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CHAPITRE VI

L’AME DES BÊTES

Descartes est un des premiers métaphysiciens qui ait posé nettement une ligne de démarcation entre l’intelligence et la matière. Selon ce grand philosophe, le sens intime est le seul moyen d 'évidence immédiate pour l’homme. Or, le sens intime ne fournissant à l’homme que le sentiment de la pensée, c’est la pensée qui constitue essentiellement l’homme ou le moi, et ce sentiment se confond en lui avec le sentiment de l’existence personnelle. Je pense, donc je suis, est la célèbre formule de ce système. Ainsi nous avons en notre être deux substances : la substance pensante qui forme le moi, et la substance étendue qui, quoiqu’extérieure au moi, agit incessamment sur lui. La pensée est l’essence de la première (1); Y étendue, celle de la seconde. Voilà donc le double domaine des deux substances qui entrent dans la composition de notre être, bien tracé et nettement délimité. Tout ce qui est la pensée appartient à la substance spirituelle, et tout ce qui n’est qms la pensée appartient à la substance étendue. L’union de ces deux substances est un des grands secrets de la création ; si nous la comprenions « Nous saurions tout. » Les animaux doivent être considérés comme des machines. Toutes les fonctions organiques et sensitives, toutes les

(1) « La matière est dans line incapacité naturelle dépenser», a écrit saint Augustin dont Bossuet a suivi en général aussi la doctrine. C’est le fameux enthyméme de Descartes: « Je pense, donc je suis, », mais Descartes en a fait le principe ferme et soutenu d’une métaphysique entière.

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i mpressions, les tendances, les appétits qu’on observe chez eux peuvent s’expliquer au moyen des lois qui régissent la matière.

La doctrine qui dénie aux animaux un principe analogue à celui qui, dans l’espèce humaine, donne lieu aux phénomènes de la pensée, et qui débarrasse, par suite, la philosophie qui n’a plus à se préoccuper de ce que peut devenir ce principe après la mort, d'une grande difficulté, la doctrine de l’automatisme des animaux a été acceptée telle quelle par Malebranche, avec des restrictions par Leibnitz et l’objet de spirituelles railleries de la part de La Fontaine. Pour Malebranche (1) il n’y a également, en effet « rien que de matériel dans les animaux et les sentiments et les passions ne sont point des propriétés de

la matière Ils mangent sans plaisir, ils crient sans

douleur, ils croissent sans le savoir, ils ne désirent rien, ils ne craignent rien, ils ne connaissent rien; et s’ils agissent d’une manière quimarque l’intelligence, c’est que Dieu les ayant faits pour les conserver, il a formé leur corps de telle façon qu’ils évitent machinalement et sans crainte tout ce qui est capable de les détruire. »

La même opinion a été professée par les philosophes de Port-Royal, Arnauld, Nicole, etc. et l’avaient été avant eux, Malebranche et Descartes,

(i) Malebranche. De la recherche de la vérité. Paris, 1712, liv. VI, 2» part. cbap. VII, pp. 256-262.

Bossuet a protesté avec une extrême sévérité contre le Traité de la nature et de la grâce de Malebranche et ses spéculations métaphysiques. Ce fut lui qui engagea Arnauld d’entamer avec cet oratorieri cette controverse d’où résultèrent tant d’écrits qui remplirent d’une si grande animosité ces deux philosophes l’un contre l’autre. (Cf. la lettre de Bossuet à l’évêque de Castorie. t. IX de ses œuvres). Dans le même volume figure une autre lettre du célèbre évêque de Meaux à un disciple de Malebranche et dans laquelle ce dernier est encore pris sérieusement à parti. On ne peut douter qu’il ait connu La Recherche de la vérité dont le premier volume parut en 1674.

par Diogène le Cynique et le médecin espagnol Gomesius Pereira. (1)

Ainsi le chien qui, après avoir désobéi à son maître s’approche de lui dans une posture suppliante et en implorant, du regard et de la voix, son pardon, n’a nulle conscience d’avoir désobéi et nulle crainte du châtiment qui l’attend ?

La jalousie est une passion fort ordinaire chez les animaux supérieurs. Un chien favori se montre non seulement jaloux des autres chiens qui approchent son maître mais même d’un enfant auquel il prodigue des caresses. Cette passion que j’ai retrouvée également, et très développée, chez une chatte, suppose un retour sur soi-mème et un calcul implicite qu’il est difficile de réduire à un effet mécanique.

Avec le système de l’automatisme des animaux on n’éprouve pas moins d’embarras à expliquer l’orgueil dont parfois ceux-ci font preuve ; car, de l’aveu de Buffon même, ils ont leur espèce d’orgueil. Ils tirent vanité de leurs avantages ; ils paraissent sensibles à la louange. On dit vain

(1) C’est Bossuet qui, dans l’art 13 du chapitre V De la connaissance de Dieu et de soi-mème a eu soin de fixer en ces termes ce point d’histoire : « Car encore que Diogène le Cynique eût dit, au rapport de Plutarque, que les bêtes ne sentaient pas, à cause de la grossièreté de leurs organes, il n’avait point trouvé de sectateurs. Du temps de nos pères, un médecin espagnol a enseigné la même doctrine au siècie passé, sans être suivi, à ce qu’il parait, de qui que ce soit. Mais depuis peu, M. Descartes a donné un peu plus de vogue à cette opinion, qu’il a aussi expliquée par de meilleurs principes que tous les autres. »

Dans le chapitre XX du livre V des Opinions des philosophes, de Plutarque, on lit, en effet, que Diogène a contesté aux animaux le sentiment comme l’intelligence.

Il est douteux que le livre de Gomesius Pereira, intitulé du nom de son père et de sa mère, Antoniana Margarita, et dont la première édition a paru en 1534, ait été connu de Descaries. L’auteur de l’Histoire de la philosophie cartésienne, Bouillier, en a donné l’analyse suivante : « L’ouvrage se divise en trois parties : ^Quelle est la distinction propre de l’homme et de l’animal; 2° si les bêtes sentaient, il n’y aurait pas de distinctions entre elles et l’homme ; 3° de la cause du mouvement des bêtes. » Cf. t. 1, ch. VII. — Schuyl n’en a parlé presque que par ouï-dire dans sa préface du De homine.

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comme un paon. Or, qu'est-ce qu’une machine qui se comptait en elle -même ?

L’affection que le chien a pour l’homme à la vie duquelil estintimementassocié,peutêtre portée à un si haut degré qu’elle triomphe du plus impérieux des instincts, de l’instinct de conservation. N’a-t-on pas vu des chiens se laisser mourir de faim sur le tombeau de leur maître et après avoir obstinément refusé pendant plusieurs jours toute nourriture ? S’il n’y a pas là quelque chose qui domine la matière et la subjugue, je n’y comprends plus rien.

Leibnitz s’est montré moins injuste envers nos frères inférieurs. D’après lui ils ont « des sentiments, des perceptions, des idées simples, le don de lier ces sentiments, ces perceptions, ces idées dans un ordre restreint et subalterne ; ils ne s’élèvent pas parle raisonnement et la réflexion aux idées générales et abstraites qui constituent à proprement parler la pensée (1). » Mais comme la matière, sous

(1) C'est dans les trois paragraphes ci-contre de ses Nouveaux Essais sur l’entendement humain, qu’il a indiqué de la façon la plus nette les différences qui existent, d’après lui, entre l’entendement de l’homme et celui des bêtes :

« Les bêtes connaissent apparemment la blancheur et la remarquent dans la craie comme dans la neige ; mais ce n’est pas encore l’abstraction, car elle demande une considération du commun séparé du particulier, et par conséquent il y entre la connaissance des vérités universelles qui n’est point donnée aux bêtes (livre II, ch. XI, s 10).

« Les bêtes passent d’une imagination à une autre par la liaison qu’elles y ont senti autrefois ; par exemple, quand le maître prend un bâton, le chien appréhende d’être frappé (livre, II, ch. XI, S il.)

« Les bêles sont purement empiriques et ne font que se régler sur les exemples ; car, amant qu’on en peut juger elles n’arrivent jamais à former des propositions nécessaires, au lieu que les hommes sont capables de sciences démonstratives, en quoi la faculté qu’ont les b^tes de faire des consécutions est quelque chose d’inférieur à la raison qui est dans les hommes... Les consécutions des bêtes ne sont qu’un6 ombre du raisonnement (Avant-propos).

« 11 n’y a point de combinaison et de modification des parties de la matière, quelque petites qu’elles soient, qui puissent produire de la perception (livre IV, ch. X, s 9, 10 et 11). »

quelque forme qu’elle se présente, à l’état d’atomes isolés ou d’atomes agglomérés, ne peut « tirer d’ellemême le sentiment, et la perception », Liebnitz a donc été amené à formuler cette profession de foi : « Je crois que les bêtes ont des âmes impérissables » parce que chacune d’elles recèle en elle « un principe immatériel » sans lequel elle ne serait pas susceptible de sentiment et de perception et qui est « une unité indivisible et par cela même indestructible. » A son dire cette âme, quoique « impérissable», n’est cependant pas « immortelle », l’immortalité étant liée à la conscience réfléchie de soi -même et qui ne peut être que le partage des êtres moraux et raisonnables ; elle est « incessable ». Dans le système de Leibnitz l’homme qui jouit seul ici-bas de l’immortalité a, enfin, au-dessous de lui d’autres êtres organisés qu’unissent des caractères plus ou moins tranchés et peut-être, au-dessus de lui et jusqu’à « l’Unité suprême », des être d’une essence supérieure.

Il faudrait être plus grand clerc en métaphysique que je ne le suis pour pouvoir discuter fructueusement sur les deux espèces d’âmes, l’âme humaine immortelle et l’âme animale incessable qui ont retenu l’attention de l’auteur des Nouveaux Essais sur l’entendement humain ; ce que je puis dire c’est que les opérations intellectuelles des insectes, des oiseaux et des mammifères-animaux ne se bornent pas toujours à des opérations intellectuelles d'un ordre inférieur. La fourmi possède au plus haut point le sentiment de la classification. Jamais une fourmi ne confondra le blé d’Odessa avec le froment d’Amérique. Dans les sombres greniers de la fourmilière ou règne un ordre dont le plus habile collectionneur serait jaloux, chacun d’eux remplit une case spéciale.

A la fin d’une de ces batailles que livrent si fréquemment les fourmis rousses, avides, barbares, jouisseuses, aux fourmis noires, intelligentes et

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douces, adonnées àdes travaux d’art et à l’élevage des jeunes, des guerriers s’empressent autour des blessés, et d’une goutte de cet acide formique, qui est à la fois un dictameetun poison, cautérisent les plaies béantes.

Encore enfant, j’ai vu à Amagne (Ardennes), chez un apiculteur, J. Neveu, dont le rucher était séparé par une haie du jardin de mes grands-parents maternels, des abeilles enduire de propolis (1), pour se préserver des regards indiscrets, la face interne d’une petite vitre ser tie dans une fenêtre percée dans le toit en chaume de la ruche qu’elles habitaient. Quelques trente ans après, dans une séance de la Société d’anthropologie de Paris, où je présentai une pièce d’anatomie humaine et que présidait le biologiste Letourneau, je lui fis part de ce fait inconciliable avec la théorie de l’instinct. Il me répondit qu’il avait été témoin d’un fait analogue en 1855, à Paris, lors de la première exposition universelle . A cette occasion, on avait aménagé pour une exposition horticole la portion des Champs-Elysées située en face du palais de l’Industrie, et on avait créé un jardin plein de fleurs. Dans ce jardin on avait placé une ruche artificielle dont un des côtés était clos en partie par une vitre, recouverte extérieurement par une porte en bois, fermée d’habitude, mais que les curieux ouvraient à chaque instant pour plonger dans la ruche des regards indiscrets. Gela finit par importuner les abeilles et, pour être tranquilles chez elles, elles fixèrent le battant de la porte avec de la propolis et si solidement qu’il était impossible de l’ouvrir.

Une reine étrangère n'est facilement acceptée dans une ruche que quand le sentiment de l’abandon de la reine légitime s’est répandu dans la ruche

(i) Du grec Tzpo devant et -nMi la ville ; matière rouge que les abeilles emploient pour boucher les fentes de leurs ruches. Elles l’extraient avec leurs mandibules des peupliers, des bouleaux des pins et des autres arbres qui secrétent toujours des résines.

entière. Le pasteur Georges Kleine (1), de Luthorst, a raconté en ces termes comment il s’y prit pour introduire une reine italienne dans une ruche allemande : « J’enlevai de sa place une ruche aux rayons pleins et je lui substituai une ruche aux rayons vides, avec un gâteau de miel suspendu au milieu et dans l’intérieur duquel se trouvait une reine abritée par sa maisonnette en fil d’archal posée sur une cellule à progéniture (2). Quand les abeilles, qui s’étaient envolées et celles qui s’envolèrent alors de la ruche enlevée, revinrent chargées de butin, elles se dirigèrent toutes vers la ruche nouvelle, qui se trouvait placée dans l’endroit ordinaire, à elles bien connu. Mais à peine y furent-elles entrées qu’elles s’aperçurent du grand changement qui s’y était opéré. Elles se heurtaient sans pouvoir se rendre compte de l’endroit où elles se trouvaient, ressortaient sans avoir déposé leur fardeau, voltigeaient dans toutes les directions, examinant l’emplacement avec le soin le plus minutieux, afin de se convaincre qu’elles n’avaient point commis d’erreur. Le même jeu se répéta bien des fois jusqu’à ce que les abeilles se fussent résignées à l’inévitable changement et prenant leur parti, eussent déposé leur fardeau, pour s’adonner aux travaux nécessaires à l’arrangement de la nouvelle ruche. Gomme toutes les abeilles qui arrivaient dans le nouveau logis, se comportaient de la même façon, l’installation dura jusqu’à une

(1) Kleine. Les abeilles italiennes et leur élevage. Berlin, 1865.

(2) Une ruche orpheline, e’esl-à-dire ayant perdu sa reine, n’a plus de valeur. « Ruche sans royne, ruche enpoyne », dit un vieux proverbe. Il faut donc lui en fournir une nouvelle. Mais l'introduction de celle-ci parmi ses futures sujettes ne laisse pas que de présenter certaines difûcultés, les abeilles d’une ruche mettant à mort les abeilles d’une autre ruche introduites dans la leur. Pour éviter qu’il en soit ainsi on a imaginé de recourir à la maisonnette de la reine, espèce de petite cage en lil d’archal très Ou dans laquelle ou enferme la nouvelle souveraine pour la placer dans la ruche orpheline. Le treillage la protège contre lesaltaques immédiates des ouvrières et donne à celles-ci le temps de se reconnaître, de s’habituer à la nouvelle venue qu elles finissent généralement par adopter.

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heure avancée delà soirée, et, telle fut leur angoisse et leur inquiétude, que l’apiculteur lui-même ne pouvait les contempler sans la plus vive compassion. Enfin, la nuit vint porter remède au mal ; elles finirent par accepter le fait accompli et, quoique le lendemain encore leur émoi ne fut pas apaisé, les travaux de la colonie commencèrent à s’organiser. Le troisième jour tout était en ordre, les abeilles se comportèrent alors comme les propriétaires légitimes du nouveau domicile, et le prouvèrent en rejetant les habitants de la ruche primitive, dont le nombre' augmentait toujours et qu’elles chassaient. »

La reine emprisonnée peut, dans un cas de ce genre, être assez vite délivrée de sa prison protectrice, d’ordinaire au bout de vingt-quatre heures ; car la conscience de n’avoir pas droit au nouveau domicile, de s’être trompées d’une manière inexplicable, et de 11e pouvoir retrouver leur logis est si puissante dans l’âme des abeilles, qu’elle n’y laisse place à aucune intention malveillante à l’égard de la reine. Elles se considèrent elles-mêmes comme des intruses, fort heureuses qu’on ne leur fasse point de procès pour invasion illicite.

Une ruche riche, placée à côté d’une ruche pauvre, perdit subitement sa reine. Avant qu’on s’en fûtaperçu, les habitantes de la ruche riche s’étaient transportées avec leurs provisions de miel dans la ruche pauvre ou moins peuplée, et cela après s’être convaincues, par l’envoi de nombreuses délégations, de l’état de cette ruche et de l’existence dans son sein d’une reine fécondée. Qui pourrait nier que, dans tous les actes des abeilles que je viens de relater, celles-ci ne manifestèrent pas une conscience aussi parfaite du changement de leur situation que n’en montrerait l'homme en pareil cas ?

Elles en manifestèrent autant dans la circonstance suivante : Le vent (1) renversa, dans le

(t) Les abeilles craignent le vent et les orages qui lesentraînent loin de la ruche natale. Mais j’ai bien peur que Virgile ne se soit

jardin d’un apiculteur parisien bien connu, une ruche couverte de chaume. Le propriétaire se hâta de la relever au même endroit et de replacer les rayons disjoints ; il se flattait que l’accident n’aurait pas de suites. Mais quand il revint sur les lieux, au boutde quelques jours, il s’aperçut que les abeilles, redoutant une nouvelle catastrophe, s’étaient mises en quête d’un autre domicile.

Dans un temps de disette, F. Huber avait mis à la portée de ses abeilles un nid de bourdons : elles s’empressèrent de le piller. Quelques bourdons que ce pillage n’avait pas trop effrayés et qui, par suite, étaient restés dans le nid en sortaient, comme à l’ordinaire, de temps à autre, pour chercher leur nourriture. Les abeilles les suivaient dans ces explorations et revenaient avec eux au gîte. Là elles les léchaient, les tiraient par la trompe et ne les lâchaient pas avant de les avoir dépouillés de tout leur nectar sucré. Elles se gardaient bien de tuer les insectes auxquels elles devaient un repas aussi facilement acquis, et, à leur tour, les bourdons, en animaux bonasses, se soumettaient parfaitement à ces exigences. Ce manège d’un nouveau genre dura trois semaines. Alors des guêpes essayèrent de se substituer aux abeilles auprès des bourdons. Elles échouèrent, ne possédant évidemment ni la finesse artificieuse, ni les manières cajolantes de leurs rivales.

Une forte dysenterie (1) ayant sévi durant tout un hiver parmi les abeilles de H. Lehr, apiculteur à Darmstadt, celles-ci n’étant plus en état de retenir

trompé en avançant dans son Poème sur les Abeilles (Georgiques. liv. IV) que pendant une perturbation atmosphérique profonde, elles cherchent leur salut en se chargeant de petites pierres ou de gravier, afin de mieux résister à l’action du veut, de même qu’un vaisseau bien lesté résiste mieux à celle des flots.

11 est probable que le poète latin a confondu les abeilles communes, les abeilles domestiques, avec d’autres Apides, les chalicodomes, qui transportent des grains de sable pour édifier leurs nids.

(1) Une des affections graves qui atteignent les abeilles et qui se lie à la question de i’bivernage, c’est la dysenterie.

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leurs excréments, toutes les ruches, à l’exception d’une seule, furent endommagées intérieurement. Par un examen minutieux, on s’aperçut que le revers de cette ruche était de haut en bas souillé par les excréments des abeilles qui n’avaient trouvé rien de mieux que d’installer un buen retiro dans sa partie supérieure où elles avaient coutume de se tenir à l’époque des frimas et où s’était formé, par l’émiettement de quelques parcelles d’argile, une petite cavité communiquant avec l’extérieur.

Un oiseau ne s’empare pas immédiatement du pain émietté qu’on lui jette à quelque distance de soi ; il s’en éloigne, il s’en rapproche tour à tour en vous lançant des coups d’œil furtifs ; il redoute certainement quelque piège et c’est seulement, quand il a acquis la conviction qu’il ne risque rien ou pas grand chose qu’il s’empare prestement de son petit butin et s’envole à tire-d’ailes. A Paris, dans les jardins des Tuileries et du Luxembourg, les moineaux qui répondent à l’appel des charmeurs d’oiseaux sont ceux dont ils ont réussi à capter, à force de temps, de patience et d’égards, la confiance. Aux Vieilles-Arches, près du Bout-du-Pont, à Faverolles (Loir-et-Cher), s’abattent, pendant l’hiver, de nombreux corbeaux que le passage d’une femme, têtenue ou la tête recouverte du capuchon du manteau appelé coiffe dans la Touraine et le Blésois, laissent indifférents, mais qui s’enfuient dès qu’ils aperçoivent un homme. Tablant sur ce fait, bien connu dans le pays, les chasseurs, pour ne pas éveiller leur défiance et pouvoir s’approcher assez près d’eux pour les tuer, revêtent la coiffe féminine sous laquelle ils cachent leur fusil. Gabriel de Mortillet, dont le buste se dresse dans les arènes de la rue Monge, à Paris, a raconté en ma présence et noté dans les Bulletins de la Société d' Anthropologie de Paris qu’à Annecy, où il avait été conservateur du Musée, quand il traversait, l’hiver, le champ couvert

de neige, situé devant sa maison, les corbeaux, qui avaient l’habitude d’y séjourner se sauvaient lorsqu’il portait un fusil et ne se déplaçaient pas quand il tenait une canne. Ils avaient appris à leurs dépens à distinguer le fusil meurtrier de la canne inofïensive .

Lorsqu’une ou plusieurs souris s’attaquent à un objet d’une certaine grosseur, par exemple à un pain, aune pièce de lard, etc., elles commencent par y faire un trou assez petit, pour gagner le dedans. Alors elles s’y établissent et rongent toute la substance intérieure de l’objet, en ne laissant qu’une légère croûte extérieure qui suffit pour masquer les dégâts. Cette façon de tromper son monde pour vivre grassement en paix, ne date pas d’hier chez la gent trotte-menue. Elle a inspiré un artiste du Moyen- Age. Près du sommet de la tour droite de la cathédrale du Mans est sculptée une boule, qui, d’en bas, semble avoir à peu près les dimensions d’un gros fromage de Hollande et dont la moitié regardant en dehors est percée d’un trou duquel émerge le fin museau d’une souris.

Dans les pays giboyeux, les renards s’associent pour chasser. L’un s’embusque dans les bois, au bord d’un chemin et reste immobile ; l’autre se met à la recherche du gibier et le poursuit vivement en donnant pour avertir son camarade, huit ou dix coups de voix par minute, mais d’un ton aigu et glapissant et non en aboyant comme un chien. C’est, ordinairement pendant la belle saison, entre dix heures du. soir et minuit, que l’on entend, dans les pays boisés, chasser ces animaux. Le lièvre fuit et ruse devant son ennemi comme devant un chien courant ; mais le renard rabatteur, le nez collé sur la piste, le serre constamment de près et le conduit de manière à le faire passer par le chemin où son associé attend à l’affût. Lorsque le lièvre est à portée, le renard embusqué s’élance, le saisit : le renard chasseur

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arrive et ils dévorent en commun la proie qu’ils convoitaient. Il advient cependant parfois que le renard qui attend à l’affût, laisse pour une cause quelconque (impatience, maladresse, etc.) échapper le lièvre ; alors, au lieu de courir après, il demeure, un instant immobile, saisi de confusion, puis, comme se ravisant et voulant se rendre compte de ce qui lui a fait manquer son coup, il retourne à son poste et s’élance de nouveau dans le chemin ; il y retourne et s’élance encore, recommençant plusieurs fois ce manège. Sur ces entrefaites le renard rabatteur paraît et devine ce qui est arrivé. Dans sa mauvaise humeur il se jette sur le maladroit. Après un combat de quelques minutes et dont l’un et l’autre sortent plus ou moins meurtris, ils se séparent et chacun se met en quête pour son propre compte. Quoi de plus curieux que cette association entre deux carnassiers, destinée à les aider dans la lutte pour la vie et qui est dénoncée par un des contractants lorsqu’il a acquis la certitude que l’autre est incapable de s’acquitter ou s’acquitte mal delà tâche qui lui incombe !

En 1900, un gardien du château de Fontainebleau m’a tenu les propos suivants : Un vieux cerf, habitant un canton des bois de Meudon, vingt fois fut mis sur pied par la meute impériale. Il se faisait battre dans la forêt pendant un quart-d’heure, puis tout à coup il disparaissait, ce qui mettait régulièrement tous les quinze jours les piqueurs au désespoir. Enfin, un paysan que le hasard avait rendu plusieurs fois témoin de la ruse de l’animal, le trahit et le pauvre cerf fut pris. Voici comment il agissait : après avoir fait deux ou trois tours sous le couvert pour gagner du temps, il filait droit vers la route de Fontainebleau, se plaçait en avant d’une diligence ou d’une voiture de poste, trottait devant les chevaux qui effaçaient sa piste et sans se presser, sans s’inquiéter des piétons ou des cavaliers qu’il rencontrait, il faisait ses six lieues et arrivait gaillardement dans

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la forêt de Fontainebleau qu’il ne quittait que le lendemain quand le danger était passé.

Les hirondelles ne font-elles pas , elles aussi, preuves d’attention de jugement et de mémoire, en choisissant l’emplacement et les matériaux les plus convenables pour la construction de leur nid et en se souvenant de cet emplacement après une absence de plusieurs mois. Quoi de plus attachant que le tableau, peint d’après nature, par Montaigne (1), de l’hirondelle construisant son nid et du chien de l’aveugle :

« Les arondelles que nous voyons au retour du printemps fureter tous les coins de nos maisons, cherchent-elles sans jugement et choisissent-elles sans discrétion, de mille places, celle qui leur est la plus commode à se loger ? et en cette belle et admirable contesture de leurs bastiments, les oyseaux peuvent-ils se servir plustost d’une figure quarrée, que de la ronde, d’un angle obtus que d’un angle droict, sans en sçavoir les conditions et les effects ? Prennent-ils tantost de l’eau et tantost de l’argille, sans juger que la dureté s’amollit en l’humectant ! Planchent-ils de mousse leur palais, ou de duvet, sans prévoir que les membres tendres de leur petits y seront plus mollement et plus à l’ayse ? Se couvrentils du vent pluvieux, et plantent-ils leur loge à l’orient, sans cognaistre les conditions différentes de oes vents et considérer que l’un leur est plus salutaire que l’autre ?....

« Je me suis prins garde comme les chiens de quoy se servent les aveugles et aux champs et aux villes, s’arrêtent à certaines portes, d’où ils sont accoutumé de tirer l’aulmone ; comme ils évitent le choc des coches et des charrettes, lors même que pour leur regard, ils ont assez de place pour leur passage; j’en ai vu le long d’un fossé de ville, laisser un

(i) Montaigne. L'Apologie.

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sentier plain et uni, et en prendre un pire, pour esloinger son maistre du fossé. Gomment pouvait-on avoir fait concevoir à ce chien que c’était sa charge de regarder seulement à la seureté de son maître. » Je n’en sais rien et je ne sais pas davantage pourquoi cet animal, si dévoué à son maître, ne veut pas constamment accomplir une tâche injuste qu’il lui impose. Arago a raconté que se trouvant, forcé par un orage, de s’arrêter un jour dans une auberge et étant à se chauffer au feu de la cuisine où on venait de mettre un poulet à la broche, le chien, qu’on voulait faire entrer dans le tambour de bois qui actionnait la broche, s’y refusa absolument. Ils étaient deux chiens chargés de cette besogne et ce n’était pas son tour ! Il fallut aller chercher l’autre, assoupi dans une pièce voisine, lequel se mit à l’œuvre sans protester. Dupont de Nemours a été témoin d’un fait analogue.

L’intelligence du singe lui permet de varier son existence presque autant que ses caprices. Un orang-outang, âgé de 15 à 16 mois, étudié par F. Cuvier, avait besoin de société ; il s’attachait aux personnes qui le soignaient; il aimait les caresses, donnait de véritables baisers, boudait lorsqu’on ne lui cédait pas et témoignait sa colère par des cris et en se roulant par terre. Gomme il se plaisait à grimper sur les arbres et à s’y tenir perché, on fit un jour semblant de vouloir monter à l’un de ces arbres pour aller l’y prendre; mais aussitôt il se mit à secouer l’arbre de toutes ses forces pour effrayer la personne qui s’approchait ; cette personne s’éloigna et il s’arrêta ; elle se rapprocha, de nouveau et il se mit de nouveau à secouer l’arbre. « De quelque manière, a observé F. Cuvier, que l’on envisage l’action qui vient d’être rapportée, il ne sera guère possible de n’y pas voirie résultat d’une combinaison d’idées, et de ne pas reconnaître dans l’animal qui en est capable la faculté de généraliser. » — « En effet, a

ajouté Flourens (1), l’orang-outang concluait évidemment ici, de lui aux autres ; plus d’une fois l’agitation violente des corps sur lesquels il s’était trouvé placé l’avait effrayé ; il concluait donc de la crainte qu’il avait éprouvée à la crainte qu’éprouveraient les autres ou en d’autres termes, comme le dit Frédéric Cuvier, « d’une circonstance particulière il se faisait une règle générale. »

Un singe de l’espèce des orangs qui vivait à la ménagerie du muséum national d’histoire naturelle avait pris son gardien en grande affection. Celui-ci, touché de ses démonstrations d’amitié, le faisait coucher dans sa propre chambre et le traitait comme un commensal ; mais quand il allait le matin à ses occupations, il tirait la porte sur lui et laissait le singe tout seul. Le pauvre animal supportait ces heures d’isolement avec une impatience extrême ; il gambadait dans l’appartement, il frappait à la porte, et, ne pouvant l’ouvrir, il faisait entendre des gémissements et s'arrachait les poils delà tête. Lorsque, après une longue attente, il voyait rentrer son gardien, il le comblait de caresses et montrait une joie folle. Gela dura ainsi quelque temps ; et toujours la même impatience du singe dans les heures d’isolement. Il avait remarqué que son maître ouvrait la porte en poussant de droite à gauche le bouton de la serrure et il faisait d’inutiles efforts pour y atteindre ; il était trop petit. Il s’avisa un jour d’aller prendre une chaise, et après l’avoir approchée de la porte il sauta dessus, put saisir le bouton de la serrure, ouvrit la porte et courut aussitôt à la recherche de son maître qui fut bien étonné de le voir arriver.

Laporte de la cuisine de ma maison se ferme, en dedans, au moyen d’un loquet et de deux verrous placés, l’un au-dessus, l’autre au-dessous de lui. Un chat qui se tenait de préférence dans cette pièce,

(i) Flourens. De l'instinct et (le l’intelligence des animaux, 2* édition, Paris, 1845.

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avait l’habitude, quand il voulait en sortir, de sauter sur un évier scellé dans la muraille près de la porte et d'imprimer, au moyen d’une de ses pattes de devant, un mouvement de bascule au loquet. Fatiguée de ce manège la cuisinière se décida, pour y remédier, de fermer le verrou le plus rapproché du sol. L’animal témoigna d’abord, par ses regards, ses miaulements et ses allures, l’étonnement et le mécontentement qu’il éprouvait de constater que la porte ne s’ouvrait pas quand, pour l’ouvrir, il usait de son procédé coutumier. Puis il sembla se résigner. Il n’en était rien. Au bout de trois mois, un beau matin, on le vit courir derechef vers la porte, se soulever sur ses pattes de derrière et après plusieurs essais infructueux, parvenir avec une de ses pattes de devant, à faire glisser dans sa gâche le verrou auquel sa taille lui permettait d’atteindre, monter ensuite sur l’évier puis, ainsi qu’auparavant, hausser le loquet et se précipiter dehors.

Ces orangs-outangs, ce cerf, ces chiens, ce chat, n'ont-ils pas fait montre, les uns et les autres, de réflexion, de raisonnement et de mémoire, et l’association des sensations et des idées qui a permis à chacun d’eux d’atteindre au but de ses désirs, doitelle être envisagée comme une opération intellectuelle subalterne ?

Mais voici un autre fait qui me donne à supposer qu’il est des animaux qui peuvent, peut-être, s’élever jusqu’aux idées abstraites. Vers 1860, en Normandie, près de Honfleur, sur la côte de Grâce, bien connue des touristes et des peintres-paysagistes, vivait dans un petit castel, précédé d’une avenue dont une des extrémités se terminait dans la cour d’honneur et l’autre extrémité dans un carrefour duquel partait trois chemins divergeant à la manière des trois rayons d’une patte d’oie, un grand chasseur devant l’Éternel, M. de S. P... qui possédait dans sa meute un épagneul qu’il prisait beaucoup. Chargé un jour

par mes parents, qui habitaient alors Honfleur, d’une commission pour ce châtelain, je me rendis chez lui où on m’apprit qu’il était chez un de ses fermiers, à deux kilomètres de là, et qu’il ne rentrerait que pour dîner. Je résolus d’aller le rejoindre et, accompagné de l’épagneul que son maître n’avait pas emmené avec lui et que, sur ma demande, un garçon d’écurie avait fait sortir du chenil où, en entendant ma voix qu’il connaissait de longue date, il s’était mis à pousser des aboiements joyeux, je revins, dans l’avenue du château, vers l’extrémité de cette avenue qui aboutissait au carrefour dont j’ai parlé ; l’animal, qui m’avait devancé de deux ou trois mètres, s’arrêta dans ce carrefour, flaira longuement le chemin de droite, puis celui du milieu et entra sans flairer dans celui de gauche qui conduisait à la ferme où se trouvait en ce moment M. de P... Quel rapide travail s’était donc accompli dans le cerveau de cet épagneul pour qu’il eut acquis la certitude que pour rejoindre son maître qui avait passé par un carrefour duquel partait trois chemins, il n’avait besoin de faire appel au plus subtil de ses sens, à son odorat, qu’en ce qui concernait deux des chemins sur trois.

Si ce n’est pas là un fait d’abstraction, il faut renoncer à définir l’abstraction, ce n’est plus qu’un vain mot, un mot vide de sens. L’homme sauvage ne possède pas toujours, d’ailleurs, ou ne possède qu’à un degré infinitésimal le pouvoir d’abstraire et de généraliser qui caractérise essentiellement, dit-on, la raison humaine. Il faut beaucoup de temps pour que l’abstraction et la généralisation se développent . On suit à la trace ce développement graduel dans les langues, qui, d’abord, n’ont que des termes concrets et qui peu à peu gagnent des termes abstraits. Et les termes abstraits, eux-mêmes, montrent par leur étymologie et leur origine, qu’ils ne sont nés qu’après les termes concrets.

l'ame des bêtes

En voyant comment nous nous comportons envers les animaux dans la société desquels il se plaisait pour étudier leurs habitudes et leurs mœurs et peindre l’homme sous les traits de la bête, La Fontaine qui, tout en instruisant a su, à l’exemple de Platon et de Rabelais, ses modèles, attendrir et parer la raison, s’est exclamé :

Le roi de ces gens-là n’a pas moins de défauts Que ses sujets

Un sytème qui réduit chacun d’eux à l’état « d’un mécanisme sensible (1) », ne pouvait être de son goût. Et, tout en brûlant un grain d’encens devant la grande figure de celui qui l’a inventé, de Descartes,

ce mortel dont on eut fait un dieu

Chez les Païens et qui tient le milieu Entre l’homme et l’esprit (2)

il a donc publiquement combattu ce système dans une de ses fables, la fable I du livre X (3), Les deux rats,

(1) Ce qui est, au fond, contradictoire. L’idée de sensibilité exclut celle de mécanisme ; l’idée de sensibilité implique la perception de la chose sentie et une machine, si parfaite soit-elle, ne sent rien, au sens physiologique du mot. Lorsqu’on dit qu’elle est sensible, on entend exprimer par là qu’elle entre vite en jeu sous l’influence de la force qui l’anime. Elle exécute les mouvements commandés par cette force, mais elle n’en a pas conscience. Elle fonctionne d’une façon à peu près invariable parce qu’eile ne possède pas le pouvoir de modifier l’impulsion qui lui est communiquée. Par certains côtés l’animal tient de la machine: ainsi, par le côté instinctif, il se répété uniformément ; il n’est évidemment qu’un instrument mais par d’autres côtés il tient de l’ëtre libre : il hésite, il délibéré, il choisit. Buffon n’a pas eu plus cure de cette distinction que Descartes, prétend-on. Oui et non. Dans son Discours sur la nature des animaux où il a envisagé la question d’une manière générale il a écrit, il est vrai : « Tous les actes des animaux sont des résultats mécaniques... leur nature est purement matérielle... ils sont privés de toute intelligence... etc. » (Buffon. Œuvres complètes publiées par Flourens, t. Il, pp. 7,349, 360), mais quand il s’est occupé de chaque animal en particulier, le philosophe a fait place à l’observateur, il s’est contredit lui-même en déclarant à diverses reprises: « Cet animal est plus intelligent que tel autre, telle race l’emporte sur telle autre par l’intelligence. »

(2) Un pur esprit.

(3) Paru entre 1678 et 1679. La Fontaine avait alors 58 ans.

le renard et l’œuf , dédiée à sa protectrice Madame de la Sablière (1), et avec des arguments d’un bon sens supérieur sous lesquels se dissimule à peine une malicieuse ironie (2) et en commençant, pour l’édification de ses lecteurs, par en fournir un exposé d’une précision et d’une clarté saisissantes.

Ils (3) disent donc

Que la bête est une machine ;

Qu’en elle tout se fait sans choix et par ressorts ;

Nul sentiment, point d’âme ; en elle tout est corps.

Telle est la montre qui chemine A pas toujours égaux, aveugle et sans dessein.

Ouvrez-la, lisez dans son sein :

Mainte roue y tient lieu de tout l’esprit du monde ;

La première y meut la seconde ;

Une troisième suit : elle sonne à la fin.

Au dire de ces gens, la bête est toute telle (4).

Selon eux, par nécessité,

Sans passion, sans volonté :

L’animal se sent agité De mouvements que le vulgaire appelle Tristesse, joie, amour, plaisir, douleur cruelle,

Ou quelque autre de ces états.

Mais ce n'est point cela : ne vous y trompez pas Qu’est-ce donc? — Une montre. — Et nous ? — c’est autre

[chose.]

Que de finesse dans cet exposé ! Avec quel art ne nous donne-t-il pas à entendre tout ce qu’il y a de

(1) Madame de la Sablière, femme d’un financier administrateur des domaines du roi, fut la protectrice de La Fontaine. Elle savait la physique, l’astronomie, les mathématiques et possédait plusieurs langues. Elle protégea aussi le voyageur Bernier qui, en reconnaissance, écrivit pour elle l 'abrégé de Gassendi.

(2) Qualifiée par Lamotte « une débauche de raisonnement » la théorie de l’automatisme des bêtes a été aussi irrespectueusement traitée parla grande épistolière Madame de Sévigné dans la lettre qu’elle adressa le 23 mars 1672, à sa fille Madame de Grignan, fervente cartésienne, et dans laquelle elle lui manda: « Des machines qui aiment ; des machines qui ont une élection pour quelqu’un ; des machines qui sont jalouses ; des machines qui craignent ; allez, allez, vous vous moquez de nous. »

(3) Les Cartésiens.

(4) Entièrement semblable ( omnino similis).

l’ame des bêtes

déraisonnable à regarder chez l’animal, comme de simples effets mécaniques, ce que nous regardons chez l’homme comme des effets du psychisme. Que l’axiome fondamental de la philosophie cartésienne ne soit pas applicable à la bête, qu’elle ne sache pas qu’elle pense, le fabuliste protégé par Madame de la Sablière n’a pas osé se prononcer à cet égard, mais il n’a jamais pu se résoudre à admettre

Quelle né pense nullement.

Et pour le prouver il a rappelé les ruses dont use un vieux cerf (1) pour déjouer les poursuites dont il est l’objet dans une chasse à coure, l’allure tramante et la difficulté de s’envoler que simule la perdrix pour attirer loin du nid où sont retenus ses petits un chasseur et son chien, et le génie industrieux des castors.

Cependant, quand aux bois Le bruit des cors, celui des voix,

N’a donné nulle relâche à la fuyante proie,

Qu’en vain elle a mis ses efforts

(1) «Lorsque le cerf est sans expérience, sa fuite est simple et sans méthode. Gomme il ne connaît que les lieux voisins de celui où il est né, il y revient souvent, ne les quitte qu’à regret et à la dernière extrémité. Mais lorsque la nécessité répétée de se dérober à la poursuite l’a forcé de réfléchir sur la manière dont il a été poursuivi, il se compose un système de défense, et il épuise tout ce que l’action de fuir peut comporter de variétés et de desseins. Il s’est aperçu que dans les bois fourrés où le contact de tout son corps laisse un sentiment vif de son passage, les chiens le suivent avec ardeur et sans interruption: il quitte donc les bois fourrés, passe dans les futaies, ou longe les routes... Quoiqu’il n’entende plus les chiens, il sait que bientôt il sera rapproché par eux; aussi loin de se livrer à une sécurité dangereuse, il profite de ce temps de répit pour imaginer des moyens de tromper ses ennemis. 11 a remarqué qu’il était trahi par la trace de ses pas et que la poursuite s’y attachait constamment : pour dérober sa marche, il court souvent en ligne droite, revient sur ses voies, et se séparant ensuite de la terre par plusieurs sauts consécutifs, il met en défaut la sagacité des chiens, trompe l’œil du chasseur et gagne au moins du temps. » G. Leroy. Lettres philosophiques d’un physicien de Nuremberg, lettre III.

A confondre et brouiller la voie,

L’animal chargé d’ans, vieux cerf et de dix cors, (1)

En suppose (2) un plus jeune et l’oblige par force A présenter aux chiens une nouvelle amorce.

Que de raisonnements pour conserver ses jours Le retour sur ses pas, les malices, les tours,

Et le change (3), et cent stratagèmes

Dignes des plus grands chefs, dignes d’un meilleur sort 1

Quand la perdrix Voit ses petits

En danger, et n’ayant qu’une plume nouvelle Qui ne peut fuir encor par les airs, le trépas,

Elle fait la blessée, et va traînant de l’aile,

Attirant le chasseur et le chien sur ses pas,

Détourne le danger, sauve ainsi sa famille ;

Et puis quand le chasseur croit que son chien la pille. (4) Elle lui dit adieu, prend sa volée, et rit De l’homme qui, confus, des yeux en vain la suit (5).

Non loin du Nord il est un monde Où l’on sait que les habitants,

Vivent, ainsi qu’aux premiers temps,

Dans une ignorance profonde :

Je parle des humains ; car, quant aux animaux,

Ils y construisent des travaux Qui des torrents grossis arrêtent le ravage,

Et font communiquer l’un et l’autre rivage !

L’édifice résiste et dure en son entier :

(1) Un cor c’est la branche de corne qui sort de la ramure ou du bois de cerf, et croit d’années en années. La ramure c’est le bois entier.

(2) Met à sa place, du latin supponere.

(3) « Change se dit en termes de vénerie, quand des chiens qui poursuivaient un cerf ou quelque gibier le quittent pour courir après un autre qui se présente devant eux. Il est opposé à droit qui est le premier gibier qu’on a poursuivi. Garder le change, c’est suivre toujours le même gibier. Pendre le change, c’est en suivre un nouveau. Un vieux cerf donne le change et laisse son écuyerà sa place. » (Trévoux).

(4) Se jette sur elle.

(5) « Je me demande s’il existe un tableau plus parfait ; si le plus habile peintre me montrerait sur la toile plus que je vois dans ces vers ? Le dernier mot est un élan, un éclair. Avec quel art l’autre vers est suspendu, quand la perdrix prend sa volée 1 Elle est en l’air; et vous voyez longtemps l’homme immobile qui, confus, des yeux en vain la suit. Le vers se prolonge avec l’étonnement» (La Harpe.)

l’ame des bêtes

Après un lit de bois est un lit de mortier.

Chaque castor agit : commune (1) est la tâche Le vieux y fait marcher le jeune sans relâche;

Maint maître d’œuvre (2) y court, et tient haut le bâton (3).

La République de Platon Ne serait rien que l’apprentie De cette famille amphibie.

Ils savent en hiver élever leurs maisons,

Passent les étangs sur des ponts.

Fruit de leur art, savant ouvrage ;

Et nos pareils ont beau le voir,

Jusqu’à présent tout leur savoir Est de passer l’onde à la nage.

Que ces castors ne soient qu’un corps vide d’esprit,

Jamais on ne pourra m’obliger à le croire.

Pour mieux faire sentir l’inanité de cette mémoire toute corporelle dont celui cfu’il a dénommé le rival d’Epicure (4) a doté les animaux, La Fontaine en a décrit les opérations :

L’objet, lorsqu’il revient, va dans son magasin Chercher, parle même chemin,

L’image auparavanttracée.

Qui sur les mêmes pas revient pareillement Sans le secours de la pensée,

Causer un même événement.

(1) Virgile s’est exprimé de même en parlant des abeilles :

Omnibus una quies operum labor omnibus unus.

(Georg. IV, 184).

(2) On appelait autrefois ainsi les architectes et officiers préposés à l’inspection des bâtiments publics. Leur charge consistait à voir s’ils étaient construits suivant les réglements de police et les statuts de la maçonnerie.

(3) Locution proverbiale. On dit qu’un homme en mène un autre le bâton haut pour dire qu’il lui commande avec autorité et vigueur. Gela vient de ce que le bâtonètait un insigne de commandement commun à beaucoup de profession les maîtres cl’œuvre en portait un qui leur servait à prendre les hauteurs et les distances et qu’en terme de géométrie on appelait bâton de Jacob. Le bâton de commandement a été retrouvé dans des stations néolithiques. C’est encore dans les armées l’insigne du plus haut grade, du maréchalat.

(4) A cause de l’analogie de ses tourbillons avec ceux d’Epicure ou parce qu’il eut pour principaux adversaires les épicuriens du temps, entre autres Gassendi.

Et s’est de nouveau révolté contre un illogisme qui fait rapporter lorsqu’il s’agit de l’homme des effets semblables à des causes tout à fait différentes,

Nous agissons tout autrement :

La volonté nous détermine.

Non l’objet, ni l’instinct. Je parle, je chemine ;

Je sens en moi certain agent;

Tout obéit dans ma machine A ce principe intelligent ;

Il est distinct du corps, se conçoit nettement Se conçoit mieux que le corps même:

De tous nos mouvements c’est l’arbitre suprême

Un esprit vit en nous (1) et meut tous nos ressorts.

Et pour conclure il a donné

à l’animal

Non point une raison selon notre manière Mais beaucoup plus aussi qu’un aveugle ressort.

Tout en attribuant à l’homme une place à part dans la nature La Fontaine a donc été intimement convaincu, de même que Platon, Aristote, Saint Thomas d’Aquin (2), Leibnitz, etc., de l’existence

(1) Même pensée dans ce vers:

Mens agitat molem et magno se corpore miscet.

(Virgile, Æn. VI, 727.)

(2) A l’exemple de Platon (Le Phédon, le Timée, passim; les Lois, liv. X) et d’Aristote ( Traité de l’âme, livre II, cbap. III, S 4. S, 6), Saint Thomas d'Aquin (Summa lheologica, quœst. LXXVI, art- I S 1, 3, 5) a admis :

1° Trois sortes d’âmes: une âme nutritive, spéciale aux plantes, une âme sensitive, propre aux animaux et une âme inlelleclive ou raisonnable que l’homme possède seul ;

2° Que l’âme nutritive des plantes accompagne chez les animaux l’âme sensitive ;

3° Que l’âme inlelleclive ou raisonnable de l’homme comprend en elle tout ce qu’il y a dans l’âme nutritive des plantes et l’âme sensitive des animaux; quelle est pour lui l’unique principe de la vie et seule immortelle.

Quoique la doctrine de saint Thomas d’Aquin ait été sanctionnée par deux Conciles, celui de Vienne (1213) et le dernier Concile de Latran sous Léon X, elle n’est point passée au rang des Dogmes; aussi Descartes ne s’est-il fait aucun scrupule de la combattre.

l’aime des bêtes

chez les animaux d’un principe sinon égal, du moins analogue à celui qui, pour nous, est la source du sentiment et de la pensée.

Le résumé que je viens de faire du système cartésien de l’automatisme des animaux et de celui de chacun des systèmes dont les créateurs se sont déclarés les partisans ou les adversaires du système cartésien de l’automatisme des animaux, semble, sans doute, une superfétation. Il est indispensable pour comprendre en quoi celui exposé dans le chapitre V De la connaissance de Dieu et de soi-même s’écarte de chacun d’eux. Il n’y a pas, en effet, jusqu’à la différence qui existe entre l’homme et la bête qui ne soit abordée dans ce fulgurant traité où l’auteur a porté si loin son génie. Et de même que, bien que procédant de Descartes, il s’est défié de cet idéalisme si puissant, à créer un fossé entre nos perceptions et la réalité, qu’il a réagi contre la tendance à réduire l’âme à la seule pensée comme la matière, à la seule étendue, qu’il n’a pas suspendu, en un mot, toute la chaîne des vérités au fameux enthymème Cogito ergo sum , Bossuet n'a pas accepté aveuglement non plus la doctrine des animauxautomates, des animaux-machines, dépourvus et incapables d’intelligence et de sentiment. Mais en nous apprenant pourquoi il nous a ménagé une nouvelle surprise. Sorte d’appendice à la psychologie ou pneumatologie déjà introduit au xviie siècle dans les traités de philosophie, le chapitre V De la connaissance de Dieu et de soi-même atteste également, en effet, que le prélat, que dans la cathédrale de Meaux, Jules Lemaître, de l’Académie française, qualifia de « Magnifique Français », a eu des notions sinon aussi étendues, du moins aussi réelles, en anatomie comparée qu’en anatomophysiologie humaine. Le cardinal de Bausset dont

j’ai cité précédemment le nom, a fait en ces termes l’éloge de ce chapitre Y :

« Bossuet développe ensuite avec une sagacité et une fécondité qui étonnent toujours, tous les rapports et toutes les ressemblances qu’une conformation physique a mis entre les hommes et les animaux. Il examine l’objet et les moyens d’instruction apparente que l’homme, à force de patience, est parvenu adonnera quelques animaux.

« En lisant le détail et la suite de ces observations dans l’ouvrage même, et si on consentait à oublier tout ce qu’a été et tout ce qu’a fait Bossuet, on serait tenté de croire qu’il a consumé toute sa vie dans des recherches physiques. »

Les aperçus philosophiques y abondent évidemment aussi, mais, ainsi que dans ses autres écrits, l’auteur a cherché de propos délibéré et presque toujours, à les effacer ou à les dissimuler, pour mettre à leur place, conformément à sa vocation de prêtre et d’évêque, l’Écriture Sainte et la théologie. De sorte qu’il suffit de l’analyser attentivement pour savoir ce qu’a pensé de l’âme des bêtes le panégyriste d’Anne d’Autriche, d’Henriette d’Angleterre, du grand Gondé et de tant d’autres hauts personnages. C’est ce que je vais entreprendre.

Après avoir déclaré franchement (1) :

« Que la première chose qui paraît dans notre corps, c’est qu’il est organique, c’est-à-dire composé de parties de différente nature, qui ont différentes fonctions... (1)

« Que bien qu’organique le corps est un par la proportion et la correspondance de ses parties, de sorte qu’on peut l’appeler un même organe... (2)

« Qu’il n’y a rien de meilleur pour bien juger les animaux, que de s’étudier soi-même auparavant. Car, encore que nous ayons quelque chose au-dessus de

(1-2) De la connaissance de Dieu et de soi-même, ch. II, art- 1 ; ch. III, art. I.

LAME DES BÊTES

l’animal, nous sommes animaux (1), et nous avons en nous l’expérience tant de ce qu’y fait l’animal que de ce qu’y fait le raisonnement et la réflexion... » (2). Bossuet est entré de suite dans le plein de son sujet en ajoutant (3) que tous les arguments qu’on invoque « en faveur des animaux se réduisent à deux :

« Les animaux font toutes choses convenablement, aussi bien que l’homme ; donc ils raisonnent comme l’homme.

« Les animaux sont semblables aux hommes à l’extérieur, tant dans leurs organes que dans la plupart de leurs actions ; donc ils agissent par le même principe intérieur et ils ont du raisonnement. »

La valeur du premier de ces deux arguments a été ainsi appréciée par lui (4) :

« C’est autre chose de faire tout convenablement, autre chose de connaître la convenance . L’un convient non-seulement aux animaux, mais à tout ce qui est dans l’univers : l’autre est le véritable effet du raisonnement et de l’intelligence.

« Dès là que tout le monde est fait par raison, tout doit s’y faire convenablement. Car le propre d’une cause intelligente est de mettre de la convenance et de l’ordre dans tous ses ouvrages...

« On a beau exalter l’adresse de l’hirondelle, qui se fait un nid si propre ; ou des abeilles qui ajustent avec tant de symétrie leurs petites niches : les grains d’une grenade ne sont pas ajustés moins proprement ; et toutefois on ne s’avise pas de dire que les grenades ont de la raison.

« Tout se fait, dit-on, à propos dans les animaux ; mais tout se fait peut-être encore plus à propos dans

(1) Spécifiant davantage on dit aujourd’hui : un animal de l’embranchement des Vertébrés, de la classe des Mammifères, de l’ordre des Primates (Homo sapiens ). Le premier des Primates.

(2-3-4) De la connaissance de Dieu et de soi-même, ch. V, rt. 3, 1 et 2.

les plantes. Leurs fleurs tendres et délicates, et durant l’hiver enveloppées dans un petit coton, se déploient dans la saison la plus bénigne; les feuilles les environnent comme pour les garder ; elles se tournent en fruits dans leur saison, et ces fruits servent d’enveloppes aux grains, d’où doivent sortir de nouvelles plantes. Chaque arbre porte des semences propres à engendrer son semblable ; en sorte que d’un orme il vient toujours un orme et d’un chêne toujours un chêne... Ces semences tant qu’elles sont vertes et crues demeurent attachées à l’arbre pour prendre leur maturité : elles se détachent d’elles-mêmes quand elles sont mûres ; elles tombent au pied de leurs arbres, et les feuilles tombent dessus. Les pluies viennent, les feuilles pourrissent et se mêlent avec la terre, qui, ramollie par les eaux, ouvre son sein aux semences, que la chaleur du soleil, jointe à l’humidité, fera germer en son temps. Certains arbres, comme les ormeaux, et une infinité d’autres, renferment leurs semences dans des matières légères que le vent emporte ; la race s’étend bien loin par ce moyen et peuple les montagnes voisines.

« Il ne faut donc plus s’étonner si tout se fait à. propos dans les animaux ; cela est commun à toute la nature... : ce qui montre, à la vérité, que tout est fait par intelligence, mais non pas que tout soit intelligent. »

Le second des deux arguments mentionnés cidessus a été, de la part de l’éloquent prélat, l’objet de plus longs commentaires que le premier.

« L’ignorance de l’âme humaine est si grande, a-t-il noté (1), qu’elle a peine à connaître combien elle est au-dessus des animaux. Elle leur voit un corps semblable au sien, de mêmes organes et de mêmes mouvements; elle les voit vivre et mourir, être malades et se porter bien à peu près comme font les hommes, manger, boire, aller et venir à propos, et selon que

(1) De la connaissance de Dieu et de soi-même , cil. V , art. i et 7.

l’ame des bêtes

les besoins du corps le demandent; éviter les périls, chercher les commodités, attaquer et se défendre aussi industrieusement qu’on le puisse imaginer ; ruser même, et ce qui est plus fin encore prévenir les finesses , comme il se voit tousles jours, à la chasse ou les animaux semblent montrer une subtilité exquise.

« D’ailleurs, on les dresse, on les instruit ; ils s’instruisent les uns les autres. L’oiseau apprend à voler en voyant voler sa mère... ; il reçoit (1) dans le cerveau une impression du vol de sa mère et cette impression se trouvant semblable à celle qui est dans la mère, il fait nécessairement la même chose (2). Nous apprenons aux perroquets à parler, et à la plupart des animaux mille choses que la nature ne leur apprend pas.

« Ils semblent même se parler les uns les autres. Les poules , animal d’ailleurs simple et niais, semblent appeler leurs petits égarés et avertir leurs compagnes par un certain cri , du grain qu’elles ont trouvé. Un chien nous pousse quand nous ne lui donnons rien, et on dirait qu’il nous reproche notre oubli. On entend ces animaux gratter à une porte qui leur est fermée : ils gémissent ou crient d’une manière à nous faire connaître leurs besoins ; et il semble qu’on ne puisse leur refuser quelque espèce de langage. « Cette ressemblance des actions des bêtes aux actions humaines trompe les hommes ; ils veulent à quelque prix que ce soit, que les animaux raisonnent; et tout ce qu’ils peuvent accorder à la nature humaine, c’est d’avoir un peu plus de raisonnement. »

Il est des philosophes qui sont même allés plus loin :

(1) De la connaissance de Dieu et de soi-même, ch. V, art. et 7.

(2) Cette explication, obscure et hypothétique sous le rapport physiologique, repose, en outre, sur uu fait mal observé. L’oiseau qui n’a pas vu voler sa mère ni aucun animal de son espèce, ne laisse pas de faire usage de ses ailes. Le vol chez les oiseaux n’esl donc pas l’effet d’une imitation naturelle.

« Plutarque (l),qui paraît si grave en certains endroits, a fait des traités entiers du raisonnement des animaux, qu’il élève, ou peu s’en faut, au-dessus des hommes. C’est un plaisir de voir Montaigne (2) faire raisonner son oie, qui, se promenant dans sa basse-cour, se dit à elle-même que tout est fait pour elle ; que c’est pour elle que le soleil se lève et se couche ; que la terre ne produit ses fruits que pour la nourrir; que la maison n’est faite que pour la loger ; que l’homme même est fait pour prendre soin d’elle ; et que si, enfin, il écorche quelquefois

des oies, aussi fait-il bien son semblable Ces

raisonnements plaisent par leur nouveauté. On aime à raffiner sur cette matière, et c’est un jeu à l’homme de plaider contre lui-même la cause des bêtes

« Ce jeu serait supportable, s’il n’y entrait pas trop de sérieux... mais l’homme cherche dans ces yeux des excuses à ses désirs sensuels et ressemble alors à un homme de grande naissance, qui ayant le courage bas, ne voudrait point se souvenir de sa

(1) Les traités de Plutarque où il s’agit spécialement des animaux sont au nombre de deux. L’un est intitulé : Les animaux de terre ont-ils plus d’adresse que ceux de mer ? ou plus simplement : De l’adresse des animaux ; l’autre: Que les bêtes ont de raison. La comparaison entre l’homme et les aDimaux est établie dans tous les deux, mais un peu plus dans le second.

(2) Gf. les Essais, livre 11, chap. XII, dans V Apologie de Raymond de Sebonde. Montaigne s’y est moqué à deux reprises des hommes qui supposent que tout est fait pour eux en ce monde. Voici le texte du passage analysé: « Car pourquoi ne dira un oyson ainsi : toutes les pièces de l'univers me regardent ; la terre me sert à marcher, le soleil à m’esclairer, les étoiles à m’inspirer leurs influences ; j’ai telle commodité des vents, telle des eaux ; il n’est rien que cette voulte traite si favorablement que moy ; je suis le mignon de nature. Est-ce pas l’homme qui me traicte, qui me loge, qui me sert ? C’est pour moy qu’il faict semer et mouldre. S’il me mange, aussi fait-il bien son compaignon, et ainsi fais-je moy les vers qui le tuent et qui le mangent. » L’autre morceau est une invective de l’auteur contre la vanité de l’homme : * qui luy a persuadé que ce brausle admirable de la voulte céleste, etc. » Charron a suivi Montaigne et répété en partie ses arguments dans son Traité de la Sagesse, livre I, chap. VIII, seconde considération de l’homme.

DAME DES HÊTES

dignité, de peur d’être obligé à vivre dans les exercices quelle demande. »

Prévenir les finesses , n’est-ce pas agir avec réflexion ? N’est-ce pas agir conséquemment ? Et agir conséquennnentn'est-cepasraisonner ? D’autre part, si, comme l’a avancé l’auteur De kl connaissance de Dieu et de soi-même, l’âme, c’est ce qui nous fait penser, sentir, raisonner, vouloir, est-ce vraiment chercher, — par un genre d’amour-propre bien extraordinaire, — à se dégrader soi-même, que de croire que tout cela se rencontre plus ou moins manifestement chez les animaux. Il ne sont certainement pas au point de vue intellectuel (1) aussi éloignés de nous qu’on le prétend généralement. J’ai déjà cité plusieurs faits qui viennent à l’appui de cette assertion. Combien d’autres ne pourrait-on pasy ajouter. La générosité, l’oublides injures, la magnanimité, ces sentiments si nobles, apanages prétendus de l’homme, se retrouvent dans le chien qui lèche la main qui le bat ; la charité, l’affection illimitée, dans le caniche de l’aveugle qui ne mange que si son maître a du pain de reste, qui harcèle le passant pour lui arracher une pièce de menue monnaie et qui va, tout joyeux, porter sa sebile pleine à celui dont, dans un instant, il guidera les pas. La fierté, l’orgueil ne s’observent-t-ils pas, non seulement dans le paon, mais encore dans le cheval de race qui devine jusqu’à la pensée de son cavalier et mourrait plutôt que de manquer à son devoir ? Le courage, l’énergie quasi virile, la témérité même on les a vus, à Waterloo, à Reischoffen, à Patay, à Coulmiers, lorsque ces chevaux de cuirassiers ou d’artilleurs, harassés de fatigue, privés de ration, assoiffés, retrouvaient à la voix de ceux qui les montaient, leurs jarrets de parade et la fougue des charges héroïques.

(1) Pas plus qu’au poinl de vue physique d’ailleurs et ainsi qu’il appert de mes nombreuses recherches sur les variations anatomiques humaines et animales, recherches qui m’ont valu d’être appelé : « L’homme des variations ».

La charité de la poule qui, ayant couvé des canards, les nourrit comme ses poussins, et se désole lorsqu’elle les aperçoit barboter dans une mare ; celle de la fourmi qui, ainsique je l’ai noté plus haut, panse, dans les batailles livrées par son espèce, les blessures des combattants; l’amour sublime du fauve qui, faisant tête aux chasseurs, résiste jusqu’au dernier souffle pour sauver ses petits ; le dévouement du terre-neuve de Murcie, vingt fois replongeant dans la plaine inondée, pour arracher aux flots quelques victimes, sont-celàdes mouvements d’automates ?

Entendement, volonté, sentiments généreux, tout ce qui constitue l’individualisme humain, le moi , est, ce me semble, libéralement étendu aux animaux, voire au moindre d’entre eux. De deux choses l’une ou la thèse matérialiste suffit pour expliquer ces dons merveilleux, — et, en ce cas, l’homme n’est lui même qu’un automate plus parfait, — ou il faut accorder à l’humanité la substance immatérielle d’une âme et on ne peut la refuser aux bêtes.

Bossuet ne leur a, cependant, pas accordé ni la réflexion, ni le raisonnement. Elles « n’ont même pas, a-t-il assuré (1), cette espèce de raisonnement qui accompagne toujours en nous la sensation, et qui est le premier effet de la sensation. » Et la preuve qu’il en a donné c’est qu’elles n’inventent rien et qu’elles marchent toujours dans les mêmes voies depuis l’origine du monde. « Quand on entend dire à Montaigne (2), s’est-il exclamé (3), qu’ily a plus de différence de tel homme à tel homme, que de tel homme à telle bête, on a pitié d'un si bel esprit; soit qu’il ait dit sérieusement une chose ridicule, soit qu'il raille sur une matière qui d’elle-même est si sérieuse....

(1-3) De la connaissance de Dieu et de soi-même, ch. V, art. 11, 7 et 8.

(2) Cf. Ses Essais, liv. II, ch. XII.

l’ame des bêtes

« Qu’on me montre que les animaux aient inventé quelque chose depuis l’origine du monde, j’y reconnaîtrai de la réflexion et de l’invention.... », mais « c’est folie de leur donner un principe dont on ne voit parmi eux aucun effet ?....

« S’ils pensent, s’ils raisonnent, s’ils réfléchissent comment ne sont-ils pas convenus entre eux du moindre signe ?... . Comment n’ont-ils pas inventé un signal pour se rallier et s'entendre contre les hommes qui les font tomber dans tant de pièges ? »

Réaumur a, pourtant, reconnu que tous les insectes varient leurs procédés quand les circonstances l’exigent.

Pour prouver que les animaux n’inventent et n’ont jamais rien inventé, on se plaît à citer les abeilles et les castors. Ils n’échappent pas à la grande loi zoologique qui veut que les aptitudes industrielles des animaux qui vivent en société et principalement celles des animaux nidifiants, augmentent avec leur nombre. Ce que les fabricantes du miel ont garde précieusement, et depuis des siècles dans tous les pays, ce sont les dimensions et la forme qu’elles ont données, peut-être après de longs essais, aux « niches » dans lesquelles elles déposent leur doux et précieux produit. Qu’on prenne deux rayons de miel, récoltés l’un sur les collines du Thibet, l’autre dans les campagnes du Gâtinais ; qu’on mesure au compas les parois de leurs alvéoles, toutes hexagonales, on ne trouvera pas un écart d’un dixième de millimètre ! A six mille lieues de distance, les architectes ailés ont donc modelé chacune de leurs cellules sur le même patron. Pourquoi ? Parce qu’en procédant autrement ils eussent sans profit porté atteinte à l’œuvre de leurs devanciers, la figure hexagonale desdites cellules étant la seule qui permette d’en réunir un aussi grand nombre dans un espace limité ? Ni le carré, ni le cercle, ni le triangle ne rempliraient efficacement le but. Mais si les alvéoles des gâteaux de miel restent depuis des temps immé-

moriaux et partout, invariables, identiques, la configuration et l’étendue des gâteaux offrent aujourd’hui cent aspects divers. Est-ce que le lourd gâteau massif des ouvrières anglaises ne diffère pas des labyrinthes gracieux de l’abeille espagnole ; les rosaces gothiques de la Nivernaise, des méandres renaissances de l’Italienne ; les châteaux forts de l’Allemande, des arabesques de la Narbonnaise, des festons de la Grecque et de la Cypriote ? L’art de ces insectes semble participer des goûts et du caractère de la nation où ils ont établi leur république. Subissent-ils notre influence?... ou bien sommesnous, comme eux, façonnés selon le climat, la nature le sol ou les plantes ?...

Les abeilles utilisent presque exclusivement dans leurs travaux les produits secrétés par certaines plantes, mais quand ces produits leur manquent, elles les remplacent par d’autres. Darwin s’est assuré qu’elles peuvent façonner la cire durcie avec du vermillon ou ramollie avec de l’axonge. Andren Kingt a observé qu’au lieu de recueillir péniblement des éléments résineux, la propolis, elles usaient d’un ciment de cire et de térébenthine dont il avait revêtu des branches d’arbres, dépouillés de leur écorce. Quand le pollen des fleurs leur fait défaut elles se servent de farine de froment, de seigle, voire-même de gruau.

Lorsqu’on refuse à des bourdons captifs les légers brins de mousse avec lesquels ils bâtissent le toit, recouvert de cire de leurs demeures, ils arrivent, après de plus ou moins longs tâtonnements, à le construire avec des débris de feuilles et même exclusivement avec de la cire.

L’agencement des ruches offre des différences profondes. Les Osmies ou abeilles maçonnes s’ententendent très bien à modifier selon les circonstances, leur manière de bâtir, ou si elles trouvent quelques vieux nid abandonné à s’épargner la peine d’en construire un nouveau, en adaptant le vieux à leurs

l’ame des bêtes

besoins, après l’avoir soigneusement nettoyé. D’autres, au contraire, au lieu de suivre leur soi-disant instinct pour l’architecture (1), profitent de l’absence de la maîtresse d’un nid, fraîchement construit non loin de leurs cellules, pour s’y installer à l’aise et en repousser violemment la propriétaire légitime.

Pour empêcher la fonte de la cire et fournir aux ouvrières qui travaillent au fond de la ruche, l’air pur dont elles ne peuvent se passer, l’air trop chaud et vicié qu’elle contient a besoin, pendant l’été ou en général quand la température dépasse de beaucoup la normale, d’être renouvelé. Des abeilles sont chargées de cette besogne. Répandues, en rangs superposés, dans toute l’étendue de l’habitation, elles agitent par un mouvement rapide de leurs ailes, le fluide gazeux qu’elle renferme et le repoussent au dehors. A l’entrée d’autres Apides le chassent plus loin à l’aide d’une manœuvre analogue. Le courant atmosphérique, rafraîchissant et salutaire qu’elles y produisent est assez fort pour éteindre une bougie allumée (2).

Si ce mode de ventilation de la ruche parplusieurs

(1) Si le besoin d’édifier était ancré, chez les Hyménoptères sociaux, pourquoi disparaît-il, chez certains d’entre eux, quand ils peuvent faire autrement. Leur goût de naissance et irrésistible pour le travail, l’ordre, l’écouomie, etc., prête non moins matière à controverse .

Il est des abeilles fainéantes, qui, pour s’alléger la peine ou se l’épargner en entier, se portent en masse vers les ruches approvisionnées, massacrent les sentinelles qui se tiennent à la porte de chacunes d’elles, font violence aux ouvrières, mettent les rayons au pillage et rentrent chez elles accablées sous le faix de leur butin. Si cet exploit leur a réussi à plusieurs reprises elles prennent l’habitude d’enfreindre les règles du droit commun, de voler, en même temps qu’elles perdent celle du travail et constituent à la longue de vraies colonies de brigands. Aussi les apiculteurs, pourne point souffrir de trop graves dommages, s’empressentils, en pareil cas, d’arrêter le mal avant qu’il ait eu le temps de se propager.

(2) Quand les abeilles ne parviennent pas, par ce moyen, à empêcher la fonte d’une partie de la cire, elles sortent, en grand nombre, delà ruche et vont s’abattre sur son toit afin de le préserver autant que possible des rayons brûlants du soleil.

de ses occupantes, quand la température devient trop élevée, est remarquable, il le parait encore davantage si on le considère comme un résultat de la civilisation atteinte par les bestioles en question et les maux engendrés par celle-ci. La nécessité d’une semblable ventilation ne pouvait guère se faire sentir, quand les abeilles vivaient à l’état de nature, alors que leurs habitations, juchées sur le sommet des arbres ou dans les creux de rocher, ne laissaient rien à désirer sous le rapport de l’air et de l’espace; il a été inventé dans les ruches artificielles. Et cela est si vrai que lorsqu’on transporte d’une basse et étroite ruche artificielle des abeilles dans une ruche artificielle, large et haute, où l’air circule à foison et ne s’échauffe guère, elles cessent d’éventer cette dernière au moyen de leurs ailes. Il est donc évident que cette manœuvre n’a rien à voir avec l’instinct inné de l’espèce, qu’elle est graduellement résultée du besoin et de l’expérience.

Un des plus redoutables ennemis des abeilles est le Papillon tête de mort (Aclierontia citropos ), énorme sphingide, qui, la nuit, entre dans les ruches pour se gorger de miel. Dépourvu d’aiguillon et aussi de tout autre moyen de défense, mais garni partout par une espèce de couverture de matelas mou et élastique qui n’est pas plus entamé par les aiguillons des Apides que les armures de coton que portaient les anciens Mexicains ne l’étaient par les épées des soldats de F. Cortès, ce lépidoptère peut lutter contre des millions d’ Apides. Il y a plus d’un demi-siècle, à Amagne (Ardennes), chez l’apiculteur J. Neveu, ami de ma famille et dont j’ai déjà parlé, un d’entre eux rompit à coup de tête la frêle barrière qui défend l’entrée d’une ruche et pénétra dans son intérieur. Ni les aiguillons des ouvrières, ni la majesté de leur reine n’arrêtèrent le larron. 11 se fit un méchant plaisir de détruire les cloisons délicates, d’égorger les larves, de répandre le miel. Lorsque je m’aperçus de l’effraction toute la cité

LAME DES BÊTES

bourdonnante était au pillage ; deux rayons éventrés perdus ; une vingtaine de cadavres noyés dans le miel ; les ouvrières ne sachant ou donner de la tète; l’effarement, la débandade partout. Je m’emparai du pillard, encore tout englué de miel, et je le mis dehors de la ruche.

Le surlendemain, à force d’activité fiévreuse, les abeilles avaient à demi réparé le désastre. A côté des alvéoles saccagées, elles avaient élevé de nouveaux ouvrages, déménageant les larves, utilisant les matériaux épars, transvasant le miel, recueillant goutte à goutte le précieux aliment de leurs rejetons. Mieux encore : Un Yauban s’était révélé parmi elles. Une double et triple ligne de murailles de cire et de propolis entourait la poterne par où le sphinx avait pénétré, une armée de vandales pouvait venir.

Ainsi l’art de la guerre est poussé très loin chez les abeilles; elles savent aussi bien mettre en pratique Y offensive que la défensive quand il faut attaquer leurs ennemis hors de chez elles, que se protéger contre lui chez elles par un système de fortifications bien entendu, passer chez elles du rôle de simple soldat à celui d’ingénieur. Mais ce second rôle elles ne le jouent que lorsqu’elles ont reçu une visite d’un de leurs plus cruels dépradateurs et appris à leurs dépens que leur courage et leurs armes ne peuvent rien contre lui. De plus, des que la saison où vivent les papillons est finie, elles démolissent les barricades qu’elles ont élevées et ne les relèvent plus que dans les années où surabonde le Papillon tête de mort, qui s’en prend à elles. Enfin, le système de remparts imaginé par elles pour empêcher celui-ci de s’introduire dans leur logis et de les saccager, n’est pas toujours le même. Tantôt elles construisent dans la porte ou derrière elle, un mur percé d’une ou de plusieurs fenêtres étroites par lesquelles les ouvrières entrent dans la ruche et en sortent, mais dans aucune desquelles ne

peut, s’insinuer, le gigantesque voleur. Tantôt, par une invention plus ingénieuse et sans boucher rien, elles placent dans la porte ou derrière elle, des arcades entrecroisées, ou de petites cloisons parallèles, très rapprochées les unes des autres, mais qui se contrarient, de sorte qu’au vide laissé par les unes répond le plein des autres et que les ouvrières entrent dans la ruche et en sortent, en progressant en zigs-zags. Donc clôture encore, clôture absolue pour le gros et grand ennemi qui ne peut plus se glisser sans froisser ou briser ses ailes par ces corridors étroits.

Quel meilleur démenti opposer aux profanes qui soutiennent que les Hyménoptères sociaux (1) sont des bestioles inintelligentes ou que si elles sont intelligentes, leur intelligence est inflexible, ne grandit pas dans le péril, ne quitte pas la routine, ne fait pas de progrès inattendus.

Si l’on a prêté plus d’intelligence aux castors qu’ils n’en ont réellement, il n’est pas moins certain qu’il en est parmi eux qui, a un moment donné, ont eu l’idée de s’assembler pour construire une cité fluviale ou lacustre et que cette idée n’a pas été perdue pour leurs descendants. Les castors européens vivent isolés, ne construisent rien et n’habitent que des terriers. Il en est ainsi maintenant et il en était ainsi dans l’antiquité, car les Anciens, en nous parlant de leur Canis ponticus , qui n’est rien autre que notre castor, n’ont fait nulle mention de son talent de constructeur et lui ont attribué les mêmes habitudes que celles de la loutre, à la nourriture près. On a prétendu, à tort, que des ruines de villages de castors existaient en Norvège. Dans la haute Louisiane où ces rongeurs sont nombreux et n’ont

(1) Le cerveau des abeilles, des Apides ou autres Hyménoptères sociaux présente un haut degré de perfection : il offre notamment en avant des proéminences appelées corps pédonculés qu’on a comparés à des circonvolutions cérébrales.

l’ame des bêtes

jamais été inquiétés par l’homme, ils se groupent tout au plus par famille dans des terriers qui ont quelquefois plus de trois cent mètres de longueur. Ceux de la Lena et du Jeniseï gîtent également solitaires dans des terriers. C’est seulement dans certains pays déserts et lorsque les premières gelées blanches se font sentir, que les castors se réunissent pour vivre en société dans un agglomérat de cabanes, composées, chacune, de deux pièces dont une est submergée et l’autre située au-dessus des eaux les plus hautes et où la famille peut dormir sans être mouillée. Tous les castors n’ont donc pas le talent de bâtir ; tous les castors ne soupçonnent donc pas les avantages du municipe et de la vie familiale dans un logis sec, clair et aéré. Dans cette espèce de rongeurs, comme dans l’espèce humaine, il y a donc eu des groupes, qui ont évolué plus vite que les autres, qui ont su créer plus tôt que les autres du nouveau pour améliorer leur sort.

J’arrive au langage des bêtes nié par Descartes et Bossuet (1).

(1) Dans l’art. 5 du ch. V- De la Connaissance de Dieu et de soimême Bossuet a expliqué encore ainsi « tout ce qui se dit du langage des animaux: c’est autre chose d’être frappé du son ou de la parole en tant qu’elle agite l’air, et ensuite les oreilles et le cerveau ; autre chose de la regarder comme un signe dont les hommes sont convenus, et rappeler en son esprit les choses qu’elle signiûe. Ce dernier, c’est ce qui s’appelle entendre le langage ; et il n’y en a dans les animaux aucun vestige. »

Cette opinion se trouve résumée et affirmée de nouveau au livre 1 de la Logique du célébré évêque, cliap. XXIV, où il est traité de la précision, c’est-à-dire de l’abstraction. « Faute d’avoir fait les précisions nécessaires, quelques-uns ont cru que les animaux entendaient le langage humain ou se parlaient les uns aux autres, parce qu’on les voit se remuer à certains cris, et particuliérement les chiens faire tant de mouvements à la parole de leur maître. Ils n’auraient pas fait un si faux raisonnement, s'ils avaient considéré que les animaux peuvent être touchés, en tant qu’elle est un air poussé et agité, mais non en tant qu’elle signifie par institution, ce qui s’appelle proprement parler et entendre. »

Il me serait facile de réfuter aussi cette opinion par de nombreux

I30SSUET ANATOMISTE

Nous pouvons communiquer avec nos semblables au moyen de la voix, de l’écriture et du geste. De là trois sortes de langage : le langage parlé, le langage écrit et le langage mimique. Dans la maladie appelée aphasie (1) les trois formes du langage peuvent être simultanément atteintes ou seulement une d’entre elles.

Nous exprimons donc à la fois nos sentiments par la parole et par l’écriture, mais encore par nos gestes, notre attitude, nos regards. « Il n’est mouvement

qui ne parle qui est parlier et bien intelligible »,

a assuré avec raison Montaigne (2).

Dire d’un être vivant qu’il est privé du langage c’est donc dire qu’il n’a pas à sa disposition un des trois modes d’expression que je viens d’indiquer. En existe-t-il un ? Je ne le pense pas. L’homme, c’est entendu, traduit ses pensées, ses sentiments, par des sons articulés qui, juxtaposés, forment des mots, des phrases, mais l’animal dont l’intelligence est moins développée et le cercle des idées plus restreint, s’exprime par des sons inarticulés qu’on appelle cri chez les quadrupèdes, et chant chez les oiseaux. Les oiseaux ne sont pas empruntés pour se faire comprendre sans vocabulaire, et les insectes, euxmêmes, ont à leur disposition un langage des plus riches.

Avec leurs antennes, croisées et pliées en deux, les fourmis échangent des discours mimés. L’appareil stridulatoire que chacune d’elles possède sous le ventre, bien que moins puissant que celui des gril-

faits. Pour rester dans les limites que je me suis tracé, je ne citerai cependant que le suivant :

J’ai possédé deux chiens de chasse qui avaient pris, pendant l’hiver, l’habitude de se tenir près de la cheminée de la cuisine quand on y faisait du feu. Lorsque j’appelais l’un deux par son nom il s’empressait d’accourir vers moi alors que l’autre ne bougeait pas. L'ébranlement communiqué à l’air par ma parole avait été pourtant ressenti et de la même façon par tous les deux.

(1) Ou perte du langage, du grec « priv. et parler.

(2) Montaigne. L’Apologie, liv. II, VII.

l’ame des dûtes

Ions mâles (1), produit un son caractéristique au moyen duquel elles se préviennent qu’elles doivent se rallier pour éviter un péril, ou profiter d’une aubaine.

Le bruit que font les vibrations des ailes des insectes trahit aussi leur état d'esprit. Le tranquille susurrement de l’abeille qui butine, son bourdonnement plus clair à l’approche d’un danger qui la menace ou plus puissant au sortir de sa demeure, expriment son contentement, sa colère, ou son ardeur à la tâche. Gardener, qui a étudié le premier les différences de ton dans le bourdonnement des insectes, a constaté, au moyen du diapason, que dans une ruche le vol des abeilles produit la note la. Il a retrouvé cette note chez la mouche et le bourdon, mais, chez eux, la contrebasse de l’orchestre descendait à l’octave inférieur. Elle varie, d’ailleurs, selon les circonstances; l’abeille, par exemple, va jusqu’à la note do lorsqu’elle vole au-dessus d’un parterre de fleurs ou autour d’un bouquet d'hortensias. Sa hauteur dépend sûrement de la fréquence des battements d’ailes. La mouche donne le la avec 352 battements par seconde; l’abeille, le do avec 440 ; chargée de pollen et sur le chemin du retour, la seconde chante allègrement le sol, ce qui correspond à 330 pulsations .

Il paraît certain que cette façon de langage est comprise de tous les insectes, à quelque espèce qu’ils appartiennent. Ainsi les fourmis jugent des intentions de la guêpe, qui rôde autour d’elles, uniquement d’après la rapidité de son vol, c’est à-dire d’après l’intensité de son bourdonnement.

(1) Du côté interne et tout le long de chacune des cuisses du grillon mâle existe une chaîne annelée qu’on peut voir à l’œil nu. Du frottement des ailes contre cette chaîne annelée résulte un son qu’on a comparé à celui de la crécelle. Les anciens Grecs avaient consacré ce petit insecte au dieu de la musique, et voilà pourquoi on le retrouve souvent comme motif d’ornement dans la décoration des vétustes édifices de l’Hellade. Au lieu de canaris les Japonais qui prisent beaucoup le cri-cri de ce gardien du foyer, mettent le grillon en cage.

Parmi les sons émis par les insectes s’il en est qui sont causés par le frottement de certaines parties du corps pourvues de stries, de rides ou d’autres inégalités, et par les rapides vibrations des ailes, il en est, enfin, qui sont produits dans un appareil vocal dépendant de l’appareil respiratoire comme chez les animaux supérieurs. Tels sont ceux résultant des rapides vibrations des appendices foliacés attachés à l’orifice de quelques stigmates (1) frappés par l’air qui s’échappe des trachées. C’est en quelque sorte la voix des insectes. Elle s’entend quand les ailes sont au repos, coupées ou brûlées. Les Volucella, les Criorhina, les Musca et autres Diptères ramènent sous l’influence de la peur, leurs ailes dans la position qu’elles ont pendant le sommeil et impriment à tout leur corps un frémissement violent et continu, en émettant un piaulement des plus aigus. Le Sphinx atropos pousse un cri perçant, et chacun de chercher comment un papillon peut crier. D’autres Lépidoptères, les Setina et la Chelonia pudica possèdent un véritable appareil musical.

Quand on place devant une ruche une coupe pleine de miel et que des abeilles, sortant de la ruche, l’aperçoivent, quelques-unes d’entre elles font immédiatement entendre un tut ! tut ! d’une tonalité assez élevée. A cet appel toute une troupe de leurs camarades s’échappent du logis et viennent prendre part au festin.

Sitôt qu’une reine est sur le point d’éclore elle l'annonce par des couacs-couacs. Si aucun tut-tut d’une reine déjà adulte ne répond à cet avis la prétendante procède à son éclosion en toute sûreté, mais entend-elle le cri de colère de sa rivale, elle reste prudemment au fond de son alvéole. Un telle conversation s’engage dans toutes les demeures des

(1) En zoologie on désigne sous ce nom des ouvertures exposées le long du corps des insectes. Une peau minuscule (appendices foliacés) recouvre chacune de ces ouvertures et l'air expiré en faisant vibrer cette peau, produit un son plus ou moins élevé.

l’ame des bêtes

Apides à l’époque de F essaimage où plusieurs souveraines ont atteint l’âge adulte. Et cette conversation entre la souveraine à naître et celle qui est née, ne peut être interprétée d’une autre manière que celle que nous indiquons. La seconde ne lance aucun tultut , reste toujours muette si elle n’ouït pas le couaccouac de la première. Il est bien convenu que ceci ne s’applique qu’aux jeunes reines, les vieilles é tant aphones.

Que fait donc la poule qui, par un certain cri, ramène autour d'elle ses petits égarés ou prévient ses compagnes du grain qu’elle a trouvé ? Les oiseaux que l’épervier traque n’ont-ils pas soin de s’assembler en cherchant à étourdir et à déconcerter par leur vol désordonné et un tapage bruyant leur enennemi commun ? Ceux qui se déplacent périodiquement, les hirondelles et les cigognes, n’ont-ils aucun signe de ralliement quand le temps de leur migration est venu ? Dans un ouvrage de L. de Beaumont (1) je lis : « qu’il a assisté à un conseil tenu par des hirondelles et, dans lequel elles décidèrent, quel châtiment elles devaient infliger et infligèrent, en effet, à un couple de moineaux qui s’était installé dans un de leurs nids inoccupés.

« A plusieurs reprises des hirondelles mâles se présentèrent à l’huis du nid violé par le ménage de pierrots, muet d’effroi, honteux et se sentant coupable; jetèrent un coup d’œil rapide sur le couple usurpateur et rejoignirent leurs compagnes. Alors

(i) L. de Beaumont. Les Curiosités de la Science. Paris (sans date), pp. 25-26. Son récit est précédé de cette déclaration : « Croyez que l’imagination n’y est pour rien- J’ai vu et je raconte sans prétention au roman. Comment, du reste, ne pas interpréter, ainsi que je le fais, l’acte essentiellement logique de ces justiciers ailés ? Ce n’est pas seulement l’instinct qui l’inspira, mais une haute et merveilleusse intelligence. Le monde animal auquel nous accordons tout juste une lueur de personnalité, pense, sent et parle. Il est singulièrement parallèle au nôtre. Faut-il croire, avec Michelet : « à l’universitalité de l’âme ? »

nous assistâmes à un véritable meeting d’oiseaux. Tous parlaient à la fois. Ce n'était pas les cris joyeux de tout à l’heure, mais des püoû ! pnî ! courroucés.

« Après dix minutes de ce conciliabule, le silence se fit. Un grave parti était pris. Quatre hirondelles, les plus robustes du clan, s’allèrent poster au bord du nid et toutes les autres disparurent à tire d’ailes.

« Les moineaux, plus penauds que jamais, ne bougeaient pas. D’ailleurs les sentinelles veillaient, décidées à réprimer toute velléité d’évasion.

« Bientôt plus de deux cents hirondelles, recrutées dans les jardins, dans les promenades, partout, accouraient le bec chargé, qui d’une motelette de glaise fraîche, qui d’un gravier, qui d’une feuille, qui d’un fétu. Et pendant que les quatre gardiens s’effacaient, découvrant la porte du nid, cette petite armée, étonnante de sang-froid, miraculeuse de discipline et de méthode, entassait à vue d’œil les matériaux, murait le couple, l’enterrait vivant.

« Il fallut à ces hirondelles dix bonnes minutes de courageuse besogne. On entendait bien dans le doux nid d’amour, changé en sépulture, des plaintes, des appels à la pitié. Mais les juges restaient sourds... Déjà les bords du nid se soudaient à la muraille : l’édifice était achevé. »

Eugène Muller, conservateur de la bibliothèque de l’Arsenal, a relaté un fait analogue qui a été observé par un certain nombre de personnes en même temps que par lui. Un jeune ménage d’hirondelles était venu faire son nid à côté de celui où deux autres hirondelles, de retour de voyage, s’étaient installées déjà, peut-être même le père et la mère. On travailla fort et voilà la petite maison terminée et bien capitonnée. Soudain un petit bruit significatif : tout craqua et se désagrégea.

Le couple voisin offrit ses services. La jeunesse manque d’expérience. A quatre, on va plus vite. En deux journées de labeur le mal fut réparé. Le mortier choisi était, sans doute, de mauvaise qualité, car

l’ame des uêtes

derechef la construction s’écroula. Les quatre volatiles qui l’avaient bâtie paraissaient affolés. Toutes les hirondelles du quartier accoururent pour constater le désastre et bientôt s’éleva un concert de lamentations. Puis elles se recueillirent, examinèrent soigneusement les lieux, et, brusquement et sans hésitation, s’envolèrent et revinrent avec des matériaux de toutes sortes.

Les passants s’arrêtaient, le nez en l’air, émerveillés de ce manège des oiseaux. L’entreprise fut vivement menée, car au bout de quatre heures un troisième nid remplaçait les deux premiers... On s’était peut-être, cette fois, trop hâté, car, fatalité! il se détacha et tomba, lui aussi, dans la rue. Une immense plainte de détresse retentit. Après avoir tourbillonné, de-ci de-là, les gentilles messagères du printemps partirent à tire-d’ailes. On eut dit qu’elles fuyaient épouvantées cet endroit maudit. Pendant plus d’un quart d’heure on n’en aperçut plus aucune. Mais subitement on vit se former audessus de la maison un vrai nuage d’oiseaux. Toutes les hirondelles du pays semblaient s’être réunies là. Il y en avait bien plusieurs centaines qui inspectaient le siège du sinistre ; elles s’en éloignaient et s’en rapprochaient tour à tour. Enfin une d’entre elles se posa sur une pierre, auprès de lui, ouvrit le bec, lança une série de petits cris auquel répondit un vacarme aussi retentissant que discordant... et elles se dispersèrent. Au bout d’un temps relativement court les observateurs les virent revenir le bec plein de mortier pris au rivage, car on les avait remarquées, arrêtées près de l’eau en longues files noires, occupées à faire leur chargement. Et une heure plus tard l’édifice était reconstruit, et si bien assujetti et si solidement assis qu’il durait encore après avoir servi à l’élevage de deux couvées.

Moralité : aidez-vous les uns les autres. L'homme en pareille occurrence se fut-il comporté comme ces bestioles?...

L’agneau appelle sa mère par ses bêlements.

Dans les immenses savanes de l’Amérique les chevaux sauvages qui n’ont à compter que sur euxmêmes pour pourvoir à leur défense et à leurs besoins, sont plus intelligents et plus fiers que leurs congénères domestiques. Rassemblés en troupes, composées parfois déplus de dix mille individus, ils vivent d’accord et s’aident mutuellement. Protégés par les vieux mâles qui font l’office d’éclaireurs, ils marchent en formant une colonne, divisée, en pelotons serrés, comprenant autant de juments qu’un étalon peut en réunir. Si quelque caravane de voyageurs est signalée, les chefs vont en reconnaissance et, selon l’ordre de ces chefs, la colonne au galop passe à travers ou à côté de la caravane, provoquant par des hennissements graves et prolongés, les chevaux domestiques à la désertion. Les chevaux domestiques qui obéissent à cette invitation, se mêlent à eux et ne les quittent plus. Pallas nous apprend que les Dziggetais embauchent de la même manière les chevaux domestiques.

Lorsqu’on parcourt, aux abords des glaciers, bien au-dessus de la région des forêts, les terrasses rocailleuses où gîtent les marmottes, il est fort difficile de les surprendre et de les observer, car des sifflements aigus, poussés par des sentinelles qui semblent veiller au salut de chaque colonie, font à l’approche du moindre danger, se disperser ces craintifs rongeurs.

Les Malbroucks (1) sont d’habiles pillards, très

(1) Les Hindous frappés de l’intelligence de cette espèce de singes, ont pour elle une si grande vénération, qu’il croient que l’âme de leurs sages, de leurs philosophes, de leurs grands hommes, passe dans le corps d’un de ces animaux après la mort. Aussi dans Amadabad, capitale de Guzarale (Bengale), ont-ils construit deux ou trois hôpitaux qui lui sont entièrement réservés. On y garde non seulement les Gercocèbes malbroucks invalides ou estropiés mais encore les Gercocèbes malbroucks qui, sans être malades, veulent y séjourner.

Buiïon a rapporté des choses étonnantes derintelligence des Malbroucks et qui font plus honneur à sa crédulité qu’à son génie.

l’ame des bêtes

dangereux pour les vergers et les champs de cannes à sucre. L’un d’eux reste en sentinelle sur un arbre pendant que les autres se chargent du butin ; s’il aperçoit quelqu’un, il crie houp, lioup , houp, d’une voix haute et distincte ; au moment de l’avis, tous jettent les cannes qu’ils tenaient dans la main gauche et s’enfuient en courant ; s’ils sont vivement poursuivis, ils jettent encore ce qu’ils tenaient dans la main droite, et se sauvent en grimpant sur les arbres.

Les Lagotriches grisons et enfumés ne troublent guère le silence des forêts les plus retirées du Brésil où ils vivent de fruits et d’insectes, que lorsqu’un air lourd et chargé d’électricité, annonce un prochain orage. Alors ils s’appellent les uns les autres et cherchent ensemble un abri. Ils se blotissent près du tronc d’un arbre, à la bifurcation des branches basses, les plus grosses, et là, dans la plus grande épouvante, serrés, au nombre de trois ou quatre, les uns contre les autres, ils attendent dans l’immobilité la plus complète que les éclairs aient cessé de sillonner les nues et le tonnerre de gronder.

Aussitôt que le Marikina (1) aperçoit un oiseau de proie planant dans les airs, il pousse, à diverses reprises, un sifflement doux et prolongé (2), pour prévenir sa petite famille d’avoir à se cacher.

Dans les jungles du Bengale le vrai moyen de surprendre le tigre est la chasse à l’affût dans un madHan. On appelle ainsi un siège, assez peu confortable d’ailleurs, que l’on place au milieu du feuillage d’un arbre, à proximité d’un ruisseau où les fauves vont boire. Au pied de cet arbre, on attache un mouton, un bœuf ou plus simplement un quartier de viande, et le chasseur gagne son abri un peu avant la tombée delà nuit. De là, il voit alors défiler tout ce que la faune des tropiques possède d’espèces variées

(1) L’Hapale rosalia. Ousliti du genre des Tamarins.

(2) Les Guanches des Iles Canaries conversent encore entre eux au moyen de sifflements diversement modulés.

en gazelles, en antilopes, ou en félins, et si la chance le favorise, il pourra réaliser son rêve : abattre un tigre sans trop de péril. Car si le tigre ne grimpe pas aux arbres, contrairement à ce que l’on a longtemps affirmé, les panthères et surtout les jaguars ne s’en font pas faute et ce sont de dangereux voisins. Au surplus, le chasseur sera averti qu’un tigre se dirige de son côté longtemps avant qu’il se présente à lui. Ce sont les singes qui lui fourniront cette indication. Dès qu’un tigre survient, ils se le font savoir, de proche en proche, par des cris stridents et rauques, etc. En 1879, M. Jérôme Y..., colonel de l'armée des Indes et allié à la famille de Parchappe qui a si bien étudié l’anatomie du cœur, m’a raconté l’étonnement qu’il avait éprouvé quand, non loin de Cownpore, du haut d’un mandjan , le doigt sur la gâchette de sa carabine, il les avait entendu user pour pouvoir fuir en temps opportun, leur plus cruel ennemi, le tigre dont il attendait la venue avec impatience, du même moyen qu’employaient les Gaulois pour se prévenir, de colline en colline, d’un événement important.

Non seulement les animaux s’appellent entre eux et se comprennent, mais ceux qui vivent auprès de nous, varient leurs gestes et le son de leur voix de manière à nous exprimer leurs désirs et leurs besoins: l’exemple du chien cité par Bossuet le montre suffisamment ; et que d’autres exemples encore ne pourrait-on pas joindre à celui-là! Si donc les animaux n’ont pas le don de la parole, il faut bien avouer qu’ils ont un langage et un langage varié et expressif à l’aide duquel ils s’entendent entre eux et se font entendre de nous. Leur infériorité à cet égard n’est donc pas aussi absolue qu’a bien voulu le dire Descartes (1) et, après lui, l’évêque

(1) C’est en se basant sur l’uniformité de la vie et l’absence de langage des animaux que Descartes a avancé que la substance dont la nature n’est que de penser ne se trouve pas chez eux et

l’ame des bêtes

dont les triomphes oratoires et les ouvrages, plusieurs fois réimprimés et devenus classiques, ont perpétué le nom.

11 en est de même de leur prétendue incapacité à profiter de l’expérience. Cette incapacité n’est pas réelle. Les Anciens savaient déjà que, parmi les abeilles, ce sont les jeunes qui vaquent aux soins intérieurs et les vieilles dont le sens topographique a fini par être très développé ainsi que l’aptitucle à

qu 'ils n’ agissent pas par connaissance, mais seulement par la disposition de leurs organes.

« C’est une chose bien remarquable qu’il n’y ait point d’hommes si hébétés et si stupides, sans en excepter même les insensés, qu’ils ne soient capables d’arranger ensemble diverses paroles et d’en composer un discours par lequel ils fassent entendre leurs pensées; et qu’au contraire, il n’y a point d’autre animal, tant parfait et tant heureusement né qu’il puisse être, qui fasse le semblable. Ce qui n’arrive pas de ce qu’ils ont faute d’organes, car on voit que les pies et les perroquets peuvent proférer des paroles ainsi que nous, et toutefois ne peuvent parler ainsi que nous, c’est-à-dire en témoignant qu’ils pensent ce qu’ils disent ; au lieu que les hommes qui étant nés sourds et muets sont privés des organes qui servent aux autres pour parler, autant ou plus que les bêtes, ont coutume d’inventer d’eux-mêmes quelques signes par lesquels ils se font entendre à ceux qui étant ordinairement avec eux ont loisir d’apprendre leur langue. El ceci ne témoigne pas seulement que les bêles ont moins de raison que les hommes, mais qu’ elles n’ en ont pas du tout, car on voit qu’il n’en faut que for-

peu pour savoir parler Et on ne doit pas confondre les paroles

avec les mouvements naturels, qui témoignent les passions et peuvent être imités par des machines aussi bien que par les animaux; ni penser, comme quelques Anciens, que les bêtes parlent bien que nous n’entendons pas leur langage. Car s’il était vrai, puisqu’elles ont plusieurs organes qui se rapportent aux nôtres, elles pourraient aussi bien se faire entendre à nous qu’à leurs semblables.

« C’est aussi une chose fort remarquable que bien qu’il y ait plusieurs animaux qui témoignent plus d’industrie que nous en quelques-unes de leurs actions, on voit toute fois que les mêmes n’ en témoignent point du tout en beaucoup d’autres: de façon que ce qu’ils font mieux que nous ne prouve pas qu’ils ont de l’esprit, car à ce compte ils en auraient plus qu’aucun de nous et seraient mieux en toute chose ; mais plutôt qu’ils n’en ont point et que c’est la nature qui agit entre eux selon la disposition de leurs organes : ainsi qu’on voit qu’une horloge qui n’est composée que de roues et de ressorts, peut compter les heures et mesurer le temps plus justement que nous avec toute notre prudence. » Discours de la méthode, V* partie.

UOSSTJET ANATOMISTE

choisir les matières premières indispensables pour la confection de la propolis, de la cire et du miel, qui vont au loin faire la récolte de ces matières premières dans les champs, les bois, les prairies.

L’animal devient plus circonspect avec l’âge, plus habile à surprendre sa proie, ou à se dérober aux poursuites dirigées contre lui (1). On ne se rend pas aisément maître d’un renard dont le poil blanchit. Le lièvre qui occupe un rang si modeste parmi les herbivores, use à peu près pour sa sûreté personnelle des mêmes stratagèmes que le cerf, chargé d’ans, dont nous a entretenu le bon La Fontaine. Le lièvre sait, en effet, parfaitement et quoiqu’on en ait dit, employer la ruse, non seulement pour fuir le danger, mais encore pour le prévenir. Si la terre est couverte de neige, il n’ignore pas que l’empreinte de ses pas peut guider son ennemi, et il n’est pas un chasseur qui n’ait admiré avec quel art il l'efface ou plutôt l’embrouille, en décrivant mille tours et mille détours avant de se gîter ; puis, ceci fait, comment, s’élançant, tout à coup, il va tomber dans un buisson ou un sillon profond, où il se tapit. Il procède d’une façon analogue, mais avec un peu moins de précautions, l’été, chaque fois aussi qu’il veut se gîter, l’expérience lui ayant appris que, même pendant l’été, le chien a l’odorat assez fin pour le suivre à la piste. Quand il n’est plus jeune et qu’il est serré de près par un chien il parvient à lui faire prendre le change par divers moyens. Il se cache au milieu d’un troupeau de moutons, s’enfonce dans les trous des rochers, saute dans le feuillage d’un vieux saule penché sur une rivière et reste là, invisible et immobile, pendant que la meute le cherche vainement au pied de l’arbre et finit par perdre la voie.

« J’ai vu, a rapporté Du Fouilloux dans son naïf langage, un lièvre si malicieux que depuis qu'il

(1) Dressé à la chasse, un chien acquiert peu à peu plus d’astuce ;

H s’ingénie à trouver et finit par trouver de nouveaux moyens de découvrir et de saisir le gibier.

L’AME DES liÊTES

oyait la trompe, il se levait du gîte, et eût-il été à un quart de lieue de là, il s’en allait nager en un étang, se relaissant au milieu d’icelui sur des joncs sans en être aucunement chassé des chiens. J’ai vu courir un lièvre bien deux heures avant les chiens, qui, après avoir couru , venait pousser un autre et se mettait en son gîte , J’en ai vu d’autres qui, quand ils avaient couru une demi-heure, s’en allaient monter sur une vieille muraille de six pieds de haut et s’allaient relaisser dans un pertuis de chauffaut couvert de lierre, etc., etc. »

Et c’est, sans conteste, dans le souvenir profondément réfléchi des dangers auxquels ils n’ont échappé qu’avec peine, que les vieux animaux puisent les inductions, justes et promptes, qui leur permettent d’éviter les pièges qui leur sont encore tendus et auxquels n’échappent pas les jeunes. On ne peut donc refuser aux animaux, comme l’a fait Bossuet, « cette espèce de raisonnement qui accompagne toujours en nous la sensation et qui est le premier effet de la réflexion. » Ils sont à divers degrés perfectibles : l’éducation et l’expérience les améliorent: ils ont des retours sur eux-mêmes qui leur sont profitables et leurs progrès, bien qu’individuels, ne sont pas entièrement perdus pour l’espèce. L’animal perfectionné dresse ses petits avec plus d’habileté, et les acquisitions qu’il a faites laissent dans son organisme une empreinte qui peut être transmise par voie de génération, ainsi qu’il appert des différences qu’on constate entre les chevaux et surtout entre les chiens, selon leur provenance. Georges Leroy, dans ses lettres sur les animaux, a observé que, quoique le chien n’arrête point naturellement, les excellentes chiennes d’arrêt font des petits qui, très souvent arrêtent sans leçon préalable la première fois qu’on les met en présence du gibier (1).

(i) Sur cette question consulter également Cabanis, 9« mémoire, S III.

C’est dans l’intelligence de nos « frères inférieurs» que la nôtre a vraisemblablement sa source et si nous voulons en percer le mystère encore si épais, en dépit des efforts des plus grands philosophes, la méthode logique serait tout justement de commencer par étudier l’intelligence plus simple des animaux. Le mouvement en ce sens se dessine de plus en plus, il faut le dire, et notre siècle qui a innové en tant de choses, a posé les jalons d’une science nouvelle, la psychologie zoologique (1).

Le successeur du président de Périgny comme précepteur du fils de Louis XIV, n’ayant pu se résoudre à admettre que les bêtes raisonnent leurs actes, devait se demander et s’est demandé effectivement (2), « par quel principe on doit croire qu’elles agissent. Car il faut bien que Dieu ait mis quelque chose en elles, pour les faire agir convenablement comme elles font, et pour les pousser aux fins aux quelles il les a destinées. Car cela s’appelle ordinairement instinct. Mais comme il n’est pas bon de s’accoutumer à dire des mots qu’on n’entende pas, il faut voir ce qu’on peut entendre par celui-ci.

« Le mot d’instinct en général signifie impulsion. Il est opposé à choix ; et on a raison de dire que les animaux agissent par impulsion plutôt que par choix.

« Mais qu’est-ce que cette impulsion et cet instinct ? Il y a sur cela deux opinions qu’il est long de rapporter en peu de paroles.

« La première veut que l’instinct des animaux soit

(1) Dans sonexcellent ouvrage, De l’instinct et de l’intelligence des animaux, 2e édit., Paris, 1841, Flourens a cité souvent pour les approuver des passages De la connaissance de Dieu et de soi~ même, touchant l’intelligence des animaux qui, suivant lui, « ne se considère pas elle-même, ne se voit pas, ne se connaît pas. >> (p. 43) et l’intelligence humaine « qui se considère elle-même se voit et se connaît. » On trouvera, sans doute, aujourd’hui que le professeur de physiologie du Muséum national d’histoire naturelle est allé au delà de ce qu’il nous est permis d’afflrmer positivement.

(2) De la connaissance de Dieu et de soi-même, ch. V, art. 13.

l’ame des bêtes

un sentiment. La seconde n’y reconnaît qu’un mouvement semblable à celui des horloges et autres machines. »

Le défenseur si ardent des règles et constitutions de l’Eglise gallicane contre les tendances envahissantes de la Rome papale, a discuté avec une complète impartialité, d’abord et un peu plus longuement, la première, celle du docteur Angélique, puis, la seconde, celle de Descartes, et ne s’est pas prononcé. Et cette abstention de toute conclusion formelle en cette circonstance de la part d’un évêque habitué à dogmatiser étonne beaucoup. Ni l’estime qu’il a professé pour Descartes, ni sa reconnaissance pour les services que l’illustre tourangeau a rendu à la philosophie, n’ont eu ici encore le don de séduire son jugement. Serait-ce, que ce dignitaire de l’Eglise qui, s’il fut né plus tôt, eut éclairé de ses lumières les débats des conciles, dicté des canons et présidé à Nicée et à Ephèse, amené par les circonstances à étudier la structure du corps humain et son mode de fonctionnement, eut pu, s’il eut continué, s’éloigner encore plus de Malebranche et de Leibnitz pour se rapprocher de Kant et d’Auguste Comte, tomber dans le positivisme par crainte de la métaphysique ? Ce serait plus que de l’audace dans la témérité que d’oser le prétendre. Qu’on remarque pourtant que, désormais, quand du haut de la chaire sacrée, dans le langage de l’Ecriture qu’il s’était en quelque sorte assimilée, et avec des paroles d’une harmonie grave ou des éclats de voix superbes, frémissant sous les voûtes et passant, enflés par l'écho, sur l’assemblée qui se courbait vaincue comme les moissons d’or sous une brise puissante, il prôna le pardon des injures, stigmatisa les haines, flagella les passions ou exalta les mérites de l’âme qui, par sa résignation à la souffrance, s’élève, de calvaire en calvaire, au Thabor radieux où l’attend le triomphe, il sépara de la vaine dialectique les connaissances humaines et se lit pour elles infiniment plus doux.

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