CHAPITRE IV
LES PASSIONS
Selon Bossuet, l’âme qui intervient activement dans les opérations qui s’élèventau-dessus des sens, celles de l’entendement et celles de la volonté, ne joue qu’un rôle passif dans la genèse des passions; « les mouvements de l’âme (inclinations ou aversions) » que les passions provoquent, sont causés par l’agitation extraordinaire des esprits animaux, intermédiaires obligés entre elle et le corps, ce qui revient à dire qu’ils sont le résultat « des sentiments intérieurs et extérieurs » et plus spécialement du plaisir et de la douleur physiques et de l’imagination. Je continue à le citer (1) :
« De ces sentiments intérieurs et extérieurs, et principalement des plaisirs et de la douleur, naissent en l’âme certains mouvements que nous appelons passions.
« Le sentiment du plaisir nous touche très vivement, quand il est présent, et nous attire puissamment, quand il ne l’est pas ; et le sentiment de la douleur fait un effet tout contraire. Ainsi, partout où nous ressentons ou imaginons le plaisir et la douleur, nous sommes attirés ou rebutés (2). C’est ce qui nous donne de l’appétit pour une viande agréable, et de la répugnance pour une viande dégoûtante. Et tous les autres plaisirs, aussi bien que toutes les autres douleurs, causent en nous des
(d) De la connaissance de Dieu et de soi-même, ch. I, art. 6 et ch. II, art. 12.
(2) Pour l’utilité du plaisir et de la douleur se reporter au chapitre II : Les sens extérieurs .
LES PASSIONS
appétits ou des répugnances de même nature, où la raison n’a aucune part.
« Ces appétits, ou ces répugnances ou aversions, sont appelés mouvements de l’âme ; non qu’elle change de place, ou qu’elle se transporte d’un lieu à un autre ; mais c’est que, comme le corps s’approche ou s’éloigne en se mouvant, ainsi l’âme, par ses appétits ou aversions, s’unit avec les objets ou s’en sépare.
« Ces choses étant posées, nous pouvons définir la passion un mouvement de l’âme, qui, touchée du plaisir ou de la douleur ressentie ou imaginée dans un objet, le poursuit ou s’en éloigne. Si j’ai faim, je cherche avec passion la nourriture nécessaire;.si je suis brûlé par le feu, j’ai une forte passion de m’en éloigner...
« Les passions, à les regarder seulement dans le corps, semblent n’être autre chose qu’une agitation extraordinaire des esprits ou du sang, à l’occasion de certains objets qu’il faut fuir ou poursuivre.
« Ainsi la cause des passions doit être l’impression et le mouvement qu’un objet de grande force fait dans le cerveau.
« De là suit l’agitation des esprits et du sang, dont l’effet naturel doit être de disposer le corps de la manière qu’il faut pour fuir l’objet ou le suivre; mais cet effet est souvent empêché par accident. »
Auparavant l’auteur du traité Les Passions de Vâme (1) où, ainsi que je l’ai déjà noté dans l’introduction de cet ouvrage, la physiologie tient plus de place que la morale, en avait dit autant. Pour lui aussi toutes les passions de l’âme lui viennent du corps
(i) Composé en 1646-1647, par Descartes pour l’instruction de la princesse Palatine, il ne le livra à l’impression que vers la ün de l’année 1649 et après y avoir fait, sur les représentations de son élève et à la prière de ses amis, des changements et des additions notables. De sorte que cet ouvrage, dont la publication (1650) précéda de quelques mois seulement la mort du maître, peut être considéré comme la dernière et la très fidèle expression de sa pensée sur la question des passions.
IiOSSUET ANATOMISTE
« auquel elle est jointe, ce qui est en elle une passion est communément en lui une action.... on peut généralement les définir des perceptions, des sentiments ou des émotions de l’âme qu’on rapproche particulièrement d’elle et qui sont causées, entretenues et fortifiées par le mouvement des esprits (1) ».
La doctrine qui place dans l’organisation la source des passions n’est nullement contraire à la philosophie spiritualiste, du moment qu’il est établi et reconnu par cette doctrine qu’à l’état normal et dans les rapports réguliers de l’âme avec le corps, l’action que celui-ci exerce sur celle-là, laisse l’entendement et la volonté libres, quoiqu’ébranlés. Or, c’est précisément ce qu’ont enseigné Descartes et le correcteur du Nouveau Testament de Mons. Mais, étant donné que les esprits animaux sont purement imaginaires, il n’est plus possible de rapporter les passions aux mouvements divers qu’ils impriment au cerveau et, par contre-coup, à l’âme.
Bossuet a adopté la classification des passions proposée par saint Thomas d’Aquin, et qui se rapproche elle-même de celle développée dans le chapitre. IY des Tusculanes par Cicéron, et défini ainsi, et en procédant par ordre, chacune d’elles : .
« L’amour est une passion de s’unir à quelque chose. On aime une nourriture agréable, on aime l’exercice de la chasse. Cette passion fait qu’on aime à s’unir à ces choses, et de les avoir en sa puissance.
« La haine, au contraire, est une passion d’éloigner de nous quelque chose. Je hais la douleur, je hais le travail, je hais une médecine pour son mauvais goût, je hais un tel homme qui me fait mal ; et mon esprit s’en éloigne naturellement.
« Le désir est une passion qui nous pousse à
(1) Descartes. OEuvres compl. cil. t. IV, Les Passions de l’âme, 1" part. art. 2, 11, 27, 29.
.V H. IMIAUTR1X Avi'.v'sTI MAX r M A REGIS ' • l>!I i; H A N I) I S A I. V S\ N A r 11 URI,
N ■ ■ HO» VI'I.TV iPECTATVIl F, T, I Z A.
h 'I I' A. (II." ..Il V I M V J> t R A N i l - 11 A H E T .
L\ ! AT 1 • l'ÏP.ll <<\ A > N VN l* .11111 VENDU- \ T liTf.R,
1 hi ! . s (> K P V*TAT iVA.«.-
àj'. : : ■' " ■< ,A, !: J i.l Y il..' - V ' » F. N .< V 1T. TT W Tl
Cliché de la Médecine international é illustrée.
Élisabeth, Princesse Palatine
LES PASSIONS
rechercher ce que nous aimons, quand il est absent.
« L’aversion, autrement nommée la fuite ou l’éloignement, est une passion d’empêcher ce que nous haïssons ne nous approche.
« Lajoie est une passion par laquelle l’âme jouit du bien présent, et s’y repose.
« La tristesse est une passion par laquelle l’âme, tourmentée du mal présent, s’en éloigne autant qu’elle peut, et s’en afflige. »
Ces passions « n’ont eu besoin pour être excitées, que de la présence ou de l’absence de leurs objets. Les cinq autres y ajoutent la difficulté.
« L’audace, ou la hardiesse, ou le courage, est une passion par laquelle l’âme s’efforce de s’unir à l’objet aimé, dont l’acquisition est difficile.
« La crainte est une passion par laquelle l’âme s’éloigne d’un mal difficile à éviter.
« L’espérance est une passion qui naît en l’âme, quand l’acquisition de l’objet aimé est possible, quoique difficile ; car lorsqu’elle est aisée ou assurée, on en jouit par avance et on est en joie.
« Le désespoir, au contraire, est une passion qui naît en l’âme quand l’acquisition de l’objet aimé paraît impossible.
« La colère est une passion par laquelle nous nous efforçons de repousser avec violence celui qui nous fait du mal, ou de nous en venger.
« Cette dernière passion n’a point de contraire, si ce n’est qu’on veuille mettre parmi les passions l’inclination de faire du bien à qui nous oblige. Mais ilia faut rapporter à la vertu, et elle n’a pas l’émotion ni le trouble que les passions apportent.
« Les six premières passions, qui ne présupposent dans leurs objets que la présence ou l’absence, sont rapportées par les anciens philosophes à l’appétit qu’ils appellent concupiscible ; et pour les cinq dernières, qui ajoutent la difficulté à l’absence ou à la présence, ils les rapportent à l’appétit qu’ils appellent irascible.
« Ils appellent appétit concupiscible, celui où domine le désir ou la concupiscence; et irascible, celui où domine la colère. Cet appétit a toujours quelque difficulté à surmonter ou quelque effort à faire, et c’est ce qui émeut la colère.
« L’appétit qu’on appelle irascible serait peut-être appelé plus convenablement courageux. Les Grecs qui ont fait les premiers cette distinction d’appétits, expriment par un même mot la colère et le courage; et il est naturel de nommer appétit courageux, celui qui doit surmonter les difficultés.
« Et on peut joindre les deux expressions d’irascible et de courageux, parce que la colère est née pour exciter et soutenir le courage.
« Quoiqu’il en soit, la distinction des passions en passions, dont l’objet est regardé simplement comme présent ou absent, et des passions où la difficulté se trouve jointe à la présence ou à l’absence, est indiscutable.
« Et quand nous parlons de difficulté, ce n’est pas qu’il faille toujours mettre dans les passions qui la présupposent, un j ugement exprès de l’entendement, par lequel il juge un tel objet difficile à acquérir, mais c’est... que la nature a revêtu les objets dont l’acquisition est difficile, de certains caractères propres, qui par eux-mêmes font sur l’esprit des impressions et des imaginations différentes. »
Platon, Aristote se sont servi du terme typt pour qualifier nos tendances primitives ou penchants et particulièrement ceux que la raison n’éclaire pas. Ce terme que Cicéron a traduit par appetitus, a été adopté par saint Augustin et a passé de ses écrits dans ceux des scolastiques qui ont distingué dans l’appétit, l’appétit concupiscible et l’appétit irascible ou courageux. En proposant l’épithète de courageux pour désigner le principe de l’audace, de la crainte, de l’espérance, du désespoir et de la colère, l’auteur De la connaissance de Dieu et de soi-même s’est souvenu de Platon qui a fait du courage ou du
LES PASSIONS
cœur quelque chose d’inférieur à la raison, mais de plus noble que le simple désir.
Aux onze passions précitées qu’il a appelées principales il a adjoint, enfin, « la honte, l’envie, l’émulation et l’étonnement, et quelques autres semblables », mais en faisant bien remarquer qu’ « elles se rapportent à celles-ci.
« La honte est une tristesse ou une crainte d’être exposé à la haine et au mépris pour quelque faute ou pour quelque défaut naturel, mêlée avec le désir de le couvrir ou de nous justifier. L’envie est une tristesse que nous avons du bien d’autrui, et une crainte qu’en le possédant il ne nous en prive, ou un désespoir d’acquérir le bien que nous voyons déjà occupé par un autre, avec une haine invincible pour celui qui semble nous le détenir. L’émulation qui naît en l'homme de cœur, quand il voit faire aux autres de grandes actions, enferme l’espérance de les pouvoir faire, parce que les autres les font, et un sentiment d’audace qui nous porte à les entreprendre avec confiance. L’admiration et l’étonnement comprennent en eux ou la joie d’avoir vu quelque chose d’extraordinaire, et le désir d’en savoir les causes aussi bien que les suites, ou la crainte que sous cet objet nouveau il n’y ait quelque péril caché, et l’inquiétude causée par la difficulté de le connaître : ce qui nous rend comme immobiles et sans action; et c’est ce que nous appelons être étonnés.
« L’inquiétude, les soucis, la peur, l’effroi, l’horreur et l’épouvante ne sont autre chose que les degrés différents et les différents effets de la crainte. Un homme mal assuré du bien qu’il poursuit ou qu’il possède entre en inquiétude. Si les périls augmentent, ils lui causent de fâcheux soucis ; quand le mal presse davantage, il a peur ; si la peur le trouble et le fait trembler, cela s’appelle effroi et horreur ; que si elle le saisit tellement qu’il paraisse comme éperdu, cela s’appelle épouvante.
DOSSUET ANATOMISTE
« Ainsi il parait manifestement qu’en quelque manière qu’on prenne les passions, et à quelque nombre qu’on les étende, elles se réduisent toujours à onze. »
A les bien considérer ces onze passions se résument même pour lui en une seule : l’amour. « La haine de quelque objet ne vient que de l’amour qu’on a pour un autre. Je ne hais la maladie que parce que j’aime la santé. Je n’ai d’aversion pour quelqu’un que parce qu’il m’est un obstacle à posséder ce j’aime. Le désir n’est qu’un amour qui s’étend au bien qu’il n’a pas, comme la joie est un amour qui s’attache au bien qu’il a. La fuite et la tristesse sont un amour qui s’éloigne du mal par lequel il est privé de son bien, et qui s’en afflige. L’audace est un amour qui entreprend, pour posséder l’objet aimé, ce qu’il y a de plus difficile ; et la crainte, un amour qui, se voyant menacé de perdre ce qu’il recherche, est troublé de ce péril. L'espérance est un amour qui se flatte qu’il possédera l’objet aimé ; et le désespoir est un amour désolé de ce qu’il s’en voit privé à jamais, ce qui cause un abattement dont on ne peut se relever. La colère est un amour irrité de ce qu’on veut lui ôter son bien, et s’efforçant de le défendre. Enfin, ôtez l’amour, il n’y a plus de passions ; et posez l’amour, vous les faites naître toutes. »
C’est la thèse qu’ont également soutenue saint Thomas d’Aquin et saint Augustin (1).
« Quelques-uns pourtant ont parlé de l’admiration comme de la première des passions, parce qu’elle naît en nous à la première surprise que nous cause un objet nouveau avant que de l’aimer ou de le hair. »
Par quelques-uns il faut entendre ici Descartes (2) et Malebranche (3). Croyant avoir suffisamment dé-
(1) Saint Augustin. Decivitate Dei, lib. XIV, cap. 7 et 8.
(2) Descartes, Les Passions de l’âme , part. Il, art. 51. 52, 53.
(3) Malebranche. La Recherche de la vérité, liv. V ch. VII.
LES PASSIONS
montré que les passions sont le résultat de quelque agitation des esprits animaux, et que cette agitation est, elle-même, déterminée par l’impression que font les objets sur nos sens, le grand philosophe tourangeau en a conclu, en effet, que pour arriver à dénombrer les passions, il suffit « d’examiner en combien de diverses façons nos sens peuvent être mus par leurs objets. » Et d’abord, il a trouvé que le premier effet que produise sur nous la vue inopinée d’un objet capable de nous émouvoir, est de nous causer de Y admiration, en prenant ce mot comme synonyme d’étonnement « et pour ce que, a-t-il avancé, cela peut arriver avant que nous connaissions aucunement si cet objet nous est convenable ou s’il ne l’est pas, il me semble que l’admiration est la première de toutes les passions » (1).
A cette manière de voir, Bossuet a justement objecté : « Mais si cette surprise en demeure à la simple admiration d’une chose qui paraît nouvelle, elle ne fait en nous aucune émotion, ni aucune passion, par conséquent ; que si elle nous cause quelque
(4) Descartes a admis six passions fondamentales : L’admiration, l’amour, la haine, le désir, la joie et la tristesse. « Toutes les autres étant composées de quelques-unes de ces six ou bien en étant des espèces. » Convaincu que l’âme n’est affectée que par le corps et que « l’admiration n’est qu’une surprise de l’âme » et « l’étonnement qu’un excès d’admiration », il a, en outre, expliqué de la sorte la production de ces deux « émotions : Les objets des sens qui sont nouveaux touchent le cerveau en certaines parties auxquelles il n’a point coutume d’être touché, et ces parties étant plus tendres ou moins fermes que celles qu’une agitation fréquente à endurcies, cela augmente l’effet des mouvements qu’ils y excitent. Ce qu’on ne trouvera pas incroyable, si on considère que c’est une pareille raison qui fait que les plantes de nos pieds étant accoutumées à un attouchement assez rude par la pesanteur du corps qu’elles portent, nous ne sentons que fort peu cet attouchement quand nous marchons, au lieu qu’un autre beaucoup moindre et plus doux dont on les chatouille, nous est presque insupportable, à cause qu’il ne nous est pas ordinaire. » Les Passions de l’âme, part. II, art. 69, 70, 72, 73).
On peut trouver cette explication grossière : elle l’est, en effet, par les termes, mais elle a un fond de vérité. Les sensations s’affaiblissent par leur répétition même, et les impressions nouvelles, inaccoutumées, sont ressenties par nous beaucoup plus vivement.
émotion, nous avons remarqué comme elle appartient aux passions que nous avons expliquées. Ainsi il faut persister à mettre l’amour la première des passions, et la source de toutes les autres. »
Après avoir traité du mode de genèse des passions, les avoir dénombrées, définies et classées, ce premier des maîtres de l’éloquence sacrée a montré, enfin, les troubles qu’elles causent dans le fonctionnement non seulement du cerveau, mais encore dans celui du cœur, des vaisseaux, des muscles de la vie de relation, etc. ; à quels signes extérieurs on les reconnaît, quelle est leur utilité, quels sont leurs dangers ; comment et jusqu’à quel point on peut s’en préserver ou cesser d’être leur esclave.
« Outre les altérations qui arrivent dansle corps (1) par les maladies, il yen a qui sont, a-t-il poursuivi, causées par les passions, qui, à vrai dire, sont une espèce de maladie. Il serait trop long d’expliquer ici toutes ces altérations, et il suffit d’observer, en général, qu’il n’y a point de passion qui ne fasse quelque changement dans les esprits, et par les esprits dans le cœur et dans le sang. Et c’est une suite nécessaire de l’impression violente que certains objets font sur le cerveau.
« De là il arrive nécessairement que quelquesunes des passions les y excitent et les y agitent avec violence, et que les autres les y ralentissent. Les unes par conséquent les font couler plus abondamment dans le cœur, et les autres moins. Celles qui les font abonder, comme la colère et l’audace, les répandent avec profusion, et les poussent de tous côtés au dedans et au dehors : celles qui en excitent moins, telles que sont la tristesse et le désespoir, les retiennent serrés au dedans, comme pour les ménager.
« De là naissent, dans le cœur et dans le pouls.
(1) De la connaissance de Dieu el de soi-même ch. II. art. 12.
LES PASSIONS
des battements, les uns plus lents, les autres plus vites;les uns incertains et inégaux, et les autres plus mesurés ; d’où il arrive dans le sang divers changements, et de là conséquemment de nouvelles altérations dans les eprits. Les membres extérieurs reçoivent aussi de différentes dispositions. Quand on est attaqué, le cerveau envoie plus d’esprits aux bras et aux mains, et c’est ce qui fait qu’on est plus fort dans la colère. Dans cette passion, les muscles s’affermissent, les nerfs se bandent, les poings se ferment, tout se tourne à l’ennemi pour l’écraser, et le corps est disposé à se ruer sur lui de tout son poids. Quand il s’agit de poursuivre un bien, ou de fuir un mal pressant, les esprits accourent avec abondance aux cuisses et aux jambes pour hâter la course; tout le corps, soutenu par leur extrême vivacité, devient plus léger ; ce qui a fait dire au poète, parlant d’Apollon et de Daphné ; Hic spe celer, ilia timoré (1). Si un bruit un peu extraordinaire menace de quelque coup, on s’éloigne naturellement de l'endroit d’où vient le bruit, en y jetant l’œil, afin d’esquiver plus facilement ; et quand le coup est reçu, la main se porte aussitôt aux parties blessées, pour ôter, s’il se peut, la cause du mal : tant les esprits sont disposés dans les passions à seconder promptement les membres qui ont besoin de se mouvoir. »
Avant de devenir — et sans rien plus — l’organe central de la circulation, le cœur a été, je le rappelle, considéré, d’abord, comme le siège de l’ânie et l’origine de tous les nerfs et ensuite, en raison de son état incandescent, comme le foyer de la vie. Descartes qui a logé principalement l’âme dans la glande pinéale et attribué encore la chaleur du sang, indispensable à l’entretien et à la conservation de la vie, à son échauffementdans le cœur dont la température serait très élevée de nature, s’est, en ce qui concerne
(1) Ovide. Métamorphoses, liv. I, vers 539.
le rôle dévolu à ce viscère dans les passions, contenté de dire : « On peut le nommer la source des passions en tant qu’il prépare le sang et les esprits à les produire... Les passions sont non seulement causées, mais aussi entretenues et fortifiées par quelque mouvement particulier des esprits lequel est un résultat des mouvements du cœur... Pour l’opinion de ceux qui pensent que famé reçoit ses passions dans le cœur, elle n’est aucunement considérable, car elle n’est fondée que sur ce que les passions y font sentir quelque altération ; et il est aisé à remarquer que cette altération n’est sentie, comme dans le cœur, que par Y entremise d’un petit nerf qui descend du cerveau vers lui , ainsi que la douleur est sentie, comme dans le pied, par l’entremise des nerfs du pied (1). »
Il est certain que c’est dans et par les hémisphères cérébraux que nous acquérons la conscience des impressions. Ils sont, à n’en pas douter, les organes ou les instruments de la pensée et du sentiment puisque leurs maladies, leur atrophie congénitale ou leur destruction, totales ou partielles, ont pour conséquence une perversion ou une abolition plus ou moins complète, des facultés intellectuelles et morales. Mais il n’est pas moins vrai, ainsi que l’a noté également du reste, le créateur du système cosmique des tourbillons (2) : « que les passions sont presque toutes (il aurait pu écrire toutes) accompagnées de quelque émotion qui se fait dans le cœur, et par conséquent aussi en tout le sang (3). »
Dans le premier chapitre de ce volume j’ai retranscrit ce passage De la connaissance de Dieu et de soimême dans lequel il est dit que le cerveau et le
(i-3) Les Passions de l’âme, ire part. art. 33 et 46-
(2) L’hypothèse des tourbillons de Descartes, injustement combattue par Newton, peut, avec l’aide de la science moderne, fournir une solution très simple du problème de l’origine des mondes, et une explication nouvelle des reliefs de la terre. Les recherches du polytechnicien Belot, communiquées récemment par H. Poincarré à l’Académie des Sciences, en font foi .
LES PASSIONS
cœur : « ces deux maîtresses parties qui mettent, pour ainsi dire, tout le corps en action, s’aident mutuellement dans leurs fonctions, puisque sans les vapeurs que le cœur élève du sang, le cerveau n’aurait pas de quoi former les esprits, et que le cœur aussi n’aurait point de battement sans les esprits que le cœur lui envoie. » Depuis longtemps on n’ignore donc pas qu’il y a une relation étroite, constante, entre l’encéphale et le muscle cardiaque. Ce n’est, toutefois, que depuis qu’il est acquis que la respiration n’est qu’une oxydation et que les nerfs ne sont pas creux, qu’on sait que ce n’est pas par l’intermédiaire des esprits vitaux du sang, transformés en esprits animaux, que le cerveau est influencé par le cœur, ni, au moyen des esprits animaux cheminant dans la cavité des nerfs le reliant au cœur, que le cerveau agit sur lui; qu’on sait que le cerveau doit, dans les passions, d’être surchauffé ou refroidi, à un trouble survenu dans sa circulation et le cœur, de battre plus vite ou plus lentement à une rupture de l’équilibre qui existe entre l’excitation qui lui est transmise par les ramuscules des nerfs qui président à ses contractions. De ces ramuscules les uns proviennent, ainsi que je l’ai énoncé déjà dans le premier chapitre de cet ouvrage, du nerf appelé autrefois, nerf vague (1) et maintenant
(1) Galien a décrit 7 paires de nerfs crâniens et presque jusqu’à la fin du xvme siècle on a fait appel pour indiquer leur classement et l’usage de chacun d’eux à ces deux vers latins :
Optica prima; oculos movet altéra; tertia gustai,
Quartaque ; quinta audit ; vaga sexta est ; septima linguœ.
(La première paire fait voir ; la seconde, mouvoir les yeux; la troisième et la quatrième, distinguer les substances sapides; la cinquième, entendre ; la sixième est vague, la septième se distribue à la langue).
Ils ont été modifiés de la sorte, au début du XVIII siècle, par Diemerbroeck ( loc.cit . t. II, iiv. III, p. 274).
Optica prima; oculos movet altéra ; tertia odorat ;
Quarta est quæ gustat ; quinta audit ; sedvaga sexta;
Septima laxatas linguæ moderatur habenas.
(La première paire fait voir ; la seconde, mouvoir les yeux ; la troi-
grand nerf trisplanchnique, nerf pneumogastrique (1), les autres du grand sympathique. L’excitation faible du pneumogastrique par les agents physiques, chimiques ou physiologiques, ralentit les battements du cœur alors que son excitation forte les arrête et sa section totale, les accélère. Le nerf pneumogastrique est, en effet, le nerf modérateur et le grand sympathique, le nerf excitateur du muscle cardiaque et lorsque l’excitation que lui transmet le premier l’emporte sur celle qui lui est communiquée par le second, il bat moins vite et moins fort et vice versa ; sous une forme imagée les frères Weber, ont même comparé le premier au frein toujours prêt à arrêter la locomotive dont la vitesse dépasse la mesure voulue. Participant à la fois par sa structure du tissu musculaire strié et du tissu musculaire lisse le cœur possède, comme les vaisseaux dans la paroi desquels on trouve une tunique formée par des fibres musculaires lisses, des filets nerveux provenant d’un tronc dont la stimulation relâche ses fibres contractées.
La vie coule avec le sang, si le cours du sang est
sième, odorer; la quatrième, distinguer les substances sapides; la cinquième ouïr ; la sixième est vague ; la septième règle les mouvements de la langue.)
C’est donc en raison de l’incertitude où on était de ses usages et non de ses limites que le pneumogastrique a été dénommé pendant si longtemps nerf vague.
Le contradicteur d’Hippocrate avait, cependant, dit aussi (ch. 3, liv. 16, De l’usage des parties) que le cœur reçoit de la sixième paire des ramuscules nerveux et Fallope et, après lui, Descartes : (Les Passions de l’âme, iie part, ch- 15, art. 33 et 36) que ces ramuscules nerveux, provenant du plexus situé près du canal qui unit l’artère pulmonaire à l’aorte, se prolongeaient jusqu’aux orifices du cœur qu’ils servaient à ouvrir et à fermer, maison n’avait pas attaché à ces assertions l’importance qu’elles méritaient. De plus les connexions du plexus cardiaque avec le pneumogastrique étaient loin alors d’être établies.
(1) Du grec -rpeii, trois et <77 viscère et de msopm, poumon et yxrrrip, estomac parce que ce nerf se distribue, à la fois, aux poumons, au cœur et à. l’estomac, mais en majeure partie aux poumons et à l’estomac.
LES PASSIONS
suspendu ou ralenti, on observe aussitôt une suspension ou un ralentissement dans les fonctions physiologiques. S’il est accéléré, il y a, au contraire, exaltation de ces mêmes fonctions ; et puisque le mouvement circulatoire dépend de l’activité du cœur, on peut dire que le cœur est le régulateur de l’économie humaine et animale. Les organes ne ressentent pourtant pas tous au même degré son influence. Le système nerveux, et en particulier le cerveau, reçoivent les premières et les plus profondes atteintes des troubles circulatoires. Dès que la circulation sanguine est interrompue, le cerveau et tout le système nerveux deviennent inertes. Cette circulation s’accomplit-elle plus rapidement que d’habitude , les manifestations cérébrales et nerveuses acquièrent sur le champ un surcroît d’intensité.
Le cerveau et le cœur sont donc bien solidaires l’un de l’autre. A y regarder, cependant, de près, on s’aperçoit que si l’activité du premier dépend entièrement de celle du second, celle du second est à beaucoup d’égards indépendante de celle du premier. Si la priorité absolue dans l’évolution du germe fécondé n’appartient pas, comme on l’a cru longtemps, au cœur, il est tout au moins le premier organe qui se montre nettement et le premier aussi qui entre manifestement en fonction. Il apparaît d’abord sous la forme d’une vésicule rouge dont les contractions sont à peine perceptibles, punctum saliens ; bientôt la structure de ce premier moteur se dessine ; ses mouvements s’accélèrent ; ses annexes, les artères et les veines, forment autour de lui un réseau vasculaire, area vasculosa-, le liquide sanguin s’indique; la circulation s’établit. Ce vunctum saliens, ce point rouge qui saute , dans lequel la vie, à son début, semble se concentrer, a été observé, d’abord, dans l’œuf de la poule par Aristote, puis, dans celui du mammifère par Harvey qui courut, en toute hâte, chercher son maître, le roi
Charles Ier d’Angleterre, pour lui faire, à son tour, contempler « la merveille. » Contrairement aux autres organes le cœur agit donc avant d’être constitué, et il n’agit pas sous l’influence du système nerveux puisque lorsqu’il commence à se contracter le système nerveux, linéament isolé, n’a pas encore donné signe de vie.
A l’heure de la mort lorsque les autres organes sont déjà inertes, il n’a pas cessé de battre, ce qui a fait dire à l’auteur de la découverte de la grande circulation que le cœur est le premier vivant et le dernier mourant d’entre eux (cor primum vivent et ultimum moriens ). Il continue à se mouvoir momentanément chez les animaux (1) dont on a détruit le cerveau ou qu’on a décapités (2); et si on l’arrache de la poitrine, si on l’isole, on le voit, vide de sang, ne subissant plus l’influence cérébro-spinale, palpiter encore un certain temps ; bien plus si on le coupe en morceaux, ces morceaux offrent des alternatives passagères de contraction et de relâchement. Ce phénomène dans lequel le cerveau et la moelle n’entrent pour rien, est un phénomène réflexe dont le centre se trouve dans de petits ganglions nerveux disséminés dans la trame des parois cardiaques, principalement entre les oreillettes et les ventricules. Les fibres musculaires du cœur sont, au surplus, comme celles des autres organes directement irritables, c’est-à-dire, je le rappelle, susceptibles de changer de forme sous l’influence des agents physiques et chimiques quand les nerfs moteurs qu’elles reçoivent sont rendus incapables d’action, empoisonnés par le curare, par exemple.
(1) Il en estde même chez l’homme. Avecles professeurs M. Duval et Laborde, j’ai vu, une heure après la mort, le cœur d’uu guillotiné présenter encore des contractions rythmiques.
(2) Deux heures environ chez les mammifères hibernants, les hérissons entre autres, et plus de deux heures chez les poissons et les reptiles. Au bout de douze heures un cœur de grenouille, détaché de l’animal et plongé dans l’oxygène, remue toujours.
LES PASSIONS
Le cœur, dont la constitution tient à la fois de celle des muscles striés et de celle des muscles lisses, est soustrait à l’empire de la volonté à laquelle sont soumis tous les muscles striés ; il n’est pas en notre pouvoir d’accélérer, de ralentir ou de régulariser ses contractions : il se meut de lui-même, proprio motu , et il se meut incessamment. Les autres muscles agissent et se reposent ; il ne se repose jamais. Il est privé de sensibilité tactile : Harvey a raconté qu’ayant eu occasion de voir un jeune gentilhomme espagnol chez lequel une carie des côtes avait laissé le cœur a découvert, il put saisir ce viscère et le tenir entre ses doigts sans que le jeune seigneur parût s’en apercevoir.
D’un autre côté on peut, chez un être vivant, toucher, piquer, inciser brûler le cerveau sans provoquer delà douleur. Mais si le cerveau est privé de ce que j e nommerai la sensibilité directe il est doué d’une autre sensibilité bien plus exquise et que je qualifierai la sensibilité réfléchie puisque, par les sensations qu’il reçoit, il a la sensation des sensations. C’est Aristote (1) qui a fait le premier, je crois, mention de cette insensibilité directe du cerveau. « Bien qu’il tienne à la moelle, et semble en être la continuation, a t-il écrit, le cerveau est cl’une autre nature, car la moelle est chaude et le cerveau est la plus froide de toutes les parties du corps... Les organes doués de sensibilité en sont distincts ; aussi lorsqu’on le touche ne fait-il éprouver aucune sensation... Il n’est point le siège de l’âme, car si l’âme n’est pas, ainsi que plusieurs l’ont pensé, d’une nature ignée, elle a du moins besoin de chaleur pour l’accomplissement de ses fonctions, dont les deux principales sont de nourrir et de mouvoir, et le cerveau ne saurait lui fournir de la chaleur, puisqu’il en est lui-même dépourvu... S’il est vrai que la cha-
(1) Aristote. Les Parties des animaux, livr. II, ch. VIII et X.
leur soit pour les animaux une des condiitions de Fexistence, il est aussi certain que cette chaleur doit être tempérée. Or, c’est précisément à cette fin que le cerveau paraît établi ; participant à la fois de la nature de l’eau et de celle de la terre, humide et froide, il tempère la chaleur, l’effervescence du cœur,
et procure à l’économie un juste équilibre, Les
organes de la vue, de l’odorat, de l’ouïe et du goût se rattachent, il est vrai, à la tête, mais il ne faut pas croire pour cela que le principe de la sensibilité soit là, ce principe vient du cœur avec le sang. » Pour conserver ses propriétés sensitives et motrices, le système nerveux a besoin de la stimulation du sang, mais le principe de la sensibilité ne vient pas plus du cœur avec le sang que celui de la motilité. Et ce qui le prouve bien, c’est que l’anémie cérébrale dans laquelle le sang afflue en quantité insuffisante dans le cerveau et la congestion cérébrale où il y surabonde, se traduisent par les mêmes symptômes: des troubles de ia vue, une obtusion de l’ouïe, la perte totale ou partielle, de la sensibilité, et des mouvements, etc. Quoiqu’il en soit, toute émotion détermine, d’une part, une perturbation dans la circulation des hémisphères cérébraux, et il y a lieu de croire, d’autre part, comme l’a formellement affirmé Bossuet, que nos inclinations et nos aversions ont pour origines des impressions sensorielles, modifiées en bien ou en mal par l’imagination. Gela étant il est évident que le cœur est pour quelque chose dans la naissance et la persistance de nos passions et que nous ne devons plus nous étonner que le Stagyrite, Descartes, Bichat, etc., l’aient considéré comme la source de nos passions et Descartes attesté qu’il les entretient et les fortifie.
Par quelle manifestation chacune des passions se trahit-elle extérieurement ? C’est ce qu’a indiqué
LES PASSIONS
aussi dans ces passages d’une rigoureuse précision (1) l’évêque de Meaux qui posséda, au plus haut degré, l’éloquence avec la science et l’esprit philosophique, et dont, tout récemment encore, au pied du maîtreautel où il a officié, l’Eglise célébrait les grandes œuvres et les belles actions, dans une cérémonie, si ample, si chargée d’harmonie et d’encens et par le plus joli soleil du monde pour faire briller les mitres et les crosses, les pourpres écarlates, grenat et violettes des vingt-six prélats, pour dorer les palmes vertes des huit membres de l’Académie française, pour mettre en valeur les sévères splendeurs des centaines d’abbés et de clercs qui avaient tenu à honneur d’y assister :
« Selon que le sang accourt au visage, ou s’en retire, il y paraît ou inflammation ou pâleur. Ainsi on voit dans la colère les yeux allumés ; on y voit rougir le visage, qui, au contraire, pâlit dans la crainte. Lajoie et l’espérance en adoucissent les traits, ce qui répand sur le front une image de sérénité. La colère et la tristesse, au contraire, les rendent plus rudes, et leur donnent un air, ou plus farouche, ou plus sombre. La voix change aussi en diverses sortes ; car selon que le sang ou les esprits coulent plus ou moins dans le poumon, dans les muscles qui l’agitent, et dans la trachée-artère par où il respire l’air, ces parties, ou dilatées ou pressées diversement, poussent tantôt des sons éclatants, tantôt des cris aigus, tantôt des voix confuses, tantôt de longs gémissements, tantôt des soupirs entrecoupés. Les larmes accompagnent de tels états, lorsque les tuyaux qui en sont la source sont dilatés ou pressés à une certaine mesure. Si le sang refroidi, et par là épaissi, envoie peu de vapeurs au cerveau, et lui fournit moins de matière d’esprits qu’il ne faut; ou, si, au contraire, étant ému et échauffé plus qu’à l’ordinaire, il en fournit trop, il arrivera tantôt des trem-
(1 ) De la connaissance de Dieu et de soi-même. Ch. II. art. 12.
blements et des convulsions, tantôt des langueurs et des défaillances. Les muscles se relâcheront, et on se sentira prêt à tomber : ou bien en se resserrant excessivement, ils rétréciront la peau et feront dresser les cheveux dont elle enferme la racine, et
causeront ce mouvement qu’on appelle horreur
« Car, comme il est de l’institution de la nature, que les passions des uns fassent impresssion sur les autres; par exemple, que la tristesse' de l’un excite la pitié de l’autre; que lorsque l’un est disposé à faire du mal par la colère, l’autre soit disposé, en même temps, ou à la défense ou à la retraite, et ainsi du reste ; il a fallu que les passions n’eussent pas seulement de certains effets au dedans, mais qu’elles eussent encore au dehors, chacune son propre caractère, dont les autres hommes pussent être frappés.
« Et cela paraît tellement du dessein de la nature, qu’on trouve sur le visage une infinité de nerfs et de muscles, dont on ne reconnaît point d’autre usage, que d’en tirer en divers sens toutes les parties, et d’y peindre les passions par la secrète correspondance de leurs mouvements avec les mouvements intérieurs. »
Mais, d’ores et déjà, Descartes avait énuméré et classé dans l’ordre suivant et étudié, un à un, « les signes extérieurs auxquels on peut reconnaître les passions :
« Les actions des yeux et du visage,
« Les changements de couleur,
« Les tremblements,
« La langueur,
« La pâmoison,
« Les ris,
« Les larmes,
« Les gémissements. »
En cela encore, pourtant, l’Aigle de Meaux n’a pas suivi exactement la voie tracée par le profond philosophe tourangeau. Venu après lui, il a discerné
LES PASSIONS
parfois mieux que lui comment se produisent certaines des manifestations passionnelles visibles au dehors.
Une locution ancienne veut que l’œil soit le miroir de l’âme. Elle ne ment pas: on menace, on caresse, on supplie du regard et ce langage muet est si clair que même les valets les plus stupides peuvent remarquer à l’œil de leur maître s’il est fâché contre eux ou s’il ne l’est pas. L’œil étincelant révèle la colère ; l’œil brillant, la joie ; l’œil morne, la tristesse ; l’œil éteint, l’abandon de soi-même et les affres de l’agonie. Et rien ne s’explique aussi aisément. Le globe oculaire et ses annexes sont irrigués par l’artère optalmique qui provient de l’artère carotide interne dont toutes les autres branches se distribuent aux hémisphères cérébraux. La circulation du globe oculaire, de la glande lacrymale, des paupières, etc., et celle des hémisphères cérébraux sont donc solidaires l’une de l’autre. Toute cause capable d’accélérer ou de retarder le cours de la dernière, les passions, les maladies, etc., trouble celui des autres et accroît ou diminue par suite la transparence de la cornée, la vivacité des couleurs de l’iris, etc. On assure le diagnostic de diverses maladies du cerveau ou de ses enveloppes, de la méningite tuberculeuse entre autres, en examinant à l’ophtalmoscope l’état des vaisseaux du fond de l’œil. Sans doute il y a des gens qui sont assez maîtres d’eux-mêmes pour ne dénoncer par aucun signe extérieur, les sentiments qui les agitent et, d’autres, qui donnent à croire par leur regard, leurs larmes, le jeu des muscles de leur visage, le tremblement de leur voix, etc., à des sentiments autres que ceux qu’ils éprouvent, mais c’est là une question sur laquelle j’aurai à revenir plus loin.
L’hypersécrétion (1) des larmes est déterminée
(1) La sécrétion lacrymale étant une sécrétion continue, elle ne peut être modifiée que dans sa quantité ou dans sa qualité ou, à la fois, dans l’une et dans l’autre.
par une excitation partant de la conjonctive, de la cornée, de la rétine, de la muqueuse des fosses nasales ou du cerveau bouleversé par une émotion morale vive, et transmise, après s’être réfléchie, ou directement, à la glande lacrymale par le nerf lacrymal, un des rameaux de la 5e paire des nerfs crâniens. La sécrétion des larmes cesse, en effet, de se produire du côté ou on coupe le nerf lacrymal et Magendie qui a pu, à diverses reprises, piquer avec une aiguille le nerf lacrymal droit d’un homme vivant, a constaté que chaque fois qu’il renouvelait cette expérience les larmes coulaient, à droite, aussi abondantes que lorsqu’il déposait un corps irritant sur la conjonctive ! « Avec votre aiguille vous m’ouvrez le robinet des larmes , » disait le patient à l’opérateur.
Les larmes sont un des signes extérieurs le plus expressif et le plus touchant des passions. Les peines de cœur en sont presque toujours l’origine ; l’affliction suit, effectivement, la plupart du temps l’affection ; on ne saurait aimer sans souffrir dans ce que l’on aime, tant il y a de fragilité et de misère en nous et autour de nous !
Surit; lacrymæ rerum et mentes mortalia tangunt.
Bien différentes du rire qu’engendre, d’ordinaire, une mauvaise pensée, elles, au contraire, naissent généralement d’un bon sentiment : la commisération, la tendresse, le repentir, etc. Douées quand elles sont sincères d’une vertu réparatrice et expiatoire, elles sont la rosée céleste qui soulage les malheureux et purifie les coupables.
On pleure aussi et très fréquemment d’admiration. Il y a même des natures élevées qui sont plus facilement émues par l’expression d’une noble idée, par la vue ou le récit d’une belle action, d’un acte de dévouement que par les calamités de la vie.
Seules les angoisses extrêmes ne provoquent qu’au
LES PASSIONS
bout de quelques instants une suractivité fonctionnelle des glandes lacrymales. « Les grandes douleurs comme les grandes joies sont muettes », assure avec raison un vieil adage. Dépassant la mesure de notre sensibilité, elles stupéfient, les unes et les autres, le système nerveux plutôt qu’elles ne l’ébranlent et ne se traduisent d’abord que par l’absence de larmes, un morne silence et l’immobilité. Nous ne pouvons pas pleurer immédiatement; nous sommes frappés d’une stupeur qui ne se dissipe que lorsque les nerfs, selon un langage figuré qui a quelque chose de vrai, commencent à se calmer. Psammenit, rapportent les Historiens, fondit en larmes et se battit la tête, à la mort de son ami et regarda d’un œil sec et sans souffler mot, conduire ses enfants au supplice.
Descartes a adopté la thèse soutenue par Aristote En ses problèmes que les larmes sont « des vapeurs ou sueurs », mais, en spécifiant : 1° que ces vapeurs proviennent du sang et qu’il s’en dégage par suite, de toutes les parties du corps, mais qu’il n’est néanmoins aucune partie du corps « dont il en sorte plus que des yeux, à cause de la grandeur des nerfs optiques et de la multitude des petites artères qui y arrivent » ; II0 que lorsqu’il existe un obstacle à leur évacuation, « elles s’épaississent » et font sourdre « à la superficie du corps ou des yeux » la sueur ou les larmes, de même que les vapeurs de l’air se convertissent en eau lorsqu’elles sont « plus abondantes et moins agitées que d’habitude.
« Les sueurs froides, suivant lui, viennent de ce que les vapeurs du sang, sans être plus abondantes, sont moins agitées que de coutume, comme cela arrive par suite de faiblesse quand on est malade. La sueur provoquée par l’exercice du corps vient de ce que les vapeurs du sang se produisent alors en plus grande abondance ; et si les yeux dans ce cas ne suent point, c’est que la plupart des esprits passent dans les muscles qui servent aux mouvements...
« Au reste, a-t-il conclu (1), je ne puis remarquer que deux causes qui soient capables de faire que les vapeurs qui sortent des yeux, se changent en larmes. La première est lorsque la figure des pores par où elles passent, est changée par quelque accident,
que ce puisse être Ainsi, il ne faut qu’un fétu
qui tombe dans l’œil pour en tirer quelques larmes, à cause qu’en y excitant de la douleur, il change la disposition de ses pores : quelques-uns devenant plus étroits, les petites parties des vapeurs y passent moins vite, et, au lieu qu’elles en sortaient auparavant également distantes les unes des autres et ainsi demeuraient séparées, elles viennent à se rencontrer, à cause que l’ordre de ces pores est troublé, au moyen de quoi elles se joignent, et ainsi se convertissent en larmes
« L’autre cause est la tristesse » et toute passion « qui fait que le cœur pousse beaucoup de sang par les artères. » La tristesse n’augmente pas, tant s’en faut, l’activité du cœur, mais, selon Descartes, « elle étrécit les pores des yeux, » et par cela même, elle met obstacle à la sortie des vapeurs du sang, qui alors s’épaisissent et se fondent en eau. « Lorsque les pleurs sont l’effet d’une autre passion, par exemple, de l’amour, de l’admiration ou de la joie, c’est que cette passion, en augmentant l’activité du cœur, fait arriver aux yeux les vapeurs du sang en plus grande abondance que de coutume, et que cette abondance produit le même effet que l’étroitesse des pores. »
Descartes a justifié de la même façon la facilité à larmoyer qu’on remarque chez les vieillards et les enfants. Chez les vieillards « c’est la froideur de leur naturel qui, en diminuant l’agitation des vapeurs du sang, » fait qu’elles se muent aisément en eau ; chez les enfants « dont le tempérament est beaucoup plus chaud, » les vapeurs du sang surabondent et à la moindre peine qui resserre les pores, sont ralen-
(1) Les Passions de l’âme, 2° part- art. 128, 129, 130, 131, 133.
Nicolas Stiîmon.
D’aprcs un tableau du Musée des Offices de Florence.
LES PASSIONS
ties dans leur cours et conséquemment épaissies et converties en pleurs.
On ne peut pas voir dans cette théorie qu’un effort d’imagination pour expliquer mécaniquement la production des larmes. Celles-ci ne sont bien, toutefois et en majeure partie, ainsi que la sueur, la salive, etc., qu’une transsudation du sang d’autant plus abondante qu’il circule plus lentement dans les organes où elle s’accomplit. Que nous dit, en effet, par la bouche de Longet (1), la physiologie :
« La tension du sang, suivant qu’elle augmente ou qu’elle diminue, fait augmenter ou diminuer l’abondance des sécrétions. Le ralentissement que peut subir la circulation dans les tissus glandulaires est, sans contredit, un des artifices destinés à favoriser la transsudation des parties fluides du sang et conséquemment la sécrétion. »
Ce qui étonne dans la théorie cartésienne du mode de genèse des pleurs, c’est que l’intervention du système nerveux y est complètement passé sous silence. Quant à l’indication qui y est donnée qu’ils sourdent par des pores de toute la superficie de l’œil, comme la sueur de toute celle du corps elle s’explique lorsqu’on sait que la glande lacrymale et les glandes sudoripares et leurs canaux excréteurs étaient encore inconnus le jour où parut le traité des Passions de l’âme. C’est N. Sténon qui, dans ses Observations sur les glandes des yeux, accompagnées de belles planches, a, le premier, décrit en ces termes les canaux excréteurs de la glande lacrymale :
« Les orifices de ces vaisseaux se présentent facilement à la vue, pourvu que l’on étende tant soi peu la paupière en la renversant sur l’angle extérieur ; car, d’abord, à un doigt d’éloignement depuis le bord extérieur, on en verra trois dans l’angle même, plus bas quatre, en haut six, dans lesquels, si on introduit des soies sans y faire lésion, on verra facile-
(l) Longet. Traité de physiologie, 1" partie, p. 899.
ment que le passage se communique à la glande même. Je découvris ces vaisseaux l’année dernière en exposant à la lumière d’une chandelle la paupière d’un œil de mouton tirée hors de l’orbite, et dépouillée de ses membranes extérieures. »
Dans le même ouvrage ce savant et très exact adénographe a exposé la manière dont s’effectue la sécrétion des larmes et leur transport sur la conjonctive. D’après lui elles ne sont qu’une liqueur séreuse provenant principalement du sang artériel. Le sang est amené par les artères dans la glande des yeux où ses superfluités sont absorbées par les veines. Si les veines se resserrent elles n’effectuent plus qu’incomplètement cette reprise et le sang séjournant trop longtemps et en trop grande quantité dans cette glande, son sérum devient libre et s’écoule abondamment par les conduits glandulaires. Ge resserrement des veines est causé par le gonflement de la glande des yeux et celui-ci par les esprits animaux que lui transmettent les nerfs en rapport avec elle, et dont le nombre varie « selon la détermination de l’âme, ainsi qu’il arrive dans la douleur, la joie, la tristesse, etc. » Cette explication du mode de genèse des larmes d’origine passionnelle en faveur de laquelle témoignent « les larmes de sang qu’on dit avoir été quelquefois observées » s’applique également à celles que provoquent la fumée, les exhalaisons âcres et les violents mouvements du corps. Comme on peut traduire par influx nerveux ou force nerveuse les mots « esprits animaux », il est manifeste qu’elle ne diffère pas, dans ses grandes lignes, de celle admise aujourd’hui. Ce n’est cependant qu’après de longues années et d’âpres critiques qu’elle s’est imposée ; à la page 351 du tome II de Y Anatomie du corps humain (édition française) de Diemerbroeck , imprimée à Lyon en 1727 et que j’ai déjà mise maintes fois à contributions en raison de la faveur et de la notoriété dont elle a joui, les pleurs sont toujours définis :
LES PASSIONS
« Les particules les plus subtiles et les plus séreuses de l’humeur pituiteuse, ramassée dans le cerveau, lesquelles s’écoulent des antres ou cavités des yeux. »
Bossuet seul y a attaché immédiatement créance ainsi qu’en fait foi une des phrases précitées De la connaissance de Dieu et de soi-même (1) : « Les larmes accompagnent de tels états, lorsque les tuyaux qui en sont la source sont dilatés ou pressés dans une certaine mesure. »
Peut-être avait-il vu les yeux de mouton sur lesquels ces tuyaux avaient été disséqués par son ancien catéchumène ? Peut-être même avait-il assisté à des tentatives de sondage de ces tuyaux faites par lui sur un quadrupède vivant et desquels résulte, en vertu d’une action réflexe, une hypersécrétion de la glande lacrymale ?
Parmi les signes extérieurs des passions il n’en est aucun qui, malgré nous, dénonce mieux et plus vite celle qui sur l’heure nous anime que le changement subit de coloration du visage, « on ne peut pas si facilement, a observé Descartes (2), s’empêcher de rougir ou de pâlir lorsque quelque passion y dispose, pour ce que ces changements ne dépendent pas des nerfs et des muscles, ainsi que les précédents, et qu’ils viennent plus immédiatement du cœur, lequel on peut nommer la source des pas-
(1) On y lit aussi (ch. II, art. 9): « C’est de celte masse commune (le sang) que sont épreintes et formées la salive, les urines, les sueurs, les eaux contenues dans les vaisseaux lymphatiques qu’on trouve auprès des veines; celles qui remplissent les glandes de l’estomac, par exemple, qui servent tant à la digestion ; ces larmes que la nature tient réservées en de certains tuyaux auprès des yeux, peut-être pour les rafraîchir et les humecter. « Bossuet a mentionné, en outre, à plusieurs reprises, dans ses sermons, l’opinion physiologique qui fait du sang lui-même la matière de la sueur et des larmes, et appelé celles-ci avec saint Augustin, le sang de nos âmes.
(2) Les Passions de l’âme, art. 114, 115, 116, 117.
sions, en tant qu’il prépare le sang et les esprits à les produire. Or, il est certain que la couleur du visage ne vient que du sang, lequel, coulant continuellement du cœur par les artères en toutes les veines et de toutes les veines dans le cœur, colore plus ou moins le visage, selon qu’il remplit plus ou moins les petites veines qui sont vers sa superficie. » Dans les pages De la connaissance de Dieu et de soimême que j’ai retranscrites dans ce chapitre, il est dit également, je le rappelle, que dans les passions « les unes font couler plus abondamment les esprits dans le cœur et les autres moins. Celles qui les font abonder, comme la colère et l’audace, les répandent avec profusion, et les poussent de tous côtés au dedans et au dehors : celles qui en excitent moins, telles sont la tristesse et le désespoir, les retiennent serrés au dedans, comme pour les ménager.
« Delà naissent, dans le cœur et dans le pouls, des battements les uns plus lents et les autres plus vites
« Selon que le sang accourt au visage ou s’en retire, il y paraît ou inflammation ou pâleur. Ainsi on voit dans la colère les yeux allumés ; on y voit rougir le visage qui, au contraire, pâlit dans la crainte. »
La physiologie moderne ne saurait souscrire absolument à ces assertions. C’est surtout et avant tout sous l’influence du système nerveux que, dans les émotions passionnelles, se produisent les changements brusques de coloration de la face. Les fibres musculaires lisses des parois des vaisseaux reçoivent des filets nerveux du grand sympathique (nerfs vaso-moteurs) dont les uns président à leurs contractions (nerfs vaso-constricteurs) et les autres à leur dilatation (nerfs vaso-dilatateurs) (1). Dès que l’on sectionne un rameau sympathique
(1) Gf. Bernard. Leçons sur la chaleur animale; sur les effets de la chaleur et sur la flévre. Paris, 1875. — Ch. Legros. Des nerfs vaso-moteurs. Paris. — 1873. Vulpian. Arch. de physiol. D* 1, 1874, et Leçons sur l’appareil vaso-moteur. Paris, 1875, etc.
LES PASSIONS
toutes les fibres musculaires lisses innervées par ce rameau sont paralysées, et particulièrement celles des parois des vaisseaux. On voit les petits vaisseaux se dilater, les réseaux capillaires se remplir par l’afflux plus considérable du sang. Ordinairement, il est facile de remarquer sur une des oreilles d’un lapin, par exemple, que des vaisseaux à peine visibles avant l’opération deviennent très apparents après. Il y a en un mot hypérémie passive. En faisant agir un courant d’induction sur le bout périphérique du grand sympathique coupé, on provoque un phénomène complètement opposé : on obtient la contraction des muscles vasculaires, le rétrécissement du calibre des vaisseaux et par suite une anémie active. Dans ces expériences opposées les capillaires demeurent passifs : tout se passe dans les artérioles et les veinules. En se basant sur elles, Moleschott a donc divisé les passions en passions paralysantes et en passions excitantes. Yulpian s’est constitué le défenseur de cette opinion, mais Legros et Onimus l’ont combattue en faisant observer qu’au lieu d’admettre que la colère dans ses faibles degrés, est paralysante et excitante quand elle est portée à son paroxysme, il est plus logique, quand on voit un accès modéré de colère faire rougir la face (colère rouge) et un vif accès la faire pâlir (colère blanche), de croire que, dans le premier, l’excitation est faible, d’où resserrement peu accentué des vaisseaux et hypérémie et, dans le second, violente, d’où constrictiontrès marquée des vaisseaux et anémie. Dans cette controverse, qui a tort, qui a raison ? Il appartient à d’autres qu’à moi d’en décider. Ce que je puis dire, c’est que le rôle très prépondérant que joue le système nerveux dans les changements soudains de coloration du visage sous l’influence de la colère, du contentement, de la honte, etc., y est nettement et unanimement affirmé.
Le tremblement partiel ou général des membres, les langueurs, les défaillances ou pâmoisons passionnelles sont dues, au dire de l’auteur des Passions de l'âme, le premier, à ce « qu’il vient quelquefois trop peu d’esprits du cerveau dans les nerfs » ou « qu’il en vient quelquefois trop (1) » ; les secondes, à ce que, « ainsi que dans le tremblement, il ne va pas assez d’esprits dans les nerfs (2) »; les dernières, à ce que « le feu qui est dans le cœur est étouffé en telle sorte qu’il demeure encore quelques restes de chaleur qui peuvent par après le rallumer. » (3)
On tremble, en effet, de peur, ou par faiblesse comme on tremble de colère ou par exaltation. Dans la peur où les bras tombent d’eux-mèmes et les jambes, clouées sur place, flageolent, la force nerveuse qui anime les agents actifs du mouvement leur arrive certainement en quantité insuffisante, tandis que c’est l’inverse dans la colère ou les poings se crispent pour frapper et les jarrets se tendent pour bondir en avant. De la concentration dans le cerveau, absorbé par une pensée, douloureuse ou joyeuse, d’une plus ou moins grande partie, de la force nerveuse, résulte nécessairement un allanguissement du reste du corps. Qu’on substitue une fois encore au mot « esprits » ceux d’influx nerveux, de force nerveuse
(1) « La première cause parait en la tristesse et en la peur, comme aussi lorsqu’on tremble de froid.... L’autre cause paraît souvent en ceux qui désirent ardemment quelque chose, et en ceux qui sont fort émus de colère, comme aussi en ceux qui sont ivres. » ( Les Passions de l’âme, art. 118.)
(2) « La passion qui cause le plus ordinairement cet effet est l’amour, jointe au désir d’une chose dont l’acquisition n’est pas imaginée comme possible pour le présent. Car l’amour occupe tellement l’âme à considérer l’objet aimé, qu’elle emploie tous les esprits qui sont dans le cerveau à lui en représenter l'image.... La haine, la tristesse et même la joie peuvent causer aussi quelque langueur, lorsque ces passions occupent entièrement l’âme à considérer leur objet. » ( loc . cil. suprà, art. 119, 120, 121).
(3) « Il y a plusieurs indispositions du corps qui peuvent fairequ’on tombe ainsi en défaillance; mais entre les passions il n’y a que l’extrême joie qu’on remarque en avoir le pouvoir » (loc. cit. suprà, art. 122).
^RjE, NE UE. S- CAPvT JE 5 Seiancur de Tèrr'on naqia\ l Un i c qü Et mourut- l'An ic$i.fen Suède, la Roy ne l ayant'' T à ici uenir aiipre S délie a caujc de Son *■ 'excllitnt S 'eauoir dan* les Sciences.
dJollain cxaùht . i 670
Cliché Je la Médecine internationale illustrée.
René Descartes, Seigneur du Perron (Par Jollain)
LES PASSIONS
et l’explication qu’a donnée Descartes et, après lui, le plus illustre de ses disciples, — le prélat qui assista deux reines et la femme du frère d’un roi à leurs derniers moments, — de l'agitation involontaire des membres et de l’état d’abattement des gens que rongent certaines passions, l’explication, dis-je, qu’a donnée Descartes, apparaîtra exacte.
Médicalement parlant il faut entendre par pâmoison une syncope incomplète. Dans la syncope il y a, pendant très peu de temps, une perte de l’intelligence, de la sensibilité et de la motilité ; dans la pâmoison, c’est principalement la motilité qui est atteinte, mais l’intelligence et la sensibilité le sont aussi à quelque degré. Or, la syncope est due à un arrêt momentané du cœur en diastole consécutif à une stimulation du pneumogastrique et dont le cerveau est le point de départ. Attribuer, avec le petitfils du médecin Châtelleraudais, Pierre Descartes, seigneur du Perron et de la Bretallière (1), la pâmoison à un refroidissement du cœur n’est donc plus possible aujourd’hui.
Les perturbations simultanées qu’apportent les passions dans le rythme des pulsations cardiaques, des actes mécaniques de la respiration et dans le jeu des cordes vocales, s’expliquent par ce fait que les nerfs pneumogastrique et grand sympathique envoient des rameaux non seulement au cœur, mais à tout l’appareil respiratoire depuis l’arrièregorge jusqu’au fond des alvéoles pulmonaires et que c’est, principalement, du cœur et des poumons que dépend la durée de chacun des deux temps de la respiration, l’inspiration et l’expiration alias le mode de fonctionnement des muscles qui meuvent les os de laçage thoracique.
Un spectacle d’horreur, la colère, la frayeur, pous-
(1) Gf. Bulletins de la Société des Antiquaires de l’Ouest , t. VIII, p. 251, 1856-1858.
sées à leur paroxysme, font hérisser les poils (1) et apparaître à la surface des corps une série de petites saillies passagères ( chair de poule). On s’accorde aujourd’hui à reconnaître que ce phénomène est causé par le soulèvement des follicules pileux. Pour Kôlliker ce déplacement en hauteur des follicules pileux résulte de la contraction d’un faisceau musculaire de la vie organique qui partirait de la surface du derme pour s’insérer au fond de chaque follicule pileux. Ce faisceau musculaire n’existe pas; on a pris pour tel un faisceau de fibres élastiques. Il faut dire, pourtant, que le redressement des poils est dû à la contraction de fibres musculaires, disposées en spirales au-dessous de chaque follicule pileux (2) et non, comme l’a avancé Bossuet, à celle de fibres musculaires « qui, en se resserrant excessivement, rétrécissent la peau. »
Les singes inférieurs ne possèdent pour toute la face qu’un seul muscle qui est une dépendance du peaucier (3); aussi le jeu de leur physionomie se rapporte-t-il à une grimace qui est toujours la même, qui ne présente que des nuances dans son intensité, mais qui ne lui permet point d’exprimer des passions différentes, et même opposées, ainsi qu’on les voit se peindre sur le visage humain.
(1) Les poils étant à l’homme ce que les plumes sont aux oiseaux, les soies, la crinière aux quadrupèdes, on voit de même, le coq hérisser les plumes de son cou, le sanglier ses soies, le lion sa crinière, quand ils sont irrités.
(2) Ordonëz.
(3) C’est l’opinion généralement admise. Il y a lieu pourtant de se demander si les sphincters de la bouche, des narines et des yeux qu’on retrouve chez les poissons qui ne possèdent pas de platysma, ne sont pas des muscles autochtones.
Le peaucier ou platysma (du grec, 7r>aru?, plat et pOs, muscle) est un muscle qui, dans la plupart des mammifères et des oiseaux, double toute l’enveloppe tégumentaire à laquelle il imprime, en se contractant, des mouvements qui débarrassent les poils et les plumes des corps étrangers, se cantonne dans l’espèce humaine à la région cervico-brachiale.
LES PASSIONS
Chez les Anthropoïdes, la séparation est plus complète pour les muscles situés au-dessus de la bouche, mais d’autres causes s’opposent à ce que la face reflète les impressions. Dans la région de la face placée au-dessous de la lèvre inférieure toute la partie du peaucier qui se rend à cette lèvre agit à la fois, ses faisceaux étant à peine séparés les uns des autres. Dans la région de la face, placée au-dessus de la lèvre supérieure, la distinction plus grande des faisceaux charnus n’a pas le résultat auquel on pourrait s’attendre au premier abord. Cela tient, d’une part, à la consistance de la peau qui est couverte de rides et ne peut être comparée qu’à un masque dont tous les traits sont indiqués d’avance ; et, d’autre part, à ce que parleur mode d’insertion sur la lèvre supérieure les muscles faciaux, lorsqu’ils se contractent, tirent cette lèvre de manière à découvrir les canines et les molaires, et à produire une expression féroce et menaçante. Les Singes, imitateurs des gestes de l’homme, ne lui ont jamais emprunté le sourire, et le jeu de leur physionomie n’a pour conséquence que des grimaces plus ou moins hideuses et repoussantes.
C’est le nègre qui, dans les races humaines, a les muscles faciaux les plus grossiers, les plus épais. Chez la majorité des nègres, les muscles peauciers profonds de la tête sont beaucoup plus fusionnés que ceux de la tête des blancs. En outre, chez les hommes noirs, il se développe des faisceaux supplémentaires qui se rendent surtout à la commissure des lèvres qui s’épaissit et acquiert la dureté du tissu fibro-cartilagineux. Le tissu adipeux interposé entre les couches musculaires et même sous la peau des nègres est plus ferme, plus abondant et plus coloré que chez les individus de la race blanche et les aponévroses des régions crânienne et faciale, plus résistantes et plus épaisses.
Dans la race jaune les muscles peauciers de la tête ont un développement intermédiaire entre celui
des blancs et des noirs. Cependant ils se rapprochent davantage de ceux de ces derniers, soit par leurs caractères généraux, par la vigueur de leurs fibres, soit par la fusion de leurs faisceaux. Il faut ajouter à cela que leur coloration est plus foncée. Cela est vrai pour les Chinois et les Indo-Chinois, car je n’ai jamais eu encore l’occasion de disséquer un vrai Mongol. Sur trois Peaux-Rouges de l’Amérique du Sud, et une jeune Cynghalaise dont mon regretté ami Chudzinski m’a permis d’étudier le mode de conformation de la musculature faciale, ce mode de conformation avait davantage d’analogie avec le nôtre.
Les agents contractiles de la face varient non seulement suivant les races, mais encore dans chaque race, suivant les individus. Il n’est pas d’anatomiste qui n’ait eu l’occasion de constater dans les relations de ces agents contractiles un grand nombre de variations individuelles (1). Chez deux sujets de même race, l’un appartenant au type fin, aura ces agents contractiles bien différenciés, l’autre au type grossier les montrera plus ou moins confondus. En effet, si on enlève la peau d’un visage aux traits fins et accentués, dont l’ensemble a l’expression intelligente, on trouvera des muscles pâles, minces et séparés d’une façon précise. Inversement, si l’on rencontre un sujet à visage large sans expression, dont l’ensemble des traits forme un masque presque immobile, les muscles seront rouges, gros et intriqués, fusionnés. Parmi les blancs ce sont sans conteste ceux doués d’une intelligence inférieure dont les muscles de la figure se rapprochent le plus de ceux du noir, autrement dit de ceux des
(1) J’ai démontré que les deux malformations les plus communes des muscles faciaux sont leur union plus intime et leur développement plus marqué. Elles rentrent dans la classe des variations que j’ai appelées variations réversives, ataviques, théromorphiques ou d’ héritage , parce qu’elles reproduisent ou tendent à reproduire chez l’homme une disposition normale dans les espèces animales.
LES PASSIONS
Anthropoïdes. En regardant attentivement dans la 4e édition du Traité d’anatomie de Cruveilhier, le dessin si exact de l’appareil locomoteur de la région antérieure de la tête, on s’aperçoit qu’il n’est que la reproduction de celui de la tête du nègre. C’est que si Cruveilhier a conseillé de choisir des sujets vigoureux et athlétiques pour les études de ce genre, lui-même s’est servi de têtes de suppliciés et tout le monde a pu remarquer la face hébétée que présentent leurs bustes en plâtre. Pour corroborer cette opinion j’ajouterai que j’ai observé moi-même cette fusion et cette intrication des muscles faciaux sur deux idiots microcéphales.
Il est indubitable que plus l’intelligence s’élèvera, plus les sensations et les pensées seront compliquées et parfaites, plus la mimique faciale sera expressive, plus les moteurs faciaux devront être divisés et mieux en contact avec la peau (1). Si le système de Gall est faux puisqu’il repose sur la corrélation qui existerait entre les saillies et les dépressions de la lame externe et les saillies et les dépressions de la lame interne de la boîte crânienne ce qui est inexact, je le rapelle, puisqu’il y a entre ces deux lames des cavité (sinus frontaux, etc. ) et une couche de tissu spongieux plus ou moins épaisse (diploë), il n’en est pas ainsi du système physiognomonique de Lavater (2). En raison de l’insertion des muscles faciaux à la peau à laquelle leurs fibres terminales sont en quelque sorte identifiées, la contraction fréquemment répétée d’un ou de plusieurs de ces muscles imprime à la longue aux téguments du visage des plis ou rides qui persistent même après la cessation et dans l’intervalle des contractions qui les ont déterminées. L’habitude de certaines pas-
(1) Les muscles faciaux des animaux domestiques sont aussi bien individualisés et à peu prés aussi nombreux que ceux de l’homme, mais sont séparés du tégument facial par une expansion du peaucier.
(2) L’édition de Lavater à consulter est l’édition en 10 volumes de Moreau. Paris, 1820.
sions se grave à la longue en caractères indélébiles sur la physionomie, de telle façon qu’avec une grande perspicacité d’observation on peut, j usqu’à un certain point, juger du moral d’un individu d’après l’aspect facial. Avec Darwin (1), Gratiolet (2), Cruveilhier (3), Zaborowski (4), etc., je pense donc que le système physiognomonique de Lavater est acceptable, sinon touj ours dans ses dé tails, du moins dans son ensemble .
La physiologie expérimentale dénote même, dans les muscles faciaux, des distinctions fonctionnelles que l’anatomie normale ne permet pas de prévoir. Est-il besoin de rappeler les beaux travaux de Duclienne, de Boulogne (5), Sur le mécanisme de la physionomie humaine, méconnus en France tant que Darwin ne les a pas reproduits, en les commentant, dans son intéressant ouvrage suri’ Expression des émotions chez l'homme et chez les animaux ? Faut-il dire que l’introduction de la méthode expérimentale dans l’étude du jeu de la physionomie, jointe à l’observation à laquelle s’étaient tenus Camper (6), Le Brun (7), Lavater, Ch. Bell (8), etc., a permis de classer les muscles faciaux en muscles expressifs, muscles expressifs complémentaires et muscles inexpressifs.
(1) Ch. Darwin. L'expression des émotions chez l’homme et chez les animaux. Trad. française par MM. Benoist et Pozzi. Paris, 1874.
(2) P. Gratiolet. De la physionomie et des mouvements d’expression. Paris, 1865.
(3) Cruveilhier. Anal, descript 2' édit., s. I[, p. 227.
(4) Zaborowski. L’origine du langage. Paris, 1877, p. 66.
(5) Duchenne (de Boulogne). Mécanisme de la physionomie humaine ou analyse électro-physiologique de l’ expression des passions, applicable à la pratique des arts plastiques. Paris, 1862, avec un atlas de 74 figures.
(6) Pierre Camper. Dissertation sur les différences réelles que présentent les traits du visage chez les hommes de différents pays et de différents âges. (OEuvres posthumes. Paris, 1786).
(7) Voy. notamment. Conférences sur l’ expression des différents caractères des passions. Paris, 1667. Ces conférences ont été imprimées dans l’édition de Lavater, par Moreau, vol. IX, 1820.
(8) Ch. Bell. Anatomie et physiologie de l’expression, 1841 (édition publiée après la mort de Ch. Bell )
LES PASSIONS
Une dernière question à résoudre pour nos successeurs sera la suivante :
La dissociation en deux ou trois faisceaux autonomes de quelques muscles faciaux alors que déjà des expériences électro-physiologiques témoignent que ces faisceaux en état de fusion apparente normalement sont antagonistes, cette dissociation qui constitue une variation anatomique qui rentre dans la classe des variations anatomiques dont j’ai établi péremptoirement l’existence, et que j’ai dénommées variations évolutives, progressives ou par adaptation, les seules qu’admettent même maintenant plusieurs anthropo-zoologistes, cette dissociation, dis-je sera-t-elle la règle plus tard? Pourquoi pas, surtout s’il est vrai que l’homme se distingue non seulement parlejeu de sa physionomie, mais encore par l’asymétrie faciale, des deux moitiés de sa musculature rappelant celle de ses deux hémisphères cérébraux.
En abaissant la mâchoire inférieure, en ouvrant légèrement la bouche, en déprimant chacune de ses extrémités et en faisant apparaître au-dessous du menton une série de plis transversaux sur la peau du cou, le peaucier donne à la physionomie une expression d’une énergie redoutable dont Léonard de Vinci, qui fut en même temps un anatomiste remarquable, un grand peintre et un habile mécanicien, a deviné le comment et le pourquoi puisqu’il a écrit dans son Traité de la peinture que pour représenter une personne dans un état de violente colère il faut « faire les côtés de la bouche en arc, le col gros et gonflé et tout sillonné de rides par devant. »
Dans ses Conférences sur l’expression des différents caractères des passions (Paris, 1667), Le Brun s’est préoccupé à la fois de la ressemblance qu’ont certaines têtes humaines avec des têtes d’animaux, des rapports des traits de la face avec le caractère, autrement dit delà physiognomonie, et des modifications que sous l’influence des émotions impriment
au masque facial quelques-uns des muscles qui le doublent. De sorte que, dans tous les traités d’anatomie artistique, les deux peintres précités sont indiqués comme les initiateurs et les précurseurs de l’étude explicative des changements qui surviennent dans la physionomie d’un individu bouleversé par une crise passionnelle.
A côté d’eux il convient pourtant, sous ce rapport, de placer le philosophe à qui on a imputé à grief d’avoir été « si curieux d’anatomie » et assez hardi pour oser, sans être médecin, donner des consultations verbales à des malades (1), prescrire par écrit des traitements à Elisabeth, Princesse Palatine (2), et l’évêque qui, par sa vaste érudition, son entraînante parole, les heureuses interprétations qu’il a faites de l’Ecriture pour les appliquer à l’éloquence de la chaire, est regardé comme le plus grand prédicateur de l’Eglise. Descartes, après nous avoir sagement prévenu que « généralement toutes les actions, tant du visage que des yeux, peuvent être changées par l’ame lorsque, voulant cacher sa passion, elle en imagine fortement une contraire : en sorte qu’on peut s’en servir aussi bien à dissimuler ses passions qu’à les déclarer », a, en effet, ajouté que, cependant, il y a des parties du visage qui sont plus expressives que les autres et qui trahissent, par conséquent, plus clairement et plus facilement que les autres notre pensée : « Les yeux, le front, les lèvres et les ailes du nez»; que, parmi «les actions du visage qui accompagnent aussi les passions..., il y en a quelquesunes qui sont assez remarquables comme sont les rides du front en colère et certains mouvements du nez et des lèvres en l’indignation et en la moquerie (3) ». Oui, les muscles de la face obéissent à
(1) S. Lemoine. L’âme et le corps.
(2) Fille de Frédéric V, roi de Bohème et d'Elisabeth Stuart, nièce de Charles Ier d’Angleterre. Cf. Descartes et la })rincesse Palatine ou de l’iuflueuce du cartésianisme sur les femmes du XVIIe siècle par A. Foucheu de Careil. Paris, 1862.
(3) Les Passions de l’âme. II part. art. 113.
LES PASSIONS
la volonté aussi bien qu’à un sentiment vrai et à une impression irréfléchie, et il est, par suite, toujours possible à quelqu’un de feindre des passions qu’il n’éprouve pas, ce qui nous oblige à nous tenir en garde contre l’expression du masque facial pour ne pas nous laisser tromper par les apparences. Mais l’instantanéité de l’expression, son énergie et sa persistance sont, en général, des garanties de sincérité. Quoiqu’il en soit, avant que Camper énonçât que la contraction de l’un ou l’autre des muscles de la face produit dans la peau un ou plusieurs plis dont la direction est toujours perpendiculaire à celle de ce muscle ; que Humbert de Superville donnât les trois dessins schématiques de la figure humaine dans chacun desquels il a, au moyen de quatre lignes dont deux correspondent aux yeux, une à la racine du nez et une à la bouche, exprimé un état d’âme différent(l);queDuchenne,deBoulogne,démontrâtexpérimentalement, en recourant à l’électro-physiologie, que si nos émotions et nos passions se reflètent sur la face c’est parce qu’elles amènent la contraction involontaire d’un ou de plusieurs de ses muscles qui a pour conséquence son élargissement ou son retrait, le redressement ou l’abaissement des ailes
(1) Le premier des trois dessins schématiques d’Humbert de Superville (Des signes inconscients de l’art. 1827) où les lignes sont horizontales, régulières et parallèles, donne uneimpression de calme, de durée, de grandeur, de majesté, que produisent semblablement dans toute la nature et en architecture, les lignes horizontales, régulières et parallèles. Au contraire, le second où chacune des lignes des yeux est dirigée obliquement de haut en bas et de dedans en dehors et la ligne de la base du nez et celle de la bouche forment, chacune, un angle ouvert en bas, cause une impression de tristesse, de douleur, de deuil, analogue à celle que provoque la vue des lignes architecturales des tombeaux et des monuments funéraires et des branches des arbres que, partout, on plante de préférence dans les cimetières (saule pleureur). Enfin, le troisième où chacune des lignes des yeux se porte obliquement de bas en haut et de dedans en dehors et la ligne de la base du nez et celle de la bouche, constituent, chacune, un angle ouvert en haut, fait naître une impression de gaité, de rire, de légèreté, d’inconstance, indentique à celle que détermine l’aspect des édifices et des Boudhahs chinois.
du nez et des commissures des paupières et des lèvres et la formation de saillies ou de plis cutanés toujours les mêmes, le froncement du front, les modifications d’étendue des ouvertures du masque facial et de niveau des angles que forment, en se réunissant, les parties charnues qui les bordent, et (fui surviennent au cours des crises passionnelles, avaient donc été signalées dans Les Passions de l’âme. Ceci n’était qu’une affaire d’observation, et l’auteur de ce traité n’a, dans aucun de ses écrits, fait mention de la musculature de la face, remarquera-t-on (1). Soit. Mais de cette phrase De la connaissance de Dieu et de soi-même: « on trouve sur le visage une infinité de nerfs et de muscles, dont on ne reconnaît point d’autre usage, que d’en tirer en divers sens toutes parties, et d’y peindre les passions par la secrète correspondance de leurs mouvements avec les mouvements intérieurs », il appert irréfutablement que Bossuet a su :
I. Qu’entre la peau de la face et son squelette, des muscles sont interposés ;
(1) Quant aux six petits muscles de l’œil, Descartes s’est contenté de les énumérer. Et, cependant, c'est parce qu’il a mieux étudié qu’aucun des anatomistes, ses devanciers, la structure du globe oculaire qu’il est parvenu à savoir que l’œil n’est autre chose qu’un appareil optique dont les parties transparentes, de densités diverses, tendent à concentrer et à diriger les ondes lumineuses sur une membrane interne, la rétine, formée par l’épanouissement du nerf optique; que l'image vient se peindre au fond de l’œil comme dans une chambre obscure, etc. Pour le prouver il a même imaginé une expérience qui a été renouvelée avec un plein succès par Magendie: ï Prenez, a-t-il conseillé, l’œil de quelque gros animal fraîchement mort, coupez dextrement vers le fond les trois peaux qui l’enveloppent, en sorte qu’une grande partie de l’humeur qui y est, demeure découverte sans qu’il y ait rien d’elle qui se répande (a). Puis vous présenterez cet œil à l’ouverture d’une fenêtre pratiquée tout exprès, de manière à ce que la cornée ait en perspective divers objets éclairés par le soleil tandis que le globe oculaire sera au dedans de la chambre où vous vous tiendrez et en laquelle ne doit entrer aucune autre lumière que celle qui pourra pénétrer au travers de cet œil, et, cela fait, si vous regardez par l’espace transparent que vous vous êtes ménagé, vous y verrez, non peut-être, sans admiration et plaisir, une peinture qui représentera fort naïvement tous les objets qui sont au dehors en perspective. » (La Dioplrique, discours V).
(a) C’est-à-dire qu’il faut se borner à amincir la sclérotique.
LES PASSIONS