II. Que ces muscles sont nombreux et largement innervés
III. Que c’est à eux que la face est redevable de son exquise mobilité;
IV. Que les passions se peignent sur la face « par la secrète correspondance de leurs mouvements avec les mouvements intérieurs. »
Liées à des dispositions organiques, les passions sont toutes bonnes en elles-mêmes et conformes à notre fin. Seules les passions déréglées dont on est devenu l’esclave sont mauvaises. Ainsi la curiosité est à l’esprit ce que la faim est au corps, un appétit naturel, et qui ne devient funeste que tout autant que nous nous y laissons aller inconsidérément ; l’orgueil tient à l’estime de soi sans laquelle nous tomberions dans la bassesse ; l’ambition, maintenue dans de justes bornes, nous préserve de l’inertie et développe nos facultés; l’avarice, tout odieuse qu’elle est, parce qu’elle nous isole, résulte du besoin que nous avons d’assurer notre existence personnelle ; la luxure est la perversion du penchant légitime qui entraîne un sexe vers l’autre pour la conservation de l’espèce et de la vie. La jalousie, cette inquiétude mêlée de dépit et de haine que nous font éprouver ceux qui détournent à leur avantage quelque bien que nous croyons avoir mérité, peut être juste et honnête en quelques occasions. « Ainsi, par exemple, un capitaine qui garde une place de grande importance, a droit d’en être jaloux, c’est à-dire de se défier de tous les moyens par lesquels elle pourrait être surprise ; et une honnête femme n’est pas blâmable d’être jalouse de son honneur, c’est-à-dire de ne se garder pas seulement de mal faire, mais aussi d’éviter jusques aux moindres sujets de médisance » (Descartes (IV II est même
(1) Les Passions de l’âme, art. 168.
impossible d’aimer beaucoup sans un peu d’inquiétude et une légitime susceptibilité : amour et repos ne vont jamais ensemble. Quand on met toute sa félicité dans l’affection d’autrui, que l’on croit l’avoir méritée et l’avoir obtenue, il est naturel de craindre qu’elle ne nous échappe. Dans L'Imitation de Jésus- Christ (livre III, ch. Y) l’amour dont la vertu est le fondement, est célébré en ces termes dithyrambiques :
« Rien n’est plus doux que l’amour, rienn’estplus fort, plus élevé, plus étendu, plus délicieux ; il n’est rien de plus parfait ni de meilleur au ciel et sur la terre, parce que l’amour est né de Dieu et qu’il ne peut se reposer qu’en Dieu...
« Celui qui aime court, vole ; il est dans la joie, il est libre et rien ne l’arrête...
« L’amour souvent ne connaît point de mesure, mais, comme l’eau qui bouillonne, il déborde de toutes parts.
« Rien ne lui pèse, rien ne lui coûte ; il tente plus qu’il ne peut ; jamais il ne prétexte l’impossibilité, parce qu’il se croit tout possible et tout permis.
« Et à cause de cela, il peut tout, et il accomplit beaucoup de choses qui fatiguent et qui épuisent vainement celui qui n’aime point.
« L’amour veille sans cesse ; dans le sommeil même il ne dort point.
« Aucune fatigue ne le lasse, aucunlien ne l’appesantit, aucune frayeur ne le trouble ; mais telle qu’une flamme vive et pénétrante, il s’élance vers le ciel et s’ouvre un sûr passage à travers tous les obstacles. »
Oui, pour nous élever aux grandes actions Dieu nous a par bonté donné les passions,
Tout dangereux qu’il est, c’est un présent céleste ;
L’usage en est heureux, l’abus en est funeste. (1)
(1) Voltaire, loc. cit. supra.
LES PASSIONS
Pour contenir les passions dans de justes limites Descartes a recommandé :
L’attention à discerner le bien d’avec le mal ;
La surveillance des sens et de l'imagination ;
L’application à faire naître en nous des pensées propres à réprimer les mouvements des sens ;
L’étroite obligation de suspendre toute détermination jusqu’à ce que l’émotion soit calmée. (1)
On peut, comme l’ont fait des Maîtres de la vie spirituelle que la théologie chrétienne a inspirés, tracer des règles plusminutieusespourlarépression des passions ; mais il est difficile, sans sortir de la philosophie pure, d’en trouver de plus claires, de plus précises et de plus pratiques. Dans La connaissance de Dieu et de soi-même elles sont l’objet d’amples commentaires dont je ne puis encore, pour ne pas trop m’écarter de mon sujet, que reproduire les suivants (2) :
« Le concours de l’âme et du corps est visible dans les passions; mais il est clair que la bonne ou la mauvaise disposition doit commencer parle corps.
« Car comme les passions suivent les sensations, et que les sensations suivent les dispositions du corps dont elles doivent avertir l’âme, il paraît que les passions les doivent suivre aussi; en sorte que le corps doit être ébranlé par un certain mouvement, avant que l’âme soit sollicitée à s’y joindre par son désir. »
Donc la surveillance des sens d’où résultent les sensations qui sont l’origine des passions s’impose d’abord. Mais cette surveillance, pour être efficace, a besoin d’être complétée par celle de l’imagination.
« Souvent aussi les esprits prennent leur cours si impétueusement et avec un si grand concours vers un endroit du cerveau, que les autres demeurent
(1) Les Passions cle l’âme , !'• partie, art. 46-47-48; II* partie, art. 147 ; III* partie, art. 211.
(2) De la connaissance de Dieu et de soi-même, ch. III, art. 10, art. 11, art. 18 et art. 19.
sans mouvement, faute d’esprits qui les agitent : ce qui fait qu’un certain objet déterminé s’empare de notre pensée et qu’une seule imagination fait cesser toutes les autres.
« C’est ce que nous voyons arriver dans les grandes passions, et lorsque nous avons l’imagination échauffée ; c’est-à-dire qu’à force de nous attacher à un objet, nous ne pouvons plus nous en arracher, comme nous voyons arriver aux peintres et aux personnes qui composent, surtout aux poètes, dont l’ouvrage dépend d’une certaine chaleur d’imagination...
« C’est pourquoi il faut prendre garde de quelles imaginations on se remplit volontairement, et se souvenir que dans la suite elles reviendront souvent malgré nous... »
Dans un autre de ses ouvrages. Élévations à Dieu, quatrième semaine, huitième élévation, Bossuet a insisté derechef sur la nécessité de remplir son imagination et sa mémoire d’images saintes et de pures idées.
« Nous ne pouvons pas élever ou apaiser notre colère, comme nous pouvons ou remuer le bras ou le tenir sans action.
« Il est pas moins clair que par le pouvoir que nous avons sur les membres extérieurs, nous en avons aussi un très grand sur les passions ; mais indirectement, puisque nous pouvons par là, et nous éloigner des objets qui les font naître, et en empêcher l’effet. Ainsi, je puis m’éloigner d’un objet odieux qui m’irrite; et lorsque ma colère est excitée, je puis lui refuser mon bras dont elle a besoin pour se satisfaire.
« Mais, pour cela, il le faut vouloir, et le vouloir fortement. ».
Vouloir, vouloir fortement tout estlà, effectivement.
Ah ! la volonté ! voilà, certes, la merveille, le ressort, le mobile. Et dire que Leibnitz, Hegel ont surbordonné la volonté à l’intelligence ! Notre grand Descartes a reconnu que la volonté était antérieure
LES PASSIONS
et supérieure à l’entendement ; Kant s’est rallié à cette conception ; Schopenhauer a appelé la volonté le« véritable principe métaphysique des choses ». Secrétan, Bergson ont affirmé la primauté de la volonté sur l’intelligence.
« Des deux opérations intellectuelles qui nous élèvent au-dessus des sens, celles de l’entendement qui nous font distinguer le vrai du faux et celles de la volonté qui, en raison du libre arbitre dont nous jouissons, nous permettent de choisir entre l’un et l’autre, mal juger vient souvent d’un vice de la volonté», a certifié (1) le célèbre évêque de Meaux qui est resté pour l’oraison funèbre ce qu’Homère est encore pour la poésie épique , le modèle que tous leurs successeurs cherchent à imiter et n’aspirent pas même à égaler. « La grande difficulté est de vouloir autre chose que ce que la passion nous inspire; parce que, dans les passions, l’âme se trouve tellement portée à s’unir aux dispositions du corps, qu’elle ne peut presque se résoudre à s’y opposer.
« 11 faut donc chercher un moyen de calmer, ou de modérer, ou même de prévenir les passions dans leur principe, et ce moyen est l’attention bien gouvernée.
(Il Dans l’avaat-propos de sa Logique, Bossuet a différencié en ces termes l’entendement de la volonté : « L’homme qui a fait réflexion sur lui-même a connu qu’il y avait dans son âme deux puissances ou facultés principales, dont l’une s’appelle entendement et l’autre volonté; et deux opérations principales, dont l’une est entendre e t l’autre vouloir . Entendre se rapporte au vrai, et vouloir au bien. Toute la conduite de l’homme dépend du bon usage de ces deux puissances. L’homme est parfait quand, d’un côté, il entend le vrai, et que, de l’autre, il veut le bien véritable, c’est-àdire la vertu. »
Quant à la volonté elle est définie ainsi par lui dans La connaissance de Dieu et de soi-même (chap. I, art. 18) : « Vouloir est une action pour laquelle nous poursuivons le bien et fuyons le mal, et choisissons les moyens pour parvenir à l’un et éviter l’autre. Par exemple, nous désirons la santé et fuyons la maladie ; et pour cela nous choisissons les remèdes propres, et nous nous faisons soigner ou nous nous abstenons des choses nuisibles, quelque agréable; qu’elles soient, et ainsi du reste. »
En pareille occurrence un médecin eut-il autrement développé sa pensée. ?
« Car le principe de la passion, c’est l’impression puissante d’un objet dans le cerveau ; et l’effet de cette impression ne peut être mieux empêché, qu’en se rendant attentif à d’autres objets.
« En effet, nous avons vu (1) que l’âme attentive fixe le cerveau en un certain endroit vers lequel elle détermine le cours des esprits ; et par là elle rompt le coup de la passion, qui, les portant à un autre endroit, causait de mauvais effets dans tout le corps.
« C’est pourquoi on dit, et il est vrai, que le remède le plus naturel des passions, c’est de détourner l’esprit autant qu’on peut des objets qu’elles lui présentent ; et il n’y a rien pour cela de plus efficace que de s’attacher à d’autres objets.
« Et il faut ici observer qu’il en est des esprits émus (2), et poussés d’un certain côté, à peu près comme d’une rivière, qu’on peut plus aisément détourner que l’arrêter de droit fil : ce qui fait qu’on réussit mieux dans la passion en pensant à d’autres choses, qu’en s’opposant directement à son cours.
« Et delà vient qu’une passion violente a souvent servi de frein ou de remède aux autres ; par exemple, l’ambition ou la passion de la guerre, à l’amour.
« Et il est quelquefois utile de s’abandonner à des passions innocentes, pour détourner ou pour empêcher des passions criminelles.
« Il sert aussi beaucoup de faire un bon choix des personnes avec qui on converse. Ce qui est en mouvement répand aisément son agitation autour de soi ; et rien n’émeut plus les passions que les discours et les actions des hommes passionnés.
« Au contraire, une âme tranquille nous tire en quelque façon hors de l’agitation, et semble nous communiquer son repos, pourvu toutefois que cette tranquillité ne soit pas insensible et fade. Il faut
(1) Cf. Chap. Idece volume.
(2) Agités, excités, mis en mouvement, du latin emovere fait de motus, mouvement.
LES PASSIONS
quelque chose de vif, qui s’accorde un peu avec notre mouvement, mais où, dans le fond, il se trouve de la consistance.
« Enfin, dans les passions, il faut calmer les esprits par une espèce de diversion, et se jeter, pour ainsi dire, à côté, plutôt que de combattre de front : c'està-dire qu’il n’est plus temps d’opposer des raisons à une passion déjà émue ; car en raisonnant sur sa passion, même pour l’attaquer, on en rappelle l’objet, on en renforce les traces, et on irrite plutôt les esprits qu’on ne les calme. (1) »
« Admirable application de la physiologie à la morale et qui constitue la seule et véritable philosophie » , a fait remarquer le cardinal de Beausset dans son Histoire de Bossuet. C’est vrai ! Mais cet éloge, si mérité, s’applique autant à Descartes qu’à l’Aigle de Meaux.
(1) De la connaissance de Dieu et de soi-même , ch- 111, art. 19.