de Bossuet (1702-1704). Cf. Brunetière, Études critiques, t. V, p. 95 et suiv.

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