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Bossuet avait témérairement soulevé cette éternelle question : l'Église catholique est-elle une monarchie? l'Église catholique est-elle une république?
Si elle est république, elle n'est plus une, elle est diverse, perpétuellement délibérante. Elle forme et elle réforme éternellement son gouvernement à la majorité des suffrages. C'est le gouvernement du nombre. En ce cas, elle n'a pas besoin d'une tête à Rome : la tète est partout.
Si elle est une monarchie, il lui faut une tête; cette tète je peut être qu'une ; cette tète ne peut être ni absente, ni muette, ni ajournée, ni transportée ici et là, comme le dit Bossuet dans sa dernière maxime.
Dans les deux cas, Bossuet, comme chrétien, comme catholique, et plus encore comme pontife, tenant son autorité de Rome, était sur le bord glissant des erreurs.
Mais l'Église catholique, selon nous, n'est ni une monarchie ni une république, c'est une théocratie, c'est-à-dire un gouvernement de Dieu. La nature de ce gouvernement, c'est l'inspiration de l'esprit divin à son Église. A qui parle cet esprit inspirateur dans la théorie catholique? aux conciles universels. Où sont ces conciles cependant? nulle part, tant (jue le pontife suprême, vicaire exécutif du législateur divin, ne les convoque pas. A qui donc Bossuet proposait-il de supposer l'interpréta-
tion de la foi et le gouvernement légitime de l'Église? à l'avenir, à l'expectative, et, en attendant, à l'anarchie. Chaque pontife entreprenant et éloquent, soutenu par le prince ou par le peuple, aurait été, dans sa nation, pendant cet interrègne des conciles, plus pape que le pape, plus Église que l'Église. C'était l'institution d'un patriarche dans chaque État chrétien . Le patriarche était tout désigné en France : le génie, la piété, la faveur royale nommaient
Bossuet sortit, en effet, de cette assemblée non avec le titre, mais avec l'attitude et l'autorité du patriarche de l'Église gallicane. Elle lui devait son nom, elle lui décerna la suprématie. Le roi, reconnaissant, sanclionna par sa déférence l'ascendant magistral sur les opinions et sur les consciences pris par Bossuet. L'évèque de Meaux devint l'oracle des matières ecclésiastiques. Le ministère des consciences, le plus important des ministères au lende main dune guerre religieuse lui lut dévolu.
Nous allons l'y voir remplir un rôle bien opposé à celui qu'il venait de prendre contre l'Église de Rome. Le tribun de l'indépendance des rois allait se faire l'adversaire de l'indépendance de conscience dans les peuples. C'est la tache sinistre sur cette vie. Pour l'honneur du génie humain et pour l'honneur de la piété chrétienne, nous voudrions pouvoir la couvrir d'oubli. Mais l'histoire est le jugemeût des grands hommes. Il faut qu'ils répondent; quelques saints qu'ils soient, la conscience du genre humain eM plus sainte qu'eux
Bossuet commença par reprendre son humble métier de catéchiste, de prédicateur, de publiciste sacré. Il écrivit un Traité sur la commimictoj les Elévations sur les mystères. Là son esprit embrasse les symboles, les transfigure, les interprète, les colore de ses puissantes imaginations. Le poète s'y retrouve sous le catéchiste. C'est Pindare sur le Calvaire chrétien.
« Ne rougissons pas de nos dogmes, écrivaitil à des prédicateurs plus timides, qui commeir
çaient à passer sous silence les mystères pour ne prêcher que la morale immuable; le silence sur notre foi serait une lâcheté ! »
Il appela Fénelon sonjeune et cher disciple, à prêcher dans son église de Meaux et dans les campagnes de son diocèse. Fénelon était alors l'enfant selon son cœur; Bossuet avait pour ce génie si tendre et si pieux les attraits et les pressentiments dun père. Ce génie homérique et platonicien, attendri et sanctifié par le génie chrétien, reportait à l'évêque de Meaux l'antiquité profane et sacrée dans laquelle il vivait, toutes les fois qu'il n'était pas dans le sanctuaire. 11 l'emmenait avec lui à Germigny, maison de campagne et de repos, où il se délassait de ses luttes dans les entretiens de quelques disciples. L'amitié avait sur cette âme forte un empire qui ramollissait. Déjà parvenu au sommet de la vie, il regardait en bas avec bienveillance et tendait la main à ceux qui mentaient
plus jeunes après lui. Il reprit, à la même époque, ses conférences avec les ministres protestants; mais ces conférences n'étaient que des simulacres de discussion. Bossuet y souffrait impatiemment envers la religion du roi les libertés de parole qu'il avait eu lui-même envers le pape. Il faisait intervenir constamment l'autorité du roi dans la cause de Dieu.
. msieur, dit-il, en se levant avec indignation de son siège, à un ministre qui argumentait avec trop de licence contre lui, si vous continuez sur ce ton, je vous ferai sortir de la chaire et de l'assemblée. Apprenez à parler respectueusement de la religion que professe votre prince! »
Il insultait les nouveaux convertis de son diocèse en leur rappelant, sans se souvenir des apôtres du Christ, la bassesse de condition de leurs ministres.
« Souvenez-vous, leur disait-il, de Pierre Le-
clerc, votre cardeur de laine, de cet homme qui osa tout à coup sortir de sa boutique pour présider dans l'Église ! C'est lui qui a fondé votre prétendue Église réformée de Meaux! »
Son ami et son panégyriste, l'abbé Ledieu, avoue que sa dureté de paroles envers les protestants les aliénait de plus en plus de sa foi. Il était trop convaincu pour ne pas être impérieux : il lui fallait l'obéissance ou la proscription. Il n'avait de douceur que pour les fidèles. Ses méditations et ses lettres à ses religieuses sont d'un pasteur des âmes: ses polémiques sont d'un dictateur des dogmes. Nous omettons la plupart de ces disputes, tombées aujourd'hui dans l'oubli, pour nous attacher à celles qui firent date dans sa vie. Pour bien en comprendre la gravité sacerdotale et pour bien en démêler la politique, choses toujours complexes dans la vie de ce pontife oracle et minisi. aut entrer en ce moment jusque dans les der-
niers mystères du règne ; ces mystères aboutissaient tous à la chambre d'une femme de cinquante ans, gouvernante des enfants illégitimes d'un roi plus vieilli de cœur que d'années. Cette femme était madame de Maintenon ; elle vivait cachée dans les combles du palais de Versailles.
lu
Madame de Maint enon, aidée de Bossuet, était parvenue à éloigner sa bienfaitrice, madame de Montespan. L'attrait pour madame de Maintenon, beauté mure, mais préservée par le recueillement et la chasteté de sa vie de l'évaporation du monde qui flétrit de bonne heure les autres femmes, avait aidé aux scrupules de Louis XIV. En s'attachant à madame de Maintenon, il croyait presque s'attacher à la vertu. Les charmes de la confidence, de la piété, l'entretien d'un esprit aussi fin que juste, l'orgueil
d'élever jusqu'à soi ce qu'on aime; enfin, il faut le dire à l'honneur du roi, la sûreté des conseils qu'il trouvait dans cette femme supérieure, l'idée d'avoir en elle un premier ministre qui n'offusquerait jamais sa gloire, et dont la fortune, tout identifiée en lui seul, lui assurerait une fidélité presque conjugale, tous ces instincts, tous ces entraînements, toutes ces sollicitudes pour le salut, tous ces ombrages contre des ministres dominateurs, qui réveillaient sans cesse en lui les noms de Richelieu et de Mazarin, tous ces orgueils et toutes ces tendresses avaient accru jusqu'à une absolue domination l'empire féminin et viril à la fois de madame de Maintenon. De là à la couche du roi il n'y avait qu'une faiblesse de la vertu de cette femme ; de là au trône il n'y avait qu'un oubli de la dignité du roi. La femme fut inflexible, le roi fut vaincu.
Bossuet, caressé dans son ambition de don-
ner une Esther à l'Église, flatté des respects de la favorite, consulté mystérieusement par le roi sur un mariage secret qui sauverait à la fois le salut et l'honneur du prince, conseilla le mariage secret.
L'archevêque de Paris, de Harlay, pontife sans scrupule, mais non sans susceptibilité pour l'honneur du trône, consentit au mariage, à condition qu'il ne serait jamais déclaré. Louvois, fils du chancelier, devenu ministre presque absolu de la guerre, et nécessaire ainsi à la gloire du prince, voulut enfin faire rougir son maître de cet abaissement de son rang. Le ministre ne put obtenir du roi asservi autre chose que le serment de ne jamais élever au trône celle qu'il allait élever à sa couche. Le mariage fut célébré nuitamment par l'archevêque de Paris, en présence de Bossuet, de Louvois et de quelques familiers, témoins, les uns satisfaits, les autres humiliés, de ce prodige de
l'amour. Tout indique que Bossuet, qui ne voyait en tout événement que l'intérêt de la religion, n'arrêtait là ni l'ambition de madame de Maintenon, ni ses espérances, et que les marches del'autel où l'onconsacrait cette union lui paraissait les marches du trône où l'épouse du nouvel Assuérus ne tarderait pas à monter.
Quoi qu'il en soit, madame de Maintenon sortit, sinon reine, du moins dominatrice absolue. Le roi donna assez d'authenticité ta son mariage pour éviter le scandale, assez de mystère pour sauver l'honneur du trône. Un appartement royal de plain-pied avec l'appartement du roi à Versailles reçut l'épouse secrète; la famille royale et les courtisans vinrent y adorer respectueusement le caprice presque couronné du prince. Le roi y tint ses conseils avec ses ministres.
L'ameublement seul de la chambre attestait aux yeux l'élévation de la favorite au rang
de reine dans le cœur du roi et dans l'intimité de son palais. Cette chambre ne contenait que deux fauteuils égaux aux deux coins de la cheminée, l'un pour Louis XIV, l'autre pour madame de Maintenon. Une table de travail et deux tabourets étaient au milieu de la chambre. Sur l'un de ces tabourets s'asseyait le ministre appelé à travailler avec le roi ; sur l'autre madame de Maintenon déposait son livre ou son ouvrage d'aiguille. Elle assistait, muette et distraite en apparence, à toutes lcsaffaires, gardait ordinairement un silence de déférence et de modestie devant le mystère du gouvernement; mais, souvent provoquée par le roi à donner son avis, elle le discutait avec la justesse de sens, la solidité de raison et la convenance de paroles, caractères de sa pensée et de son élocution.
L'instinct des cours, le plus prompt et le plus serviledes instincts sous un maître impérieux,
comprit tout de suite que la disgrâce ou la faveur, l'élévation ou la chute, l'empire ou le précipice était là: madame de Maintenon eut une cour, et plus heureuse qu'une reine avouée qui reçoit cette cour de l'étiquette, elle put la choisir. Elle la borna à une société intime, pieuse et lettrée, dans laquelle on compta tout ce qu'il y avait de plus illustre et de plus vénéré en France, depuis Racine et Nicole jusqu'à Fénelon b1 Bossuet.
Fénelon, plus jeune, plus aimé, plus assidu bientôt que Bossuet à cause de ses fonctions de précepteur du duc de Bourgogne, petit-fils du roi, ne tarda pas à séduire, comme il séduisait tout, l'esprit, la piété, lespenchants de madame de Maintenon. L'imagination de ce poète, colorée de teintes religieuses, son aristocralie innée de manières et d'esprit, son tact à la fois caressant et digne, son éloquence fluide et pénétrante sans aucun effort, son élégance de na-
ture révélée extérieurement par la plus noble élégance de traits, enfin sa piété plus tendre que dogmatique, qui semblait une transfiguration de la douceur évangélique dans un disciple grec de Platon, charmaient madame de Maintenon.
Elle ne tarda pas à le préférer à Bossuet, pour qui elle avait plus de crainte que de sympathie. Mais elle ne put jamais faire partager au roi cette prédilection pour Fénelon. Quelque chose avertissait le tact confus, mais sûr de ce prince, que tant de grâces pouvaient cacher quelques pièges, que cette imagination pouvait se nourrir de chimères, et que des hardiesses en religion ou des utopies en politique couvaient dans l'esprit de ce philosophe ambitieux de perfec-
tiODS.