LE GH AND DAUPHIN
D’après Fr de Trôy.
« que l’héritier présomptif de la couronne de France suivit les leçons d’un homme qui était parvenu à mettre l’anatomie à la mode. Duverney préparait les parties à Paris et les transportait à Saint-Germain et à Versailles. Là il trouvait un auditoire redoutable, le dauphin environné de M. le duc de Montausier, de M. l’évêque de Meaux, de M. Huet (1), depuis évêque d’Avranches, de M. de Cordemoy (2), qui, tous, en ne comptant pour rien les titres, étaient fort savants et fort capables de juger même de ce qui leur eût été nouveau ; les démonstrations d’anatomie réussirent si bien auprès du jeune prince, qu’il offrit quelquefois de ne point aller à la chasse si on pouvait les lui continuer après dîner. «
L’anatomie fut-elle vraiment aussi à la mode que cela sous le règne du Grand Roi ? Certainement. Et le témoignage de Fontenelle n’est pas le seul ’qu’on puisse invoquer à ce propos. Parmi mes lecteurs, il en est, à coup sûr, beaucoup qui n’ont pas oublié cette scène du Malade imaginaire où, devant Toinette, la servante d’Àrgan, qui en fait des gorges chaudes, Thomas Diafoirus propose à Angélique, à la main de laquelle il aspire, de la mener voir, pour la divertir, disséquer une femme (3).
Thomas Diafoirus (saluant Argan.)
— Avec la permission aussi de Monsieur je vous invite à venir voir, l’un de ces jours, pour vous
(1) Pour renseignements sur la vie et les œuvres du célèbre P. D. Huet, ancien évêque d’Avranches (1539-1721) voy. Hueliana, 1722.
(2) L’abbé Louis-Géraud de Cordemoy (1661-1722), fils d’un philosophe disciple de Descartes. On lui doit divers ouvrages de controverse religieuse : un Traité de l’invocation des Saints (1688) ; un Traité des Saintes Reliques (1719) ; un Traité des Saintes Images (1715) ; un Traité contre les Sociniens, etc. Le Traité contre les Sociniens est dédié à Bossuet.
(3) Acte II, Scène IV. Molière s’est servi du pseudonyme « Thomas Diafoirus » pour désigner Guy Patin, doyen de la Faculté de médecine de Paris, un des adversaires les plus acharnés des Circulaleurs et de Harvey notamment.
divertir, la dissection d’une femme sur quoi je dois raisonner.
Toinette
— Le divertissement sera agréable. Il y en a qui donnent la Comédie à leurs maîtresses, mais donner une dissection est quelque chose de plus galant.
Boileau a tracé de la sorte (1) le tableau des occupations d' une des journées d’une femme savante de l’Hôtel de Longueville et de l’Hôtel de Rambouillet :
« Gardons de la troubler, sa science, je crois,
Aura pour s’occuper ce jour plus d’un emploi,
D’un nouveau microscope on doit en sa présence,
Tantôt chez Dalancé faire l’expérience ;
Puis d’une femme morte avec son embryon Il faut chez Duverney voir la dissection (2). »
En assistant aux leçons de Duverney et bien que ces leçons se bornassent, en raison de l’âge de l’en-
(1) Satire X.
(2) Cet engouement singulier pour l’étude de visu de la machine humaine était général sous le règne de Louis XIV- Dans un ouvrage intitulé Des Propriétés de la médecine par rapport à la vie civile par M. Santeuil, docteur-régent de la Faculté de médecine de Paris (A Paris, chez Briasson, rue Saint-Jacques ; à la Science. MDGCXXXIX)on trouve la phrase suivante : « Cette étude semble intéresser tout le monde ; à la bonne heure on est charmé qu’elle n’effraye plus, et l’on voit avec plaisir que les dames en sont curieuses. »
Lamy, célèbre anatomiste du même temps, s’est plaint amèrement de ce qu'une fois pendant que Cressé, docteur-régent, demeurant rue Sainte-Croix de la Bretonnerie, argumentait, auprès d’un cadavre, contre lui, « plusieurs canailles du faux bourg empeschaient les bonnestes gens d’avoir place. »
Hauteroche, l’auteur d’une comédie intitulée Crispin médecin, imprimée en 1680, a placé dans la bouche du principal personnage de cette pièce, du docteur, les paroles suivantes: c Qu’on fasse ajuster cette salle proprement afin d’y recevoir tous ceux qui me feront l’honneur de se trouver à la dissection que me doit envoyer le maître des hautes œuvres. »
L’exemple venait, au surplus, de loin et de haut. Au xvi* siècle en Italie les « dissections à portes ouvertes » étaient la régie. Cinq cents étudiants et citoyens de toutes les classes assistèrent àune dissection pratiquée à Bologne, en 1521.
Etienne Dolet a composé en vers latins, traduits avec une scru-
fant royal, — maxima debetur puero reverentia (1), — à ces aperçus, courts et rapides, qui suffisent pour donner une idée générale de l’organisation du corps humain, Bossuet s’intéressa à l’anatomie. Elle fit pénétrer en lui des éléments nouveaux qui le recréèrent en le dépaysant. Sa curiosité s’accrut avec leur nombre et bientôt, hanté par l’idée d’écrire un livre où « il conduirait son élève à la connaissance de Dieu par un examen approfondi des deux parties, l’âme et le corps, dont la parfaite et nécessaire correspondance constitue l’homme (2) », il demanda à Duverney de l’initier sans réserve aux mystères des formes et des fonctions de cet être aussi miraculeux qu’énigmatique, — « un néant à l’égard de l’infini, un tout à l’égard du néant, un milieu entre rien et tout », pour parler beau comme Pascal.
On lit, en effet, également dans un autre des éloges de Fontenelle, dans celui de Dodart (3) « que les
puleuse exactitude et une rare élégance en vers français par le poète tourangeau Horace Hennion (Gf. mon Rabelais anatomiste et physiologiste), l’épitaphe d’un pendu disséqué à Lyon, par Rabelais et qui se réjouit « du spectacle honorable auquel il a servi ; lui qui était destiné à devenir le jouet et la pâture des corbeaux, il est comblé d’honneur et de gloire. »
Dans leurs notes de voyage (1532-1559) deux étudiants bâlois, les frères Plater, ont fait mention en ces termes d’une autopsie à laquelle ils ont assisté à Montpellier : « Le docteur Guichard présidait l’anatomie et un barbier opérait. Outre les étudiants il y avait dans l’assistance beaucoup de personnes de la noblesse et de la bourgeoisie et même jusqu’à des demoiselles bien qu'on fît l’autopsie d’un homme. Il y avait même des moines. »
Un an plus tard, Roffink, en Allemagne, recevait encore du duc de W eimar une pension pour une dissection qu’il devait pratiquer, chaque année, devant les seigneurs de la Cour, un jour de grande réception.
Un frontispice du De corporis humani fabricâ de Vésale, dû à Jean Galcar, élève du Titien, permet de juger de ce qu’étaient ces leçons publiques d’anatomie.
(1) J u vénal.
(2) C’est la méthode psychologique.
(3) Denis Dodart (1634-1707), membre de l’Académie des Sciences, médecin de la princesse de Gonti et de la duchesse de Longueville, et, enfin, de Louis XI V, fut qualifié par Guy Patin « de prodige de sagesseet de science » (La Place. Mélanges de littérature , 1. 1.) Ses Mémoires pour servira l’histoire des Plantes témoignent d’une originalité et d’une puissance d’observation vraiment remarquables. (Alfred Mauky, L' ancienne Académie des sciences, p. 18. Paris, 1864.)
expériences, faites en présence du Dauphin, se recommencèrent chez M. de Meaux avec plus d’étendue et de détails (1); il s’y assemblait de nouveaux auditeurs, tels que le duc de Chevreuse, le P. de la Chaise, M. Dodart, tous ceux que leur goût y attirait et qui se sentaient dignes d’y paraître. Duverney fut, de cette sorte, pendant plus d’un an, l’anatomiste des courtisans, connu de tous, et presque ami de ceux qui avaient le plus de mérite ; ses succès de Paris l’avaient porté à la Cour et il revint à Paris avec ce je ne sais quoi de plus brillant que donnent les succès de la Cour. »
Proclamons-le de suite et bien haut, ces succès étaient mérités. Personne n’a plus droit que Guichard-Joseph Duverney (2) d’avoir son nom inscrit en tête du livre d’or de l’anatomie et de la physiologie à côté de ceux de Rabelais, de Yésale, de Léonard de Vinci, de Descartes, de Leeuwenhoeck et de Michel
(1) Dans son Histoire naturelle des sciences A.-F. Pouchet a noté: «que Bossuet abandonnait la Cour brillante de Louis XIV et s’enfermait dans l’amphithéâtre de Duverney pour s’y initier à l’anatomie du corps humain. »
(2) Guichard-Joseph Duverney (Feurs-en- Forez, 1648— Paris, 1730) a fait de très curieuses recherches sur les poissons des côtes de la Basse-Bretagne et sur le système musculaire. On lui doit, ainsi que je l’ai péremptoirement établi dans mon Traité des variations du système musculaire de l’homme (t. 1, p. 55, Paris, 1897), la découverte du muscle de la paupière improprement appelé muscle de Borner. Ses Œuvres anatomiques forment 2 vol. in-4. (Paris, Ch. A. Jombert, 1761), qui furent imprimés après sa mort. On lui attribue, mais à tort à mon avis, le texte de l’ostéologie de l’Abrégé d’anatomie, accommodé aux arts de peinture et de sculpture (Paris, 1668) de François Tortebat, peintre du Roy dans son Académie Royale de la Peinture et de la Sculpture. 11 fut aussi un maître en otologie. Rattel lui a réservé une large place dans ses études sur les Vieux maitres en otologie qu’il a publiées, en 1884, dans les Annales des maladies de l'oreille et du larynx.
Les biographes nous apprennent que les plus fameux comédiens allaient entendre Duverney pour acquérir le (aient de parler en public. « C’était, a écrit Fontenelle dans l’éloge précité de Duverney, un feu dans les expressions, dans les tours et dans la prononciation qui auraient presque suffi à un orateur. »
Servet. Winslow, Hunauld, Sénac, Petit se sont formés à son école (1). Successeur de J. Pecquet à l’Académie des sciences, médecin ordinaire du Roi, professeur en anatomie et en chirurgie au Jardin Royal des Plantes de Paris, il a relevé les sciences anatomiques du discrédit où elles étaient tombées depuis Riolan et enrichi ces sciences, et principalement l’anatomie comparée dont on a dit qu’il fut le fondateur (2), d’un grand nombre d’observations importantes.
L’instituteur du Dauphin profita si bien pour sa part de l’enseignement de Duverney qu’il put mener à bonne fin le projet dont l’idée l’avait poussé à étudier à fond l’anatomie et la physiologie, c’est-àdire, je le rappelle en lui empruntant encore ses propres expressions, « montrer au fils du Roi, dans la perfection de nos organes, la perfection autrement infinie du Créateur ».
Au xvme siècle, les savants et les médecins se servaient, pour exposer leurs doctrines, d’un latin obscur et presque barbare qui en interdisait l’intelligence à tout autre qu’à eux. Bossuet qui avait
(1) En plus de Winslow, de Hunauld, de Sénac, de Petit, de Bossuet, du Dauphin, on peut encore citer parmi les élèves de Duverney: Dionis dont les démêlés avec Molière dont il était le propriétaire ont été le point de départ de tant de mordantes satires contre la médecine et les médecins; Cl. Perrault qui, de médecin devenu architecte, construisit la colonnade du Louvre; le docteur Elie Richard, de la Rochelle, l’inventeur delà première voiture tenant à la fois de l’automobile (moins le moteur) et du vélocipède; Mademoiselle de Launai, la future Madame de Staal, etc.
(2) A tort évidemment. Les Belon, les Rondelet, les Gessner, les Aldrovande, en signalant persévéramment dans leurs écrits les similitudes et les différences qui existent entre l’organisation de l’homme et celle des autres mammifères, n’ont-ils pas fait de l’anatomie comparée? Vésale n’a-t-il pas trouvé moyen, à l’occasion du quinquina, de rédiger un Traité d’anatomie comparée? Sylvius, Eustachi, Fallope, dans leurs polémiques avec Vésale, ne se sont-ils pas appuyés pour le combattre, sur les dissections qu’ils ont pratiquées sur les animaux? Dans son Traité de V administration des parties Ambroise Paré n’a-t-il pas parlé de dissemblances de conformation qu’offre le squelette de l’homme et celui des quadrupèdes et celui des oiseaux ? Le fondateur de la zoologie, c’est Aristote.
déjà, — prenant pour devise cette sentence de Sénèque, doceo ut discam, — composé à l’intention du jeune prince, promis à d’effrayantes grandeurs, plusieurs ouvrages pédagogiques (1) pour remplacer les Despautaire (2) dont les règles en vers baroques offensaient le bon sens, entreprit de rédiger, de même, en français, avec toutes les richesses de son style et de son vocabulaire expressif, jaillissant et coloré où rien ne sent l’effort, lebégayement ou la gaucherie, le traité De la connaissance de Dieu et de soi-même dans lequel il se révéla, du jour au lendemain, aussi bon anatomiste et physiologiste que profond philosophe.
Dans quatre des chapitres sur cinq que comprend ce traité où, fidèle au plan qu’il s’était préalablement tracé, l’auteur, écartant toutes les preuves que la révélation, le spectacle de l’Univers et le consentement quasi-unanime des peuples, pouvaient lui fournir, s’est basé exclusivement sur l’examen approfondi de soi-même, pour s’élever à la connaissance de Dieu, quelques pages où plusieurs paragraphes sont, en effet, de-ci-de-là, réservés à l’anatomie et à la physiologie de l’homme et des animaux et un chapitre entier, le second, n’est rien autre chose qu’un livre d’anatomie et de physiologie humaine. Il y est question : 1° de la configuration extérieure du corps de l’homme, de la tête, du cou, des épaules, des bras, de la poitrine, etc. (. Anatomie des formes) ; II0 de la
(1) Notamment, une grammaire latine, une grammaire grecque, une histoire de France, La Politique tirée de l’Ecriture Sainte, le Discours sur l’histoire universelle, etc.
(2) Despautaire est cité dans un sonnet de Priscian dont voici le premier quatrain :
Priscian à ses compagnons les grammairiens :
« Vous Valle et Calepin, Donnât et Despautaire,
Vous, dis-je, qui hantez avec moi les Régeus Qui se peinent d’apprendre aux plus petits enfants Du Collège les lois qui en sont la grammaire. »
Presciani Cæsariensis adversus J. Aubertum pseudomedicum grammalica exposlulatio. Lyon, s. d. in-8.
situation, des rapports et de la structure des os, des muscles, des vaisseaux, du cœur, des poumons, de l’estomac, de l’intestin, du cerveau, des nerfs, des appareils des sens, etc. {Anatomie descriptive et Histologie) ; III0 des phénomènes mécaniques et chimiques de la respiration, de la digestion et de l’assimilation des aliments, du mode de contraction du cœur et de transmission au cerveau des impressions sensorielles, de l’état de veille et du sommeil, des maladies et de la mort, etc. {Physiologie et Pathologie).
Ce traité suscita dès son apparition une vive admiration. S’il fallait s’en rapporter aux contemporains de Bossuet celui-ci y aurait même atteint les limites de l’entendement humain et comme ces voyageurs audacieux qui, arrivés aux confins de la terre, se sont arrêtés devant un abîme sans fond, il aurait vu et dit tout ce qu’il est donné aux hommes, voyageurs aussi sur terre, de connaître et d’exprimer. Ce qui est hors de doute c’est que de toutes les parties qui le composent la partie exclusivement anatomique — (le chapitre II) — n’en fut pas la moins louangée. Qu’on en juge :
« Dodart, a relaté encore Fontenelle dans l’éloge de cet académicien, ne cessait d’admirer Bossuet, et de s’étonner de la sagacité avec laquelle il avait pu saisir cette partie si difficile et si compliquée de la physiologie. »
L’abbé Ledieu, le secrétaire et l’ami de l’adversaire irréductible des Molinistes, des Quiétistes et des Protestants, a consigné dans son Journal (1) que « M. de Meaux communiqua cette partie de son ouvrage aux physiciens, aux anatomistes, aux médecins les plus renommés de son temps. Tous la jugèrent supérieure à ce qui avait paru jusqu’alors sur de pareilles matières. »
(1) Le Journal et les manuscrits de l’abbé Ledieu sont à ta Bibliothèque Nationale.
Longtemps après, voire même jusque sous le règne de Napoléon III, elle continua à être l’objet d’appréciations non moins flatteuses. C’est ainsi que dans l’histoire la plus complète et la plus estimée de Bossuet, celle du Cardinal de Bausset, imprimée à Versailles en 1814 , on relève aussi les lignes suivantes (t. I, p. 345) : « Nous avons entendu nousmême les médecins les plus célèbres de nos jours exprimer le même sentiment, et déclarer que malgré les profondes recherches qui ont porté la science de l’anatomie bien au delà du point où elle était il y a cent cinquante ans, il n’est aucune des découvertes nouvelles qui fût en contradiction avec les différentes parties de l’exposé de Bossuet. »
Dans son Essai sur l'histoire de la philosophie au xvne siècle (Paris, 1846, t. II, p. 688) Ph. Damiron a vanté ainsi le style De la connaissance de Dieu et de soi-même et les bénéfices moraux que les médecins peuvent retirer de sa lecture : « C’est un modèle de style philosophique appliqué à l’explication des organes et de leurs fonctions.
« Ce devrait être un objet d’imitation et d’émulation pour les médecins écrivains qui, en général, se négligent un peu et ne possèdent pas assez l’art de relever la pensée, si sévère qu’elle soit, par la force, la précision, la plénitude de l’expression, toutes qualités par lesquelles excelle éminemment Bossuet. C’est, en effet, toujours sa manière habituelle ; or, conçoit-on bien ce que serait un grand livre de médecine écrit d’un tel style?...
« Les médecins philosophes ne sauraient avoir une meilleure manière d’entendre et d’expliquer au point de vue de la Providence l'objet habituel de leurs études. »
En 1861, dans la huitième édition du livre d’Achille Comte, intitulé Structure et Physiologie de l'homme et qui est précédé d’une lettre du Cardinal Lambruschini, secrétaire d’Etat, préfet de la Congrégation des Etudes, écrite, dix-sept ans aupara-
vant au nom du pape Grégoire XVI, à l’auteur, on lit encore (Préface, p. 14):
« Ainsi qu’on l’a fait remarquer, tous les philosophes anciens et modernes ont étudié l’organisation humaine avec enthousiasme et émotion. Cicéron a décrit avec toutes les richesses de son style, les formes et la beauté de cet être miraculeux ; Fénelon a rencontré des expressions qui partent d’une âme chrétienne, pour montrer dans la perfection de nos organes la perfection bien autrement infinie de notre Créateur; Bossuet s’est élevé à toute la hauteur de l’éloquence philosophique, en traitant à fond ce grand sujet dans son beau traité sur La connaissance de Dieu et de soi-même , livre admirable qui semble avoir défié le temps et les progrès delà science physiologique. Il ne contient, en effet, aucune erreur grave dans ses détails, et pourrait, en outre, servir de règle à la science moderne du raisonnement, car il renferme toutes les vérités d’observation qu’elle est allée chercher dans les traités des matérialistes, sans présenter aucun de leurs égarements. »
De toutes ces appréciations je ne veux en retenir que deux, celle du Cardinal de Bausset et celle de Ach. Comte. On a abusé de la bonne foi du Cardidinal de Bausset et je me demande comment Ach. Comte, directeur et professeur à l’Ecole supérieure des sciences et lettres de Nantes, a pu affirmer que le traité De la connaissance de Dieu et de soi-même « semble avoir défié le temps et les progrès de la science physiologique, qu’il ne contient aucune erreur grave dans ses détails, etc. » Si la science progresse lentement, elle progresse sans interruption. Il y avait conséquemment déjà sous le premier Empire des erreurs anatomiques, des erreurs physiologiques et des erreurs médicales et il y en avait, a fortiori, davantage encore sous le second, dans l’œuvre anatomo-physiologico-médicale du plus fameux prédicateur du xvne siècle.
Les énumérer toutes serait aussi long que fastidieux. Je ne signalerai donc, en les rectifiant au fur et à mesure et en commençant par les erreurs anatomiques, que les principales, celles-ci :
« La trachée-artère s’ouvre et se resserre selon les tons qu’elle doit former. »
La trachée-artère, encore appelée sifflet dans le vulgaire, est constituée par une série d’anneaux incomplets, superposés et unis entre eux au moyen d’une membrane de nature fibro-élastique et doublés, chacun, d’une muqueuse et de quelques fibres musculaires lisses. Elle est donc, dans une certaine mesure, susceptible d’élargissement et de rétrécissement, mais elle sert principalement, sinon exclusivement, à la respiration.
Les tons se forment surtout dans l’organe qui la continue directement en haut, le larynx et ainsi que l’a découvert Ferrein, au niveau des deux cordes sonores plus ou moins tendues, dites cordes vocales qu’il contient, et sur lesquelles l’air agit à peu près comme l’archet d’un violon sur les cordes de cet instrument .
Avant Ferrein, Dodart avait prétendu que la trachée-artère doit être considérée comme un instrument à anche ou espèce de haut-bois et « que l’air qui sort des poumons est modifié par plusieurs cartilages, notamment par l’épiglotte qui recouvre la glotte et qui sert particulièrement à l’exécution des cadences ».
« Il faudrait aussi remarquer la construction tant intérieure qu’extérieure de l’oreille et entre autres choses le petit tambour appelé tympan (1), c’est-àdire cette pellicule si mince et si bien tendue, qui, par un petit marteau d’une fabrique extraordinaire-
(1) Du grec iv/j.n«vov tambour.
ment délicate, reçoit le battement de l’air et le fait passer par ses nerfs jusqu’au dedans du cerveau. »
La membrane du tympan n’est pas reliée seulement par un petit marteau à l’oreille interne qui contient les rameaux périphériques du nerf auditif, mais encore par une série d’autres petits osselets.
« L’œil, pour s’ajuster aux distances, s’allonge ou se raccourcit par suite de la compression exercée sur lui par les muscles qui le meuvent. »
L’accommodation de l’œil aux différentes distances n’est pas due à son allongement ni à son raccourcissement sous l’action des muscles qui se fixent sur lui, mais à un muscle qu’il contient dans son intérieur (j muscle tenseur de la choroïde, de Brücke, muscle ciliaire , de Bowman) et dont la contraction déforme le cristallin, augmente l’étendue de son diamètre antéro-postérieur et conséquemment sa réfringence.
« Ce serait ici le lieu de considérer les parties qui composent l’œil, ses pellicules, appelées tuniques ; ses humeurs de différente nature, par lesquelles se font diverses réfractions des ray ons ; les muscles qui tournent l’œil et le présentent diversement aux objets comme un miroir; les nerfs optiques, qui se terminent en cette membrane déliée qu’on nomme rétine, qui est tendue sur le fond de l’œil, comme un velouté délicat et mince, et qui embrasse la partie de l’œil qu’on nomme le cristallin, à cause qu’elle ressemble à un beau cristal. »
On n’est pas encore exactement fixé sur la manière dont la rétine se termine en avant. Des recherches microscopiques modernes il semble résulter que sa couche la plus externe s’arrête au niveau de Y orra-serrata , c’est-à-dire au niveau du bord postérieur du muscle ciliaire dont il vient d’être question; la couche la plus interne, au contraire, se prolongerait sur la portion ciliaire de la membrane
qui entoure l’humeur vitrée, la membrane hyaloïde. Mais l’existence de cette membrane est niée par divers histologistes, par Ch. Robin notamment.
Dans tous les cas la rétine est séparée du cristal lin par l’humeur vitrée sur laquelle elle est exacte ment appliquée.
« Il y a quelques valvules, disposées, d’espace en espace, dans les intestins, qui empêchent la matière de remonter ; et on remarque, outre cela, qu’elles sont tournées en dedans comme une espèce de vis qui détermine la matière à produire un certain cours et la conduit aux extrémités par où elle doit sortir. »
Ce sont les contractions vermiculaires du petit et du gros intestin qui font cheminer dans leur intérieur les matières qu’ils contiennent. Les replis de la muqueuse du petit intestin appelés valvules conniventes ne servent qu’à augmenter l’étendue de la surface de la muqueuse intestinale au niveau de laquelle s’opère l’absorption du produit complètement liquéfié de la digestion, le chyle.
« Au bas de l’estomac et à l’ouverture qui est dans son fond, il y a une languette à peu près semblable à l 'épiglotte et qui ne s’ouvre qu’en dehors. Pressée par l’aliment qui sort de l’estomac elle s’ouvre, mais en sorte qu’elle empêche le retour aux viandes qui continuent leur chemin le long d’un gros boyau, où commence à se faire la séparation des excréments d’avec la bonne nourriture. »
Le mode de fonctionnement et les usages de la valvule nommée valvule pylorique, qui ferme l’orifice inférieur de l’estomac, sont bien ceux indiqués par Bossuet, mais elle n’a pas ni la structure, ni la forme de l’épiglotte. Les recherches auxquelles je me suis livré à l’Amphithéâtre d’anatomie de l’Ecole de Médecine de Tours pour expliquer la
phrase de Rabelais (1), le pylore (2) comme une fourche fîère, me donnent le droit d’affirmer que si cet organe offre, de même que tous les autres, des variations, je n’en ai trouvé aucune qui permette de le comparer à l’épiglotte.
« Au milieu du mésentère est une glande assez grande. Les veines lactées sortent toutes des intestins et aboutissent à cette glande comme à leur centre. »
Les glandes mésentériques sont très nombreuses et disposées sur trois rangs, mais elles sont si rapprochées les unes des autres qu’on a cru d’abord, et longtemps même après la mort du correspondant et du directeur de la sœur Cornuau, qu’elles n’en faisaient qu’une.
« Le cœur est situé au milieu de la poitrine, couché pourtant de manière que la pointe est tournée et un peu avancée du côté gauche... Les deux cavités que les anatomistes appellent les deux ventricules du cœur sont séparées par une substance solide et charnue à qui notre langue n’a point donné de nom et que les Latins appellent septum medium (3)
« Le cœur a deux artères et deuxprincipales veines d’où naissent toutes les autres. La plus grande artère s’appelle l’aorte ; la plus grande veine s’appelle la veine cave. La petite artère, crue autrefois veine, s’appelle encore maintenant veine artérieuse, comme la plus petite veine, crue autrefois artère, s’appelle artère veineuse. »
Il y a deux veines caves, une supérieure et une inférieure, aboutissant toutes deux à l’oreillette droite du cœur. La veine artérieuse porte aujourd’hui
(1) Cf. Mon Rabelais anatomiste et physiologiste , splauchnologie, appareil digestif.
(2) Du grec tvjj.-n, porte et « pzo>, je garde.
(3) Onia nomme aujourd’hui cloison interventriculaire.
le nom d’artère pulmonaire. L’artère veineuse répond aux veines pulmonaires, ordinairement au nombre de quatre.
« A l’ouverture des artères, et à l’embouchure des veines du côté du cœur, il y a des valvules, ou soupapes, qui ne s’ouvrent qu’en un sens, et qui, selon le sens dont elles sont tournées, donnent passage et empêchent le retour. Celles des artères se trouvent disposées de sorte qu’elles peuvent recevoir le sang en sortant du cœur ; et celles des veines, au contraire, de sorte qu’elles ne peuvent le rendre. Et il y a, par intervalles, le long des artères et des veines, des valvules de même nature qui ne permettent pas au sang, une fois passé, de remonter au lieu d’où il est venu; tellement qu’il est forcé par le nouveau sang qui survient sans cesse, d’aller toujours en avant, et de rouler sans fin par tout le corps. »
Des trois grosses veines qui s’abouchent dans l’oreillette droite, la veine cave supérieure, la veine cave inférieure et la grande veine coronaire, deux seulement, la veine cave inférieure et la grande veine coronaire, ont chacune une valvule : la veine cave inférieure, une valvule dite valvule d’Eustachi, mais dont Rabelais, ainsi que je l’ai prouvé (1), a fait mention avant lui; la grande veine coronaire, une valvule découverte par Thébésius et appelée pour cette raison valvule de Thébésius.
Les artères n’ont pas de valvules, mais les veines en ont, de distance en distance, une paire, le long de leur trajet.
« Le cerveau dans toute sa masse est enveloppé de deuxtuniquesdéliées et transparentes dont l’une, appelée pie-mère, est l’enveloppe immédiate qui s’insinue dans tous les détours du cerveau ; et l’au-
(1) Cf. mon Rabelais anatomiste et physiologiste. Angèiologie.
tre est nommé dure-mère, à cause de son épaisseur et de sa consistance. »
Cent ans à peine se sont écoulés depuis que Bichat a reconnu que le cerveau est entouré, en plus des deux membranes décrites par Hippocrate, de la dure-mère qui est une membrane fibreuse et de la pie-mère qui est une membrane cellulo-vasculo-nerveuse, d’une troisième membrane appartenant à la classe des grandes séreuses, transparente, aussi mince qu’une toile d’araignée et appelée, pour cette raison, arachnoïde .
« La partie antérieure du cerveau est destinée aux opérations des sens ; c'est aussi là que se trouvent les nerfs qui servent à la vue, à l’ouïe, au goût et à l’odorat. Au lieu que du cervelet naissent les nerfs qui servent au toucher et aux mouvements, principalement à ceux du cœur. »
Les nerfs qui président aux mouvements du cœur sont le nerf pneumogastrique (nerf modérateur des mouvements du cœur) qui provient du bulbe rachidien ou partie supérieure renflée de la moelle épinière qui est une espèce de prolongement cylindrique du cerveau et le grand sympathique (nerf accélérateur des mouvements du cœur). Les ramuscules cardiaques du grand sympathique émanent principalement de ses ganglions cervicaux.
Quant aux nerfs qui servent au toucher et aux mouvements volontaires (1) ils sontformés, d’abord, par deux faisceaux séparés, émergeant, l’un et l’autre, de chacune des faces latérales de la moelle épinière et appelés l’un racine antérieure et qui contient les filets nerveux moteurs, l’autre, racine postérieure et qui renferme les filets nerveux sensitifs.
Galien et Yésale ont fait mention des racines
(1) Les mouvements soustraits à l’influence de la volonté, ceux des viscères, dépendent du grand sympathique.
antérieures et des racines postérieures des nerfs, et les fonctions physiologiques différentes des racines antérieures et des racines postérieures des nerfs ont été établies expérimentalement par Charles Bell, Longet et Magendie. C’est à Rufus qu’est due la distinction des nerfs en nerfs moteurs et en nerfs sensitifs, mais il y a lieu de croire qu’elle remonte à Aristote puisque Rufus l’apprit d’Erasistrate (1). D’autant mieux que le Stagyrite a nettement indiqué le double courant nerveux centripète et centrifuge des nerfs mixtes (moteurs et sensitifs) (2).
« Il y a aux yeux les nerfs optiques. »
Ni l’un ni l’autre des cylindres d’un blanc grisâtre, chargés de conduire au cerveau les impressions visuelles ne mérite le nom de nerfs. L’anatomie de la texture et l’étude du développement du corps humain démontrent péremptoirement que chacun d’eux est un prolongement du cerveau, le pédicule qui réunit la vésicule oculaire à la vésicule cérébrale.
(1) Cf. Barthélémy Saint-Hilaire : Aristote, Traité des parties. (Préf.)
(2) Aristote. De motione animal, cap. XI § 5. Descartes a connu la division des nerfs en nerfs moteurs et en nerfs sensitifs, mais pour mieux faire ressortir l’excellence de sa théorie des esprits animaux et son opinion sur la structure des nerfs, il a posé cette question:
« D’où vient qu’un même nerf est à la fois un organe de sentiment et un organe de mouvement et que néanmoins, dans un certain cas de paralysie, le mouvement est aboli, tandis que le sentiment persiste? Certains anatomistes ont cru lever cette difficulté, en admettant des nerfs moteurs et des nerfs sensitifs, mais l’expérience ne vient point à l’appui de leur distinction. D’autres ont prétendu que la faculté sensitive était attachée aux enveloppes du nerf, tandis que la faculté motrice tenait au nerf lui-même ; autre hypothèse qui n’est pas plus soutenable. Tout s’explique au contraire si l’on admet que les esprits dont les nerfs sont les conducteurs, déterminent les contractions des muscles, et par ces contractions le jeu de toute la machine et si l’on reconnaît que les petits filets contenus dans la gaine des nerfs sont les organes du sentiment. Par là on comprendra très bien comment un même nerf transmet à la fois le sentiment et le mouvement et comment le mouvement peut être aboli, si le cours des esprits est interrompu sans que le sentiment soit pareillement aboli ; le sentiment étant lié à l’intégrité des filets nerveux. »
« Les emboîtements les plus remarquables sont ceux de l’épine du dos, qui règne depuis le, chignon du cou jusqu’au croupion. C’est un composé de petits os en forme d’anneaux enlacés merveilleusement les uns dans les autres, et ouverts au milieu pour donner entrée aux vaisseaux qui doivent y avoir leur passage. »
De la superposition des os de l’épine du dos ou vertèbres résulte un canal qui loge et protège la moelle épinière et qui est percé, de chaque côté, d’une série de trous superposés, dits trous de conjugaison, qui donnent passage à des artérioles, à des veines et à la plupart des nerfs du mouvement et du sentiment.
« Le cerveau est contenu dans un seul os. Mais s’il en eût été de même du poumon, cet os aurait été trop grand, par conséquent ou trop fragile ou trop solide pour se remuer au mouvement des muscles qui devaient dilater ou resserrer la poitrine. C’est pourquoi il a fallu faire ce coffre de la poitrine de plusieurs pièces qu’on appelle côtes. Elles tiennent ensemble par les peaux qui leur sont communes, et sont plus pliantes que les autres os, pour être capables d’obéir aux mouvements que leurs muscles leur devaient donner ».
La cage thoracique est constituée latéralement par des côtes, en avant par le sternum (1) et en arrière par le corps des vertèbres thoraciques. Le crâne est formé aussi de plusieurs os mais qui se fusionnent souvent en un seul dans l’extrême vieillesse.
Après les erreurs anatomiques les erreurs physiologiques.
« Il y a une liqueur qui arrose tout le corps, et qu’on appelle le sang.
(O Du grec ar epvov, poitrine.
Cette liqueur est mêlée dans toute sa masse de beaucoup d’autres liqueurs, telles que sont la bile et les sérosités. Celle qui est rouge, et qu’on voit à la fin se figer dans une palette, et qui en occupe le fond, est celle qu’on appelle proprement le sang. »
Au dire d’Hippocrate et de Galien il y avait quatre humeurs dans le corps humain : le sang, la cholère ou bile jaune, le flegme ou pituite, l’humeur mélancholique (1), terrestre, atrabile, bile noire, et qui se formaient le sang et la bile jaune dans le foie, la pituite dans le cerveau, et l’humeur mélancholique dans la rate.
Ambroise Paré a indiqué dansun tableau la nature et les caractères physiques de ces humeurs qui coulaient avec le sang auquel elles étaient mêlées. L’humeur mélancholique encore nommée lie, cholère noire était, avec la cholère ou par addition cholère jaune, considérée autrefois comme une humeur excrémentitielle dont le sang devait être débarrassé avant d’être porté par les artères et les veines dans toutes les parties du corps.
« Le fiel n’est qu’une excrétion de la partie la plus vicieuse du sang et c’est pour cela qu’il est amer » a déclaré Pline (Histoire Naturelle 1. XI, ch. LXXIV).
A la vérité c’est du sang que proviennent toutes les humeurs des sécrétions, mais il est composé seulement par un liquide séreux ou sérum, des globules rouges (hématies) ou blancs (leucocytes) et des gaz. On n’y rencontre de la bile jaune que chez les personnes qui présentent l’aspect et le caractère attribués par les Anciens au tempérament bilieux, et dont Stahl a tracé ce portrait :
« Les bilieux, dont le teint est jaunâtre, sont alertes, vifs, prompts aux affaires, mais peu patients quand il surgit des embarras, ils sont emportés et
(1) Du grec //.e/a?, noir et bile.
violents par nature (1), ils sont toujours prêts à résister et à lutter avec opiniâtreté contre tout obstacle qui vient contrarier leurs projets. Ils sont glorieux, fiers, méprisant et dédaignant facilement les autres; toujours prêts à agir, ils persistent résolûment dans leurs entreprises. »
Au xixe siècle la science qui ne se contentait plus d’impressions nia la présence de la bile dans le sang et conséquemment l’existence d’un tempérament bilieux. C’était à tort. Gilbert et Lereboullet ont démontré récemment que la bile se retrouve dans le sang des bilieux.
La portion du sang qui, après une saignée, se fige dans une palette est fournie principalement par les éléments solides ou globules.
« Du côté droit est le foie. Il enveloppe un côté de l’estomac, et aide à la digestion par sa chaleur. Il fait la séparation de la bile d’avec le sang : de là vient qu’il a par-dessous un petit vaisseau, comme une petite bouteille, qu’on appelle la vésicule du fiel, où la bile se ramasse, et d’où elle se décharge dans les intestins. Cette humeur âcre, en les picotant, les agite, et leur sert comme d’une espèce de lavement naturel pour leur faire jeter les excréments. »
La température du foie n’est pas plus élevée que celle des autres viscères ; il n’aide pas plus, par conséquent, par sa chaleur, à la digestion des aliments dans l’estomac que les autres viscères qui sont en rapport avec celui-ci. C’est bien dans ses cellules que s’élabore la bile, mais le rôle qui est dévolu à la bile ne se borne pas à exciter les contractions des fibres musculaires lisses des intestins ; elle aseptise la muqueuse intestinale, émulsionne les matières grasses, transporte aux dehors des déchets orga-
(1) Le mot français colère vient du mot grec parce que les Anciens prétendaient que la colère était due à l’agitation de la bile. L’étymologie exigerait qu’on écrivît cholêre.
niques nuisibles : l’urée, la créatine, la créatinine, etc.
« La rate est à l’opposite du foie. C’est une espèce d’éponge, où s’imbibe l’humeur terrestre mélancolique, d’où viennent, à ce qu’on tient, les vapeurs qui causent ces noirs chagrins (1) dont on ne peut dire le sujet. »
La rate est bien formée par du tissu spongieux, autrement dit par du tissu aréolaire, mais elle ne secrète pas l’humeur terrestre, mélancholique ou bile noire, puisque celle-ci est une humeur qui n’a jamais existé que dans l’imagination de nos ancêtres.
De ce que des hommes auxquels on avait enlevé la rate malade, et des animaux, la rate saine, sont morts longtemps après, on en avait conclu qu’elle ne servait à rien.
Par le fait, elle intervient de la façon la plus active dans Y hématopoïèse, c’est-à-dire dans l’auto-régénération du sang et dans les modifications spontanées de sa composition bio-chimique.
Grossenbacher a démontré que la rate paraît avoir surtout pour fonction de présider à la distribution du fer (et aussi, sans doute, du manganèse, car l’un ne va pas sans l’autre) dans l’économie. Ainsi se doit probablement expliquer sa mystérieuse influence sur la nutrition, récemment mise en relief par le professeur Charles Richet.
Celui-ci a, en effet, démontré (2) que les chiens « splénecto misés », — lisez « dératés », — ont beau manger beaucoup plus, ils « profitent » beaucoup moins que les chiens témoins qui ont gardé leur rate.
« Il a fallu que l’artère, qui devait avoir un batte-
(1) « La ratte, a écrit Guy de Cbauliac, est le réceptoire de la superfluité mélancholique engendrée au foye. La ratte a deux conduicts ; par l’un elle attire du foye la dite superfluité, par l’aultre l’envoye àl’estomac » (Guy de Chauliac, Anat. ch. VI.)
(2) Cf. Bulletins de la Société de Biologie, de Paris, séance du 22 décembre 191 i
ment si continuel et si ferme, fût d'une consistance plus solide et plus dure que la veine ; joint que l’artère, qui reçoit le sang comme il vient du cœur, c’est-à-dire plus échauffé et plus vif, a dû encore, pour cette raison, être d’une structure plus forte, pour empêcher que cette liqueur n’échappât en abondance par son extrême subtilité, et ne rompît ses vaisseaux à la manière d’un vin fumeux. » L’extrême subtilité du sang artériel n’est qu’une hypothèse superflue pour expliquer la résistance dont les artères sont douées et les expériences de Cl. Bernard ont prouvé que nulle part dans l’économie, la température du sang n’est ausssi élevée qu’elle l’est dans les veines sus-hépatiques et les veines sus-rénales.
« C’est une chose admirable, comme l’animal, qui n’a pas besoin de respirer dans le ventre de sa mère, aussitôt qu’il en est dehors, ne peut pas vivre sans respiration : ce qui vient de la différente manière dont il se nourrit dans l’un et l’autre état.
« Sa mère mange, digère et respire pour lui ; et par les vaisseaux disposés à cet etïet, lui envoie le sang tout préparé et conditionné comme il faut, pour circuler dans son corps et le nourrir. »
Il n’y a point de circulation directe de la mère à l’enfant; celui-ci ne reçoit donc pas, dans ses vaisseaux, du sang tout préparé, mais élabore, pour se les approprier et s’en nourrir, les éléments du sang qui lui sont présentés par sa mère comme véritable aliment.
« Le cœur est nourri par une artère qui n’a nulle communication avec l’aorte, et reçoit le sang du ventricule gauche... Le cœur étant extrêmement chaud, le sang s’y échauffe et s’y dilate, comme l’eau dans un vaisseau déjà échauffé. »
Lecœur est nourri par deux artères, Yarlère coronaire droite ou cardiaque droite ou antérieure et l 'artère coronaire gauche ou cardiaque gauche ou
JiOSSUET ANATOMISTE
postérieure , qui s’entre-croisent à sa surface à la façon d'un méridien et d’un équateur et qui se détachent, l’une et l’autre, de l’aorte tout près de son origine . Il n’est pas plus chaud que les autres viscères et le sang n’y subit aucune augmentation de température, aucune augmentation de volume.
« Ce qu’il y a de plus remarquable dans le cœur est son battement continuel, par lequel il se resserre et se dilate ; c’est ce qui s’appelle systole et diastole : systole (1) quand il se resserre, et diastole (2) quand il se dilate. Dans la diastole il s’enfle et s’arrondit, dans la systole, il s’apetisse (3) et s’allonge. Mais l’expérience a appris que, lorsqu’il s’enfle au dehors, il se resserre au dedans; et au contraire, qu’il se dilate au dedans, quand il s’apetisse et s’amenuise (4) au dehors. Ceux qui, pour mieux connaître la nature des parties, ont fait des dissections d’animaux vivants, assurent qu’après avoir fait une ouverture dans leur cœur, quand il bat encore, si on enfonce le doigt, on se sent plus pressé dans la diastole ; et ils ajoutent que la chose doit nécessairement arriver ainsi, par la seule disposition des parties. »
Ceci ne concorde pas non plus avec les données . de la science moderne. Pendant la systole des ventricules le cœur diminue de longueur en même temps qu’il exécute un mouvement de rotation sur lui-même, que sa moitié inférieure se soulève en avant et que le sang, contenu dans les ventricules dont les dimensions sont réduites à rien ou à presque rien, par la contraction de leurs parois, est chassé dans les artères. Dans toute la durée de leur diastole, les ventricules sont plus amples par suite du relâchement de leurs parois.
(1) Du grec uuurtUoi, je contracte.
(2) Du grec SiaroXv, dilatation, fait de SmtùXu, je sépare, j’ouvre, qui a pour racine Si a, à travers, et ar&XXu, j’envoie.
(3) Du verbe apelisser, rendre plus petit, diminuer de grandeur.
(4) Devient plus menu. Ce terme et le précédent ont vieilli.
« Le poumon se répand de part et d’autre dans toute la capacité de la poitrine. Il est autour du cœur, pour le rafraîchir par l’air qu’il attire. En rejetant cet air, on dit qu’il pousse au dehors les fumées que le cœur excite par sa chaleur, et qui le suffoqueraient, si elles n’étaient évaporées. Cette même fraîcheur de h air sert aussi à épaissir le sang et à corriger sa trop grande subtilité. »
Le poumon ou plutôt les poumons ne servent ni à épaissir le sang, ni à corriger sa trop grande subtilité, ni à rafraîchir le cœur, ni à exhaler les fumées qu’il dégage par sa chaleur qui ne dépasse pas, je suis obligé de le répéter, celle des autres viscères ; mais, au moyen de l’air, à rendre au sang altéré par la nutrition ses qualités primitives.
Le diaphragme empêche « que les fumées qui sortent de l’estomac et du bas-ventre, à cause des aliments et des excréments, n’offusquent le cœur.
« Mais son principal usage est de servir à la respiration. Pour l’aider, il se hausse et se baisse par un mouvement continuel, qui peut être hâté ou ralenti par diverses causes.
« En se baissant, il appuie sur les intestins et les presse et la matière dont ils sont pleins est con-
trainte de couler dans toutes les ouvertures qu’elle trouve sur son passage...
« Quand il est secoué violemment, ce qui arrive quand nous rions avec éclat, la rate, secouée en même temps, se purge des humeurs qui la surchargent; d’où vient qu’en certains états on se sent beaucoup soulagé par un rire éclatant. »
Les usages du diaphragme sont exclusivement mécaniques. Le rire consiste en une succession rapide d’inspirations et d’expirations courtes, occasionnées le plus souvent par des idées gaies, bizarres ou ridicules, le chatouillement, etc., qui mettent préliminairement enjeu l’action cérébrale. Dans le rire, le diaphragme en se contractant presse la rate,
placée immédiatement au-dessous de lui, mais il n’est nullement prouvé qu’elle se débarrasse davantage à ce momentqu’àun autre, des produits qu’elle secrète.
« Lorsque les nerfs qui servent à la vue et à l’ouïe sont agités en dedans, il se forme des étincelles, des couleurs, des bruits confus ou des tintements, qui ne sont attachés à aucun objet sensible. Les illusions de cette sorte sont infinies. »
Rien ne démontre que l’agitation spontanée des nerfs de la vue et de l’ouïe soit une des causes des hallucinations de ces deux sens. La conclusion tirée par Bossuet qu’il s’est fait un changement dans l’organe est de toute évidence, mais on ignore quel est ce changement.
« Et encore que le soleil et le feu nous échauffent, étant éloignés, il est clair qu’ils ne font impression sur notre corps qu’en la faisant sur l’air qui le touche. Le même se doit dire du froid ; et ainsi ces deux sensations appartenantes au toucher, se font par l’application et l’attouchement de quelque corps. »
On sait aujourd'hui que le calorique rayonne dans le vide, et qu’ainsi l’air n’est pas nécessaire à sa transmission.
« Le crâne a beaucoup de choses qui lui sont particulières. Il a en haut ses sutures, où il est un peu entr’ouvert, pour laisser évaporer les fumées du cerveau. »
Le moindre labeur intellectuel provoque un afflux de sang vers la tète. Qu'on plonge le bras dans un vase finement gradué et qu’on se donne la peine de résoudre la plus simple des équations algébriques, on verra presque aussitôt le niveau de l’eau baisser dans le vase. Une partie du sang du bras immergé s’est porté au cerveau pour mettre en œuvre les
combustions cellulairesnécessairesaux fonctions de l'intelligence.
— Apprenez-moi, demandait un philosophe à Voltaire, s’il n’y a pas une égale quantité de mouvement dans le monde ?
— C’est, lui répondit l’ermite de Ferney, une ancienne chimère d’Epicure renouvelée par Descartes.
Eh bien ! cette ancienne chimère d’Epicure renouvelée par Descartes est devenue, grâce à Carnot (1), à Seguin, à Mayer, à Béclard, à Hirn, à Lombard de Boston, à Schifï, à Mosso, à Luys, etc., une des bases de la physique et de la physiologie. Tout travail physiologique, comme mécanique, est mesuré par la différence de température entre la chaleur avant le travail et la chaleur après le travail ; qu’il s’agisse d’une machine, d’une plante, d’un muscle ou du cerveau, la loi qui régit leur mise en œuvre, loi de la conservation de la force, est la même.
La congestion du cerveau pendant un effort intellectuel a été signalée pour la première fois, je crois, par le « tant docte et gentil médicin maistre François Rabelais :
« Contemplez, dist Rondibilis(2), la forme (3) d’un homme attentif à quelque estude, vous voirrezenluy toutes les artères du cerveau bandées comme la chorde d’une arbaleste pour luy fournir dextrement (4) esperitz (5) suffisants à emplir les ventricules (6)
(1) C’est un ingénieur dont le nom est, à bien des titres, glorieux pour la France, Carnot qui, en 1824, a formulé le premier théorème de la thermodynamique. Avant lui on ne soupçonnait aucune relation entre le travail d’une machine et la chaleur qu’elle consommera ne savait même pas que le travail consommait de la chaleur.
(2) Guillaume Rondelet, professeur à la Faculté de Médecine de Montpellier qui, avec Schyron, enseigna l’anatomie et la physiologie à F. Rabelais.
(3) L’apparence, l’attitude.
(4) Rapidement.
(5) Des esprits animaux.
(6) Les ventricules du cerveau.
du sens commun, de l’imagination et appréhension (1), de la ratiocination (2) et résolution, de la mémoire et recordation (3). »
Ce n’est, cependant, qu’assez récemment qu’on a songé à appliquer un thermomètre en dehors du crâne pour se rendre compte de l’élévation de température que détermine l’apport d’une plus grande quantité de sang dans le cerveau dès qu’il fonctionne. L’échauffement du cerveau n’est donc pas un mythe comme la ventilation par le poumon du cœur surchauffé, la purgation par les secousses du diaphragme de la rate surchargée d’humeurs, etc. Mais cet échauffement, bien que causé par une combustion, ne s’accompagne pas de la production de fumées et lors même qu’il en serait ainsi, celles-ci ne pourraient filtrer à travers les sutures crâniennes dont les dentelures sont, d’abord, unies entre elles par du tissu cartilagineux, ensuite, étroitement engrénées entre elles, et, enfin, soudées entre elles.
De toutes les erreurs physiologiques qu’on relève dans La connaissance de Dieu et de soi-même, celle de beaucoup la plus commune est celle concernant les esprits.
Les extraits de cet ouvrage reproduits ci-après témoignent, en effet, que l’auteur ne s’est pas borné à parler de l’origine et de la nature des esprits, mais encore qu’il a eu recours à eux pour expliquer les phénomènes delà vie, de la locomotion, les passions, le sommeil, etc. :
« Les esprits sont la partie la plus vive et la plus agitée du sang. C’est une espèce de vapeur extraordinairement subtile et mouvante, que la chaleur du corps en fait élever, et qui est portée promptement par certains vaisseaux au cerveau, où les esprits s’affinent davantage par leur propre agitation, par
(1) Compréhension, du latin apprehensio.
(2) Raisonnement, du latin ratiocinatio .
(3) Souvenance, du latin recordatio.
celle du cerveau même, et par la nature des parties où ils passent, à peu près comme des liqueurs s'épurent et se clarifient dans les instruments par où on les coule.
« De là ils entrent dans les nerfs qu’ils tiennent tendus...
« Les nerfs sont comme de petites cordes, ou plutôt comme de petits filets, qui commencent par le cerveau...
« Les nerfs sont creux au dedans, en forme de petits tuyaux...
« Ils sont, premièrement, les organes du sentiment. C’est pourquoi, à chaque partie qui est le siège de quelqu’un des sens, il y a des nerfs destinés pour servir au sentiment : par exemple, il y a aux yeux les nerfs optiques, les auditifs aux oreilles, les olfactifs aux narines, et les gustatifs à la langue. Ces nerfs servent aux sens situés dans ces parties; et comme le toucher se trouve par tout le corps, il y a aussi des nerfs répandus par tout le corps.
« Ceux qui vont ainsi par tout le corps, en sortant du cerveau, passent le long de l’épine du dos, d’où ils se partagent et s’étendent dans toutes les parties.
« Le second usage des nerfs n’est guère moins important. C’est de porter par tout le corps les esprits qui font agir les muscles, et causent tous les mouvements...
« Dès que les esprits manquent les ressorts cessent faute de moteurs...
« Ce qu’il y a du corps quand nous nous mouvons c’est le premier branle dans le cerveau suivi du mouvement des esprits et des muscles... dans lesquels ils s’insinuent... et, enfin, du transport de tout le corps ou de quelqu’une de ses parties...
« Quand lesesprits sont épuisés à force d’agir, les nerfs se détendent, tout se relâche, l’animal s’endort, et se délasse du travail et de l’action où il est quand il veille.
« Il est aisé de concevoir que les esprits, étant si subtils et si agités, ils passent à travers les pores (1), et se dissipent d’eux-mêmes par leur propre agitation... »
Ils ont donc « aussi besoin d’être réparés...
« La fabrique des esprits se commence par le cœur, lorsque battant le sang et l’échauffant, il en élève les parties les plus subtiles au cerveau, qui les perfectionne, et qui ensuite en renvoie au cœur ce qui est nécessaire pour exciter son battement.
« Ainsi ces deux maîtresses parties, qui mettent, pour ainsi dire, tout le corps en action, s’aident mutuellement dans leurs fonctions, puisque sans les vapeurs que le cœur élève du sang, le cerveau n’aurait pas de quoi former les esprits, et que le cœur aussi n’aurait point debattement sans les esprits que le cerveau lui envoie (2).
« Dans ce secours nécessaire que se donnent ces deux parties, laquelle des deux commence ? C’est ce qu’il est difficile de déterminer ; et il faudrait pour cela avoir recours à la première formation de l’animal.
« Pour entendre ce qu’il y a ici de plus constant, il faut penser, avant toutes choses, que le fœtus ou l’embryon, c’est-à-dire l’animal qui se forme, est engendré d’autres animaux déjà formés et vivants, il y a par conséquent du sang et des esprits déjà tout faits, qui peuvent se communiquer à l'animal qui commence.
« On voit, en effet, que l’embryon est nourri du
(1) On a professé pendant des siècles que de tels pores existaient non seulement dans la « paroi » des nerfs mais encore dans celle des vaisseaux, de la peau, etc. On attribuait la transformation des esprits vitaux en esprits animaux au passage dans la substance cérébrale, à travers les pores des parois artérielles des parties les plus tenues du sang. Dans le foie, la rate, les reins, la peau c’était la situation et la direction des pores des parois artérielles à travers lesquels filtrait le sang qui déterminait la nature des excrétions et des sécrétions.
(2) Pour détails complémentaires voyez plus loin le chapitre consacré à l’étude des passions.
sang de la mère qui le porte (1). On peut donc penser que ce sang étant conduit dans le cœur de ce petit animal qui commence d’être, s’y rechauffe et s’y dilate par la chaleur naturelle à cette partie ; que de là passent au cerveau ces vapeurs subtiles, qui achèvent de s’y former en esprits, à la manière qui a été dite ; que ces esprits, revenus au cœur par les nerfs, causent son premier battement, qui se continue, ensuite, à peu près comme celui d’une pendule après une première vibration.
« On peut penser aussi, et peut-être plus vraisemblablement, que l’animal étant tiré de semences pleines d’esprits, le cerveau, par sa première conformation, en peut avoir ce qu’il lui en faut pour exciter dans le cœur cette première pulsation d’où suivent toutes les autres...
« Les esprits peuvent changer de nature par diverses causes. Plus de bile mêlée au sang les rendra plus impétueux et plus vifs ; le mélange d’autres liqueurs les fera plus tempérés. Autres seront les esprits d’un animal repu, autres ceux d’un animal déjà épuisé et recru (2)
« Quand le corps est en bon état et dans sa disposition naturelle, c’est ce qui s’appelle santé. La maladie, au contraire, est la mauvaise disposition du tout, ou de ses parties. Que si l’économie du corps est tellement troublée, que les fonctions naturelles cessent tout à fait, la mort de l’animal s’ensuit.
« Cela doit arriver précisément quand les deux maîtresses pièces, c’est-à-dire le cerveau et le cœur, sont hors d’état d’agir ; c’est-à-dire quand le cœur cesse de battre, et que le cerveau ne peut
(1) J’ai dit précédemment ce que vaut cette assertion.
(2) Recru, vieux mot, participe de l’ancien verbe recroire, se conûer, se remettre, se rendre et par conséquent ici : « rendu de fatigue », comme dans cette phrase de Labruyère : « Le voilà chasseur, s’il tirait bien : il revient mouillé et recru sans avoir tiré. » Cf. le Dictionnaire de la langue française, de Littré au mot recru.
plus exercer cette action, quelle qu’elle soit, qui envoie les esprits au cœur.
« Car encore que le concours des autres parties soit nécessaire pour nous faire vivre, la cessation de leur action nous fait languir, mais ne nous tue pas tout à coup : au lieu que, quand l'action du cerveau ou du cœur cesse tout à fait, on meurt à l’instant.
« Or, on peut en général concevoir trois choses capables de causer dans ces deux parties cette cessation funeste : la première, si elles sont ou altérées dans leur substance, ou dérangées dans leur composition ; la seconde, si les esprits, qui sont, pour ainsi dire, l’âme du ressort, viennent à manquer ; la troisième, si ne manquant pas et se trouvant préparés, ils sont empêchés par quelque autre cause de couler, ou du cerveau dans le cœur, ou du cœur dans le cerveau.
« Et il semble que toute machine doive cesser par une de ces causes. Car, ou le ressort se rompt, comme les tuyaux dans un orgue, et les roues ou les meules dans un moulin : ou le moteur cesse, comme si la rivière, qui fait aller ces roues, est détournée, ou que le soufflet, qui pousse l’air dans l’orgue, soit brisé : ou le moteur et le mobile étant en état, l’action de l’un sur l’autre est empêchée par quelque autre corps, comme si quelque chose au dedans de l’orgue empêche le vent d’y entrer, ou que l’eau et toutes les roues étant comme il faut, quelque corps interposé en un endroit principal empêche le jeu.
« Appliquant ceci à l’homme, machine sans comparaison plus ingénieuse et plus délicate, mais en ce qu’il a de corporel, pure machine; on peut concevoir qu’il meurt, si les ressorts principaux se corrompent, si les esprits qui sont les moteurs s’éteignent, ou si, les ressorts étant en bon état et les esprits prêts, le jeu en est empêché par quelque autre cause.
« S’il arrive, par quelque coup, que le cerveau ou le cœur soient entamés, et que la continuité des filets soit interrompue; et sans entamer la substance, si le cerveau ou se ramollit ou se dessèche excessivement, ou que, par un accident semblable, les fibres du cœur se roidissentou se relâchent tou t à fait, alors ces deux ressorts, d’où dépend tout le mouvement, ne subsistent plus et toute la machine est arrêtée.
« Mais quand le cerveau et le cœur demeureraient en leur entier, dès là que les esprits manquent, les ressorts cessent, faute de moteur : et quand il se formerait des esprits conditionnés comme il faut, si les tuyaux, par où ils doivent passer, ou resserrés ou remplis de quelque autre chose , leur ferment l’entrée, c’est de même que s’ils n’étaient plus. Ainsi, le cerveau et le cœur, dont l’action et la communication nous font vivre, restent sans force, le mouvement cesse dans son principe, toute la machine demeure, et ne se peut plus rétablir.
« Yoilà ce qu’on appelle mort ; et les dispositions à cet état s’appellent maladie...
« C’est un grand secret de la nature, de savoir comment le sang s’échauffe dans le cœur.
« Et d’abord, on peut penser que le cœur étant extrêmement chaud, le sang s’y échauffe et s’y dilate, comme l’eau dans un vaisseau déjà échauffé...
« Cette chaleur entretient la vie.
« Car d’un sang refroidi il ne s’engendre plus d’esprits; ainsi le mouvement cesse, et l’animal meurt. »
Les lois fondamentales qui président à la santé et à la maladie sont dominées par celles de la vie et ne peuvent être saisies si on n’a pas une notion exacte de ces dernières. Tout se tient en pathologie générale, les questions en apparence les plus métaphysiques intéressent directement le praticien, et toute doctrine erronée de la vie a des conséquences fatales sur la conception pathologique et sur la thérapeutique elle-même.
IlOSSUET ANATOMISTE
Hippocrate avait déjà proclamé cette vérité dans cet aphorisme, qui, à deux mille ans de distance, n’a rien perdu de sa valeur : Quœ faciunt in homine sano actiones sanas, faciunt in œgroto morhosas.
De là les ingénieuses hypothèses, tour à tour abandonnées et reprises, mais sans cesse aussi vaines et aussi fragiles, qui ont été émises sur l’origine et les causes de la vie et de son maintien.
Les énumérer toutes serait long et fastidieux, je me bornerai donc à en signaler quatre, les principales, et dont trois veulent que l’être vivant, l’homme ou l’animal, instrument compliqué, à mécanisme délicat, soit mû et dirigé par une force immatérielle, indépendante du substratum organique qu’elle régit et, par suite, impossible à saisir et à localiser, l’âme physiologique ou archée, le principe vital, V âme pensante {vitalisme , animisme) et une qui prétend que la vie est la résultante des réactions physico-chimiques qui s’accomplissent dans la profondeur des tissus [matérialisme , organicisme).
L’archée, archæus (l), ou principe d’un ordre supérieur, émanant de l’âme sensitive (2), causa interna, efficient , essentialis des phénomènes de la vie, inventé par Basile Valentin, adopté avec enthousiasme par Bombast-Paracelse (3), Van Helmont (4), etc., n’intéresse plus que ceux qui s’occupent de l’histoire de la médecine.
(1) Du grec ap^vj, principe, commencement. Archée, terme employé par Basile Valentin pour désigner un principe immatériel, différent de l’âme et présidant à tous les phénomènes de l’organisme, aux phénomènes vitaux. Chaque organe était conduit par une archée qui avait veillé à sa bonne formation et qui dirigeait son fonctionnement. Ces archées étaient sous la dépendance de l’archée supérieure, au-dessus de laquelle se plaçaient l’âme sensitive ou sensible dont il émanait et l’âme pensante ou immortelle.
(2) Pour les diverses espèces d'âmes admises par Aristote, Platon, etc-, voy. le dernier chapitre de ce volume.
(3) Bombast-Paracelse, fils d’un médecin de Zurich, éléve d’un alchimiste.
(4) Van-Helmont (1577-1614), le dernier et un des plus illustres représentants de l’École des alchimistes.
Lorsque Barthez (1) a rapporté les phénomènes delà vie à un principe autre que l’âme pensante, il a fait preuve de sagacité; mais du jour où il a voulu l’individualiser , le mettre en action il a encouru le reproche d’une systématisation conjecturale (2).
Si c’est l’âme pensante qui est la forme même du corps, comment se fait-il qu’elle ignore absolument la structure des organes qu’elle aurait façonnés, et que ces mêmes organes qu’elle mettrait en mouvement puissent fonctionner à son insu ? Comment expliquer la lenteur avec laquelle se sont développées nos connaissances anatomo-physiologiques et l’époque tardive où le génie, aidé de l’observation et de l’expérience , est arrivé à établir que le sang circule en nous ? Comment cette grande découverte physiologique a-t-elle rencontré, ainsi que d’autres du même genre, tant de contradicteurs et tant d’incrédules ? Si l’âme est le principe de la vie et la cause déterminante de la forme, pourquoi ne peut-elle pas prévenir l’altération des organes, et y porter remède quand elle est accomplie ? Pourquoi d’aucuns qui voudraient bien digérer digèrent-ils si mal ? Pourquoi les efforts de la volonté ne savent-ils pas rendre le mouvement à un membre paralysé? D'où vient que la vie s’éteint en nous malgré nous ? D’où vient que pendant la chloroformisation les fonctions intellectuelles et les fonctions sensorielles et les fonctions des muscles soumis à l’intluence de la volonté sont momentanément supprimées pendant que la vie persiste si le cœur ne cesse pas de battre? etc., etc.
On n’a pas j usqu’ici répondu à aucune de ces objections et on n’y répondra pas de sitôt d’une manière satisfaisante, j’imagine.
(1) Professeur éminent à la Faculté de médecine de Montpellier.
(2) Dans cette doctrine qui compte encore des partisans, le professeur Grasset, de Montpellier, entre autres, et dont Stahl (1660- 1734) est le fondateur, c'est l'âme unique, pensante, raisonnable, ayant conscience de soi, qui excite dans la matière un mouvement tonique vital, lui permettant de résister à la putréfaction.
Aujourd’hui on enseigne plutôt, du reste, que chacun des êtres vivants, l’homme ou l’animal n’étant qu’un agrégat de cellules, la vie n est que la résultante de l’activité et des efforts autonomes de ces cellules en rapport avec les actes physico-chimiques qui s’accomplissent dans leur profondeur. Celles qui ont la même origine s’assemblent pour former des groupes qui sont les tissus élémentaires ; ceux-ci, à leur tour, suivant leurs besoins réciproques, suivant les services mutuels qu’ils peuvent se rendre, se fédèrent pour constituer un organe où tout est approprié en vue d’un but commun, d’une fonction ; chacun de ces organes d’autant plus nombreux et plus complexes que l’être vivant occupe une place plus élevée au point de vue zoologique, reçoit des autres et leur remet en retour les produits dont ils ont besoin. Ces échanges incessants sont favorisés par un liquide toujours en mouvement, le sang; les relations des organes entre eux sont, enfin, assurées par le système nerveux, véritable réseau télégraphique dont les innombrables branches se réunissent pour composer des troncs, de plus en plus longs et volumineux qui aboutissent aux ganglions de la chaîne sympathique ou au cerveau, sièges du pouvoir recteur. Dans ce concept la santé est due au bon fonctionnement des cellules et la maladie à leur mauvais fonctionnement.
La maladie cesse, comme dans les doctrines vitalistes et animistes, d’être une entité distincte, séparable du corps, venant y contrarier une autre entité.
Que le maintien de la vie et de la santé dépende des processus physico chimiques qui s'accomplissent au sein de l’organisme de l’homme et de celui des animaux, c’est indéniable. L’air vient-il à manquer, en effet, dans le milieu où nous nous trouvons, nous éprouvons des angoisses qui vont toujours en croissant ; la poitrine se contracte laborieusement, le sang s’altère, la tête pèse davantage sur les épaules, nos idées se troublent, notre intelligence s’évanouit et
nous tombons dans un état comateux qui aboutit infailliblement à la mort si l'oxygène, cette partie respirable de l'air si justement appelé par Lavoisier, l’air vital, ne nous est pas rendu à temps.
Inversement, des tissus organiques qui ont perdu partiellement ou totalement depuis peu de temps leurs capacités fonctionnelles les récupèrent quand on leur rend le liquide oxygéné dont ils sont privés. En injectant, par exemple, du sang oxygéné dans l’une des carotides d’un chien décapité on voit la tête réacquérir sa sensibilité, renaître les secrétions des glandes, l’animal exécuter des mouvements de la face et des yeux qui paraissent dirigés par la volonté.
Dans ses expériences sur la tête de Campi, celle de G-amahut, sur d’autres encore, Laborde a constaté que si l’on rétablit la circulation sanguine dans une tête humaine fraîchement coupée, en abouchant directement l’une des carotides avec celle d’un chien vivant, l’on peut obtenir quelques mouvements de la face, qui se colore et reprend l’aspect de la vie, et réussir à provoquer divers réflexes par des excitations électriques.
Résulte-t-il de ces faits que la vie et l’intelligence sont des propriétés de la matière ? Nullement, mais que toutes les manifestations de la vie, aussi bien que toutes les manifestations de l’intelligence, tiennent à des conditions physico-chimiques. Inférer autre chose c’est confondre les conditions physicochimiques de la vie et de l’intelligence avec les causes mêmes de l’une et de l’autre.
« Si on voit l’intelligence revenir dans un cerveau et dans une physionomie auxquels on a rendu le sang oxygéné qui leur manquait pour fonctionner, on aurait tort, a écrit Cl. Bernard (1), d’y voir la preuve que la conscience et l’intelligence sont dans l’oxygène
du sang ou dans la matière cérébrale Dès que
nous avons reconnu que la matière organisée est dé-
(1) Cl. Bernard. Le Problème de la physiologie. Revue clés Deux Mondes du 15 décembre 1867.
pourvue de toute spontanéité, comme la matière brute, elle ne peut pas plus qu’elle avoir conscience des phénomènes qu’elle présente.... Les mécanismes vitaux en tant que mécanismes ne diffèrent pas des
mécanismes non vitaux Les uns et les autres
sont passifs. »
Grâce à Spallanzani (1) on sait que le Rotifère, desséché dans le sable ou la vase, ses berceaux, peut demeurer perinde cadaver pendant des années entières puis reprendre son activité quand cette vase est humectée, délayée dans de l’eau. On s’est empressé d’en déduire que les causes de la vie sont les combustions organiques, puisqu’elle réparait ou disparaît selon qu’on provoque leur apparition ou leur disparition. C’est à tort. Moren,de Blainville et Doyère (2) ont bien constaté que le Rotifère ne recouvre pas la vie quand il est desséché à nu ou à une température égale à celle qui coagule l’albumine. La résurrection des Rotifères n’est pas plus vraie que celle des Tardigrades dont on a également parlé.
D’un autre côté, Pasteur s’est ingénié à prouver, à force d’observations et d’expériences, le néant des générations spontanées. Et la théorie qui veut que rien ne naît de rien, que la vie provient toujours d’un germe vivant, n’a rien perdu de sa force en dépit de Bütschli, de Maurice Treube, de Stéphane Leduc, de J. Butler Burke, de R. Dubois, de A.-L. Herrera, de Charlton-Bastian, etc. (8) qui, pour arriver à l’obtention d’organismes artificiels, ont songé à fabriquer, d’abord, le protoplasma qu’on trouve dans toute cellule animale ou végétale et qui est considéré comme la base de la vie.
En saponifiant de l’huile d’olive par du carbonate
(1) Spallanzani. Opuscule de physique animale et végétale, Pavie, 1787, t. II, p. 203 et suiv. Observations et expériences sur quelque animal que l’observateur peut à son gré faire passer de la mort à la vie.
(2) Moren, de Blainville, Doyère. Annales clés Sciences Naturelles^» série, zoologie, 1842, t. XVIII, p-15.
(3) Charlton-Bastian. L’évolution de la vie, Paris, 1908.
de potasse finement pulvérisé, Bütschli est parvenu à faire une substance qui, à l’œil nu, ressemble à du protoplasma, et présente sous le microscope tous les caractères d’un agglomérat de cellules vivantes.
Maurice Treube a constitué artificiellement des cellules dont l’accroissement dans des directions variées finissait par former des réseaux comparables à des algues.
Il y a quelques années un de mes collègues, le professeur Stéphane Leduc, de Nantes, qui honore si grandement le Corps Médical français, a donné la recette suivante qui permet de créer un « jardin de fleurs artificielles :
« Dans le fond d’une jarre, ou autre vase analogue, placez un certain nombre de cristaux de sels de métaux lourds (sulfate de cuivre, de fer, de zinc, de cobalt, etc.), puis versez soigneusement au-dessus une solution de 10 p. 100 de silicate de soude (verre soluble). Les silicates insolubles qui se forment bientôt développeront des membranes osmotiques qui, en raison des variations de densité du milieu, s’étendront en branches irrégulières, diversement colorées par les sels employés et ayant, avec les plantes naturelles, une ressemblance réellement étonnante. »
En 1905, J. Butler Burke, de l’Université de Cambridge, a annoncé qu’il avait obtenu des Bactéries artificielles en soumettant du bouillon absolument stérilisé, — c’est-à-dire ne contenant aucun germe vivant, — à l’action du radium. Ces nouveaux petits êtres, appelés, par lui, radiobes (1), paraissaient dans le champ du microscope animés de mouvements identiques à ceux des organismes vivants. Mais ces prétendus organismes vivants se dissolvent après un certain temps d’exposition à la lumière du soleil et dans l’eau et sont dus, comme l’a expliqué M. Ramsay, aux globules d’hydrogène et d’oxygène
(i) El Eobes (aurore de la vie) par R. Dubois (La Revue des Idées, 1907).
provenant de la décomposition de l’eau. De même que les cellules artificielles fabriquées par Bütschli, M. Treube, S. Leduc, etc., ils ne possèdent pas le pouvoir de se reproduire.
En 1821, un anonyme a émis, dans un ouvrage intitulé Conjectures sur la réunion de la terre à la lune, cette hypothèse vulgarisée par le Suédois Arrhenius et lord Kelvin, adoptée par les physiciens Helmohltz, W. Thomson et par Pasteur, et commentée assez longuement par Richter dans sa théorie des Cosmozoaires, que le germe vivant duquel sont sortis toutes les plantes, tous les animaux et toutes les races humaines qui couvrent aujourd’hui noire planète, lui a été, quand elle a commencé à se refroidir et à se solidifier, apporté « sur les ailes de la lumière » ou par quelque météorite provenant de régions inconnues.
Cette nouvelle hypothèse me paraît également inacceptable parce que :
1° On n’a pas encore relevé, à la surface ou au sein d’une pierre, tombée du ciel ici-bas, la moindre empreinte d’un animal ou d’un végétal quelconques (S. Meunier), ce qui ne plaide pas, entre parenthèse, en faveur de la doctrine si plausible de la pluralité des mondes habités ;
2° L’échauffement intense qui se produit à la surface d’un météorite par suite de son rapide passage à travers l'air et qui se propage dans sa profondeur, ferait rapidement un cadavre d’un germe vivant apporté par lui sur la terre ;
3° Les rayons ultra-violets dont les propriétés stérilisantes sont bien établies, surabondent dans les espaces interplanétaires et ne permettraient pas davantage a un germe vivant (1) qui aurait, quelque fut son véhicule, traversé ces espaces, d'arriver autrement que mort sur notre globe.
Pour ne pas être démenti, il me semble donc qu’il
(1) S. Georges Stokes, Lectures ou light. 1892.
n'est guère possible, à l’heure présente, de donner de la vie une autre définition que celle-ci : la vie est une force qui, par l’entremise de processus physicochimiques, préside, sans que nous en ayons conscience et sans que notre volonté puisse suspendre ou perpétuer son action, à la formation et à l’entretien de notre être.
C’est justice de reconnaître que la conception de la vie qu’implique cette définition, ne s’écarte pas sensiblement de celle qu’en ont eue Descartes et son disciple Bossuet. D’après ce dernier, en effet, « L’animal qui se forme venant d’un animal déjà formé, on peut aisément comprendre que le mouvement se continue de l’un à l’autre, et que le premier ressort dont Dieu a voulu que tout dépendît, étant une fois ébranlé, ce même mouvement s’entretînt toujours... » C’est « par le moyen du sang qui coule dans les artères... que le corps croît et s’entretient, comme on voit les plantes croître et s’entretenir par
l’eau de la pluie » C’est de « sa chaleur que se
nourrissent toutes les parties et si l’animal ne se réparait continuellement par cette nourriture il périrait... Le sang, toujours employé à nourrir et à réparer l’animal, s’épuiserait aisément s’il n’était luimême réparé. . . par les aliments que la nature nous a préparés... Toute altération dans le sang, qui l’empêche de fournir pour les esprits une matière louable (1), rend le corps malade ; et si la chaleur matérielle, ou étouffée parla trop grande épaisseur du sang, ou dissipée par son excessive subtilité, n’envoie plus d’esprits il faut mourir : tellement qu’on peut définir la mort, l’extinction de la chaleur naturelle dans le sang et dans le cœur. »
Si à ces lignes on ajoute celles extraites, comme ' elles, De la connaissance de Dieu et de soi-même et dont j’ai fait mention immédiatement avant elles et
(i) Dans le sens médical, du latin laudabilis qui est de la qualité requise.