‹ Bossuet anatomiste et physiologisteChapitre 9 sur 18 · L. de Lens a écrit · texte numérisé non relu

L. de Lens a écrit

« Descartes plaçait le siège de l’âme dans une portion du cerveau qu’il appelait la glande pinéale et qui était pour lui « cette maîtresse pièce par où l’âme contient les autres parties, » ou mieux encore une sorte de médiateur plastique. Bossuet semble hésiter entre cette doctrine et celle de la plupart des docteurs chrétiens, de saint Augustin et de saint Thomas, en particulier, suivant laquelle l’âme est unie au corps tout entier et à chaque partie tota in toto, et tota in qualibet parte corporis sui. Il prend

(1) Parmi les reliefs que déterminent à la surface de l’écaille du temporal sur presque tous les sujets la pression excentrique des circonvolutions cérébrales qu’elle recouvre, notons la protuberanlia gyri frontalis inferioris ; le lorus gyri temporalis medii et sur quelques sujets seulement, la protuberantia gyri temporalis inferioris, le lorus gyri temporalis superioris, le Cap de la 3e circonvolulion frontale, etc. Voy.mon Traité des variations des os du crâne et de leur signification au point de vue de l’Anthropologie zoologique, Paris, 1903, p. 178.

(2) Gall a soutenu qu’il y avait un rapport direct entre le développement du cervelet et l’iustinct génésique. Des faits qu’il a invoqués à l’appui de cette thèse, il n’en est pas un seul qui soit probant et il y en a beaucoup qui sont controuvés. Il n’est pas vrai, comme je l’ai dit ailleurs, que les fosses cérébelleuses se rapetissent dans la vieillesse et finissent par avoir chez les gens très Agés les proportions qu’elles ont chez les nouveau-nés. En dépit des planches de l’atlas de Gall il n’est pas établi que ces excavations soient plus vastes et plus saillantes chez les animaux qui n’ont pas été châtrés.

(3) G. de Lens, loc. cit. suprà, p. 136, noie 1.

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un moyen terme, qui est de lui assigner le cerveau pour siège non exclusif, mais principal. »

On vient de voir qu’en ce qui touche l’auteur du Discours de la méthode l’assertion formulée ci-dessus par M. de Lens n’est pas absolument exacte. Il n’en est pas de même de celle concernant Bossuet. Pour ce dernier, en effet (1) :

Le cerveau est « le siège principal de l’âme.

« Car encore qu’elle soit unie à tous les membres, et qu’elle les doive tenir tous en sujétion, son empire s’exerce immédiatement sur la partie d’où dépendent tous les mouvements progressifs, c’est-à-dire sur le cerveau.

« En dominant cette partie, où aboutissent les nerfs, elle se rend arbitre des mouvements, et tient en main, pour ainsi dire, les rênes par où tout le corps est poussé et retenu.

« Soit donc qu’elle ait le cerveau entier immédiatement sous sa puissance, soit qu’elle ait quelque maîtresse pièce par où elle contienne les autres parties, comm'e un pilote conduit tout le vaisseau par le gouvernail ; il est certain que le cerveau est son siège principal, et que c’est de là qu’elle préside à tous les mouvements du corps.

« Et ce qu’il y a ici de merveilleux, c’est qu’elle ne sent point naturellement ni ce cerveau qu’elle meut, ni les mouvements qu’elle y fait pour contenir ou pour ébranler le reste du corps, ni d’où lui vient un pouvoir qu’elle exerce si absolument. Nous connaissons seulement qu’un empire est donné à l’âme, et qu’une loi est donnée au corps,

en vertu de laquelle il obéit

« C’est l’âme présente à tout le corps qui sent et non le corps....

« L’âme attentive à raisonner se sert du cerveau,

par le besoin qu’elle a de ses images sensibles »

Le cerveau a été formé pour réunir deux fonctions :

(1) De la connaissance de Dieu el de soi-même, ch. III, art. 15 et 6 ; ch. II, art. 6.

« recevoir les impressions des objets, et tout ensemble donner au corps les mouvements nécessaires pour les suivre ou les fuir

« Par la liaison qui se trouve entre les objets et les mouvements progressifs il a fallu qu’où se termine l’impression des objets se trouvât le principe et la cause de ce mouvement ».

Aussi donc l’évêque qui fut un sermonnaire hors de pair, tout en plaçant dans la région du cerveau qui a reçu l’impression des objets le principe et la cause du mouvement et en reconnaissant qu’il y a une liaison entre les impressions sensorielles et le mouvement, s’est abstenu de préciser la région où se localisent dans le cerveau les impressions des nerfs ébranléspar les objets du dehors qui frappent les sens « et le principe et la source du mouvement » qui peuvent en résulter. Il n’a pas plus parlé de la glande pinéale que si elle n’avait jamais existé.

Mais alors qu’il a assuré que « c’est l’âme, présente à tout le corps, qui rapporte le sentiment qu’elle reçoit à l’extrémité où l’objet frappe » des physiologistes modernes affirment que c’est l'habitude. Cette localisation des sensations « où l’objet frappe » n’était pas ignorée du Stagyrite. Elle nous rend compte d’illusions tactiles très singulières dontl’une qualifiée expérience d’ Aristote (1) est due, selon Kuss et M. Du val, « à l’habitude » que nous avons de percevoir la sensation de deux corps différents, lorsque les bords radial de l’index et cubital du médius sont impressionnés. Or si, après avoir senti, entre l’index et le médius, une petite boule unique nous croisons ces deux doigts, et roulons la boule unique entre le côté radial de l’index et le côté cubital du médius, nous éprouvons une sensation double, ou plutôt dédoublée « par l’habitude », répètent les deux physiologistes précités et nous croyons, en fermant les yeux, toucher deux boules

(1) Beaunis a fourni de beaux dessins de cette expérienco dans sa Physiologie, Paris, 1876.

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distinctes, l’une en dehors de l’index, l’autre en dedans du médius (1). L’habitude a-t-elle vraiment le pouvoir de dédoubler nos sensations ? J’hésite à le croire.

L’illusion sensorielle qui fait qu’un individu amputé d’un pied, croit, par instants, ressentir des douleurs dans ce pied, est notée aussi depuis fort longtemps. Dans sa Sixième méditation, Descartes, pour nous faire comprendre que notre constitution physique lorsqu’elle vient à être altérée nous induit parfois en erreur sans que nous ayons lieu de nous plaindre puisque ses rapports sont fidèles tant qu’elle conserve son intégrité, a cité l’exemple d’un homme auquel on coupe la jambe et qui éprouve une douleur dans le pied de cette jambe dont il est privé. Puis il a expliqué ce phénomène étrange en disant qu’il tient aux communications nerveuses qui existaient entre la jambe amputée et le cerveau, [lesquelles communications n’ont été interrompues qu’à demi en sorte que les filets nerveux subsistants peuvent, par exception, envoyer à l’organe central des impressions analogues à celles dont le pied manquant est l’origine. J’ai soumis, le 25 novembre 1911, ce texte ainsique celui de Bossuet, ayant trait au même sujet, à mon vieil ami et camarade d’internat Ch. Richet, en lui demandant ce qu’il en pensait. Voici son appréciation :

« L’explication du fait que les amputés sentent leurs doigts de pied n’est pas difficile. C’est comme si on avait un tableau téléphonique où il y a chambres A. B. C. D., etc., on coupe le réseau et on excite le bout central. Rien d’étonnant qu’on croie alors avoir affaire aux chambres A. B. C. D. » Qu’on remplace le prénom impersonnel « on» parle substantif « âme » et le professeur de physiologie de la Faculté de Médecine de l’Université de Paris et l’abbé dont le Grand Condé présida en Sorbonne, en

(1) Kuss et Mathias Duval. Cours de physiologie, 3e édit. Paris, 1876, p. 485.

1652, une des thèses de philosophie, seront d’accord.

« Proposition YI. — Quelques-uns se terminent à un objet, et les autres non.

« Nous n’aurons, pour bien comprendre la chose, qu’à écouter nos expériences.

« Toutes les fois que l’ébranlement des nerfs vient du dedans, par exemple, lorsque quelque humeur formée au dedans de nous, se jette sur quelque partie et y cause de la douleur, nous ne reportons cette sensation à aucun objet, et nous ne savons d’où elle nous vient.

« La goutte nous prend à la main ; une humeur âcre picote nos yeux : le sentiment douloureux qui suit de ces mouvements n’a aucun objet.

« C’est pourquoi généralement, dans toutes les sensations que nous rapportons aux parties intérieures de notre corps, nous n’apercevons aucun objet qui les cause ; par exemple, les douleurs de tête, ou d’estomac, ou d’entrailles : dans la faim et dans la soif, nous sentons simplement de la douleur en certaines parties; mais une sensation si vive ne nous fait pas regarder un certain objet, parce que tout l’ébranlement vient du dedans.

« Au contraire, quand l’ébranlement des nerfs vient du dehors, notre sensation ne manque jamais de se terminer à quelque objet qui est hors de nous. >>

En plus des sensations dont nous sommes redevables aux organes du tact, de la vision, de l’audition, du goût et de l’odorat, nous en éprouvons, en effet, d’autres, qui ne manifestent leur action que par des impressions difficiles a définir et mal localisées. Les sensations ne sont pas toutes d’origine périphérique extérieure, il y en a d’origine périphérique intérieure, par exemple le besoin de manger, de boire, de respirer, d’aller à la garde-robe, etc.

Depuis qu’ils ont appris à penser et à réfléchir, les

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hommes ont eu recours à deux doctrines opposées pour expliquer les divers phénomènes dont ils sont témoins. Pour les uns l’esprit existerait en soi et la matière serait soumise à ses lois ; pour les autres, l’esprit ne serait qu’une émanation de la matière • Des savants éminents et de profonds penseurs ont, depuis des siècles, cherché à affirmer et à établir la supériorité de l’une de ces deux doctrines sur l’autre. Devant les matérialistes soutenant que le monde sensible est le seul existant, que notre âme n’est que la collectivité des sensations qui nous viennent des objets extérieurs et des idées qui en dérivent comme Dieu n’est autre chose que la génération inconsciente de la nature, Bossuet devait donc étudier les opérations des organes des sens et celles du système nerveux, le plus précieux joyau de notre corps qui en dépend, d’une façon plus approfondie que celle des autres organes. Il n’a eu garde d’y manquer. Et c’est ainsi qu’après avoir défini, comme on vient de le voir, ce qu’il faut entendre par le mot sensation, classé les sensations, indiqué comment se propage, par la vibration moléculaire des cellules et des fibres nerveuses, l’impression qui lui donne naissance, le temps que peut persister cette impression, etc., il a abouti à cette conclusion générale : « qu’il se fait en toutes les sensations un mouvement enchaîné qui commence à l’objet et se termine au dedans du cerveau. » Puis dans six nouvelles propositions que voici et dont chacune est suivie, de même que celles que j’ai retranscrites précédemment, de plus ou moins longs développements, il a « fait voir de quoi l’âme est instruite par les sensations, et l’usage qu’elle en fait, tant pour le corps que pour elle-même » :

« Proposition VII. — Ce qui se fait dans les nerfs, c’est-à-dire V ébranlement auquel le sentiment est attaché , n’est ni senti ni connu.

« Quand nous voyons, quand nous écoutons, ou

que nous goûtons, nous ne sentons ni ne connaissons en aucune manière ce qui se fait dans notre corps ou dans nos nerfs, et dans notre cerveau, ni même si nous avons un cerveau et des nerfs. Tout ce que nous apercevons, c’est qu’à la présence de certains objets, il s’excite en nous divers sentiments; par exemple, ou un sentiment de plaisir ou un sentiment de douleur, ou un bon ou un mauvais goût ; et ainsi du reste. Ce bon et ce mauvais goût se trouve attaché à certains mouvements des organes, c’est-àdire des nerfs ; mais ce bon et ce mauvais goût ne nous fait rien sentir ni apercevoir ce que se fait dans les nerfs.

« Tout ce que nous en savons nous vient du raisonnement, qui n’appartient pas à la sensation et n’y sert de rien. »

Cette proposition du maître unique du sublime, de la clarté, de l’énergique et du pathétique, complète celles-ci exprimées avant par lui :

« Les sens n’apprennent pas ce qui se fait dans leurs organes. Quand je regarde ou que j’écoute, je ne sens ni l’ébranlement qui se fait dans le tympan que j’ai dans l’oreille, ni celui des nerfs optiques que j'ai dans le fond de l’œil. Lorsque ayant les yeux blessés ou le goût malade, je sens tout amer et je vois tout jaune, je ne sais point par la vue ni par le goût l’indisposition de mes yeux ou de ma langue. J’apprends tout cela par les réflexions que je fais sur les organes corporels, dont mon seul entendement me fait connaître les usages naturels avec leurs dispositions bonnes ou mauvaises... »

En dépit des immenses progrès des sciences naturelles il n’y a rien à retrancher, ni à ajouter à ces affirmations.

« Proposition VIII. — Non seulement nous ne sentons pas ce qui se fait dans nos nerfs, c'est-à-dire leur ébranlement ; mais nous ne sentons non plus ce qu’il y a dans l’objet qui le rend capable de les

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ébranler , ni ce qui se fait dans le milieu par oit, l’impression de l'objet vient jusqu’à nous.

« Gela est constant par l’expérience. La vue ne nous rapporte pas les diverses réflexions de la lumière qui se font dans les objets et dont nos yeux sont frappés; ni comme il faut que l’objet ou le milieu soient faits pour être opaques ou transparents, pour causer les réflexions et les réfractions, et les autres accidents semblables; ni pourquoi le blanc ou le noir dilatent nos nerfs ou les resserrent, et ainsi des autres couleurs. L’ouïe ne nous fait sentir ni l’agitation de l’air, ni celle des corps résonnants, que nous pourrions ignorer si nous ne le savions d’ailleurs. L’odorat ne nous dit rien des vapeurs qui nous affectent, ni le goût, des sucs exprimés sur notre langue, ni comment ils doivent être faits pour nous causer du plaisir ou de la douleur, de la douceur ou de l’aigreur ou de l’amertume. Enfin, le toucher ne nous apprend pas ce qui fait que l’air chaud ou froid dilate ou ferme nos pores, et cause à tout notre corps, principalement à nos nerfs, des agitations si différentes.

« Lorsque nous nous sentons enfoncer dans l’eau et dans les corps mous, ce qui nous fait sentir cet enfoncement, c’est que le froid ou le chaud que nous ne sentions qu’à une partie, s’étend plus avant; mais pour savoir ce qui fait que ce corps nous cède, le sens ne nous en dit mot.

a II ne nous dit non plus pourquoi les corps nous résistent, et à regarder la chose de près, ce que nous sentons alors, c’est seulement la douleur qui s’excite ou qui se commence par la rencontre des corps durs et mal polis, dont la dureté blesse le nôtre plus tendre.

« Si l’eau et les corps humides s’attachent à notre peau, et s’y font sentir, le sens ne découvre pas la délicatesse de leurs parties, qui les rend capables d’entrer dans nos pores, et de s’y tenir attachées ; ni pourquoi les corps secs n’en font autant qu’étant

réduits en poussière; ni d’où vient la différence que nous sentons entre la poudre et les gouttes d’eau qui s’attachent à notre main. Tout cela n’est pas aperçu précisément par le toucher; et enfin aucun de nos sens ne peut seulement soupçonner pourquoi il est touché par ces objets.

« Toutes les choses que je viens de remarquer n’ont besoin, pour être entendues, que d’une simple exposition. Mais on ne peut se la faire à soi-même trop claire ni trop précise, si on veut comprendre la différence du sens et de l’entendement, dont on est sujet à confondre les opérations. »

Avant d’écrire ces lignes le Prince de l’éloquence chrétienne, nourri de l’Evangile à l’Ecole des anciens Pères, avait aussi écrit celles-ci (1) :

« Les sens ne disent pas non plus ce qu’il y a dans leurs objets capable d’exciter en moi les sensations. Ce que je sens quand je dis, j’ai chaud, ou je brûle, sans doute, n’est pas la même chose que ce que je conçois dans le feu quand je l’appelle chaud et brûlant. Ce qui me fait dire, j’ai chaud, c’est un certain sentiment que le feu, qui ne sent pas, ne peut avoir; et ce sentiment augmenté jusqu’à la douleur, me fait dire que je brûle.

« Quoique le feu n’ait en lui-même ni le senti-' ment, ni la douleur qu’il excite en moi, il faut bien qu’il ait en lui quelque chose capable de l’exciter. Mais ce quelque chose, que j’appelle la chaleur du feu, n’est point connu par les sens; et si j’en ai quelque idée, elle me vient d’ailleurs.

« Ainsi les sens ne nous apportent que leurs propres sensations, et laissent à l’entendement à juger des dispositions qu’ils marquent dans les objets. L’ouïe m’apporte seulement les sons, et le goût l’amer et le doux. Comment il faut que l’air soit ému pour causer du bruit ; ce qu’il y a dans les viandes qui me les fait trouver amères ou douces,

(i) De la connaissance de Dieu et de soi-même, ch. I, art. 7.

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sera toujours ignoré, si l’entendement ne le découvre. »

Sauf en ce qui concerne l’action nocive de l’obscurité prolongée et de la réverbération de la neige pendant un certain temps sur le sens de la vue, qui n'est pas due, on le sait, à la dilatation ou au resserrement des nerfs optiques, l’ouverture ou la fermeture des pores de la peau par l’air chaud ou froid et l’entrée de l’eau et des corps humides dans les pores de la peau, toutes les assertions formulées dans la proposition VIII sont exactes. Les modifications de calibre que subiraient sous l’iniluence des variations de température les orifices des glandes sébacées, et des glandes sudoripares, incluses dans le derme, restent toujours à démontrer. Et tout semble aujourd’hui contredire l’opinion également admise par les Anciens : que la peau saine absorbe l’eau (1). Il y a quelques années, à Vienne, à l’occasion d’un traitement nouveau des maladies cutanées, on a constaté, en évitant toute cause d’erreur, que des malades plongés pendant des mois dans un bain éprouvaient le sentiment de la soif et étaient obligés d'ingérer autant de liquide que s’ils avaient vécu à l’air libre. Le peu d’eau qui est parfois absorbé dans un bain s’introduit soit au niveau des points où la peau se continue avec la muqueuse, soit par les orifices des glandes sébacées et sudoripares. C’est une loi générale des organismes tant végétaux qu’animaux, que l’épiderme s’oppose aux échanges : les écorces végétales, l’épiderme d’un fruit ont infiniment d’analogie avec la peau, l’épiderme animal : or, l’épiderme d’un grain s’oppose aux échanges et empêche par exemple ce fruit de se dessécher

(I) Toute une méthode thérapeutique ( méthode ialraliptique ) est basée sur le pouvoir d’absorption de la peau. Mais il convient de remarquer que dans cette méthode on altère la peau par des actions mécaniques, par le frottement, comme dans les frictions mercurielles ou bien par des actions chimiques, comme dans les applications de teintures alcooliques, de pommades rances, etc , etc.

aussi longtemps qu’il est intact; le peu de dessiccation qui se produit a lieu par le pédicule. Du reste la structure de l’épiderme est très peu favorable à la pénétration des liquides déposés à sa surface et l’on se demande comment un tel passage pourrait se faire à travers ses couches cornées enduites de matière grasse.

« Proposition IX. — En sentant , nous apercevons seulement la sensation elle-même , mais quelquefois terminée à quelque chose qu’on appelle objet.

« Pour ce qui est de la sensation il n’est pas besoin de prouver qu’elle est aperçue en sentant ; chacun en est à soi-même un bon témoin, et celui qui sent n’a pas besoin d’en être averti.

« C’est pourtant par quelque autre chose que la sensation que nous connaissons la sensation ; car elle ne peut pas réfléchir sur elle-même, et se tourne toute à l’objet auquel elle est terminée.

« Ainsi le vrai effet de la sensation est de nous aidera discerner les objets. En effet, nous distinguons les choses qui nous touchent ou nous environnent, par les sensations qu’elles nous excitent ; et c’est comme un enseigne que la nature nous a donnée pour les connaître.

« Mais, avec tout cela, il paraît, par les choses qui ont été dites, qu’en vertu de la sensation précisément prise, nous ne connaissons rien du tout du fond de l’objet; nous ne savons, ni de quelles parties il est composé, ni quel en est l’arrangement, ni pourquoi il est propre à nous renvoyer les rayons, ou à exhaler certaines vapeurs, ou à exciter dans l’air tant de divers mouvements qui font la diversité des sons, et ainsi du reste. Nous remarquons seulement que nos sensations se terminent à quelque chose hors de nous, dont pourtant nous ne savons rien, sinon qu’à sa présence il se fait en nous un certain effet, qui est la sensation.

« Il semblerait qu’une perception de cette nature

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ne serait guère capable de nous instruire. Nous recevons pourtant de grandes instructions par le moyen de nos sens et voici comment : »

Dans cette proposition, de même que dans la plupart de celles qui précèdent, quelques assertions ont besoin d’être développées. Je citerai les quatre suivantes :

A. — « Pour ce qui est de la sensation, il n’est pas besoin de prouver qu’elle est aperçue en sentant. » C’est ce que, dans le chapitre II de son Traité du libre arbitre, Bossuet a appelé : « l’évidence du sentiment et de l’expérience. »

B. — « La sensation avertit de la présence de l’objet, mais sans le faire connaître lui-même;... elle ne nous révèle rien de ce qui se passe dans le soleil, ni dans nos organes, etc. (1) » Ce rôle appartient à l’acte de l’intelligence ou à l’idée que le même auteur a défini : « ce qui représente à l’entendement la vérité de l’objet entendu. » (Logique, liv. I, ch. II.)

C. — « C’est par quelque autre chose que la sensation que nous connaissons la sensation ; car elle ne peut pas réfléchir sur elle-même, et se tourne tout à l'objet auquel elle est terminée. » Les organes des sens reçoivent, en effet, des impressions des objets, d’où résultent des sensations, mais ne perçoivent pas leurs propres sensations. Aujourd’hui même l'étude la plus minutieuse des fibres et des cellules nerveuses au moyen de Fultra-microscope ne peut nous l’apprendre.

En prétendant « que les sens donnent lieu à la connaissance de la vérité, mais que ce n’est pas précisément par eux qu’on la connaît... que c’est par quelque autre chose que nous connaissons la sensation.... qu’elle ne peut pas se réfléchir sur elle-

même que ce qui se fait dans les nerfs et les

organes auxquels le sentiment est attaché n’est ni senti ni connu » et en ne s’étant pas attardé

(1) De la connaissance de Dieu et de soi-même, ch. IV, art. 9-

à fournir de ces faits une explication qu’avec des moyens d’observation et d’expérimentation infiniment plus puissants que les siens, nous cherchons toujours, l’auteur De la connaissance de Dieu et de soi-même , ne peut donc qu’être approuvé. D’autant plus approuvé, que pour agir ainsi il a dû se dérober à l’influence d’un des deux Pères de l’Eglise et de l’Ecole pour lequel il a professé jusqu’à son dernier souffle une vive et profonde admiration et dont il a fréquemment adopté l’esprit et les principales pensées, de saint Thomas d’Aquin qui a déclaré : « que cette sorte de retour sur soi-même par la conscience excède la puissance de chacun des sens, précisément parce que chacun des sens ne peut rien percevoir qu’au moyen d’une modification spirituelle exigeant une certaine indépendance de la matière (1)... Que la matière organique ne peut donc se replier sur elle-même pour se percevoir agissante... « Ad opérationem autem sensus requiritur immutatio spiritualis per quam intsntio formœ sensibilis fiat in organa sensus... Non complclur ejus reditio : quia sensus nihil cognoscit nisi per organum corporale. Non est autem possibile quod organum medium cadat inter potentiam sensitivam et se ipsum. » (St Th. in secundum de Animâ, lect. 24 et de Veritate, q. I. a. IX). .

D. — « Nous distinguons les choses qui nous touchent et nous environnent, par les sensations qu’elles nous excitent ; et c’est comme une enseigne que la nature nous a donnée pour les connaître. » Le caractère qu’a la sensation d’être le signe ou Y enseigne des objets a été très étudiée de nos jours. Jouffroy l’a dénommé le caractère instructif de la sensation, qualification empruntée évidemment au plus fameux des orateurs chrétiens puisque celui-ci a noté dans la proposition XI : « Le plaisir et la douleur servent à l’âme d’instruction. »

(1) Non dans le sens strict du mot, par conséquent. Pour salut Thomas d’Aquin il ne s’agit que d’une modification d’un ordre supérieur à l’ordre physico-chimique.

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« Proposition X. — Les sensations servent à l’âme à l’instruire de ce qu’elle doit ou rechercher ou fuir pour la conservation du corps qui lui est uni.

« L’expérience justifie cet usage des sensations ; et c’est peut-être la première fin que la nature se propose en nous les donnant ; mais à cela il faut ajouter quelque chose que nous allons dire.

« Proposition XI. — L’instruction que nous recevons par les sensations serait imparfaite, ou plutôt nulle , si nous n’y joignions la raison.

« Ces deux propositions seront éclaircies toutes deux ensemble, et il ne faut que s’observer soimême pour les entendre...

« Caries choses sont tellement disposées, que ce qui est convenable au corps est accompagné de plaisir, comme ce qui est nuisible est accompagné de douleur : de sorte que le plaisir et la douleur servent à intéresser l’âme dans ce qui regarde le corps, et l’obligent à chercher les choses qui en font la conservation.

« Ainsi quand le corps a besoin de nourriture ou de rafraîchissement, il se fait en l’âme une douleur qu’on appelle faim et soif et cette douleur nous sollicite à manger et à boire.

« Le plaisir s’y mêle aussi, pous nous y engager plus doucement. Car outre que nous sentons du plaisir à faire cesser la douleur de la faim et de la soif, le manger et le boire nous causent d'eux-mêmes un plaisir particulier qui nous pousse encore davantage à donner au corps les choses dont il a besoin.

« C’est en cette sorte que le plaisir et la douleur servent à l’âme d’instruction pour lui apprendre ce qu’elle doit au corps; et cette instruction est utile, pourvu que la raison y préside. Car le plaisir, de luimême, est un trompeur ; et quand l’âme s’y abandonne sans raison, il ne manque jamais de l’égarer, non seulement en ce qui la touche, comme quand il

do

lui fait abandonner la vertu, mais encore en ce qui touche le corps, puisque souvent la douceur du goût nous porte à manger et à boire tellement à contre temps, que l’économie du corps en est troublée.

« Il y a aussi des choses qui nous causent beaucoup de douleur, et toutefois qui ne laissent pas d’être dans la suite un grand remède à nos maux.

« Enfin, toutes les autres sensations qui se font en nous servent à nous instruire. Car chaque sensation différente présuppose naturellement quelque diversité dans les objets. Ainsi ce que je vois jaune, estautre que ce que je vois vert ; ce qui est amer au goût, est autre que ce qui est doux; ce que je sens chaud, est autre que ce que je sens froid. Et si un objet qui me causait une sensation commence à m’en causer une autre, je connais par là qu’il est arrivé quelque changement. Si l’eau qui me semble froide commence à me sembler chaude, c’est que depuis elle aura été mise sur le feu. Et cela, c’est discerner les objets, non point en eux-mêmes, mais par les effets qu’ils font sur nos sens, comme une marque posée au dehors. »

Dans les lignes qui précèdent il n’est pas dit laquelle des deux sensations physiques, l’agréable ou la désagréable, le plaisir ou la douleur, vaut le mieux pour notre conservation et notre instruction.' Et, cependant, il est universellement admis depuis fort longtemps que c’est la douleur, à condition qu’elle ne dure pas trop et qu’elle soit tolérable. Dans les limites où elle peut être supportée sans tuer, elle prévient, en effet, plus de maux qu’elle n’en cause. Comment saurions-nous que nos organes s’altèrent ou que leurs fonctions sont troublées, si nous n’en étions avertis par elle? Siégeant dans le même point que les lésions organiques et proportionnée, d’ordinaire, à leur gravité, elle est à la fois le guide du malade et du médecin. Elle nous enseigne la modération et la tempérance, puisque nous ne pouvons pas aller au delà du besoin, ni dépasser la mesure de nos forces

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sans pâtir. Elle nous apprend à réfréner nos passions. Sans elle, nous ne connaîtrions pas la commisération. Comment pourrions-nous nous apitoyer sur des souffrances dont nous n’aurions aucune idée? On peut même avancer qu’elle entre pour quelque chose dans les éléments du bonheur, toujours à la condition de n’être ni trop prolongée ni trop vive, car lorsqu’elle cesse nous trouvons dans l’état normal une douceur que nous ne soupçonnions pas auparavant.

C’est en r éfléchissant à cette utilité de plaisir et de la douleur, aussi bien pour le physique que pour le moral, que le philosophe-poète de Ferney s’est exclamé :

Mortels à vos plaisirs reconnaissez un Dieu

Que dis-je ? à vos plaisirs ! c’est à la douleur même

Que je connais de Dieu la sagesse suprême.

Ce sentiment si prompt dans nos corps répandu,

Parmi tous nos dangers, sentinelle assidu,

D’une voix salutaire incessamment nous crie :

Ménagez, défendez, conservez votre vie (1).

Pour distinguer les choses qui sont autour de nous et juger par quel endroit elles peuvent faire du bien ou du mal à notre corps, il faut encore, a poursuivi Bossuet, que la raison nous dirige sans quoi nos sens pourraient nous tromper.

« Car le même objet, vu à même distance, me paraît grand dès que je l’estime plus éloigné, et me paraît moindre dès que je l’estime plus près; par exemple, la lune me paraît plus grande étant vue à l’horizon, et plus petite quand elle est fort élevée, quoiqu’en l’une et l’autre position, elle soit vue précisément sous le même angle c’est-à-dire àmême distance. Le même bâton, qui me paraît droit dans l’air, me paraît courbe dans l’eau. La même eau, quand elle est tiède, si j’ai la main chaude me paraît

(1) Voltaire. Disc- en vers. Cinquième dise. : Sur la nature du plaisir.

froide ; et si je l’ai froide, me paraît chaude. Tout me paraît vert à travers un verre de cette couleur ; et par la même raison, tout me paraît jaune, lorsque la bile, jaune elle-même, s’est répandue sur mes yeux. Quand la même humeur se jette sur la langue tout me paraît amer. Lorsque les nerfs qui servent à la vue et à l’ouie sont agités au dedans, il se forme des étincelles, des couleurs, des bruits confus ou des tintements qui ne sont attachés à aucun objet sensible. Les illusions de cette sorte sont infinies.

« L’âme serait donc souvent trompée, si elle se fiait à ses sens sans consulter la raison. Mais elle peut profiter de leur erreur; et toujours, quoi qu’il arrive, lorsque nous avons des sensations nouvelles, nous sommes avertis par là qu’il s’est fait quelque changement, ou dans les objets qui nous paraissent, ou même dans les organes de nos sens. Dans les objets, quand ils sont changés, comme quand de l’eau froide devient chaude, ou que des feuilles, auparavant vertes, deviennent pâles étant desséchées. Dans le milieu, quand il est tel qu’il empêche ou qu’il rompt l’action de l’objet, comme quand l’eau rompt la ligne du rayon qu’un bâton renvoie à nos yeux. Dans l’organe des sens, quand il sont notablement altérés par les humeurs qui s’y jettent, ou par d’autres causes semblables.

« Au reste, quand quelqu’un de nos sens nous trompe, nous pouvons aisément rectifier ce mauvais jugement par le rapport des autres sens, et par la raison. Par exemple, quand un bâton paraît courbé à nos yeux étant dans l’eau, outre que, si on l’en retire, la vue se corrigera elle-même, le toucher que nous sentirons atfecté comme il a accoutumé de l’être quand les corps sont droits, et la raison seule, qui nous fera voir que l’eau ne peut pas tout d’un coup l’avoir rompu, nous peut redresser. Si tout me paraît amer au goût ou que tout semble jaune à ma vue, la raison me fera connaître que cette uniformité ne peut pas être venue tout à coup

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aux choses où auparavant j’ai senti tant de différence; et ainsi je connaîtrai l’altération de mes organes, que je tâcherai de remettre à leur naturel.

« Ainsi nos sensations ne manquent jamais de nous instruire, je dis même quand elles nous trompent. »

Dans l’article 7 du chapitre Ier du même ouvrage, l’auteur avait déjà précédemment noté que si les sens donnent lieu à la connaissance de la vérité, ce n’est pas précisément par eux qu’on la connaît, et cité ces quelques autres exemples des illusions des sens : « Quand je vois les arbres d’une longue allée, quoiqu’ils soient tous à peu près égaux, se diminuer peu à peu à mes yeux, en sorte que la diminution commence dès le second, et se continue à proportion de l’éloignement ; quand je vois uni, poli et continu, ce qu’un microscope me fait voir

rude, inégal et séparé ; quand, emporté dans un

bateau par un mouvement égal, je me sens comme immobile avec tout ce qui est dans le vaisseau, pendant que je vois le reste, qui ne branle pourtant pas, comme s’enfuyant de moi, en sorte que je transporte mon mouvement à des choses immobiles, et leur immobilité à moi qui remue ; ces choses, et mille autres de même nature où les sens ont besoin d’être redressés, me font voir que c’est par quelque autre faculté que je connais la vérité et que je la discerne de la fausseté.

« Et cela ne se trouve pas seulement dans les sensibles que nous avons appelés communs, mais encore dans ceux qu’on appelle propres. Il m’arrive souvent de voir, sur certains objets, certaines couleurs ou certaines taches qui ne proviennent point des objets mêmes, mais du milieu à travers lequel je les regarde, ou de l’altération de mon organe.

Ainsi des yeux éblouis pour avoir été trop arrê-

téssur le soleil font voir après cela diverses couleurs, ou en l’air, ou sur les objets, que l’on n’y verrait nullement sans cette altération. Souvent je sens

dans l’oreille des bruits semblables à ceux que me cause l’air agité par certains corps sans néanmoins qu’il le soit. Telle odeur paraît bonne à l’un, et désagréable à l’autre. Les goûts sont différents, et un autre trouvera toujours amer ce que je trouve toujours doux. Moi-même je ne m’accorde pas toujours avec moi-même, et je sens que le goût varie en moi autant par la propre disposition de ma langue que par celle des objets mêmes. C’est à la raison de juger de ces illusions des sens et c’est à elle par conséquent à connaître la vérité. »

J’ai dit plus haut que la bile existait normalement dans le sang. La maladie, appelée ictère ou jaunisse, où elle y surabonde, ne s’accompagne, en général, d’aucun trouble des sens. L’amertume de la bouche ne lui est pas spéciale. Galien a mentionné que les ictériques voient en jaune tous les objets, mais, suivant Morgagni, il n’en est ainsi que chez ceux d’entre eux dont l’humeur aqueuse des yeux est fortement imprégnée des principes biliaires. Depuis 1868, je n’ai cependant, ni dans les services hospitaliers dont j’ai eu la direction, ni dans ma clientèle privée, observé ce syndrome pathologique,

Rien ne prouve que l’agitation en dedans des nerfs delà vue et de ceux de l’ouïe sont la cause « des étincelles, des couleurs ou des tintements » dont nous avons conscience « et qui ne sont attachés à aucun objet sensible. » Ces illusions sensorielles résultent, à coup sûr, d’un changement qui s’est fait dans ces nerfs, mais on ignore encore quel est ce changement.

Les illusions des sens ont été étudiées longuement et d'une façon approfondie par Reid (t. I et t. II de l’édition de Jouffroy). Agirautrement eutété difficile pour un philosophe si averti. Elles ont été, en effet, à travers les âges, l’objet d’interprétations différentes, voire contradictoires. Et dans une de ses fables, Un animal dans la lune, dont je reproduis la première moitié, La Fontaine, pénétré, lui aussi.

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des connaissances médicales de son époque (1), n’a pas oublié de le rappeler, en même temps qu’il a reconnu, à l’exemple du pontife dont Rome et Athènes auraient, autant que Meaux, admiré la prodigieuse éloquence, que sans nier la part immense qu’il faut accorder aux sens dans l’acquisition des idées, leur témoignage a besoin parfois d’être contrôlé.

Pendant qu’un philosophe (2) assure Que toujours par leurs sens les hommes sont dupés, Un autre philosophe (3) jure Qu’ils ne nous ont jamais trompés.

Tous les deux ont raison, et la philosophie Dit vrai quand elle dit que les sens tromperont Tant que sur leur rapport les hommes jugeront: Mais aussi, si l’on rectifie,

L’image de l’objet sur son éloignement,

Sur le milieu qui l’environne.

Sur l’organe et sur l’instrument,

Les sens ne tromperont personne...

J’aperçois le soleil : quelle en est la figure ?

Ici-bas ce grand corps n’a que trois pieds de tour : Mais si je le voyais là-haut dans son séjour.

Que serait-ce à mes yeux que l’œil de la nature ? (4) Sa distance me fait juger de sa grandeur :

Sur l’angle et les côtés ma main la détermine. L’ignorant le croît plat. J’épaissis sa rondeur :

(1) Il a défendu les Circulateurs contre les Anlicirculaleurs, composé un long poème sur le quinquina, etc.

(2) Démocrite. « C’est lui qui a fourni aux Pythagoriciens tout ce qu’ils ont imaginé contre le témoignage des sens, a noté Bayle dans son Dictionnaire critique. De l’Ecole de Pythagore cette prévention se transmit à celle du Portique, dont un des oracles disait : « Les sens ils t’éclairent mal; ils sont sujets à l’erreur t » {Pensées de Marc-Aurèle, ch. XXXIII).

(3) Epicurk. « Ce philosophe, a remarqué Fénelon, croît que nos sens n’aperçoivent que des objets actuellement présents, et que, par conséquent, ils ne peuvent jamais se tromper, quant à l’existence de l’objet. C’est pourquoi, dit-il, c’est être fou que de n’exiger pas en ce cas là le rapport des sens pour avoir recours a des raisons. »

(4) Cette expression se retrouve dans les poètes les plus anciens:

Il voit ce beau soleil, l'œil de Dieu et du monde.

(Rémi Belleau, Complainte de Promelhèe).

Cet astre, âme du monde, œil unique dos cieux.

(Régnier. Sonnet II).

Je le rends immobile; et la terre chemine.

Bref, je démens mes yeux en toute sa machine...

Je ne suis point d’intelligence Avecque mes regards peut-être un peu trop prompts (1), Ni mon oreille, lente à m’apporter les sons.

Quand l’eau courbe un bâton, ma raison le redrese :

La raison décide en maîtresse.

Mes yeux, moyennant ce secours,

Ne me trompent jamais en me mentant toujours. »

A la vérité les seules erreurs que nous puissions légitimement rapporter aux sens sont celles qui dépendent d’une perturbation maladive ou d’une altération matérielle des organes sensoriaux, les autres tiennent à notre ignorance des lois de la nature. Si nous connaissions mieux ces lois, nous ne serions point trompés par des effets de perspective, lorsque nous jugeons petits des objets qui ne sont qu’éloignés; et le bâton plongé dans l’eau et que nous paraît brisé, par suite de la réfraction de la lumière, ne nous ferait aucune illusion. Il y a mille circonstances où les erreurs dont nous rendons les sens responsables ne devraient être attribuées qu’à la faiblesse de notre jugement, à la limite de notre esprit ou à un défaut d’attention. Ce qu’ils nous témoignent est vrai, mais nous ne savons pas reconnaître leur témoignage, « nous jugeons inconsidérément des choses » (2). Bossuet l’a, du reste, déclaré ailleurs en ces termes : « Il n’y a que l’entendement qui puisse errer. A proprement parler, il n’y a point d’erreur dans le sens, qui fait toujours ce qu’il doit, puisqu’il est fait pour opérer suivant les dispositions non seulement des objets, mais des organes. C’est à l’entendement, qui doit juger des organes mêmes, à tirer des sensations les conséquences nécessaires ; et s’il se laisse surprendre, c’est lui qui se trompe. » Aristote et saint Thomas d’Aquin ont regardé également comme vraies les indications de

(1) Ni avec mou oreille. Ellipse.

(2) Descartes, VIe Méditation.

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chaque sens en ce qui lui est propre et fait dépendre l’erreur du travail de composition et de décomposition que l’entendement a accompli sur leurs données.

En affirmant la supériorité de l’intellect sur la sensibilité, Descartes et Malebranche ont attribué, c’est certain, l’erreur à la volonté plutôt qu’à l’entendement; mais il ne s’agit guère là que d’une différence de mot entre eux et l’évêque de Meaux, qui a créé en France un genre d’éloquence de la chaire que nul n’avait possédé avant lui et que depuis nul n’a même aspiré à égaler. Celui-ci a convenu, en effet, que l’entendement livré à lui même ne se trompe pas: que « tout ce qu’on entend est vrai... », que « le faux qui n’est rien de soi, n’est ni entendu ni intelligible (1). »

« Proposition XII. — Outre le secours que donnent les sens à notre raison pour entendre les besoins du corps, ils l’aident aussi à beaucoup connaître toute la nature.

«... Comme les sensations ont leur rapport à certaines dispositions de l’objet ou du milieu ou de l’organe, ainsi qu’il a été dit; à chaque sensation l’âme apprend des choses nouvelles, dont quelques-unes regardent la substance du corps qui lui est uni, et la plupart n’y servent de rien. Car que sert, par exemple, au corps humain, la vue de ce nombre prodigieux d’étoiles qui se découvrent à nos yeux pendant la nuit? Et même, en considérant ce qui profite au corps, l’âme découvre par occasion une infinité d'autres choses; en sorte que, du corps où elle est enfermée, elle tient à tout, et voit tout l’univers se venir, pour ainsi dire, marquer sur ce corps, comme le cours du soleil se marque sur un cadran. Elle apprend donc, par ce moyen, des particularités considérables, comme le cours du soleil;

(1) De la connaissance de Dieu et de soi-même, ch. I, art. 10.

le flux et le reflux de la mer; la naissance, l’accroissement, les propriétés différentes des animaux, des plantes, des minéraux; et autres choses innombrables, les unes plus grandes, les autres plus petites, mais toutes enchaînées entre elles. De ces particularités elle compose l’histoire de la nature, dont les faits sont toutes les choses qui frappent nos sens. Et par un esprit de rapport, elle a bientôt remarqué combien ces faits sont suivis. Ainsi elle rapporte l’un à l’autre: elle compte, elle mesure, elle observe les oppositions et le concours, les effets du mouvement et du repos, l’ordre, les proportions, les correspondances, les causes particulières et universelles, celles qui font aller les parties, et celle qui tient tout, en état. Ainsi, joignant ensemble les principes universels qu’elle a dans l’esprit et les faits particuliers qu’elle apprend par le moyen des sens, elle voit beaucoup dans la nature et en sait assez pour juger que ce qu’elle n’y voit pas encore est le plus beau. »

Au total (1) : « par les choses qui ont été dites, il se voit de combien l’entendement est élevé au-dessus du sens.

« Premièrement, le sens est forcé à se tromper à la manière qu’il le peut être. La vue ne peut pas voir un bâton quelque droit qu’il soit, à travers l’eau, qu’elle ne le voie tortu ou plutôt brisé; et elle a beau s’attacher à cet objet, jamais par elle-même elle ne découvrira son illusion. L’entendement, au contraire, n’est jamais forcé à errer ; jamais il n’erre que faute d’attention ; et s’il juge mal en suivant trop vite le sens ou les passions qui en naissent, il redressera son jugement, pourvu qu’une droite volonté le rende attentif à son objet et à lui-même.

« Secondement, le sens est blessé et affaibli par les objets les plus sensibles. Le bruit, à force de devenir grand, étourdit et assourdit les oreilles;

(i) De la connaissance de Dieu et de soi-même Ch. I, art. 17 et Ch. IV, art. 1.

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l’aigre et le doux extrêmes offensent le goût, que le seul mélange de l’un et de l’autre satisfait ; les odeurs ont besoin aussi d’une certaine médiocrité pour être agréables ; et les meilleures, portées à l’excès, choquent autant ou plus que les mauvaises. Plus le chaud et le froid sont sensibles, plus ils incommodent nos sens. Tout ce qui nous touche trop violemment nous blesse : les yeux trop fixément arrêtés sur le soleil, c’est-à-dire sur le plus visible de tous les objets, et par qui les autres se voient, y souffrent beaucoup, et à la fin s’y aveugleraient. Au contraire, plus un objet est clair et intelligible, plus il est certain, plus il y est connu comme vrai, plus il contente l’entendement et plus il le fortifie. La recherche en peut être laborieuse, mais la contemplation en est toujours douce. C’est ce qui a fait dire à Aristote que le sensible le plus fort offense ce sens, mais que le parfait intelligible recrée l’entendement et le fortifie : d’où ce philosophe conclut que l’entendement, de soi, n’est pas attaché à un organe corporel, et qu’il est par sa nature séparable du corps.

« Troisièmement, le sens n’est jamais touché que de ce qui se passe, c’est-à-dire de ce qui se fait et se défait journellement; et ces choses mêmes qui passent, dans le peu de temps qu’elles demeurent, il ne les sent pas toujours de même. La même chose qui chatouille aujourd’hui mon goût, où ne lui plaît pas toujours, ou lui plaît moins. Les objets de la vue lui paraissent autre au grand jour, au jour médiocre, dans l’obscurité, de loin ou de près, d’un certain point ou d’un autre. Au contraire, ce qui a été une fois entendu et démontré paraît toujours le même à l’entendement. S’il nous arrive de varier sur cela, c’est que les sens et les passions s’en mêlent, mais l’objet de l’entendement... est immuable et éternel : ce qui lui montre qu’au dessus de lui il y a une vérité éternellement subsistante...

« Ces trois grandes perfections de l’intelligence

nous font voir qu’Aristote a parlé divinement, quand il a dit ce que nous venons de rapporter. »

Supérieure aux organes des sens et différant d’eux, c’est donc « l’âme avertie et excitée par les sensations qui apprend et remarque ce qui se passe autour d’elle, pour ensuite pourvoir aux besoins des corps et faire ses réflexions sur les merveilles de la nature. »

La doctrine du Stagyrite,dont l’auteur De la connaissance de Dieu et de soi-même vient de faire un si magnifique éloge, a gagné certainement à être exposée et commentée par sa plume. Le philosophe grec n’a pas dit les choses ni aussi positivement ni avec autant de liaison. On peut s’en convaincre en consultant sur la première différence des sens et de l’entendement le Traité de l’âme , livre III, chapitres III et IV; sur la seconde, le même traité, chapitre V ; et sur la troisième, les Derniers analytiques, livre Ier, chapitres VIII et XXXI (1).

(1) La publication de la traduction de presque toutes les oeuvres d’Aristote, par Barthélemy Saint-Hilaire, rend aujourd'hui ce contrôle aisé.

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