RENOUVEAU DE LA CULTURE CLASSIQUE
« On a souvent ouï dire à M. Pascal, rapporte Nicole, que nul emploi au monde ne lui eût plus agréé que celui d'instituteur de l'héritier présomptif de la couronne de France et qu'il aurait volontiers sacrifié sa vie pour une chose si importante. » Ce rêve de Pascal se réalisa pour Bossuet. Nommé évêque de Condom à la fin de 1G69, il n'était pas encore sacré que Louis XIV le choisissait, le i3 septembre 1670, pour succéder au président de Périgny comme précepteur du Dauphin. Dans ce poste d'honneur, Bossuet fit ce que Pascal eût fait. Laissant tout de côté, sermons, oraisons funèbres, théologie dogmatique, controverse, il se consacra sans réserve, dix années durant, à cette œuvre de faire un roi de France, oîi, comme l'écrivait alors un ministre de Louis XIV, « toute la chrétienté avait intérêt ».
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La formation morale du Dauphin ne le regardait qu'au point de vue religieux. La surveillance de la conduite et la correction des défauts appartenaient au duc de Montausier, probablement assez jaloux de ses attributions. Mais Bossuel s'occupe tout de même du cœur de son élève autant que de son intelligence. C'est un beau document de l'histoire des éducations princières qu'une lettre adressée par lui, au sujet du Dauphin, le 9 septembre 1672, au maréchal de Bellefonds. Ce jeune être, promis à d'effrayantes grandeurs, Bossuet, penché sur lui comme le jardinier sup la plante précieuse, l'épie d'une attention passionnée. Il veut connaître à fond, il veut aimer cette petite âme, il veut surtout espérer en elle. Il est ravi d'y découvrir « des commencements de grandes grâces : une simplicité, une droiture, un principe de bonté ». Parmi des « rapidités » — c'est l'euphémisme dont il voile une légèreté qui déjà l'inquiète et qui le désolera — il croit voir un heureux « je ne sais quoi, qui se jette au milieu des distractions pour le rappeler à Dieu ». Mais quel danger pour ces germes de bien, rares et frêles, d'être vite
étouffés! a Le monde ! Le monde ! Les plaisirs Les
mauvais conseils — Les mauvais exemples Sauveznous, Seigneur, sauvez-nous ! Hélas ! qui suis-je.? » Et dans cette anxiété, Bossuetse remémore, par quelques mots jetés sur la page confidentielle, les sentiments où il veut se mettra : « Humilité. Humilité. Enfoncement dans son néant propre. » Il ne voit que cette source mystique où puiser la confiance, la patience, Xdi persévérance, le travail assidu, qu'exige continûment une tâche redoutable.
Dans son office propre de précepteur, il émerveille, il édifie tout le monde. L'envoyé protestant de Brandebourg, Ezéchiel Spanheim, qui ne l'aime guère, reconnaît pourtant que son « assiduité à instruire le Dauphin ne pouvait être plus grande ». Il nous est, d'ailleurs, permis d'en juger. Le Dauphin étudiait tous les jours, sans exception, même le dimanche. Trois leçons par jour, et ce devait être Bossuet qui, presque perpétuellement, les donnait. Car sauf la géographie et les mathématiques, il eut à enseigner tout, depuis la grammaire jusqu'au droit, à un élève qui avait neuf ans quand il le prit et ne sortit de ses mains que pour se marier. Le sousprécepteur Daniel Huet, que Montausier avait fait adjoindre à Bossuet, n'était point un aide, mais un suppléant. Daniel Huet put travailler en paix à l'énorme in-folio de sa Démonstration évangélique : Bossuet ne le dérangea guère. C'est qu'il jugeait « de la dernière importance d'accoutumer le prince à la même personne et aux mêmes manières, vu que les enfants nourris d'un même lait profitent davantage ». Et cette idée de Montaigne, il la pousse jusqu'à des précautions, dignes aussi de Montaigne, et dont l'on s'étonne un peu qu'il ait été capable : « tous les soirs, il tenait à se trouver au coucher du Dauphin pour l'endormir par quelque conte agréable ».
Le temps que cette présence presque continue laissait libre n'était pas assurément trop long pour la préparation des leçons, surtout telle que Bossuet l'entendait. Alors comme aujourd'hui, il y avait des traités, des précis classiques dont pouvaient s'aider les professeurs. Bossuet ne s'en contentait point.
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Désireux d'approprier Ik science à son élève, il fit faire des livres nouveaux, ou il en fit lui-même. Les Despautère avec leurs règles en vers baroques et obscurs offensaient son bon sens : il commença par rédiger deux grammaires, latine et française, à sa mode. Pour l'histoire, en outre des abrégés élémentaires, dressés sous sa direction par l'abbé de Brianville, il prépare avec tant de soin les cours que lui-même il fait au Dauphin, que deux livres en sortirent : l'Histoire de France et le Discours sur l'Histoire universelle. Pour la philosophie, qui tenait dans l'instruction d'autrefois une place si grande, ce n'était pas les Institutions et les « cahiers » de professeurs renommés qui manquaient : Bossuet n'en écrit pas moins pour l'usage spécial du Dauphin un petit traité des Causes, une Logique, la Connaissance de Dieu et de soi-même, le traité du Libre arbitre (si c'est alors qu'il fut fait) ; et il rassemble les matériaux d'une Morale. Enfin quand il en arrive avec son élève à l'étude du droit privé et politique, non content de composer les six premiers livres de la Politique tirée de l'Ecriture sainte, il entreprend un ouvrage sur les lois et les institutions de la France comparées avec celles de tous les autres Etats européens. Jamais assurément professeur ne mit dans son enseignement plus de lui-même.
Tout ce dévouement, on le sait, fut en pure perte. Non pas (ju'il ne laille tenir grand compte des diffi-
cultes de ce rôle, que le Dauphin eut à soutenir, de monarque en expectative, obligé d'attirer les regards du public sans pai'aître les briguer. Il convient de rappeler aussi qu'il fut brave et bon. A la guerre, quand on lui permit d'y aller, laissant aux chefs éminents, dont il n'était que le supérieur fictif, la direction des opérations, il ne joua pas au général, mais il se conduisit en soldat. A Paris, il se fit une réputation bien extraordinaire pour le temps : celle d'un prince qui n'était point hautain, intraitable, féroce, comme tous ces « grands » que La Bruyère a peints avec colère. Ce fils de France causait avec ses serviteurs, s'intéressait à eux : « Chose prodigieuse », s'écrie Saint-Simon scandalisé, mais qui n'y voit que stupidité ou machiavélisme hypocrite.... A moins que le Dauphin n'eût, par hasard, trop écouté son précepteur les jours où celui-ci lui répétait que les rois doivent se faire aimer.
Mais oîi il faut passer condamnation, c'est sur les qualités d'esprit du Dauphin. Quoi qu'on puisse alléguer de sa fausse position d'héritier suspect, il est sûr qu'il poussa l'incurie des choses sérieuses beaucoup plus loin que son père ne le pouvait raisonnablement souhaiter. On aurait eu grand tort de le soupçonner d'ambitions impatientes : il ne redoutait rien tant que d'être roi. Admis aux conseils d'État, il n'allait jamais à ceux de finance ni de « dépêches » — c'est-à-dire des affaires intérieures, — trouvant apparemment ces matières trop épineuses. — 11 quitta Versailles pour s'aller terrer à Meudon, prenant son plaisir à sa guise. Il ne le cherchait pohii dans l'étude. Comme il avait bon gré mal gré
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retenu, de tout ce dont on l'avait bourré, pas mal de choses, il mit toute son application, dit la princesse Palatine, à les oublier. Il n'écrivit jamais que ses comptes de ménage, et ne lut que l'article des mariages et des décès dans la Gazette de France. Silencieux, moins par timidité que par goût et par paresse, il passait « des journées entières, couché sur son lit, tenant une canne et frappant ses souliers », ou bien, à Marly, « dans un coin du salon, sifflant, tapotant sur sa tabatière, ouvrant de grands yeux sur les uns et les autres ».
Cette pauvreté d'intelligence ne nous intéresserait pas ici, du reste, si l'on n'en avait voulu rendre Bossuet responsable. Or il convient de s'en prendre, d'abord et surtout, à la nature. Le fils de Louis XIV et de Marie-Thérèse avait malheureusement hérité de sa mère une vulgarité assez épaisse, une « langueur » d'intelligence, une incapacité d'attention et d'effort qui le défendaient victorieusement contre toutes les excitations et toutes les contraintes.
Mais, cette réserve faite d'obstacles naturels vraisemblablement invincibles, j'avouerais sans difficulté que le régime auquel le Dauphin fut soumis ne paraît pas avoir été le meilleur possible.
Je ne parle pas seulement de l'éducation, certai nement trop dure avec une âme comme celle-là, fuyante ou repliée, et qui sous une sévérité prématurée, continue ou excessive, ne devait que se dérober mieux et se fermer plus étroitement. Or M. de Montausier avait, on le sait, la férule facile, et quoique Bossuet comprît et qu'il ait proclamé plus d'une fois l'importance de la douceur dans la con-
duite d'une jeune âme, il avait trop le sentiment de l'unité nécessaire au commandement pour ne pas imiter, au moins moralement, la systématique rigueur de son collègue.
Quant à l'instruction, accordons aussi, d'abord, que ce précepteur n'était pas ce qu'il eût fallu pour cet élève. Non pas que Bossuet ait commis les lourdes maladresses qu'on lui a parfois imputées, ni que le Discours sur l'Histoire universelle nous représente textuellement les leçons d'histoire qu'il faisait au Dauphin. Il est sûr qu'il s'efforçait d'être élémentaire. Il était assez simple, assez dévoué pour consentir avec joie à ces abaissements. Mais on a beau dire : ce n'est pas tout que de vouloir. On nous assure qu'il faisait pour le Dauphin des « histoires divertissantes » et des fables « ingénieuses ». Ingénieuses, je le veux bien (il en reste une, qui l'est en effet); divertissantes, j'en doute. Parmi les éciùts qu'il a composés pour son élève, rien ne rappelle cette « île des Plaisirs » de Fénelon avec ses ruisseaux de miel et ses rochers de sucre. A de très grands hommes, il ne faut pas de trop petites tâches : ils ne réussissent pas à entrer dans certaines puérilités et certaines impuissances. Croit-on par exemple que Bossuet ait pu s'abstenir, pendant des années, de mêler aux faits concrets, les seuls que le Dauphin fût capable de recevoir et de digérer, des idées générales, des considérations profondes, des vues larges? Toutes les idées intéressantes qu'il découvre alors ou qu'il retrouve dans l'étude de l'antiquité et dans celle des sciences nourrissent sa pensée et la stimulent. Mais plus elle s'alimentait et
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s'élevait, et plus elle devait dépasser le faible et indolent disciple qui écoutait sans comprendre, ou plus souvent, sans doute, entendait sans écouter.
Toutefois, aie bien prendre, si cette instruction, tellement soignée, échoua, pourtant, piteusement, c'est parce que la plus grande partie des études, que Bossuet, sur les ordres du roi et de Montausier, fit faire au Dauphin, étaient peu propres à tirer parti des quelques aptitudes que la nature lui avait départies. Louis XIV, qui avait peu appris et qui probablement en avait plus d'une fois souffert, voulait que son fils reçût une instruction complète, raffinée, qu'il fût non seulement « un honnête homme », mais encore, si possible, « savant ». Sans doute, Bossuet n'obéit pas à la lettre à ces ambitions paternelles, conformes du reste aux goûts érudits de Montausier. C'est ainsi qu'en grammaire il supprima judicieusement ces étymologies « de tous les mots latins et grecs » que le président de Périgny avait commencé d'inculquer au jeune prince. Mais même avec les retranchements de toutes a les inutilités et minuties », ce qui restait était excessif. Et surtout, ce n'était pas le genre de notions auxquelles l'esprit du Dauphin aurait peut-être pu s'ouvrir. Ce qu'il lui eût fallu, ce semble, c'étaient des connaissances positives, pratiques, d'histoire naturelle, d'arts et de métiers. 11 y avait, en lui, du Louis XVL II paraît bien avoir réellement étonné ses maîtres par ses progrès en géométrie. Il excellait, au moins, nous dit-on, à en a tracer les figures », et qui sait si le plus aimé par lui de ses professeurs ne fut pas cet Israël Sylvestre qui lui apprit à dessiner
l't à graver? Sans doute, Bossuet n'omit pas, dans son progi'amme, de faire aux sciences une place : Roliault, Olaiis Rœmer, David Blondel enseignèrent au Dauphin de la physique, des mathématiques, l'art de la fortification ; et on le mena à l'Académie des sciences, et l'on fît venir Couplet et Duverney à Versailles pour lui montrer des expériences d'hydraulique et d'anatomie. Mais ce qui n'était que secondaire et accidentel dans son instruction, aurait dû être le principal, quand même il eût fallu réduire la part de ces « thèmes » ou de cette « géographie ancienne », qui furent pour le Dauphin, jusqu'à son mariage, une torture inefficace et odieuse.
Ce qu'il y a de sûr, c'est que l'instruction du Dauphin servit beaucoup à Bossuet. A la date où il entra en fonctions, il avait' quarante-trois ans, cet âge où l'esprit a besoin d'un rajeunissement que souvent notre routine lui refuse, quand la servitude d'une spécialité professionnelle ne nous empêche pas de le lui donner. Ce regain, Bossuet le trouva dans les études où l'engagea sa tâche pédagogique. Il eut là l'occasion de s'enrichir de ces notions nouvelles qui recréent l'esprit en le dépaysant. Le droit, la politique l'introduisent dans des ordres d'idées inaccoutumés. Si peu qu'il apprît avec son élève de physique et de physiologie, il lui en restera quelques faits. Il ne sera plus, môme de
retour clans son domaine religieux, un pur théologien.
De plus c'est son instruction de lettré qu'en la recoranoençant il complète. Il avait peu connu les Grecs. Chez Aristote, qui, durant ses études théologiques, ne lui était apparu sans doute que sous la figure sèche du maître logicien, il découvre à présent le penseur fécond, substantiel, suggestif, dont les vue morales et politiques s'adaptent merveilleusement au christianisme. Il lit Hérodote, et Thucydide, et Platon, et Polybe, et Strabon; — il lit Homère et Hésiode, et préparé qu'il est par son commerce avec la Bible, il y goûte, sans les répugnances ou les scrupules de ses contemporains, la richesse prodigue des images et le sublime fruste des choses primitives.
Ce bon élève des Jésuites, cet orateur de nature et de métier s'était nourri, il nous le dit lui-même, de Salluste, de Tite Live, des traités de rhétorique et des discours de Gicéron. Maintenant il fait connaissance avec Gicéron philosophe, avec Gésar. Et dans tous ces auteurs — qu'il étudie avec le Dauphin, non pas, comme on fait dans les classes, par parcelles, mais chaque ouvrage entier de suite, — il se délecte à « découvrir tout d'une vue le but principal d'un ouvrage et l'enchaînement de toutes ses parties », sensible au noble plaisir de regarder ces beaux écrits « comme on regarde les édifices ». Il permet à son élève de se divertir et il s'amuse luimême avec ce Térence pour qui les MM. de Port- Royal avaient eux-mêmes un faible. Et encore qu'il ne « pardonne rien » au léger poète, et qu'il en
RÉBELLiAU. — Bossuet. 6
reprenne les endroits, licencieux, il se laisse évidemment gagner un peu aux agréments de l'art païen.
Puis, c'est encore d'une autre façon que cet intermède laïque dans sa vie intellectuelle s'est trouvé servir à l'accroissement de son génie. C'est en l'amenant à changer l'enchaînement accoutumé de ses raisonnements, ses habitudes de recherche, sa méthode, ou, si l'on veut, en l'obligeant d'ajouter une méthode nouvelle à celle où le portait son tempérament et où l'astreignaient ses occupations ordinaires. Orateur de naissance, il allait naturellement vers les généi'alités et les synthèses; théologien de profession, il était porté au raisonnement par principes et par syllogismes. Mais telle n'est pas la méthode, d'abord, de ces physiciens et naturalistes dont il a l'occasion de lire les mémoires, d'écouter les leçons, de visiter les laboratoires : Guichard- Duverney, Rœmer, David Blondel. La science de ces savants, dont la bonne foi de Bossuet admire les conquêtes, ne va pas, elle, du général au particulier, de l'hypothétique au connu ; c'est le contraire, et leurs conclusions s'appuient sur une observation minutieuse, obstinée, de la réalité. Telle est aussi, hormis les différences nécessaires, la manière dont il voit procéder les érudits historiens. Ceux-là aussi ne raisonnent que sur des faits. Certains d'entre eux voudraient même, en leur zèle pour la vérité, « que le raisonnement n'eût aucune part dans les histoires «. Lenain de Tillemont, le consciencieux auteur de Y Histoire des empereurs romains, rêvait « de pouvoir tout prendre des anciens sans rien dire du tout de lui-même ». Et ces textes, auxquels ils s'interdisent
de suppléer, ils les examinent avec le même soin qu'examinent les corps de la nature ces membres de l'Académie des Sciences, toujours armés du microscope. Les uns, Mabillon, Montfaucon, s'attachent surtout à la forme matérielle des manuscrits, posent des règles précises pour discerner les pièces apocryphes, pour établir l'âge et la provenance des chartes. Les autres. Du Gange, Renaudot, Thoynard, d'Herbelot, scrutent la grammaire, l'étymologie, les langues, et à l'aide de toute cette philologie, vérifient l'authenticité, élucident le sens littéral des documents.
Or de tous ces hommes d'étude qui travaillent d'une manière si différente de la sienne, Bossuet de 1670 à 1680 est entouré. A 1' « Académie Lamoignon », où il fréquente, il rencontre Charles Patin l'antiquaire, le voyageur Tavernier et Du Gange. Associé par Montausier à la direction de l'entreprise des « Classiques du Dauphin », il entre, à ce propos, en rapport avec plusieurs érudits : Tillemont, à qui était confiée la biographie de saint Louis; Jean Doujat, jurisconsulte et philologue; Jean Rou, protestant historien; Géraud de Gorderaoy, un cartésien qui, au lieu de dédaigner, comme Malebranche, les « études de mémoire », applique à l'histoire l'esprit d'examen prêché par le maître. Les physiciens et les naturalistes dont nous avons parlé plus haut, Duverney en tête, se réunissaient fréquemment chez le précepteur du Dauphin. Bossuet se liait enfin avec cette docte compagnie des Bénédictins de Saint-Germain -des -Prés qu'illustrent Martène, Glaude Devert, Michel Germain, Bernard de Montfaucon. Ruinart et Mabillon
deviennent ses intimes amis, et Mabillon ira plus d'une fois, soit à . Saint-Germain , soit à Meaux, raconter au prélat ses voyages fructueux à travers les archives inexplorées de France et d'Italie.
On entend bien que le seul fait de ces relations et de ces amitiés ne nous permettrait pas d'affirmer ([ira cette époque, l'esprit de Bossuet s'est modifié. Mais elles prouvent pourtant quelque chose, ces doctes fréquentations d'un prédicateur qu'on ne s'attendrait pas à trouver en compagnie de ces « savants de mémoire », de ces « critiques pointilleux » dont La Bruyère et Malebranche allaient bientôt s'égayer ou s'irriter. C'est qu'il se plaisait dans leurs entretiens. C'est qu'il s'intéressait aux méticuleuses préoccupations et au labeur obscur de ces ouvriers de l'histoire.
Et puis, il y a de lui, en ce temps-là, des mots d'une portée grande dans la bouche de ce théologien, de ce mystique. Tantôt ce sont des déclarations fort expresses de confiance et d'admiration pour une « critique » dont les progrès le frappent, pour une « érudition » dont les découvertes donnent à espérer l'éciaircissement de tous les problèmes du passé. Ailleurs il trouve, pour exprimer la rigueur de la libre recherche scientifique, des formules si heureuses, si définitives, que Descartes les lui eût enviées et que Pasteur les lui emprunte'. Si con-
1. « Le plus grand dérèglement de l'esprit, c'est de croire les choses parce qu'on veut qu'elles soient, et non parce qu'on a vu qu'elles sont en effet. » Traité de la Connaissance de Dieu et de soi-même, rhap. I, n" xvi. — Cité par Pasteur, dans son discours de réception à l'Académie française.
traires que soient ces constatations à l'idée du Bossuet impérieux et fermé, dont Sainte-Beuve comparait malignement l'esprit à une « sphère », il faut reconnaître qu'à l'époque de sa vie où nous sommes, celte sphère s'est ouverte, cette étroitesse s'est élargie, cette impériosité s'est rendue docile. En 1670, une période nouvelle commence pour lui, qui restreint; en quelque façon, ou modère le développement purement mystique de son intelligence. L'influence du milieu érudit fait pénétrer en lui des éléments nouveaux. Dans quelle mesure il se les assimile, jusqu'à quel point il profite de cette initiation, c'est ce que vont nous montrer les divers ouvrages qu'il fit, soit au cours du préceptorat, soit dans les premières années qui suivirent.