‹ Bossuet anatomiste et physiologisteChapitre 11 sur 18 · IE DE BOSSUET · texte numérisé non relu

IE DE BOSSUET

Sermon pour le jour de Y Exaltation de la Sainte-Croix.

lisant comme l'amour d’un Sauveur, tendre comme 1 amour d un ax. Mais cet amour dont parle l’apôtre. »

père, tendre comme l'amour d’une mère, bienfaisant comme ir d'un fidèle ami, mais ardent comme l'amour d'un époux. Mais

t unique qui lui élait destine, il s’est tenu en suspens tout prêt à

troupe cet unique qui lui élait destiné, son amour est demeuré

Tort, le bégaiement ou la gaucherie. C’est pourtant par la toute puissance d’un vol majestueux dans les sphères élevées de l’intelligence supérieure et de la arades du séminaire en traduisant son nom par Hos suetus aratro n’ont rendu >mber du haut de la chaire chrétienne sa belle phrase relative au « Souverain t. ». Quelle leçon pour les orateurs, les poètes, les romanciers et les publicistes

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leur jeunesse ou leur adolescence alors qu’ils ont totalement oublié un événement récent ?

Au lieu de s’arrêter à décrire « le mécanisme et le chimisme» de la mémoire qui nous sont absolument inconnus, Descartes et Luys eussent agi plus sagement, ce me semble, de s’abstenir ainsi que le successeur de Monseigneur de Ligni sur le siège épiscopal de Meaux, de toute explication à cet égard.

A l’imaginatif est, selon les scolastiques, dévolu le rôle de conserver les formes sensibles que la vue, l’odorat, le goût, l’audition et le toucher ont recueillies et dont le sens commun a pris connaissance. Il est comme le trésor où sont déposées ces formes : « Est enimphantasia sive imaginatio quasi thésaurus quidam formarum per sensum acceptarum. » (St Th. I, p. 9, 78, a. 4, c , c.) Pour eux « il répond à l’activité des sens externes et la mémoire à celle de l’estimative qui, percevant et discernant les raisons qui ne tombent pas sous les sens externes, comme l’utilité et la nocuité d’une chose, fait chercher instinctivement à l’animal ce qui lui convient et repousser ce qui lui est nuisible. »

Ce sens interne a fait couler, à lui seul, autant d’encre que tous les autres sens internes réunis, même en y comprenant celui signalé par Avicenne et qui tiendrait, chez l’homme, le milieu entre l’estimative et l’imagination, et dont la fonction serait de composer et de diviser les formes imaginatives, mais qui, de l’avis du docteur Angélique, se confond avec l’imagination. Bossuet en a parlé assez longuement et de la sorte (1) :

« Que l’objet coloré que je regarde se retire, que le bruit que j’entends s’apaise, que je cesse de boire la liqueur qui m’a donné du plaisir, que le feu qui m’échauffait soit éteint, et que le sentiment du froid

(1) De la connaissance de Dieu et de soi-mcme, ch. I, art. 4 et art. 5.

ait succédé, si vous voulez, à la place, j’imagine encore en moi-même cette couleur, ce bruit, ce plaisir et cette chaleur ; tout cela est moins vif, à la vérité, que lorsque je voyais ou que j’entendais, que je goûtais ou que je sentais actuellement, mais toujours de même nature.

« Bien plus, après une longue et entière interruption de ces sentiments, ils peuvent se renouveler. Le même objet coloré, le même son, le même plaisir d’une bonne odeur ou d’un bon goût me revient à diverses reprises, ou en veillant, ou dans les songes; et cela s’appelle mémoire ou ressouvenir. Et cet objet me revient à l’esprit tel que les sens le lui avaient présenté d’abord, et marqué des mêmes caractères dont chaque sens l’avait, pour ainsi dire, affecté si ce n’est qu’un long temps les fasse oublier.

« Il est aisé maintenant d’entendre ce que c’est d’imaginer. Toutes les fois qu’un objet un fois senti par le dehors demeure intérieurement, ou se renouvelle dans ma pensée avec l’image de la sensation qu’il a causée à mon âme, c’est ce que que j’appelle imaginer; par exemple, quand ce que j’ai vu ou ce que j’ai ouï, dure, ou me revient dans les ténèbres ou dans le silence, je ne dis pas que je le vois ou que je l’entends, mais que je l’imagine.

« La faculté de l’âme ou se fait cet acte s’appelle imaginative, ou fantaisie, d’un mot grec qui signifie à peu près la même chose (1), c’est-à-dire, se faire une image.

« L’imagination d’un objet est toujours plus faible que la sensation, parce que l’image dégénère toujours de la vivacité de l’original.

« Par là demeure entendu tout ce qui regarde les sensations. Elles naissent soudaines et vives à la présence des objets sensibles. Celles qui regardent

(1) De jjavTaoia, vision, imagination, fait de pavraïs^ai, s’imaginer, lequel vient de pcâvw, je parais, je me montre. C’est Aristote qui a donné le premier, le nom de pxvroifix à, l'imagination. Fantaisie n’a plus aujourd’hui cette signification.

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le même objet, quoiqu’elles viennent de divers sens, se réunissent ensemble, et sont rapportées à l’objet qui les fait naître. Enfin, après qu’elles sont passées, elles se conservent et se renouvellent par leur image.. .

« L’acte d’imaginer, qui continue après que les sens extérieurs cessent d’agir, appartient sans difficulté au sens intérieur.

« Il est maintenant aisé de bien connaître la nature de cet acte, et on ne peut trop s’y appliquer.

« La vue et les autres sens extérieurs nous font apercevoir certains objets hors de nous ; mais outre cela nous les pouvons apercevoir au dedans de nous, tels que les sens extérieurs les font sentir, lors même qu’ils ont cessé d’agir. Par exemple, je fais ici un triangle et je le vois de mes yeux. Que je les ferme je vois encore ce même triangle intérieu rement tel que ma vue me l’a fait sentir, de même couleur, de même grandeur et de même situation : c’est ce qui s’appelle imaginer un triangle.

« Il a pourtant une différence : c’est, comme il a été dit, que cette continuation de la sensation, se faisant par une image, ne peut pas être si vive que la sensation elle-même, qui se fait à la présence actuelle de l’objet, et qu’elle s’affaiblit de plus en plus avec le temps.

« Cet acte d’imaginer accompagne toujours l’action des sens extérieurs. Toutes les fois que je vois, j'imagine en même temps ; et il est malaisé de distinguer ces deux actes dans le temps que la vue agit : mais ce qui nous en marque la distinction, c’est que, même en cessant de voir, je puis continuer à imaginer ; et celà, c’est voir encore, en quelque façon, la chose même, telle que je la voyais, lorsqu’elle était présente à mes yeux.

« Ainsi nous pouvons dire, en général, qu’imaginer une chose, c’est continuer de la sentir, moins vivement toutefois et d’une autre sorte que lorsqu’elle était actuellement présente aux sens extérieurs.

« De là vient qu’en imaginant un objet, on l’ima-

gine toujours d’une certaine grandeur, d’une certaine figure, avec de certaines qualités sensibles, particulières et déterminées : par exemple, blanche ou noire, dure ou molle, froide ou chaude ; et cela en tel et tel degré, c’est-à-dire plus ou moins, et ainsi du reste.

« Il faut soigneusement observer qu’en imaginant, nous n’ajoutons que la durée aux choses que les sens nous apportent; pour le reste, l’imagination, au lieu d’y ajouter, le diminue, les images qui nous restent de la sensation n’étant jamais aussi vives que la sensation elle-même.

« Voilà ce qui s’appelle imaginer. C’est ainsi que l’âme conserve les images des objets qu’elle a sentis, et telle est, enfin, cette faculté qu’on appelle imagitive.

« Et il ne faut pas oublier que lorsqu’on l’appelle sens intérieur, en l’opposant à l’extérieur, ce n’est pas que les opérations de l’un et de l’autre sens ne se fassent au dedans de l’âme ; mais, comme il a été dit, c’est, premièrement, que les organes des sens extérieurs sont au dehors : par exemple, les yeux, les oreilles, la langue et le reste, au lieu qu’il ne paraît point au dehors d’organe qui serve à imaginer ; et secondement, que quand on exerce les sens extérieurs, on se sent actuellement frappé par l’objet corporel qui est au dehors, et qui pour cela doit être présent ; au lieu que l’imagination est affectée de l’objet, soit qu’il soit ou qu’il ne soit pas présent, et même quand il a cessé d’être absolument, pourvu qu’une fois il ait été bien senti. Ainsi je ne puis voir ce triangle dont nous parlions, qu’il ne soit actuellement présent; maisjepuisl’imaginer même après l’avoir effacé ou éloigné de mes yeux.

• « Voilà ce qui regarde les sens, tant intérieurs qu’extérieurs, et la différence des uns et des autres.»

C’est Aristote (1) qui, le premier, n’a vu dans

(1) Aristote. Rhétorique, III II.

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l'image qu’un écho amoindri un reflet atténué de la sensation. A notre époque c’est l’opinion qui prédomine encore. Pour Hume (1), répétantLocke et Condillac : « Cette idée (lisez image) de rouge que nous formons dans les ténèbres et cette impression qui frappe nos yeux à la clarté du soleil présentent une différence de degré et non de nature. » D’après le positiviste anglais Herbert Spencer (2) « Se rappeler la couleur rouge, c’est être à un faible degré dans cet état psychique que la présentation de la couleur rouge produit ; se rappeler un mouvement fait avec le bras, c’est se sentir une répétition à un faible degré, de ces états internes qui accompagnent le mouvement. » Le grand maître de la philosophie universitaire, Rabier, et un philosophe chrétien, Fonsegrive, ont a peu près dit la même chose, l’un, dans ses Leçons de philosophie, l’autre, dans ses Eléments de philosophie. Et le révérend Père Peillaube n’a pas hésité, dans un livre publié il y a une quinzaine d’années, à « reconnaître avec l’Ecole sensationiste que l’image, sauf le cas de l’hallucination et de la folie, est ordinairement l’état faible de la sensation, c’est-à-dire sa reproduction

affaiblie et comme son écho La sensation après

avoir occupé la conscience, avec des caractères de clarté et de vivacité qui la distinguent de l’image, disparaît bientôt et s’évanouit. Mais la fibre ou cellule nerveuse, qui a été impressionnée sous l’influence d’un stimulant extérieur, garde en elle une trace et un résidu de cette forme de la connaissance sensible. L’image est le résidu et le vestige de la sensation (3). »

Le sens imaginatif différant des autres sens doit avoir nécessairement, a-t-on remarqué aussi, un siège particulier : ce n’es.t pas dans l’organe où a eu

(1) Hume. Traité de la nature humaine, partie, sect I, p. 12.

(2) Herbert Spencer. Principes de psychologie, t. I, 4- part ch. VI.

(3) Peillaube. Théorie des Concepts, p. 415.

lieu la sensation première que l’image de l’objet sera restaurée, mais bien dans le lieu où cette image perçue aura été emmagasinée, après la connaissance sensible qu’en aura prise le sensorium commune. C’est très vraisemblable, en effet. Mais dans quel endroit de l’encéphale se trouve cet organe ? « Le siège cérébral de l’imagination n’est pas connu, a déclaré le Dr Surbled (1), et il est probable qu’on le cherchera longtemps encore, cette faculté étant en quelque sorte une faculté générale qui englobe les différents sens, se superpose au sens commun et sert de transition et de lien entre les organes nerveux centraux et les facultés spirituelles. »

Descartes qui, comme pour la mémoire, a distingué deux espèces d’imagination, une qui n’a pour cause que le corps et qui est automatique, et une dans laquelle la sensibilité et l’intelligence sont en quelque sorte de moitié et que ne possèdent pas les bêtes, a avancé que, la première dépend de ce que « les esprits étant diversement agités, et rencontrant les traces de diverses impressions qui ont précédé dans le cerveau, ils y prennent leurs cours fortuitement par certains pores plutôt que par d’autres (2) ; » et, la seconde, de ce que « la volonté a la force de faire que la glande pinéale se meut en la façon qui ' est requise pour pousser les esprits vers les pores du cerveau par l'ouverture desquels cette chose peut être représentée (3). »

Pour le docteur Ferrand le sensorium commune réside, je le rappelle, « dans les ganglions de la base du cerveau, mais le lieu des images sensibles est plus loin, sur le trajet du processus nerveux, dans les circonvolutions superficielles du cerveau (4). »

(1) Surbled. L’ imagination, p. 14.

(2-3) Descartes. Les Passions de l'âme, partie, art. X LIII et XXI. Pour détails complémentaires consulter du même auteur : Règle pour la direction de l’esprit et VI* médit, t. XI, p. 266 et 1. 1, pp. 322-324 des Œuvres eompl. cit.

(4) Dans un travail tout récent (Les localisations cérébrales, Paris 1911) le docteur Ferrand, revenant sur ses déclarations

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La manière dont se grave et se conserve dans la masse encéphalique l’image des objets extérieurs ayant impressionné les nerfs sensoriels a été expliquée ainsi qu’il suit (1) par l’évêque de Meaux qui, à Versailles, dans la chapelle du château royal, voyait, à sa descente de la chaire évangélique, monter vers lui, comme un encens, les admirations et les enthousiasmes :

« L’impression ou le coup que les nerfs reçoivent de l’objet, portera nécessairement sur le cerveau ; et comme la sensation se trouve conjointe à l’ébranlement du nerf, l’imagination le sera à l’ébranlement qui se fera sur le cerveau même.

« Selon cela, l’imagination doit suivre, mais de fort près, la sensation, comme le mouvement du cerveau doit suivre celui du nerf.

« Et comme l’impression qui se fait dans le cerveau doit imiter celle du nerf, aussi avons-nous vu que l’imagination n’est autre chose que l’image de la sensation.

« De même aussi que le nerf est d’une nature à recevoir un mouvement plus vite (2) et plus ferme que le cerveau, la sensation est aussi plus vive que l’imagination.

« Mais aussi comme la nature du cerveau est capable d’un mouvement plus durable, l’imagination dure plus longtemps que la sensation.

« Le cerveau ayant tout ensemble assez de mollesse pour recevoir facilement les impressions, et assez de consistance pour les retenir, il peut y demeurer, à peu près comme sur la cire, des marques fixes et durables, qui servent à rappeler les objets, et donnent lieu au souvenir. »

anciennes, a mis en doute cette localisation des images sensibles et, d'accord avec divers philosophes spiritualistes, nié l’existence de centres de mémoires d’images.

(1) La connaissance de Dieu et de soi-même. Ch. III, art. 10.

(2) Qui se fait avec une grande promptitude. Corruption du terme latin vegetus, actif, vif.

La puissance de l’imagination,

Mère des Passions, des Arts et des talents (1)

est énorme. Elle retouche, métamorphose les impressions et trompe sur les vraies proportions des choses en les noyant dans un flou qui profite à la fiction :

Voilà les Apennins et voici le Caucase La moindre taupinée était mont à ses yeux (2)

Elle ne se borne pas à renouveler avec les images des objets, la sensation que chacun a causée, elle peut combiner ces images de manière à en tirer des créations nouvelles, et qui doivent « au vague et à l’indécision de leurs formes d’émouvoir mille fois davantage que la netteté et la distinction des perceptions actuelles » (Y. Cousin (3).

On a observé que c’est surtout dans le rêve que l’imagination

Au monde extérieur opposant sa magie Ou dore ou rembrunit les tableaux de la vie,

en accentuant l’intensité et en diversifiant les caractères des images de la veille, et que le dormeur rêvant a, cependant, l’illusion delà réalité. Comment et pourquoi ? Comment ?Lorsque le corps sommeille les images ne parviennent qu’isolées et dissociées, une à une, à la conscience sensible, l’imagination ayant devant elle le temps voulu pour s’occuper successivement de chacune d’elles sans être distraite parles autres, s’y applique follement, la grossit, en augmente la vivacité. Pourquoi ? Parce que le

(1) Ghenedolbé. Le génie de l’homme, ch. III.

(2) La Fontaine.

(3) Victor Cousin. Du vrai, du beau, etc., p. loi.

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rêve échappe au contrôle de la Raison (1). Plus l'imagination est contrôlée par la Raison, moins elle est, en effet, follement impressionnée. « Dans le sommeil, a noté Bossuet (2), le cerveau est abandonné à lui-même, et il n’y a point d’attention ; car la veille consiste précisément dans l’attention de l’esprit, qui se rend maître de ses pensées. . .

« L’imagination doit donc dominer dans les songes... ce qui se passe dans notre imagination nous paraît réel et véritable, parce qu’alors il n’y a point d’attention, par conséquent, point de discernement »

Aussi, d’après saint Thomas d’Aquin, « l’imagination des brutes est plus impressionnable que celle de l’homme parce que l’imagination de l’homme, principalement pendant la veille, est plutôt disposée conformément à la raison que selon les causes naturelles. » (Saint Thomas, 2,2. 9. 72, art. 1 ad. 2).

De fait si on rapproche l’image crue (3) de la sensation cr ue dont elle est la représentation, on trouvera toujours que l’image par excellence est celle qui répond le mieux à la sensation, puisqu’elle ne peut la dépasser sans devenir composée, sans cesser d’être vraie et adéquate à la perception. Tout ce qu’ajoute à la sensation,

la déité

Jeune, fraîche, et dans l’air, sur la terre et les flots Versant toutes les fleurs, excepté les pavots (4),

n’est qu’une pure illusion qui, comme les illusions

(f) Sur l’état de l’intelligence durant le sommeil consulter les travaux de Bertrand, de Jouffroy, de Charma, à l’article de Lélut dans le Dictionnaire des sciences philosophiques, t. VI. Les questions soulevées dans cet article sont vieilles d’ailleurs et ont été résolues d’abord par Aristote dans plusieurs de ses Petits traités.

(2) De la connaissance de Dieu et de soi-même, ch. III, art. 19.

(3) Celle qui ne se marie pas, ne se perd pas avec un autre qui l’avoisine pour former une image composée,

(4) Delille. L’ imagination, ch. I.

sensorielles, a besoin d’être corrigée. Et l’évêque de Meaux, dont l’éloquence fleurit non en gerbes futiles mais en fortes pensées, nous l’a rappelé en ces termes :

« Ce qui se dit des sens s’entend aussi de l’imagination qui, comme nous avons dit, ne nous apporte autre chose que des images de la sensation qu’elle ne surpasse que dans la durée.

« Et tout ce que l’imagination ajoute à la sensation n’est qu’une pure illusion, comme quand, ou dans les songes, ou par quelque trouble, j’imagine les choses autrement que je lesvois. »

De ce qu’il a assuré également « qu’il peut demeurer dans le cerveau à peu près comme sur la cire, des marques fixes et durables, qui servent à rappeler les objets, et donnent lieu au souvenir », il a été taxé de matérialisme par des philosophes spiritualistes, par le docteur Surbled (1) notamment. Un évêque qui a exercé et exerce toujours sur le mouvement des esprits et la direction des affaires religieuses cette haute influence qui lui a mérité d’être appelé, de son vivant même, un père de l’Eglise, taxé de matérialisme par un médecin, quel paradoxe ou plutôt quel contraste ! Cette accusation, — est-il utile de le dire? — est injustifiée. Et si elle

(i) Voici la jolie leçon de spiritualisme du docteur Surbled à l’intention de Bossuet : « Tous les auteurs s’accordent malgré leurs vues divergentes ( L’imagination , pp. 7-13) à tenir l’image pour une réduction de la sensation; et leur opinion ne peut être attribuée qu’à notre tendance instinctive a matérialiser les choses, à imaginer ce qui est au-dessus de notre compréhension et dépasse notre science.. Nous rêvons ainsi tout éveillés à nos joies ou à nos sensations ; et l’on voudrait appeler de telles évocations des résidus de sensations des états faibles ! Mais ces imaginations qui nous obsèdent parfois et nous accaparent toujours sont plus fortes que nos sensations mêmes... On a dit sur cela que le cerveau ayant tout ensemble assez de mollesse pour recevoir assez facilement les impressions et assez de consistance pour les retenir, il peut y demeurer, à peu près comme sur ladre, des marques fixes et durables, qui servent à rappeler les objets et donnent lieu au souvenir. Mais il ne faut qu’approfondir cette idée pour voir combien elle est superficielle, téméraire et insuffisante... »

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était justifiée elle devrait être adressée à tous les scolastiques, à commencer par Aristote pour finir à saint Thomas d’Aquin. Un peu d’attention fera comprendre à mon confrère la pensée des scolastiques qu’il semble n'avoir aucunement saisie.

Les philosophes matérialistes modernes professent que les sensations sont matériellement fixées sur la pâte cérébrale, un peu comme les vibrations sonores sur le rouleau du phonographe. Aristote qui a « inauguré » la comparaison du cachet et de l’impression de l’image sur la cire, s’en est servi uniquement pour expliquer de quelle manière le sens communie à l’objet matériel, en prend la forme sans la matérialité. Ce n’est pas l’objet matériel qui pénètre l’organe animé, mais les formes naturelles de l’objet. Celles-ci , telles que la chaleur dans l’eau, ne sont pas reçues seulement par le contenant selon leurs conditions matérielles, par exemple dans une extension et une figure déterminées, mais encore selon leurs dispositions matérielles; c’est-à-dire que l’organe qui les reçoit est informé par elles d’après leur mode d’existence matérielle ; c’est de la sorte que ma main recevra une forme de chaleur; il n’y a aucun degré à! immatérialité dans ce mode d’information ; je ne parle ici que de la main devenue chaude et non de la sensation de chaleur.

Mais ce n’est pas toujours de cette façon qu’opèrent les agents matériels. «Voici un cachet dont l’artiste a buriné l’image dans un métal d’or ou d’airain, vous imprimez l’image sur la cire; la cire a été informée par l’image; elle n’a rien emprunté au métal d’or ou d’airain ; elle n’a pas reçu les dispositions matérielles du cachet : Et ponitur conveniens exemplum de sigillo et cera. Non enim eadem dispositio est ceroe ad imaginem , quæ erat in ferro et auro. Et ideo subjungil (. Arisloteles ) quod cera accipil signum, id est imaginem sive figuram auream aul œneam, sed non in quantum est aurum aut aes. Assimilatur enim cera

aureo sigillo quantum ad imaginem, sed non quantum ad dispositionem auri. Et similiter sensus patitur a sensibili habente colorem aut humorem,

saporem , aut sonum sed non patitur a lapide

colorato in quantum lapis, neque a melle dulci , in

quantum met sed patitur ab eis in quantum colo-

ratum , vel soporosum, etc., etc.

« Ainsi le sens reçoit les impressions des objets selon leurs conditions matérielles, aucunement selon les dispositions de la matière ; et cela justement parce que le sens n’a pas les mêmes dispositions à recevoir ces éléments de grossière matérialité. C’est un principe que toute chose est reçue dans une autre selon le mode d’assimilation qui convient à sa nature : Quodcumque enim recipitur in altero, secundum modum recipientis accipitur .

« La cire ne peut recevoir la matérialité de l’or; le sens est incapable de recevoir dans son organe la matérialité de l’objet qui l’impressionne ; il n’en reçoit que la forme extensive et figurée dans le premier travail de l’espèce impresse (1) : sensus est susceptivus specierum sine materiâ, sicut cera recipit signum annuli sine ferro et auro » (Saint Tho-

mas, in II, de Anima, lect. 24.)

Selon l’Ecole le sens ne reçoit donc que la forme intentionnelle de l’objet ; et c’est là du bon spiritualisme. Comme s’il eut prévu, du reste, le reproche de matérialisme que devait lui attirer de la part de philosophes spiritualistes, mal au courant de l’idiome scolastique, son assimilation du « cerveau à une cire ayant tout ensemble assez de mollesse pour recevoir facilement une impression, et assez de consistance pour la retenir », l’auteur De la connaissance de Dieu et de soi-même s’est exclamé dans le chapitre III (art. 9) de cet ouvrage : « Et que serait-ce

(1) Du latin impressus, part. pass. de impriniere, imprimer. En scolastique, espèce impresse, celle qui fait impression sur nos sens, notre mémoire, notre esprit.

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que cette impression ? Quoi, quelque chose de semblable à la marque d'un cachet gravé sur la cire ? Grossière imagination, qui fera l’âme corporelle et la cire intelligente. »

Il suffit qu’une certaine série de cellules cérébrales ait subi, dans le même temps, une suite d’impressions sensorielles pour qu’elles forment entre elles comme une association mystérieuse réunie par les liens d’une imprégnation contemporaine. Vient-on alors à ressentir une incitation quelconque, soit visuelle, soit auditive, soit olfactive, immédiatement et çn vertu de cette association mystérieuse, l’appel de la première de la série fait surgir les autres, les souvenirs anciens reparaissent, et cela s’opère en dehors de toute participation de la volonté, tant ce mouvement communiqué est aveugle et fatal. Il ne dépend pas de nous de le provoquer ni de le diriger ; il suit sa route en vertu de ses affinités propres, de ses anastomoses régulières aussi automatiquement que les actions sympathiques ou excito-motrices qui se propagent à travers les réseaux de la moelle.

L’imagination obéit donc à une loi d’association et de coordination des impressions partielles perçues simultanément, en vue de susciter une sensation totale éprouvée antérieurement, sensation totale qui s’impose parfois avec tantd’empire qu’elle donne naissance à l’hallucination. C’est la loi dite dé imprégnation contemporaine dont on attribue la découverte à J. Luys(l) et qu’il n’est pas plus possible aujourd’hui de discuter que chacune des trois grandes lois biologiques formulées par moi, savoir : la loi des prédispositions morbides ; la loi du développement simultané, corrélatij, mais en sens inverse du crâne et de la face; la loi de contemporanéité des varia -

(1) Luys. Loc. cit. s uprà, p. 143.

lions anatomiques (1). Eh bien, les lignes suivantes (2) attestent que Bossuet a le droit de revendiquer la paternité de la loi d ’ imprégnation contemporaine :

« J’aurai, par exemple, rencontré un lion en passant par les déserts de Lybie, et j’en aurai vu l’affreuse figure ; mes oreilles auront été frappées de son rugissement terrible; j’aurai senti, si vous le voulez, quelque atteinte de ses griffes, dont une main secourable m’aura arraché. Il se fait dans mon cerveau, par ces trois sens divers, trois fortes impressions de ce que c’est qu’un lion; mais parce que ces trois impressions, qui viennent à peu près ensemble, ont porté au même endroit, une seule remuera le tout; et ainsi il arrivera qu’au seul aspect du lion, à la seule ouïe de son cri, ce furieux animal reviendra tout entier à mon imagination.

« Et cela ne s’entend pas seulement à tout l’animal, mais encore au lieu où j’ai été frappé la première fois d’un objet si effroyable. Je ne reverrai iamais le vallon désert où j’en aurai fait la rencontre, sans qu’il me prenne quelque émotion, ou même quelque frayeur.

« Ainsi, de tout ce qui frappe en même temps les sens, il ne s’en compose qu’un seul objet, qui fait impression dans le même endroit du cerveau, et y a son caractère particulier. Et c’est pourquoi, en passant, il ne faut pas s’étonner si un chat, frappé d’un bâton au bruit d’un grelot qui y était attaché, est ému par le grelot seul qui a fait son impression avec le bâton au même endroit du cerveau. »

Et à ces lignes il est facile d’en ajouter d’autres non moins explicites, celles-ci, par exemple : « Que tous les objets dont notre cerveau retient les traces se représentent devant nous de temps en temps par un espèce de circuit », et que c’est, grâce à ce mou-

(1) Cf. mon Traité des variations des os de la colonne vertébrale de l’homme. Conclusions. Paris, 11)12.

(2) De la connaissance de Dieu et de soi-même, ch. III, art. 10.

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vement spontané, que les images, repassant dans la mémoire, rafraîchissent la trace des sensations déjà éprouvées et que l’on peut plus à son aise les utiliser à un moment donné.

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