CHAPITRE VI
Où ces influences agissent le moins, assurément — quoiqu'elles y soient encore, nous allons le voir, très sensibles, — c'est dans les ouvrages de philosophie et dans le manuel de politique composés par Bossuet en vue de l'instruction du Dauphin.
Pour être un philosophe, ce qui fait défaut à Bossuet, c'est, tout d'abord, le propos délibéré d'appliquer à la science de l'être en général et de l'homme moral en particulier la raison seule, et rien que les moyens de connaissance qu'elle admet. A cet égard, il y a un abîme entre lui et ce Descartes ou ce Leibniz, qui séparent si rigoureusement leur philosophie de leur foi, par un dédoublement d'euxmêmes assez peu logique peut-être, mais dont il y a.
de notre temps même où il est devenu plus malaisé, des exemples.
Ce qui manque aussi à Bossuet, c'est la sympathie pour les belles ambitions de la raison pure, c'est la croyance à l'utilité, la confiance en l'efficacité de la curiosité humaine en ces matières. En quoi il se distingue, non plus seulement de laïques comme Descartes ou Leibniz, mais encore de prêtres comme Malebranche, — ce Malebranche qui ne se prive pas pourtant, lui non plus, de faire entrer sa foi dans sa philosophie, mais qui, du moins, à partir du jour où la lecture de Descartes l'a comme inondé d'une lumière nouvelle, s'est épris de cette méthode merveilleuse qui lui paraît devoir ouvrir « un chemin sûr » vers toutes les vérités « qu'un entendement limité peut comprendre ». — Cet enthousiasme, Bossuet ne le connaît pas. Il ne pouvait guère le connaître, dans la disposition où nous l'avons yu s'établir par la réflexion, après y avoir été acheminé par la nature, à chercher et à trouver dans l'enceinte du christianisme la réponse à tout. Les questions que la philosophie se pose étant toutes résolues d'avance par la religion, c'était en philosophie surtout qu'il devait le moins éprouver le besoin de sortir de la prison sacrée où sa ferveur de croyant l'engageait à s'enfermer. Il accepte donc la philosophie, sans l'aimer. Malebranche déclarait gravement que « la liberté de philosopher est un droit naturel, comme celui de respirer, et qu'elle ne doit point être ôtée aux hommes ». Bossuet se serait aisément consolé qu'on la leur ôtât.
D'autant plus que, cette foi de Bossuet, il faut
entendre précisément, à l'époque de son développement intellectuel où nous sommes parvenus, à quel point elle était parvenue elle-même. Qu'on ne se figure pas que, pour lui, foi implique lumière : tout au contraire. Qui dit foi, dit obscurité. Il est bien des cas où « toute la vue » de la foi « semble réduite à bien voir qu'on ne voit rien ». « Quand on dit que l'âme voit Dieu par la foi, c'est dire qu'elle ne le voit pas. » Et cette foi qui n'est, en somme, que l'acceptation courageuse des ténèbres , n'a même pas de cette abnégation une conscience certaine. « Je crois : c'est plutôt en nous un effort pour produire un si grand acte qu'une certitude absolue de l'avoir produit. » La croyance n'est plus, pour lui, qu'un acte de la volonté.
De la volonté et de l'amour. Ce sacrifice de l'esprit, « dompté » sous la contrainte du vouloir, Bo.ssuet, comme Pascal, ressent le besoin de le réhabiliter, en toute dernière analyse, par un élan d'amour, a II faut mettre notre foi dans le sentiment », écrivait l'auteur des Pensées : Bossuet s'exprime à peu près de même, a La seule voie qui mène à Dieu, c'est l'amour », — un amour qui non seulement n'est pas gêné par les mystères ardus, mais qui, au contraire, voit, en leur énorraité même, la preuve qu'il existe chez Dieu, pour l'homme, cette tendresse dont l'âme aimante sent chez elle, en petit, la merveilleuse puissance, — Pascal disait : les effets « effroyables ». — Tel est l'état de Bossuet; état de sereine assurance très précieux, sans doute, à un homme d'action, mais très contraire à l'esprit philosophique, qui est tourment et angoisse, comme il
est obstination et témérité. Cette substitution à l'activité curieuse de la tendresse aveugle et de la confiance passive est aussi peu propre à la construction qu'à la critique. Cette dictature du cœur évoquant à lui tous les problèmes coupe court à la recherche.
Et c'est ce qui arrive pour Bossuet. Son mysticisme, qu'il porte partout avec lui, lui fait non pas esquiver les problèmes — il les marque au contraire, quand il les aperçoit, avec une grande franchise, — mais se dérober aux hypothèses, se résigner trop tôt à l'ignorance, se contenter trop aisément de ces formules de synthèse conciliatrice qui laissent les difficultés entières et ne résolvent rien. J'imagine que si Malebranche connut le traité du Libre arbitre, où la solution que Bossuet adopte pour accorder la liberté humaine avec la prescience et la toute-puissance divine « détruit », en somme, « d'un côté ce qu'elle maintient de l'autre * », le subtil oratorien dut avoir, pour cet « obscur » et pacifique « thomisme » du prélat, tenant les yeux fermés « les deux bouts de la chaîne », les mêmes ironies que Taine pour l'éclectisme de Victor Cousin.
Voilà, quand on parle de « Bossuet philosophe », les réserves indispensables à faire. ^lais une fois faites, rien n'empêche de constater que, si bien fermée que fût cette philosophie, principalement et essentiellement chrétienne, les influences profanes, antiques ou modernes, n'ont pas laissé pourtant que de s'y glisser.