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CHAPITRE II

LES SENS EXTÉRIEURS

Deux ordres d’appareils servent à l’homme pour se mettre en rapport avec le monde extérieur :

Un appareil locomoteur comprenant des agents passifs, les os, et des agents actifs, les muscles ;

Un appareil sensoriel constitué par des organes dits organes des sens.

« Chaque sens, ainsi que l’a noté Bossuet (1), a le sien propre. La vue a les yeux, l’ouïe a les oreilles; l’odorat a les narines ; le goût a la langue et le palais, le toucher seul se répand dans tout le corps, et se trouve partout où il y a des chairs.

« A la vue appartiennent la lumière et les couleurs; à l’ouïe, les sons; à l’odorat, les bonnes et mauvaises senteurs ; au goût, l’amer et le doux, et les autres qualités semblables ; au toucher le chaud et le froid, le dur et le mou, le sec et l’humide... »

Les opérations des sens sont « appelées sentiments (2) ou plutôt sensations. Voir les couleurs, ouïr les sons, goûter le doux et l’amer, sont autant de sensations différentes.

« Les sensations se font dans notre âme à la présence de certains corps, que nous appelons objets. C'est à la présence du feu que je sens la chaleur; je n’entends aucun bruit que quelque corps ne soit agité ; sans la présence du soleil et des autres corps lumineux, je ne verrais point la lumière ; ni le blanc

(1) De la connaissance de Dieu el de soi-même, ch. I, art. 2.

(2) On se sert de préférence aujourd’hui du mot sentiment pour exprimer les plaisirs et les douleurs de l’dme, les émotions et les affections qui les suivent.

ni le noir, si la neige par exemple, ou la poix ou l’encre n’étaient présents. Otez les corps mal polis ou aigus, je ne sentirai rien de rude ni de piquant. Il en est de même des autres sensations

« Et en effet, s’il y a des corps dans l’univers, c’est chose de fait, dont nous sommes avertis par nos sens, comme des autres faits ; et sans le secours des sens, je ne pourrais non plus deviner s’il y a un soleil que s’il y a tel homme dans le monde (1). »

N’est-il pas surprenant de voir encore dans ce cas Bossuet ecclésiastique, ne pas partager l’opinion de Descartes, laïque, qui a fait reposer sur la véracité divine la croyance à l’existence des corps ?

En ces termes d’une précision remarquable il a défini :

« La sensation (si toutefois une chose si intelligible de soi a besoin d’être définie) ; la première perception (2) qui se fait dans notre âme à la présence de certains corps que nous appelons objets, et en suite de l’impression qu’ils font sur les organes de nos sens » et montré que « cette impression vient immédiatement ou originairement de l’objet.

« Elle en vient immédiatement dans le toucher, dans le goût...

« Nous ne goûtons que ce qui est appliqué à notre langue et à l’égard du toucher, le mot l’emporte.

« Elle en vient originairement dans les autres sensations, où l’application de l’objet n’est pas immédiat, mais où le mouvement qui se fait en vient jusqu’à nous tout du long de l’air par une parfaite continuité... »

Le soleil et le feu qui « nous échauffent (3), étant

(1-3; De la connaissance de Dieu el de soi-même, ch. III, art. 14 et art. 3.

(2) Quelques philosophes ont proposé de substituer à ce mot dont s’est servi également Descartes pour exprimer la manière dont s’effectue les sensations (Cf. Les Passions de l’âme, part. 22 et 23) celui de modification, de phénomène.

LES SENS EXTÉRIEURS

éloignés, il est clair qu’ils ne font impression sur notre corps qu’en la faisant sur l’air qui le touche.

« Le même (1) se doit dire du froid ; et ainsi ces deux sensations appartenant au toucher, se font par l’application et l’attouchement de quelque corps.

« On doit croire que si le goût et le toucher demandent un contact réel, il ne sera pas moins dans les autres sens, quoi qu’il y soit plus délicat.

« Et l’expérience le fait voir, même dans la vue, où le contact des objets et l’ébranlement de l’organe corporel paraît le moindre ; car on peut aisément sentir, en regardant le soleil, combien ses rayons directs sont capables de nous blesser : ce qui ne peut venir que d’une trop violente agitation des parties qui composent l’œil.

« Mais encore que ces rayons nous blessent moins étant réfléchis, le coup en est souvent très fort, et le seul effet du blanc et du noir nous fait sentir que les couleurs ont plus de force que nous ne pensons pour nous émouvoir. Car il est certain que le blanc écarte les nerfs optiques,et que le noir, au contraire, les tient trop serrés. C’est pourquoi ces deux couleurs blessent la vue, quoique d’une manière opposée ; car le blanc la dissipe et l’éblouit : ce qui paraît tellement à ceux qui voyagent parmi les neiges, pendant que la campagne en est couverte, qu’ils sont contraints de se défendre contre l’effort que cette blancheur fait sur leurs yeux, en les couvrant de quelque verre, sans quoi ils perdraient la vue. Et les ténèbres, qui font sur nous le même effet que le noir, nous font perdre la vue d’une autre sorte, lorsque les nerfs optiques, trop longtemps serrés à la fin, deviennent très mobiles, et incapables d’être ébranlés par les objets. On sent aussi à la longue, qu’un noir trop enfoncé fait beaucoup de mal ; et par l’effet sensible de ces deux couleurs principales, on peut juger de celui de tous les autres.

(i) La même chose.

« Quant aux sons, l’agitation de l’air, et le coup qui envient à notre oreille sont choses trop sensibles pour être révoquées en doute. On se sert du son des cloches pour dissiper les nuées. Souvent de grands cris ont tellement fendu l’air, que les oiseaux en sont tombés; d’autres ont été jetés par terre par le seul vent d’un boulet. Et peut-on avoir peine à croire que les oreilles soient agitées par le bruit, puisque même les bâtiments en sont ébranlés et qu’on les en voit trembler? On peut juger par là de ce qui fait une plus douce agitation sur des parties plus délicates.

« Cette agitation de l’air (1) est si palpable, qu’elle se fait même sentir en d’autres parties du corps. Chacun peut remarquer ce que certains sons, comme celui d’un orgue ou d’une basse de viole, font sur son corps. Les paroles se font sentir aux extrémités des doigts situés d’une certaine façon ; et on peut croire que les oreilles, formées pour recevoir cette impression, la recevront aussi beaucoup plus forte.

« L’effet des senteurs nous paraît par l’impression qu’elles font sur la tête. De plus, on ne verrait pas les chiens suivre le gibier, en flairant les endroits où il a passé, s’il ne restait quelques vapeurs sorties de l’animal poursuivi. Et quand on brûle des parfums, on en voit la fumée se répandre dans toute une chambre, et l’odeur se fait sentir en même temps que la vapeur vient à nous. On doit croire qu’il sort des fumées à peu près de même nature, quoique imperceptibles, de tous les corps odoriférants, et que c’est ce qui cause tant de mauvais effets dans notre cerveau. Car il faut apprendre à juger des choses qui ne se voient pas, par celles qui se voient...

« IJn corps interposé m’empêche de voirie tableau que je regardais (2) ; quandle milieu est transparent, selon la nature dont il est, l'objet vient à moi diffé-

(1) On sait aujourd’hui que l’air n’est pas le conducteur exclusif du son, qu’il se propage à travers tous les corps élastiques.

(2) De la connaissance de Dieu et de soi-même , ch. 111, art. 4.

LES SENS EXTÉRIEURS

remment; l’eau, qui rompt la ligne droite, le courbe à mes yeux; les verres, selon qu’ils sont colorés ou taillés, en changent les couleurs, les grandeurs et les figures ; l’objet se grossit ou s’apetisse (1), ou se renverse ou se redresse, ou se multiplie. Il faut donc premièrement, qu’il se commence quelque chose sur l’objet même, et c’est la réflexion de quelque rayon du soleil, ou d'un autre corps lumineux; et il faut, secondement, que cette réflexion se continue tout le long de l’air jusqu’à mes yeux : ce qui montre que l’impression qui se fait sur moi vient originairement de l’objet même.

« Il en est de même de l’agitation qui cause les sons, et de la vapeur qui excite les senteurs. Dans l’ouïe, le corps résonnant qui cause le bruit doit être agité : et on y sent au doigt un trémoussement tant que le bruit dure. Dans l’odorat, une vapeur doit s’exhaler du corps odoriférant ; et dans l’un et dans l’autre sens, si le corps qui agite l’air rompt le coup qui venait à nous, nous ne sentons rien...

« Quoique la sensation demande, pour être formée, la présence actuelle de l’objet (2), elle peut durer quelque temps après. Le chaud ou le froid dure dans ma main après que je l’ai éloignée, ou du feu, ou de la glace qui me la causaient. Quand une grande lumière, ou le soleil même, regardé fixement (3), a fait en nos yeux une impression fort violente, il nous parait encore, après les avoir fermés, des couleurs d’abord assez vives, mais qui vont s’affaiblissant peu à peu, et semblent à la fin se perdre dans l’air. La même chose nous arrive avec un grand bruit; et une douce liqueur laisse, après qu’elle est passée, un moment de goût exquis. Mais tout cela

(1) Devient plus petit.

(2) De la connaissance de Dieu et de soi-même , ch. I, art. 1.

(3) Les oiseaux qui possèdent un écran mobile devant la rétine, le peigne, peuvent seuls regarder longtemps fixement le soleil. L’aigle qui regarde longtemps, fixement le soleil ne le voit pas car il a, auparavant, abaissé l’écran mobile qui protège sa rétine.

n’est qu’une suite de la première touche de l’objet présent.,.

« Ainsi dans les sensations à n’y regarder seulement que ce qu’il y a dans le corps, nous trouvons trois choses à considérer, l’objet, le milieu et l’organe même : par exemple, les yeux et les oreilles (1). »

Avant d’entreprendre dans le double intérêt de la religion et de la réputation de Descartes, de diriger la philosophie dans les voies d’un cartésianisme mitigé, Bossuet a dû lire et relire attentivement non seulement les écrits du célèbre philosophe tourangeau mais encore ceux du Saint Docteur, ceux du Docteur Angélique qui font autorité en matière théologique et ceux des deux chefs de l’Ecole péripatéticienne qui mérite moins que toutes les autres vieilles Ecoles philosophiques le reproche de s’être rendue par le choix des méthodes, étrangères aux données de la biologie, réfractaire au progrès scientifique, ceux du « divin » Platon et ceux d’Aristote « qui quelquefois, lui aussi, a parlé diviniment (2) ». On a déjà eu diverses preuves de cette assertion et la proposition générale ci-dessus (3) que « dans les

(1) De la connaissance de Dieu et de soi-même, ch. III, art. 4.

(2) Loc. cit. sitpràch. 1, art. 17. Ce que la philosophie de Platon a perdu en douceur avec le Stagyrite, elle l’a gagné en clarté, en vérité et en profondeur. L’auteur des Leçons de physique , du Ciel, du Monde, de La météréologie, du Traité d’acoustique, du Traité des plantes, de L’histoire des animaux, de La génération des animaux, de La vie, de La sensation, de La jeunesse et la vieillesse, de La vie et la mort, de La respiration, etc., s’est acquis des droits imprescriptibles à la reconnaissance des expérimentateurs et des observateurs modernes.

On lui doit, en effet, la découverte de la théorie de l’épigenèse, du principe de la division du travail physiologique, du principe de la corrélation des formes, de la reproduction parlhénogénétique des abeilles, de la multiplication par scissiparité des polypes d’eau douce, de l’existence simultanée chez certains poissons des organes mâles et femelles, des courants nerveux centripète et centrifuge, etc.

13) Qu’il s’est plu à formuler encore ailleurs et d’une façon plus complète en ces termes: « qu'il se fait en toutes les sensations un mouvement enchaîné qui commence à l’objet et se termine au dedans du cerveau. »

LES SEXS EXTÉRIEURS

sensations à n’y regarder que ce qu’il y a dans le corps, nous trouvons trois choses à considérer, l’objet, le milieu et l’organe lui-même, par exemple, les yeux et les oreilles », en est une nouvelle. Quel était, en effet, en cela l’enseignement de l'Ecole ? Celui-ci :

Le monde extérieur pénètre en nous par le contact intime de l’agent et du patient (1) ;

Les agents qui exercent sur nous une action informante sont parfois les corps eux-mêmes ;

Il en est ainsi dans l’acte du toucher ;

A y regarder, cependant, de près, même dans l’acte du toucher, l’objet ne frappe le sens que par l’intermédiaire d’un milieu, d’une membrane (« accidit utrumque per cuti. » St. Th. de Anima, II, lect. 23)

Pour les autres sens, l’information (2) nous arrive à travers l’air ou éther, auxquels les objets ont communiqué leurs vibrations lumineuses ou sonores. f in aliis sensibus immutatio medii est causa quod immutatur sensus. St Th. eodem loco ).

Dans l’acte du toucher l’objet ne frappe effectivement le sens que par l’intermédiaire d’une membrane, l’épiderme, dont les cellules, superposées à la manière des pavés d’une barricade, protègent les papilles du derme dans lesquels sont logés des corpuscules ronds et ovoïdes , découverts par Meissner et Wagner (peau), Krause (la conjonc-

(1) On disait dans l’Ecole et on continue à dire en philosophie l’agent et le patient, pour signifier la cause, ou la chose, ou la personne qui opère, et le sujet sur lequel opère cette chose ou cette personne. Agent du latin agens, participe présent de agere agir, ce qui agit, ce qui opère ; patient, en latin patiens fait de pâli, qui souffre, qui reçoit l’impression d’un agent physique.

(2) « Sous l’action de l’objet la faculté reçoit une information ou espèce impresse, et réagit sous cette information ; cette nouvelle intention est l’espèce expresse : ces deux termes désignent les deux aspects d’un même phénomène. » (St. Thomas, in secunclum de Anima, lect. 24 ; St-Bonaventure, de reduct. artium ad Ihéolog. etc.)

tive) (1), et qui sont les agents du tact ainsi que le prouvent, quand on coupe les filets nerveux qui y aboutissent, leur transformation graisseuse et la disparition de la sensibilité cutanée et leur remplacement par des goutelettes graisseuses chez les personnes paralysées de la sensibilité cutanée.

La conservation de cette sensibilité cutanée ne dépend pas, du reste, seulement de l’intégrité des corpuscules du tact mais encore de celle de l’épiderme entre les cellules duquel s’insinuent des ramuscules nerveux. Le développement considérable de certaines végétations épidermiques semble même être en rapport avec l’exercice du tact. L’épaisse couche d’émail (épithélium modifié) qui revêt chaque dent possède une sensibilité tactile indéniable. Quelques poils (poils tactiles du museau du chien et du chat) (2) présentent dans leur intérieur, une papille dermique qui se prolonge dans le canal médullaire. Cette papille est très vasculaire et il est vraisemblable quelle renferme des éléments nerveux analogues à ceux que contiennent les poils du bœuf et qui font de ces poils des organes de tact (3). Les insectes ont des tentacules cornés ; la plante du pied est couverte d’une puissante

(1) On observe, en outre, dans la profondeur du derme et du tissu cellulaire sous-dermique, des corpuscules plus volumineux, appendusaux nerfs comme des fruits aux branches d’un arbre et visibles à l’œil nu. Ce sont les corpuscules de Vater et de Paccini : ils sont formés par une série de couches fibreuses limitant une cavité allongée dans laquelle un ou plusieurs filets nerveux viennent se terminer d’une manière encore peu connue. On les rencontre surtout à la paume de la main, sur le trajet des nerfs collatéraux des doigts et aussi en des points de l’économie où ils ne peuvent guère servir aux sensations du tact proprement dit, dans l’intérieur des muscles, du mésentère (chat), etc., de sorte qu’on suppose qu’ils président aux sensations de pression.

(2) La croyance populaire qu’on ne doit pas couper les poils du museau d'un chat si on ne veut pas l’empêcher de sentir, est donc justiflée.

(3) Gf. Dietl. Untersuchungen iiber Tasthaare. Sitzunb. d. Akad. d. Wissenschaften. Wien, 1872, p. 62 ; Math. Duvai,. Note pour servir à l’étude de quelques papilles vasculaires (papilles des poils). Journ. de l’Anat. 1873, etc.

LES SENS EXTÉRIEURS

couche d’épiderme cornée et, cependant, sa sensibilité est exquise.

La lumière est, quant à ses effets, la manifestation des surfaces; mais, en elle-même, comment doit-elle être considérée ? Pour les uns, la lumière est une substance matérielle, émanant soit du soleil {lumière naturelle ), soit de la houille, du bois, etc., en ignition ( lumière artificielle ) et dont les molécules se propagent avec une extrême rapidité et en ligne droite {théorie de l'émission ). Pour les autres ce n’est qu’un mouvement particulièrement imprimé par le soleil, ou du charbon, du bois, etc., en ignition à la matière pondérable et diversement modifié par la nature des surfaces qui en sont atteintes [théorie des ondulations).

La seconde des deux opinions qui veut qu’il y ait la plus grande analogie entre le son (1) qui nous révèle certaines qualités intimes des objets et la lumière qui nous fournit des renseignements sur leurs qualités extérieures, la seconde de ces deux opinions émises par Descartes fut pour un temps discréditée par Newton qui est l’auteur de la première; mais la science s’y est ralliée derechef (2).

Les corps sont transparents ou opaques. Les corps transparents sont ceux que la lumière naturelle ou artificielle traverse librement; les corps opaques,

(1) « L’audition n’est que la perception des vibrations des corps dont l’air est le véhicule le plus ordinaire, ainsi qu’on voit à l’œil que font les tremblements des cordes et des cloches quand elles sonnent... les petites secousses qui constituent le son sont transmises par le milieu extérieur au nerf spécial qui les ressent... L'âme jugera le son plus aigu ou plus grave selon que les secousses seront plus promptes ou plus tatdives às’entre-suivre *. Descartes, L’homme.

(2) Tout mouvement détermine une élévation graduelle de la température qui produit l’incandescence et l’état lumineux. On fait jaillir des flammes de certains corps en les frappant ou en les frottant; sous l’inlluence de l’électricité le même phénomène se manifeste à travers les espaces célestes et sous celle du déplacement des atomes dans les combinaisons chimiques.

ceux par la surface desquels elle est réfléchie. Cette surface ne la renvoie pas toujours telle qu’ils la reçoivent, ceux qui en absorbent tous les rayons ou qui n’en réfléchissent qu'un nombre infime sont appelés noirs-, ceux qui en réfléchissent tous les rayons ou presque tous sont blancs (et c’est l’immense majorité); ceux qui n’en réfléchissent qu’une espèce, sont colorés. Ainsi la couleur n’est pas inhérente aux corps, elle dépend de l’espèce de rayons qu’ils peuvent réfléchir. Enfin les rayons lumineux en passant d’un corps transparent dans un autre corps transparent n’ayant pas la même densité subissent une déviation à laquelle on donne le nom de réfraction et qui diffère suivant que cet autre corps transparent est plan ou affecte la forme d’une lentille biconvexe ou biconcave. C’est à Descartes que nous devons d’être ainsi renseignés sur la lumière considérée au point de vue du rôle qu’elle joue dans la vision (1), mais, avant lui les effets désastreux

(1) C’est principalement à ses recherches sur la lumière, l’appareil de la vision et son mode de fonctionnement que Descartes a dû d’être classé parmi les physiciens et les anatomo-physiologistes les plus illustres. Il a affirmé que la lumière n’est qu’un mouvement propre aux corps dits lumineux propagé par une « matière fort subtile et fort fluide qui s’étend sans interruption depuis les astres jusqu’à nous et qui remplit les pores des corps appelés transparents. » Cette matière fluide et subtile répond exactement à ce qu’on décrit maintenant sous le nom d’éther et la théorie des ondulations de la lumière l’a emporté sur celle de l’émission. Les lois de la réflexion et de la réfraction de la lumière ont été posées en ces termes par le grand pnilosophe qui naquit à La Haye, en Touraine : « Il y a une infinité de rayons de tous les points des corpslumiueux vers tous les points de ceux qu’ils illuminent... Ces rayons doivent être toujours imaginés exactement droits, lorsqu’ils ne passent que par un seul corps transparent, mais lorsqu'ils rencontrent quelques autres corps ils sont sujets à être détournés par eux, ou amortis en même façon que l’est le mouvement d’une balle ou d’une pierre jetée dans l’air par ceux qu'elle rencontre... Or, quand plusieurs balles venant d’un même point, rencontrent un corps dont la superficie est tout unie et égale, elles se réfléchissent également et en même ordre, en sorte que si cette superficie est toute plate, elles gardent entre elles la même distance après l’avoir rencontrée, qu’elles avaient auparavant; et si elle est courbée en dedans ou en dehors, elles s’approchent ou s’éloignent

LES SENS EXTÉRIEURS

que peut avoir sur la rétine la lumière solaire, la réverbération de la neige avaient été signalées par Aristote, Lucrèce (1) Avicenne (2) Galien, voire même par Rabelais, ainsi qu’il appert de ce paragraphe de l’épopée pantagruélique :

« Le blanc extériorement (3) disgrège (4) et espart (5) la vue, dissolvent manifestement les esperitz

en même ordre les unes des autres, plus ou moins à raison de cette courbure... Et si ces balles rencontrent une superficie inégale, elles se réfléchissent vers divers côtés, chacune selon la situation de l’endroit qu’elle touche... Enfin considérez que si une balle qui se meut rencontre obliquement la superficie d’un corps liquide par lequel elle puisse passer plus ou moins facilement que par celui d’oû elle sort, elle se détourne et change son cours en y entrant... Il faut penser en même façon qu’il y a des corps qui étant rencontrés par les rayons de la lumière les amortissent... à savoir ceux qu’on nomme noirs. » Et qu’il en est aussi qui « font réfléchir ces rayons sans apporter aucun autre changement à leur action, à savoir ceux qu’on nomme blancs. » Tandis qu’il en est d’autres qui «y apportent avec cela un changement semblable à celui que reçoit le mouvement d’une balle quand on la frise, à savoir ceux qui sont rouges ou jaunes ou bleus ou de quelque autre telle couleur» Traité du monde; Discours de la méthode, V* part; La Diopirique. T. V des Œuvres complètes cit. pp. 9, 10, 10, 14. Dans le 8* discours des Météores il a remarqué que les rayons lumineux qui traversent un morceau de cristal « à surfaces parallèles, se redressent autant en l’une qu’ils pourraient se courber en l’autre » et que dans ce cas, ils ne font pas voir les couleurs de l’iris alors qu’ils les font voir quand ils passent à travers « un triangle de cristal, qui leur imprime une double réfraction et que les couleurs de l’arc-en-ciel sont dues à une semblable cause et que si la coloration des corps ne peut pas toujours être rapportée à un phénomène de réfraction, elle doit au moins être considérée comme le résultat d’une modification que la surface des corps imprime en divers sens au mouvement de la matière subtile d’où résulte la lumière. »

(1) Lucrèce (De naturâ deorum. L. IV) a fait en ces termes allusion àces troubles oculaires : « Nos yeux redoutent et fuient la vue des corps éclatants. Le soleil aveugle même ceux qui vont le regarder en face, tant les images qu’il précipite de sa hauteur à travers un ciel pur heurtent et bouleversent le frêle tissu des yeux. Et puis souvent un vif éclat brûle le regard, parce que mille germes de feu y sont contenus et blessent les yeux où ils pénétrent. »

(2) Avicenne cité par Guillemeau.

(3) Extérieurement.

(4) Sépare, divise, disperse.

(B) Même sens que précédemment «éparpille, diverge », glossaire de L. Barré.

visifs, (1) selon l’opinion d’Aristotelès en ses problèmes (2) et des perspectifs ; et le voyez par expérience, quand vous passez les monts couverts de neige : en sorte que vous plaignez de ne pouvoir bien regarder, ainsy que Xenophon escript estre advenu à ses gents : et comme Galien expose amplement lïbro X usu partium (3) ».

(1) Galien, suivant en cela la pensée d’Hérophile, a écrit (l. VI, ch. II De l’usage des parties, et 1. XVI, ch. III) que les nerfs optiques sont creux, ontun trou manifeste. Plempiusau livrel de son Opthalmographie, a indiqué la manière de trouver ce trou. Le cordon fibro-nerveux, dit nerf optique. qui unit la vésicule oculaire à la vésicule cérébrale, est effectivement creux.

Tous les philosophes et les médecins du moyen âge et Descartes lui-même (voy. sa Dioptrique et aussi son livre De l’homme, art. 18, 19 et 20) ont pensé que les yeux étaient redevables de la faculté de voir aux esprits animaux ou visifs qui y aftluaient en plus ou moins grande quantité par la cavité qu’offre chaque nerf en question. Riolan a enseigné (Animadv. sur Bauhin) que la jonction du nerf optique droit et du nerf optique gauche avait lieu par l’intermédiaire d’un petit canal ayant la forme de la lettre H. Bauhin, Mercatus, Sennertet plusieurs autres ont affirmé que cette jonction avait lieu par le mélange total de la substance des deux nerfs pour que les esprits visifs pussent passer avec facilité d’un œil dans l’autre pour augmeuter l’étendue et l’acuité de la vision, « non seulement dans les personnes saines mais encore chez les personnes qui n’ont qu’un œil et chez lesquelles cet œil unique doit avoir la force de deux. » Aristote, Galien, Alexander ont déclaréque ces esprits visifs, viciés, de mauvaise qualité, ternissaient les miroirs en sortant des yeux et communiquaient par contagion l’ophtalmie.

(2) « La couleur verte médiocrement excite et esmeut l'organe de la vüe, partant luy donne soulagement et le conforte : ce que ne peut faire la couleur blanche attendu qu’elle excite, esmeut et change grandement l’organe d’icelle ; à cause qu’elle tend à une plus grande violence et excellence. Car, d’autant plus que l’objet sensible est excellent, d’autant plus il débilite et détruict le sens.» (Les Problèmes d’ Aristote, par Nicolas Bonfons, liv. XXXI S 29.)

(3) « Rappelez-vous comment une lumière vive et brillante fatigue les yeux. Peut-être ignorez-vous à quel point furent incommodés les soldats qui marchaient sous la conduite de Xénophon, par des chemins couverts d’une neige épaisse ;car je ne serais pas étonné que vous n’ayez pas souci des écrits decet historien. Vous ignorez également je pense que Denys, tyran de Syracuse, avait fait élever au-dessus de la prison et enduire de plâtre, une pièce, d’ailleurs très brillante et très éclatante : qu’après un long séjour au fond des cachots, il y faisait monter les prisonniers ; plongés si longtemps dans d’épaisses ténèbres et revoyant un jour brillant ils devaient contempler la lumière avec ravissement, mais ils perdaient bientôt

LES SENS EXTÉRIEURS

Si c’est sur des sujets ayant gravi des cimes neigeuses ou séjourné dans les régions polaires que s’observent le plus souvent les troubles oculaires produits par un excès de lumière, on sait maintenant que ces troubles peuvent se manifester, aussi, sur des sujets qui se sont trouvés exposés à l’éclat éblouissant d’éclairs trop rapprochés, à celui des étincelles des courts circuits qui se développent sur des conducteurs électriques à haute tension ou qui ont regardé, les yeux insuffisamment protégés, le soleil, une éclipse de soleil, etc.

Ces troubles sont superficiels ou profonds. Superficiels ils se résument dans ceux que provoquent l’inflammation de la conjonctive et de la cornée, (rougeur de la conjonctive avec ou sans perte de transparence de la cornée, sensation de graviers sous les paupières, larmoiement, photophobie douloureuse, congestion de l’iris et rétrécissement de la pupille, etc.), et disparaissent, d’ordinaire assez rapidement et sans laisser aucune trace. Profonds ils se traduisent tantôt par la vision en rouge de tous les objets, par de l’erythropsie (1) résultant de la perte de la sensibilité de la rétine aux autres couleurs, c’est-à-dire aux rayons lumineux de courte 'longueur d’onde, tantôt par des scotomes, l’apparition de flocons ou poussières dans l’humeur vitrée, de la rétinite avec ou sans atrophie du nerf optique. Ces deux sortes d’ophtalmies profondes sont très rares, mais graves.

les yeux... Si vous n’en croyez pas Xénophon vous pouvezapprendre par expérience combien un voyage dans les pays de neige est pernicieux pour les yeux. » (Galien, De l’utilité des parties , liv. x, ch. III traduct. de Daremberg.)

La même question a été traitée plus ou moins longuement par Guillemeau ( Œuvres de chirurgie, Paris, 16 19) ; Hoffmann (Comrnenlarii in Galeni de usu parlium. Francfort-sur-le-Main, 1625) ; SAiNT-YvEs(IVoMi>eaM Traité des maladies des yeux, Paris, 1732); de Buffon (Dissertation sur les couleurs accidentelles.Méw. de l’Acad. roy. d. Sc.1743) ; A Beauvois (Recueil d’ophtalomologie, 1906), etc.

(1) Du grec epuBpos, rouge et optç , vision, dérivé de ovropou, voir.

Le soleil et les autres corps lumineux émettent chacun, et dans des proportions variables, des rayons différents. Chaque espèce de rayons est caractérisée par sa longueur d’onde. Les rayons de longueurs d'ondes compris entre 0 y 360 et 0 y 810 sont ceux qui, à l’état normal, impressionnent notre rétine et nous permettent de voir ; leur ensemble constitue le spectre lumineux dans la composition duquel figure, on ne l’ignore pas, sept couleurs, le rouge, l’orangé, le jaune, le vert, le bleu, l’indigo et le violet. Les longueurs d’onde les plus grandes correspondent à l’extrémité rouge du spectre, les plus courtes à l’extrémité violette. Les rayons de plus de 0 y 810 de longueur d’onde sont dénommés infrarouges, ceux de moins de 0 y 810, ultra-violets. Les rayons infra-rouges n’entrent pour rien dans les accidents oculaires de l’éblouissement. L’ophtalmie superficielle est causée par les rayons ultraviolets et les lésions rétiniennes par les rayons lumineux, comme le montrent, à la fois, l’analyse des conditions étiologiques des cas cliniques et l’expérimentation. L’erythropsie est déterminée par les rayons ultra-violets et peut-être aussi par les rayons lumineux des plus courtes longueurs d’onde.

Pour en finir avec cette question, j’ajouterai que si, parmi les gens qui s'aventurent à travers de grands espaces, uniformément couverts de neige, il y en a dont la vue s’altère tôt ou tard, il y en a également dont un étourdissement et une défaillance peuvent amener la mort avant que la vue ait sérieusement souffert. L’occlusion des yeux diminue beaucoup ce malaise spécial, dit vertige de la neige et qui ne se produit même pas si l’on peut reposer la vue sur un objet autre que la neige. Ainsi il suffit pour l’éviter d’être accompagné de quelqu’un, même d’un chien, ou bien de marcher par un temps ensoleillé qui permette de voir sa propre ombre ou celle produite par chacun des

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accidents de terrain Le vertige de la neige n'aurait par lui-même aucune gravité s’il n’exposait pas celui qui en est atteint, lorsqu’il chemine seul au milieu d’une région déserte, à être purement et simplement gelé en restant pendant un temps indéfini dans un état syncopal.

L’obscurité n’a pas une action aussi nocive sur la vue qu’une lumière trop brillante. Lorsqu’on passe du grand jour dans les ténèbres, la sensibilité de la rétine aux excitations lumineuses augmente considérablement pendant vingt ou trente minutes, puis déplus en plus lentement et demeure à peu près stationnaire auboutde quarante-cinq minutes. Au point de fixation, autrement dit au centre de la rétine « cette adaptation » est très imparfaite, mais elle devient de plus en plus parfaite à mesure qu’on s’éloigne de ce point, jusqu’à une distance angulaire de 20 à 22°, pour parler scientifiquement. Au point de fixation la rétine, adaptée à l’obscurité, peut percevoir des lueurs dix ou cinquante fois plus faibles qu’au moment du passage du grand jour dans les ténèbres et, en dehors de ce point, des lueurs plusieurs milliers de fois plus faibles. Ces différences s’expliquent par l’inégale répartition des cônes et des bâtonnets dans la membrane de Jacobson (1). Alors que les cônes qui existent seuls au milieu de la macula s’adaptent mal, les bâtonnets situés à son pourtour s’adaptent bien, ce qui paraît tenir à la régénération du pourpre rétinien.

En résumé, un séjour d’une courte durée dans l’obscurité constitue un repos pour la rétine, et ce repos elle en jouit chaque nuit durant le sommeil. Il semble, toutefois, qu’un séjour très prolongé et fréquemment répété au sein d’une ombre épaisse, soit nuisible pour les yeux, la cause principale du

(1) La plus profonde des membranes de la rétine.

HO

nystagmus (1) des mineurs qui ne s’observe que dans les mines de houille les plus mal éclairées. Ce clignottement spasmodique des paupières peut ne se produire que dans certaines positions du regard et ne persister que pendant un certain temps après la sortie du puits. Dans les cas graves il s’accompagne, cependant, de parésie (2) de l’accommodation, d’amblyopie (3), de danse apparente des objets, de vertiges, de maux de tête (4), etc. Ces diverses manifestations morbides disparaissent plus ou moins vite par un changement de profession.

Ce n’est un secret pour personne que les impressions reçues par les cellules de la rétine persistent un certain temps après que les incitations ont disparu, (32 à 35 secondes) en moyenne (5), d’après Plateau, et que c’est même pourquoi deux impressions rétiniennes successives et rapides arrivent à fournir une impression continue ; qu’un charbon incandescent qu’on fait tourner au bout d’une corde donne à croire à l’existence d’un cercle de feu ; qu’un disque en rotation sur lequel sont représentées les sept couleurs du spectre solaire, nous semble blanc parce que toutes ses couleurs se confondent en une résultante unique. Tous ceux qui s’occupent d’histologie savent qu’après une étude longue et minu-

(1) Du grec mazaypoi, somnolence, besoin de dormir ; clignottement spasmodique des paupières, analogue à celui d’une personne accablée de l’envie de dormir, et qui fait de vains efforts pour s’en abstenir.

(2) Paresse, relâchement, du grec

(3) Obscurcissement, affaiblissement de la vue, du grec a/iC/us, obtus, émoussé, et o><p, œil.

(4) Druault.

(5) La durée de l’action de la lumière sur la rétine croît en raison directe decelle de l’impression première; aussi peut-on conserver très longtemps dans l’œil l’image consécutive d’un objet très éclairé (Muller, Physiologie, t. II, p. 353.). Dans le chapitre suivant on verra que la persistance des impressions lumineuses a été attribuée par Luys à la phosphorescence organique des éléments nerveux de la rétine.

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tieuse de coupes microscopiques, l’image de celles-ci demeure vivante au fond de l’œil et qu’il suffit quelque fois, après plusieurs heures qu’on a quitté le laboratoire, de clore les paupières pour la voir reparaître avec une grande netteté. Le phénomène de la superposition des couleurs, et de leur fusion en une couleur résultante est trop connue, je le répète, pour que j’insiste. D’autant plus qu’à l’expérience du phantasmoscope on peut ajouter celle du cinématographe. Si les personnages des chronophotographies paraissent dans le cinématographe en action animés, bien qu’inertes, c’est parce que l’image de chacun d’eux se superpose à celle qui la précède avant que celle-ci ait eu le temps de s’effacer.

De cette dernière conquête, qui n’a causé que de la joie et prouvé à l’étranger que le génie français brille toujours d’un vif éclat, la science est redevable, au professeur Marey, membre de l’Académie des sciences et de l’Académie de médecine, qui a daigné écrire la préface de mon Traité des variations du système musculaire de Vhomme et de leur signification au pomt de vue de V anthropologie zoologique. Que de fois n’ai-je pas entendu, à Naples, où sa mauvaise santé l’obligeait, à la fin de sa vie, de séjourner, chaque hiver, murmurer respectueusement autour de l’illustre physiologiste auquel Paris et Beaune, sa ville natale, ont élevé, chacune, une statue : « Ecco il padre del cinematograjo\ » Qu’on me pardonne cette digression qui me permet de proclamer hautement et ouvertement une fois de plus la dette de reconnaissance que j’ai contractée envers le maître qui n’a pas hésité à certifier la sincérité et la valeur de mes recherches sur les anomalies musculaires, à une époque où des barbacoles, à la robustesse psychique incomplète, eunuques intellectuels jetant l’anathème de l’impuissance à toute volonté créatrice, racontaient à qui voulaient les entendre, que les douze muscles et les nombreux faisceaux musculaires anormaux nouveaux, décou-

verts par moi dans l’espèce humaine et les espèces animales, avaient été fabriqués de toutes pièces par mes élèves pour se gausser de moi.

Mais je ne veux pas m’étendre davantage sur des racontars dont le temps a fait pleine et bonne justice (1), et je reviens à l’image, appelée consécutive, produite par une impression lumineuse sur la rétine et qui, d’abord saisissante, s’affaiblit et se déforme sous diverses influences avant de s’éteindre. Cette image, de positive qu’elle était, peut, en effet, devenir négative si l’on fait réagir une lumière plus forte, les carreaux blancs d’une fenêtre apparaître noirs et les barreaux qui les séparent apparaître blancs. Elle pourra s’effacer en subissant des variations de configuration et de dimensions et en passant par tous les phénomènes de Y alternance, de lumineuse prendre une teinte d'un gris mat, puis redevenir lumineuse et ne disparaître que peu à peu et suivant des atténuations qu’on retrouve dans les fantômes de l'hallucination (2). Ces phénomènes de l’alternance sont-ils dus à la fatigue intermittente de la ré tine ou à un processus d’assimilation ou de désassimilation de l’organe (3) ? Adhuc subjudice lis est.

(1) Ces douze muscles et la majorité des nombreux faisceaux musculaires anormaux nouveaux, découverts par moi dans l’espèce humaine et les espèces animales, ont été retrouvés en France et à l’étranger (Cf- mon Traité des variations des os de la face de l’homme et de leur signification au point de vue de l'anthropologie zoologique, Paris, 1906, Introduction, p. XI.)

(2) Qu’on fixe un instant le globe incandescent du soleil couchant, un battement des paupières, ébranlant vraisemblablement les cellules terminales des fibres du nerf optique, les cônes et les bâtonnets rétiniens, en fait réapparaître, lorsque l’image rouge primitive a disparu, une image réduite de forme discoïdale et de couleur orangée, qui est lancée dans la vide à quelques décimètres de distance. Au bout de quelques secondes cette image acquiert une teinte grisâtre qui redevient orangée si on renouvelle le battement des paupières. Si ou la projette sur un écran d’un gris sombre, elle conserve sa teinte orangée.

(3) Helmholtz. Optique physiologique, trad. française par J aval et Th. Klein. Paris, 1867, pp. 472 et suiv. — Farges. Objectivité de la perception des sens externes, etc.

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Les Anciens appliquaient de préférence le mot de voluptas aux sensations agréables, celui de dolor aux sensations pénibles, celui de lœtitia et celui d ’œgritudo aux sentiments de joie et de tristesse provenant de l’état même de l’âme. Aujourd’hui, tout en reconnaissant dans la joie et la tristesse des éléments que le simple plaisir et la simple douleur ne présentent pas, on n’hésite pas à distinguer des douleurs et des plaisirs de l’esprit et du cœur, c’est-à-dire intellectuels et moraux aussi bien que des douleurs et des plaisirs des sens.

Quoi qu’il en soit, l’exagération d’une sensation agréable suffit pour la rendre pénible, quelquefois même insupportable tant les extrêmes sont contraires à notre nature. « Trop de bruit, comme l’a dit Pascal (1), nous assourdit ; trop de lumière nous éblouit ; trop de distance et de proximité empêchent la Yue... trop de plaisir incommode... Les qualités excessivesnous sont ennemies, et non pas sensibles ; nous ne les sentons plus nous les souffrons. » Dans son traité De l’homme. Descartes a consacré au sens du toucher les quelques lignes suivantes, applicables à chacun des autres sens et qui nous renseignent sur la source du plaisir et de la douleur : « Lorsque les nerfs sont mus un peu plus fort que de coutume, et toutefois en telle sorte que notre corps n’en est aucunement endommagé, cela fait que l’âme sent un chatouillement qui est aussi en elle une pensée confuse; et cette pensée lui est naturellement agréable, d’autant qu’elle lui rend témoignage de la force du corps avec lequel elle est jointe, en ce qu'il peut souffrir l’action que cause ce chatouillement sans être offensé. Mais si cette même action a tant soit peu plus de force, en sorte qu’elle offense notre corps en quelque façon, cela donne à notre âme le sentiment de la douleur. Et ainsi l’on voit pourquoi la volupté du corps et la douleur sont en

(1) Pensées de Pascal, art. I, édit, de Havet.

l’âme des sentiments entièrement contraires, nonobstant que souvent l’un suit l’autre et que leurs causes soient presque semblables. »

La distinction entre le plaisir ou volupté, la douleur et la joie et la tristesse et même, comme on va s’en rendre compte, l’expression chatouillement (1) qui n’est, au surplus, aussi, que la traduction en français du titillatio des Latins dont s’est servi plusieurs fois dans la définition du plaisir ou volupté Cicéron, se rencontrent également dans les chapitres De la connaissance de Dieu et de soi-même, réservés à l’étude des opérations des sens : « Le plaisir et la douleur accompagnent les opérations des sens : on sent du plaisir à goûter de bonnes viandes, et de la douleur à en goûter de mauvaises; et ainsi du reste.

« Ce chatouillement des sens qu’on trouve, par exemple, en goûtant de bons fruits, de douces liqueurs et d’autres viandes exquises, c’est ce qui s’appelle le plaisir ou volupté. Ce sentiment importun des sens offensés, c’est ce qui s’appelle la douleur.

« L’un et l’autre sont compris dans les sentiments ou sensations, puisqu’ils sont l’un et l’autre une perception soudaine et vive qui se fait d’abord en nous à la présence des objets plaisants et fâcheux: comme à la présence d’un vin délicieux qui arrose notre palais, ce que nous sentons au premier abord, c’est le plaisir qu’il nous donne ; et à la présence d'un fer qui nous perce et nous déchire, nous ne ressentons rien plus tôt ni plus vivement que la douleur qu’il nous cause.

« Quoique le plaisir et la douleur soient de ces choses qui n’ont pas besoin d’être définies, parce

(i) Gerdy a distingué encore mal à propos, la sensation du chatouillement de celle dite de la volupté et attribué à chacune d’elles un appareil sensoriel différent. D’autres physiologistes ont considéré le chatouillement comme une espèce de sensation différente de celle du contact, mais à tort également, car elle n’est que le résultat du mode d’application d’un agent solide, liquide ou gazeux, très variable, en outre, suivant les individus ou suivant les habitudes.

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qu’elles sont conçues par elles-mêmes, nous pouvons toutefois définir le plaisir, un sentiment agréable qui convient à la nature ; et la douleur, un sentiment fâcheux contraire à la nature.

« 11 paraît que ces deux sentiments naissent en nous, comme les autres, à la présence de certains corps, qui nous accommodent ou qui nous blessent. En effet, nous sentons de la douleur quand on nous coupe, quand on nous pique, quand on nous serre, et ainsi du reste ; et nous en découvrons aisément la cause, car nous voyons ce qui nous serre et ce qui nous pique. Mais nous avons d’autres douleurs plus intérieures : par exemple des douleurs de tête et d’estomac, des coliques et d’autres semblables. Nous avons la faim et la soif qui sont aussi deux espèces de douleurs. Ces douleurs se ressentent au dedans, sans que nous voyions au dehors aucune chose qui nous les cause. Mais nous pouvons aisément penser qu’elles viennent des mêmes principes que les autres ; c’est-à-dire que nous les sentons quand les parties intérieures du corps sont picotées ou serrées par quelques humeurs qui tombent dessus, à peu près de la même manière que nous les voyons arriver dans les parties extérieures. Ainsi toutes ces sortes de douleurs sont de la même nature que celles dont nous apercevons les causes, et appartiennent sans difficulté aux sensations (1). »

Dans son traité De l’homme , Descartes a donné de la faim et de la soif la même explication physiologique. J’ai montré antérieurement ce qu’elle vaut.

« La douleur est plus vive et dure plus longtemps que le plaisir, ce qui nous doit faire sentir, a observé également le contradicteur courtois du ministre protestant, Paul Ferrier, l’auteur d’un fameux catéchisme anticatholique, combien notre état est triste et malheureux en cette vie.

« Il ne faut pas confondre le plaisir et la douleur

(1) De la connaissance de Dieu et de soi-même , ch. 1, art. 2.

avec la joie et la tristesse. Ces choses se suivent de près, et nous appelons souvent les unes du nom des autres ; mais plus elles sont approchantes et plus on est sujet aies confondre, plus il faut prendre soin de les distinguer.

« Le plaisir et la douleur naissent à la présence effective d’un corps qui touche et affecte les organes ; ils sont aussi ressentis en un certain endroit déterminé : par exemple, le plaisir du goût précisément sur la langue, et la douleur d’une blessure dans la partie offensée. Il n’en est pas ainsi de la joie et de la tristesse, à qui nous n’attribuons aucune place certaine ; elles peuvent être excitées en l’absence des objets sensibles, parla seule imagination, ou par la réflexion de l’esprit. On a beau imaginer et considérer le plaisir du goût et celui d’une odeur exquise ou la douleur de la goutte, on n’en fait pas naître pour cela le sentiment. Un homme qui peut exprimer le mal que lui fait la goutte, ne dira pas qu’elle lui cause de la tristesse, maisde la douleur; et aussi ne dira- t-il pas qu’il ressent une grande joie dans la bouche en buvant une liqueur délicieuse, mais qu’il y ressent un grand plaisir. Un homme sait qu’il est atteint de ces sortes de maladies mortelles qui ne sont point douloureuses ; il ne sent point de douleur, et toutefois il est plongé dans la tristesse. Ainsi ces choses sont fort différentes. C’est pourquoi nous avons rangé le plaisir et la douleur avec les sensations, et nous mettrons la joie et la tristesse avec les passions dans l'appétit. »

Le mot appétit avait déjà presque perdu, du temps de Louis XIV, le sens de principe de nos émotions, qu’il a ici. L’auteur du Discours de la Méthode s’en est servi pour qualifier ceux de nos besoins qui se renouvellent périodiquement, tels que la faim et la soif ; c’est la signification qu’il a aujourd’hui.

Le maître grandiloquent de l’abbé Ledieu a divisé

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les choses sensibles (1) « en choses sensibles par ellesmêmes, comme les couleurs, les saveurs et ainsi du reste ; et sensibles par accident, comme les grandeurs, les figures et le mouvement.

« Les choses sensibles par accident s’appellent aussi sensibles communs, parce qu’elles sont communes à plusieurs sens. Nous ne sentons pas seulement par la vue, mais encore par le toucher une certaine étendue et une certaine figure dans nos objets; et quand une chose que nous tenons échappe de nos mains, nous sentons par ce moyen, en quelque façon, qu’elle se meut

« Il y a donc sensibles communs et sensibles propres. Les sensibles propres comme ceux qui sont particuliers à chaque sens, comme les couleurs à la vue, le son à l’ouïe, et ainsi du reste. Et les sensibles communs sont ceux dont nous venons de parler, qui sont communs à plusieurs sens.

« On pourrait ici examiner si c’est une opération des sens qui nous fait apercevoir d’où nous vient le coup, et l’étendue, la figure ou le mouvement de l’objet; car peut-être que ces sensibles communs appartiennent à quelque autre opération qui se joint à celle des sens. Mais je ne veux point encore aller à ces précisions ; il me suffit ici d’avoir observé que la perception de ces sensibles communs ne se sépare jamais d’avec les sensations. »

La division des choses sensibles en sensibles par accident et sensibles par eux-mêmes, sensibles communs et sensibles propres, date d’Aristote.

Quelque soit l’appareil extérieur qui reçoive l’impression, ce sont toujours les nerfs et ce ne sont que les nerfs qui s’en détachent qui la conduise dans le cerveau où s’opère la perception.

Comment les nerfs transmettent-ils au cerveau l’impression qu’ils ont reçue ? C’est ce que Bossuet

(1) De la connaissance de Dieu et de soi-même, cb. I, art 3.

nous apprend (1) dans les six propositions suivantes accompagnées, chacune, de plus ou moins longs commentaires :

« Proposition I . — Les nerfs sont ébranlés jpar les objets du dehors qui frappent les sens.

« Il n’y a point de sentiment où il n’y a point de nerfs... G’est pourquoi tous les philosophes sont d’accord que les nerfs sont le propre organe des sens... Les nerfs aboutissent tous au cerveau et sont pleins des esprits qu’il y envoie continuellement, ce qui doit les tenir toujours tendus pendant que l’animal veille... »

Des corps en mouvement, appliqués immédiatement sur le nôtre, « ne peuvent manquer d’ébranler les nerfs qu’ils trouvent répandus partout. L’air chaud ou froid qui nous environne doit avoir un effet semblable. Il est clair que l’un dilate les parties du corps et que l’autre les resserre; ce qui ne peut arriver sans quelque ébranlement des nerfs. Le

même (2) doit arriver dans les autres sens Ainsi

les nerfs de la langue seront touchés et ébranlés par le suc exprimé des viandes : les nerfs auditifs par l’air qui s’agite au mouvement des corps résonnants : les nerfs de l’odorat par les vapeurs qui sortent des corps : les nerfs optiques parles rayons ou directs ou réfléchis du soleil, ou d’un autre corps lumineux...

« Enfin, généralement, dans toutes les sensations, les nerfs sont frappés par quelque objet ; et il est aisé d’entendre que des filets si déliés et si bien tendus ne peuvent manquer d’être ébranlés aussitôt qu’ils sont touchés avec quelque force. »

La tension des nerfs à l’état de veille par les esprits en grand nombre que leur envoie le cerveau et leur relâchement quand on s’endort par suite du passage à travers les pores de leurs parois des

(1) De la connaissance de Dieu et de soi-même, ch. III, art. 5 et 6.

(2) La même chose.

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esprits ne peuvent être admis. Mais c’est Descartes qui doit être rendu responsable de ces deux erreurs acceptées après lui comme des vérités. Cet ensemble d’actions et de réactions organiques qui constitue l’état de veille est dû, suivant lui, en effet, au mouvement des esprits provenant du sang (1). L’afflux des esprits au cerveau l’excite, et, cette excitation se communiquant aux nerfs qu’ils tendent, ceux-ci tiennent en activité les organes des sens qui, à leur tour, par les impressions qu’ils envoient incessamment au cerveau, rendent durable l’état de veille. Au bout d’un certain temps le sang ne pouvant plus fournir assez d’esprits stimulants au cerveau celui-ci et les nerfs qui en dépendent, s’engourdissent, se relâchent; leur engourdissement, leur relâchement gagnent les organes des sens qui transmettent de plus en plus mal et finissent par ne plus transmettre du tout les impressions qu’ils reçoivent du monde extérieur. Dans l’état de sommeil nos relations avec le monde extérieur sont momentanément interrompues.

Proposition II. — « Cet ébranlement des nerfs frappés par les objets se continue jusqu’au dedans de la tête et du cerveau.

« La raison est que les nerfs sont continués jusquelà ; ce qui fait qu’ils portent, par nécessité, au dedans le mouvement et les impressions qu’ils reçoivent du dehors.

« Gela s’entend aisément par le mouvement d’une corde, ou d’un filet (2) bien tendu, qu’on ne peut mouvoir à une de ses extrémités, sans que l’autre soit ébranlée à l’instant, à moins qu'on arrête le mouvement au milieu (3).

(1) Descartes. L’IIomme. Œuvres complètes cit. t. IV, pp. 56, 59, 60, 422, 394 et suiv.

(2) Dans le sens de fil délié, petit ûl. On dit encore, en anatomie, le filet de la langue, le filum terminale de la moelle et en physiologie, n’avoir qu’un filet de voix.

(3) « Pour peu qu’on touche et fasse mouvoir l’endroit des mem-

« Les nerfs sont semblables à cette corde ou à ce filet avec cette différence, qu’ils sont sans comparaison, plus déliés, et pleins outre cela d’un esprit très vif et très vite (1), c’est-à-dire d’une subtile vapeur qui coule sans cesse au dedans, et les tient tendus, de sorte qu’ils sont remués parles moindres impressions du dehors, et les portent fort promptement au dedans de la tête, où est leur racine. » Depuis Carpenter, ce n’est plus aux vibrations d’un nerf tendu comme une corde ou un fil par les esprits qu’il contient et se propageant de la périphérie du corps jusqu’au cerveau, mais à la vibration des cellules et des fibres nerveuses qu’on attribue la transmission des impressions sensorielles. J’ai déjà fait remarquer (2) que cette explication n’est aussi qu’une hypothèse qui attend encore sa vérification. Ce qui n’en est pas une, c’est que les nerfs sont le siège d’un courant qui a tant d’analogie avec le courant galvanique que quelques physiologistes du xixe siècle ont conclu à leur identité ; dans les nerfs de sensibilité spéciale et de sensibilité générale ce courant est centripète et dans les nerfs moteurs, centrifuge. Helmholtz, professeur de physiologie à Konigsberg, qui s’est occupé d’en déterminer la vitesse de propagation dans les nerfs rachidiens, a trouvé, en se basant sur le temps que met chez une grenouille une irritation du nerf sciatique à son origine à se transmettre à un des muscles gastrocnémiens (3) qu’il parcourt en moyenne 43 mètres par seconde, et un peu moins quand il fait froid. Il y a

bres où quelqu’un de ces petits filets est attaché, on fait mouvoir aussi au même instant l’endroit du cerveau d’où il vient, ainsi que tirant l’un des bouts d'une corde qui est toute tendue, on fait mouvoir au même instant l’autre bout. » (Descartes, La dioptrique, dise. IV).

(1) Qui se meut, qui court avec célérité (corruption de vegetus, actif, vif, Ménage).

(2) Cf. Introduction.

(3) Muscles au nombre de deux qui, placés au-dessous du jarret, forment le gras, et comme le ventre de la jambe, du grec yasTop, ventre et wop-o, jambe.

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loin de cette vitesse à celle de l’électricité qui est de 460.000 kilomètres par seconde et de la lumière qui est de 312.000 kilomètres dans le même espace de temps.

« Proposition III. — Le sentiment est attaché à cet ébranlement des nerfs.

« Puisque les nerfs sont le propre organe des sens, il est clair que c’est à l’impression qui se fait dans cette partie que la sensation doit être attachée.

« De là il doit arriver qu’elle s’excite toutes les fois que les nerfs sont ébranlés, qu’elle dure autant que dure l’ébranlement des nerfs, et au contraire, que les mouvements qui n’ébranlent point les nerfs ne sont point sentis : et l’expérience fait voir que la chose arrive ainsi. »

« Proposition IY. — L’ ébranlement des nerfs , auquel le sentiment est attaché, doit être considéré dans toute son étendue , c'est-à-dire en tant qu’il se communique d’une extrémité à l’autre des parties du nerf qui sont frappées au dehors, jusqu’à celles qui sont cachées dans le cerveau.

« L’expérience le fait voir. C’est pour cela qu’on bande les nerfs au-dessus quand on veut couper audessous, afin que le mouvement se porte plus languissamment dans le cerveau, et que la douleur soit moins vive. Que si on pouvait tout à fait arrêter le mouvement d’un nerf au milieu, il n’y aurait point du tout de sentiment. »

L’expérimentation et l’observation auxquelles il est aussi souvent question dans La connaissance de Dieu et de soi-même que si ce livre avait été écrit non par un théologien, mais, par un disciple de Bacon, témoignent en effet que lorsqu’une impression est produite sur un des organes des sens, elle serait inefficace si elle n’était pas transmise jusqu’au cerveau. La rétine intacte peut être bien impressionnée par la lumière, mais nous n’en n’aurions pas cons-

R0SSUET ANATOMISTE

cience si le nerf optique était comprimé par une tumeur ou coupé. Cette transmission est donc absolument nécessaire, sans elle pas de sensation. Grâce aux expériences de Sagot (1) on sait même aujourd’hui qu’elle se fait avec une rapidité différente dans le sens de la vue et dans le sens de l’ouïe.

Pour être absolument exact, il importe, cependant, de faire remarquer que si toutes les impressions tactiles se centralisent d’abord, dans le cerveau, il en est quelques-unes qui, plus ou moins longtemps après la naissance, n’y parviennent plus, s’arrêtent dans la moelle où elles se réfléchissent, et se transforment en actions motrices. C’est ce qui advient dans la marche, la course, le saut, la natation, etc., qui sont primitivement des actes conscients ou volontaires et finissent par devenir des actes inconscients ou automatiques. Laborieusement appris par l’enfant, ils arrivent à être d’une exécution si facile que le cerveau n’y prend plus aucune part. Auquel d’entre nous n’est-il pas arrivé, dans un moment de préoccupation, quand, pour employer une expression courante, « il avait la tête ailleurs »,de dépasser en marchant le seuil hospitalier qu’il voulait franchir? Comment, dira-t-on, le cerveau qui est le siège sacré de la volonté et de la conscience peut cesser de présider à un mouvement, sans que celui-ci perde de sa régularité et de sa précision ? Certainement.

Voici, à l’appui de cette affirmation, quelques faits empruntés à la physiologie humaine et à la physiologie animale.

L’empereur Commode donnait au peuple de Rome un spectacle fort goûté. Il faisait lâcher dans le cirque des autruches qu’on excitait à courir et, aussitôt qu’elles étaient lancées à toute vitesse, on leur tranchait la tête avec des flèches en forme de demi-lune. Les animaux décapités ne s’arrêtaient pas sur le

(d) Sagot, cité par B. Béraud. Eléments de physiologie, t. II, p. 543. Paris, 1857.

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coup, mais continuaient à courir jusqu’au bout de la carrière. Des grenouilles dont on a enlevé les hémisphèrescérébraux, marchent, sautent, nagent (G-œltz). Des pigeons qui ont subi la même mutilation volètent (Flourens, Magendie, Longet, Vogt).Les êtres vivants auxquels on a enlevéle cerveau sont privés de la vue, de l’ouïe, de l’odorat, du goût, de tous les sens, celui du tact excepté.

Si les mouvements automatiques, c’est-à-dire les mouvements dans lesquels la conscience n’entre pour rien, existent chez l’homme bien portant, ils doivent a fortiori se manifester chez l’homme qui a subi des blessures du cerveau.

Qu’on en juge.

A la bataille de Bazeilles, un soldat reçut à la tête une balle prussienne qui lui brisa le pariétal droit et détermina une paralysie complète de toute la moitié du corps, du même côté, en lésant le cerveau. Soigné à l’hôpital de Sedan, ce soldat en sortit, au bout de deux ans, à peu près guéri. Je dis à peu près guéri, parce que pendant les 27 ou 28 premiers jours de chaque mois il vaquait à ses occupations habituelles avec toute l’exactitude, tout le zèle et toute l’intelligence désirable.

« Alors, a observé Mottet, (1) auquel j’emprunte ce récit étrange, il est encore actif, marche comme auparavant, et en apparence est toujours le même homme; il se couche, se déshabille, se lève, fait sa cigarette, la fume, boit et mange. Pourtant il ne voit, n’entend, ne goûte, ni n’odore ; il n’a conscience de rien, n’a plus qu’un seul organe sensitif en activité, celui du toucher, qui est excessivement délicat.

« Si vous placez un obstacle sur sa route, il le heurte, le touche et avance latéralement ; si vous le poussez dans une direction, il marche en ligne droite, jusqu’à ce qu’il soit arrêté par quelque chose.

« J’ai dit qu’il faisait ses cigarettes, mais vous

(1) Gf. Mottet. Bulletins de l’Académie de médecine . Paris, 1874.

pouvez lui donner de la charpie ou toute autre chose à la place du tabac, et il roulera sa cigarette comme à l’ordinaire. Ses actions sont purement mécaniques. Il mange avec voracité ; mais offrez-lui de l’aloès, de Tassa fœtida ou le mets le plus délicat, il ne fera aucune différence. »

Des faits analogues et peut-être plus singuliers encore s’observent dans les Invertébrés. Saint Augustin rappelle un de ces faits, dont on croyait, il y a peu de jours encore, la découverte beaucoup plus récente qu’elle ne l’est en effet. Il s’agit d’un myriapode qu’un des amis du saint Docteur s’avisa de couper en deux par le milieu du corps ; les deux moitiés marchèrent en sens inverse, mais avec vitesse et régularité, évitant, l’une et l’autre, les obstacles qui pouvaient se trouver devant elles. Chacune de ces moitiés, divisée à son tour, reproduisait des phénomènes semblables à ceux qui viennent d’être décrits (1).

Tout le monde connaît la Mante religieuse ( Manlis religiosa), désignée sous le nom de Prega-Diou dans le patois languedocien. Or, divisez son corps en ses trois tronçons constitutifs, la tête, le thorax, l’abdomen; puis, irritez chacune de ces parties, et vous les verrez toutes répondre à la stimulation, comme si l’insecte était encore entier. Isolez le protothorax, et au moindre contact les deux pattes ravisseuses dirigeront vers vous leurs crochets menaçants.

Que signifient ces faits ? sinon que chez l’homme et les animaux (2) il y a dans la moelle des centres de mouvements qu’une impression sensitive peut mettre en branle et qui retiennent le rythme, la mesure etla vitesse d’un exercice physique habituel.

(1) P. Ignace-Gaston Pardirs, Discours de la connaissance des bêtes, p. 48, Amsterdam, 1744.

(2) Le cerveau des Vertébrés, le cerveau de l'homme, n’est, aux yeux de la science, que le développement de la masse ganglionnaire des Invertébrés et la moelle épinière n’est, à son tour, autre chose que la chaîne sous-intestinale modifiée.

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C’est ainsi que l’appui du pied sur le sol peut provoquer par la simple sensation du contact, toute la série des mouvements de la marche. Les physiologistes admettent que, dans ce cas, l’impression sensitive, au lieu de continuer à cheminer vers la tête pour aboutir à l’organe des facultés conscientes, s’arrête dans un des centres moteurs de la moelle. Celuici la renvoie alors transformée en mouvement. L’impression se réfléchit sur le centre moteur de la moelle, comme pourraient se réfléchir sur la paroi d’une muraille les ondes sonores de la voix qui donnent naissance à l’écho.

Commentlamoelleretient-ellelamesure, le rythme, la vitesse d’un exercice physique habituel ? Il est bien difficile de le dire ; mais qui expliquera comment des mots, des phrases, des pages entières s’impriment pour de longues années dans le cerveau (1), ou ce qui est encore plus merveilleux, dans la plaque vibrante du phonographe.

En somme, la moelle qui conduit primitivement les mouvements que le cerveau commande, en conserve le souvenir et peut les répéter, dans certainesconditions, sans que la volonté intervienne autrement que pour rouvrir la série de ces mouvements et pour les clore.

« Proposition V. — Quoique le sentiment soit principalement uni à V ébranlement du nerf en dedans du cerveau, l’âme , qui est présente à tout le corps, rapporte le sentiment qu’elle reçoit , à l’extrémité où l’objet frappe.

« Par exemple, j’attribue la vue d’un objet à l’œil tout seul, le goûta la seule langue ou au seul gosier, et si je suis blessé au bout du doigt, je dis que j’ai mal au doigt, sans songer seulement si j’ai un cerveau, ni s’il s’y fait quelque impression.

« De là vient qu’on voit souvent que ceux qui ont

(i) Dans le chapitre suivant je montrerai que toutes les explications qui ont été fournies de la mémoire sont discutables.

la jambe coupée ne laissent pas de sentir du mal au bout du pied, de dire qu’il leur démangé, et de gratter leur jambe de bois ; parce que le nerf qui répondait au pied et à la jambe, étant ébranlé dans le cerveau il se fait un sentiment que l’âme rapporte à la partie coupée, comme si elle subsistait encore.

«. Et il fallait nécessairement que la chose arrivât ainsi. Car encore que la jambe soit emportée avec le bout des nerfs qui y étaient, le reste en demeure dans le cerveau, capable des mêmes mouvements qu’il avait auparavant et même très-disposé à les faire, tant à cause qu’il a été formé pour cela, qu’à cause qu’il y est accoutumé, et par là déjà plié à ces mouvements. S’il arrive donc que le nerf qui répondait à la jambe, ébranlé par les esprits ou par les humeurs, vienne à faire le mouvement qu’il faisait lorsque la jambe était encore unie au corps, il est clair qu’il se doit exciter en nous un sentiment semblable, et que nous le rapporterons encore à la partie à laquelle la nature avait appris à le rapporter.

« Néanmoins cette partie du nerf qui reste dans le cerveau, n’étant plus frappée des objets accoutumés, elle doit perdre insensiblement, et avec le temps, la disposition qu’elle avait à son mouvement ordinaire ; et c’est pourquoi ces douleurs qu’on sent aux parties blessées cessent à la fin : à quoi sert aussi beaucoup la réflexion que nous faisons que nous n’avons plus de jambe. »

Il n’y a guère plus d’un siècle et demi que le cerveau est regardé sans contestation comme le siège de l’intelligence. Jusque là c’était à la vérité l’opinion la plus accréditée mais ce n’ était pas une opinion universellement reçue.

C’est ainsi qu’on a placé successivement l’organe des opérations intellectuelles, l’âme, dans le sang, le cœur, le diaphragme, etc.

« L’âme de toute chair est dans le sang, le sang est l’âme même. Anima omnis carnis in sanguine est. Sanguis pro animâ est », lit-on dans le Léviti-

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que (XVII) et le Deutéronome (XVII). Dans le chapitre IV du livre III de Pantagruel on relève également les deux phrases suivantes : « La vie consiste en sang, le sang est le siège de l’âme. » On a dit que les Hébreux ne croyant pas à l’immortalité de l’âme, il ne s'agissait, dans les passages précités de la Bible, que de Y anima carnis , de l’âme végétative. Dans tous les cas Empédocle a donné, lui aussi, comme séjour à l’âme, le sang, et Virgile, dans YEnéide, s’est exprimé en ces termes :

Sanguinein ille vomit animam

ce qu’on peut traduire : Il vomit son âme de sang. Pour Descartes enfin, qui a fait, on va le voir bientôt, de la glande pinéale « l’habitat plus particulier de l’âme humaine », l’âme des bêtes consistait « dans le sang et dans les esprits qui en sont la partie la plus subtile ». (Lettre LX) (1).

Au liv. II de Diœt. text. 12, Hippocrate a affirmé que l’âme de l’homme consiste enunfeu très chaud, et au liv. VII des pr inc. text., et au liv. du cœur, text. 8, que ce feu très chaud est contenu dans le cœur. Au rapport de Plutarque, Diogène, au rapport de Laerce, Zénon, et au rapport de Tertullien, Appollodore, auraient également professé cette opinion que Gassendi a reprise et défendue. D’accord avec les mages de l’Egypte pharaonique, Aristote a déclaré au chapitre V du livre III de son Histoire des animaux que le cœur est le siège de nos affections et de nos pensées et l’origine de tous nos nerfs. Pline s’est prononcé dans le même sens ( Histoire naturelle, livre II, chap. XLIX). Platon et plusieurs stoïciens ont enseigné que le

(1) Dans sa lettre XXVI, il a écrit également:

« Il est certain que dans le corps des animaux de même que dans les nôtres, il y a des os, des nerfs, des muscles, du sang, des esprits animaux et d’autres organes disposés de telle sorte qu’ils peuvent produire par eux.-mêmes, sans le secours d’aucune pensée tous les mouvements que nous observons chez les animaux. » Pour détails complémentaires voy. plus loin le chapitre : l’Ame des bêtes.

cœur-est le siège de l’âme irascible, et Chrisippe et Possidionius, de l’âme irascible et de l’âme concupiscible. Le remplacement dans un cadavre humain du cœur par un cœur de bélier (cœur sacré du bélier Ammon) a inspiré au docteur Eberth, qui a découvert le papyrus médical le plus ancien que nous possédions, un émouvant et savant roman, Ouarda. Nous persistons à dire : un excellent cœur, un cœur vaillant, amoureux, passionné, pour un excellent homme ; un homme vaillant, amoureux, passionné, etc. (1) Et le cœur, percé d’une flèche, sert toujours à symboliser l’amour.

Démocrite et G-alien (2) ont soutenu :

A) que c’est par le cerveau que nous comprenons, voyons et entendons et que nous distinguons le mal du bien, le laid du beau, l’agréable du désagréable;

B) Que les nerfs naissent, non pas du cœur, mais du cerveau et de la moelle qui en est une dépendance.

Descartes fut amené par ses dissections et ses expériences physiologiques à se rallier à cette doctrine. Mais il a entendu autrement que Galien la distribution des esprits animaux : il les a envoyés aux parties par les nerfs au lieu de les leur envoyer par les artères. De plus, pour lui, si chez l'homme c’est bien « dans le cerveau et par le cerveau que l’âme entend, imagine et sent (3), car c’est l’âme qui sent et non le corps (4).... celle-ci n’en est pas moins présente à tout le corps. » Considérant, enfin, l’indivisibilité de la pensée et l’unité du moi et le grand nombre de sensations et d’images qui peuvent assiè-

(1) Il n’y a pas nne seule théorie physiologique ou médicale ancienne erronée dont on ne retrouve des traces dans le langage moderne. C’est à celle qui donnait comme cause à la chaleur du sang l’incandescence du cœur qu’on doit d’entendre dire encore aujourd’hui autour de soi : Un cœur chaud, ardent, bouillant, etc., pour un homme ami des plaisirs sexuels, très vif, etc.

(2) Galien. Commentaires sur les dogmes d’ Hippocrate et de Platon; Dissertations anatomiques ; De l’utilité des parties; Des lieux affectés, etc.

(3) Les Principes, t. III des OEuvres,cit. p. 500.

(4) La Dioptrique, IVe Discours, t. V. p. 34.

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ger l’âme humaine en même temps, il en a. induit que ces sensations et ces images, transmises par des organes divers, doivent aboutir à un centre unique. Et comme il n’a vu dans le cerveau humain que des parties pairs, symétriques et complexes, sauf entre le cervelet et le troisième ventricule, à la base des hémisphères, la glande pinéa le (1), contenue dans un dédoublement de la toile choroïdienne par l’intermédiaire de laquelle, suivant lui, les esprits pénètrent dans l’encéphale, il a conclu que cette glande est le sensorium commune , que l’âme humaine y est plus particulièrement présente et que c’est au moyen des esprits animaux qui s’y forment et, une fois formés, s’accumulent dans les ven-

(1) Dans son traité Les Passions de l’âme, part. I. art. 31, 3*2 et 33, Descartes a déclaré que l’âmé humaine est bien jointe à tout le corps, mais qu’elle exerce ses fonctions plus spécialement, plus immédiatement en cette glande qu’en toutes les autres parties : « La raison que l’âme humaine ne peut avoir en tout le corps aucun autre lieu que cette glande où elle exerce immédiatement ses fonctions est que je considère que les autres parties de notre cerveau sont toutes doubles comme aussi nous avons deux yeux, deux mains, deux oreilles, et enfin tous les organes de nos sens extérieurs sont doubles ; et que, d’autant que, nous n’avons qu’une simple pensée d’une même chose en même temps, il faut nécessairement qu’il y ait quelque lieu où les deux images qui viennent par les deux yeux, ou les deux impressions qui viennent d’un seul objet par les doubles organes des autres sens, se puissent assembler en une avant qu’elles parviennent à l’âme, afin qu’elles ne lui représentent pas deux objets au lieu d’un ; et on peut aisément concevoir que ces images ou autres impressions se réunissent en cette glande, par l’entremise des esprits qui remplissent les cavités du cerveau ; mais il n’y a aucun autre endroit dans le corps ou elles puissent ainsi être unies, sinon ensuite de ce qu’elles le sont dans cette glande. »

Regius a avancé (méd. liv. II, cb. 12) que chez l’homme, la glande pinéale est l’organe commun de tous les sens et que c’est en elle seule, et non dans une autre partie que l’âme réside.

Dans Les commentaires sur le livre de l’homme de Descartes, de Louis le la Forge, il est dit également qu’elle est le principal siège de l’âme et le véritable organe de l’imagination et du sens commun et que bien qu’elle devienne parfois entièrement calcuieuse, ses fonctions n’en souffrent pas si ses pores sont demeurés assez grands pour donner passage aux esprits.

Cf. également de M. Derriey. Descartes et la psycho-physiologie de la glande pinéale. Nouj. Iconograph. de la Salpêtrière. Mars 1912.

tricules latéraux du cerveau, que l’âme fait sentir son action et sa présence aux parties.

Depuis le Réformateur de la philosophie qu’il a ramené à sa source, la physiologie expérimentale nous a appris qu’avant qu’on touche à cette glande, la destruction des lobes cérébraux sous lesquels elle est cachée, a pour conséquence l’abolition des perceptions sensorielles et de l’intelligence. Et « d’habitat plus particulier, de l’âme humaine et des points où elle concentre son activité et sa puissance, » cette glande est tombée au rang de ces organes qui, dans le corps humain, peuvent se comparer à ces ruines qui doivent à des circonstances exceptionnelles de n’avoir pas subi les ravages du temps et de demeurer encore debout lorsque tous les monuments, leurs contemporains, sont depuis longtemps anéantis. Elle n’est, en effet, qu’un vestige persistant dans l’organisme humain de l’œil impair et médian des Sauriens Iguanides (1).

Il est étonnant qu’aucun des adversaires de Descartes n’ait, au surplus, songé à lui objecter qu’il n’est pas nécessaire, pour expliquer la centralisation de nos sensations, de donner à l’âme humaine un organe unique puisque, d’après lui, « une substance simple et élémentaire sert par elle-même de lien et de centres aux différents organes. »

(1) On y retrouve tous les éléments de la rétine des Invertébrés. Dans mon Traité des Variations du système musculaire de l’homme et de leur signification au 'point de vue de l’Anthropologie zoologique, j’ai classé la glande pinéale parmi les organes vestigiaires permanents normaux de l’homme, avec le repli semi-lunaire de l’angle interne de l’œil qui recouvre tout le globe oculaire des Squales, l'appendice iléo-cœcal qui a une longueur triple de celle du corps dans le koala, constitue un immense culde-sac dans les Herbivores et ne sert plus chez nous qu’à loger de petits corps qui en provoquent l’inflammation (appendicite), etc- On a traité récemment et avec succès, parait-il, le rachitisme au moyen d’un extrait obtenu en épuisant par l’alcool et l’éther la glande pinéale, desséchée et réduite eu poudre, et qui abandonne à ces liquides un pigment assez riche en phosphore. En obstétrique l’extrait de glande pinéale se montre aussi utile, s’il faut en croire F. Jiiger d’Erlangen (Münchener medic. Wochensclir., février i(H2.)

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Aetius (serm. 2, tétral. 2 ch.) et les Arabes ont attribué comme logis à la faculté imaginative ou fantaisie la partie antérieure du cérveau ; à la faculté de raisonner, à la raison, la partie moyenne ; et à la faculté de se souvenir, à la mémoire, la partie postérieure. L. Mercatus (T. I, liv. I, quest. 126) s’est exprimé en ces termes : « Quoique les facultés aient leur siège généralement dans tout le cerveau, il est néanmoins certain que quelques-uns opèrent plus parfaitement en certaines cavités qu’en d’autres; selon qu’en ces cavités ces esprits sont plus subtils, plus parfaits, plus élaborés ou plus disposés à une action que d’autres. »

Ces deux tentatives de Aetius et de S. Mercatus de localisations cérébrales des facultésintellectuelles sont tombées dans le plus profond oubli, de même que celles qui les ont précédées, et bien d’autres qui leur ont succédé et qui ont joui, pendant un certain temps, de la faveur publique. Que reste-t-il du système imaginé par G-all et dans lequel la surface de l’encéphale partagée, comme un damier en une série de petites cases à chacune desquelles correspondait une qualité affective ou un vice dont le degré de développement était révélé par une bosse plus ou moins accentuée, de la portion adjacente de la boîte crânienne, de sorte qu'il suffisait de palper le cuir chevelu d’un individu pour savoir à quoi s’en tenir sur sa valeur intellectuelle et morale ? Rien ou à peu près rien depuis que les anatomistes ont objecté aux phrénologues : que par suite de l’interposition entre la table interne et la table externe des os du crâne d’une couche de tissu spongieux, épaisse (diploë) (1), un enfoncement de la première ne se traduit pas par un relief de la seconde, sauf quelquefois au niveau

(1) Bossuet a fait mention en ces termes de cette conformation des parois du crâne : « Il (le crâne) a aussi deux tables, étant composé de deux couches d’os posées l’une sur l’autre avec un artifice admirable, entre lesquelles s’insinuent les artères et les veines qui leur portent leur nourriture. »

des tempes (1) et des fosses occipitales inférieures ou cérébelleuses (2) où cette couche de tissu spongieux se raréfie ; qu’au-dessus des sourcils la table interne et la table externe de l’os du front s’écartent l’une de l’autre pour limiter deux cavités au moins amples ( Sinus frontaux ), etc.

A l’heure présente on se borne sagement à dire que les facultés intellectuelles et morales résident dans les hémisphères cérébraux et plus spécialement dans la couche corticale et la partie antérieure de chacun d’eux.

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