‹ BossuetChapitre 4 sur 6 · LUI · texte numérisé non relu

LUI

Cependant l'attrait de madame de Maintenon pour Fénelon était si puissant, qu'il prévalait même sur sa crainte de blesser le roi par cette préférence. Elle cachait Fénelon dans le secret de son cœur; elle l'admettait dans le petit cercle d'hommes pieux et de femmes mystiques où l'on traitait chez elle, à Versailles et à Saint- Cyr, des raffinements platoniques de la dévotion transcendante. Elit l'écoutait avec ravissement dansces entretiens édifiants. Son esprit, si solide, mais si longtemps sevré de douceurs

humaines, se complaisait à donner à son imagination toujours jeune, les extases du divin amour.

Une femme énigmatique, jeune encore, belle, dévote, éloquente, entourée d'on ne sait quel nuage de mysticité et de surnaturel, venait d'être introduite dans la société de madame de Maintenon, à Saint-Cyr, comme un sujet d'édification. Cette femme se nommait madame Gnyon. On comprend mal comment madame de Maintenon avait admis si légèrement parmi les jeunes néophytes de son oratoire, daDsson monastère royal de Saint-Cyr, une personne aussi équivoque que madame Guyon , femme indécise entre l'aventurière et l'inspirée. La dévotion a ses engouements et ses imprudences comme toute autre passion.

Madame Guyon, veuve d'un riche bourgeois de Paris, douée d'une imagination ardente, s'était précipitée toute jeune, après la mort de son mari, dans les pratiques les plus excessives de la piété. Elle avait suivi de ville en ville, et usqu'à Turin et à Lausanne, un directeur de sa conscience, moine visionnaire, qui semblait exercer sur elle une attraction surnaturelle. Elle avait fondé ici et là des couvents de femmes dont elle remettait le gouvernement à ce directeur. Expulsée par plusieurs évoques à

cause de cette liaison mystique, madame Guyon était revenue à Paria propager, dans des prédications occulte.-, des théories de pur amour de Dieu, et des inspirations étranges où le miracle des visions autorisait le péril des doctrines.

Elle y avait publié, sous le titre des Torrents, des effusions de piété sensuelle où la pensée était pure, mais où les mots étaient des scandales. Sa beauté, ses aventures, son mystère, ses inspirations, son éloquence qui se perdait en extases et qui se fondait en larmes, les persécutions qu'elle avait souffertes pour la cause de Dieu, la faisaient rechercher des personnes curieuses de perfections. Elle avait 1" attrait que donne la pitié aux âmes généreuses; On se passionnait pour elle et contre elle.

Fénelon la connut chez madame de Maintenon. Il crut avoir découvert en elle une de ces sibvllesaue rantiauité douait du don rt'ins-

piration sur le trépied, et que le Calvaire pouvait, à ses yeux, inspirer plus divinement que Dodone. il fut séduit surtout par cette sublime doctrine de l'amour désintéressé de Dieu, qui n'emprunte sa flamme qu'à la contemplation passionnée de la beauté suprême et qui ne demande à l'adoration d'autre récompense que l'adoration. Mais il parut glisser avec madame Guyon, son oracle, dans une des conséquences périlleuses pour la morale de ce principe :

« Qu'une fois parvenue à cet état d'amour parfait et désintéressé, l'âme, ravie entière- . ment par Dieu aux infirmités delà matière, devient impeccable, et qu'elle ne peut plus même être souillée parles actes que les sens commettraient en son absence dans la sphère vile de la matière et du péché. »

« Le monde, dit Bossuet en parlant de cette femme et de ses doctrines, semblait vouloir enfanter quelque étrange nouveauté? »

Cotte nouveauté couva longtemps entre madame de Maintenon, madame Guyon, Fénelon et leurs pieuses amies de Saint-Cyr et de Versailles, sans éclater. L'éducation du duc de Bourgogne touchait à sa fin, et Fénelon, par la faveur de madame de MaiDtenon, était déjà archevêque de Cambrai quand elle éclata.

Bossaet s'était tu jusque-là, malgré ]es chuchotements étranges qui montaient de temps en temps à ses oreilles. Il aimait trop Fénelon, son disciple; il croyait trop à sa vertu pour le soupçonner d'aucun égarement de cœur ou d'esprit sur les traces d'une femme visionnaire et suspecte. Il s'affligeait, mais il ne tonnait pas. Madame de Maintenon aussi lui imposait la réserve et le silence. L'évèque de Meaux craignait que ces foudres ne rejaillissent de la tête de cette Priscille sur la tête de sa puissante protectrice. Sa conduite, pendant ces is inquiètes, fut pleine de prudence peur

l'Église, de ménagements pour madame de Maintenon, de longanimité patiente pour Fénelon. La controverse seule envenima le zèle de Bossuet jusqu'à la sainte colère, puis la sainte colère jusqu'à l'injure et jusqu'à la persécution

La publication du livre des Maximes des Saints, par Fénelon, changea une polémique jusque-là domestique en une dispute théologique. Ce livre était une habile témérité de Fénelon. Fidèle à son amitié pour madame Guy on emprisonnée pour ses erreurs, Fénelon voulut confesser cette amitié dans le malheur et prou ver, par les citations des Pères de FÉglise, que" la doctrine fulminée dans une femme était la doctrine vénérée dans les saints.

Le livre était périlleux pour la foi, plus pé-

rilleux peut-être pour la morale. L'ombre même d'un schisme faisait horreur au roi : sa religion n'était qu'obéissance. Il avait peur de tout ce qui sortait de la lettre des préceptes : son imagination sèche, aride et froide, ne s'exaltait jamais jusqu'aux contemplations. 11 reprocha à madame de Maintenon ses complaisances de cœur pour Fénelon, ses complaisances de mysticité pour une femme qui remuait les consciences et qui faisait naître des troubles dans la foi. Madame de Maintenon ne balança aucune de ses amitiés contre la faveur du prince : elle abandonna madame Guyon à ses persécuteurs. Fénelon à son antagoniste. Bossuet, avoué maintenant par elle, rompit avec douleur, mais avec énergie, le silence. La guerre commença entre le défenseur du dogme et le jeune novateur de la foi. Cette guerre fut longue, acerbe, acharnée; elle finit par la disgrâce irrémédiable de Fé-

nelon à la cour et par sa condamnation éclatante à Rome. Elle rangea les théologiens et les courtisans du côté de Bossuet, les hommes de sensibilité, d'imagination et d'indépendance du côté de Fénelon. Cette vieille amitié déchirée entre deux pontifes, dont l'un avait été le père spirituel de l'autre, ces dénonciations au pape, ces anathèmes de Rome, ces insinuations contre l'orthodoxie et presque contre les mœurs du jeune archevêque , ces intrigues diplomatiques appuyant à Rome les intrigues sacerdotales de l'abbé Bossuet, indigne neveu d'un grand homme, ministre de la colère de son oncle auprès du pape et servant la religion par la calomnie, enfin le triomphe implacable de Bossuet, ne ménageant aucune susceptibilité et presque aucune dignité dans sa victime: tout cela ajustement et fortement incriminé le caractère de Bossuet lans la postérité. Mais, disons la vérité contre

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notre inclination même, la postérité a été jusqu'ici partiale; elle devait l'être pour un si doux et si beau génie. La postérité a ses favoris comme les princes : nul plus que Fénelon ne mérita cette partialité du cœur contre l'esprit Mais aujourd'hui que la cendre de ces pamphlets est froide et que le temps a dispersé à tous les vents les feuilles lourdes ou légères de ces polémiques, disons le vrai, et, après nous être placé avec indulgence au point de vue de Fénelon pour excuser ses fautes, plaçons-nous avec sévérité au point de vue de Bossuet pour juger équitablement ces deux grands hommes.

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