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Chapitre li

Les liaisons de Bossuct avec les jansénistes ou des personnes suspectes d'être du parti.

On accuse souvent de jansénisme des hommes qui n'admettaient pas les erreurs en question. — Quant aux vrais jansénistes, Bossuet est avec eux lorsqu'i's combattent avec l'Eglise, contre eux lorsqu'ils s'en sépatent. — Comment expliquer les éloges que décernent à lîossuet ceux du parti; et inversement les soupçons de catholiques zélés ?

I. Faisons d'abord observer l'injustice de ces soupçons. On peut être lié avec îles protestants, des juifs, des incrédules, par des relations de famille, de parenté, de convenance ... Il n'y a pas lieu de tenir compte de ceux qui s'en scandalisent à priori : c'est le scandale des pharisiens.

Observons ensuite qu'on accuse de jansénisme des hommes qui n'admettaient nullement les erreurs de ce parti : ainsi Pabbè Le Dieu, quoi qu'en dise un pamphétaire moderne. *) Qu'on lise attentivement ses Mémoires sur Bossuet 2) et son Journal où il écrivait ses pensées les plus intimes 3* : on s'apercevra vite de l'orthodoxie

i) DAVIN, Mon Je du 31 août 1869.

2) Cfr. surtout p. 75 et seq.

3) Voir spécialement ce qu'il dit à l'occasion de l'Assemblée de 1 7°", p. 61, 92, lio, 135, 1 3S ; de l'affaire du Ois de conscience, 1, p. 362. Sur TREUVÉ, cfr. ib. 111, p. 305; sur Iîkileau et LatO'JR, 1, 3S7.

de ses sentiments. Ainsi Vialard, l'évêque de Chàlons: Bossuet l) le regardait comme le module de la vie épiscopale. 11 faut se souvenir qu'il n'a point approuvé le livre de Quesnel tel qu'il a paru plus tard, 2) mais seule ment la première édition bien différente des autres. Ainsi, encore le grand évêque de Luçon, Ban-Mou. S'il a été loué par les jansénistes, qu'importe! Bossuet prit sa défense auprès de Lescure si prononcé contre le jansénisme. 8)

Citons encore Le Tellier. 4) Si l'archevêque de Reims a pu faire de fausses démarches dans l'affaire du Cas de conscience 5> et dans d'autres circonstances, on n'a jamais prouvé qu'il fut janséniste. Dans l'assemblée de 1700, il proposa de condamner un livre où tout le venin de l'hérésie était renouvelé ; °)

Neercassel, l'évêquede Castorie;7* où a-t-on prouvé qu'il tut janséniste ou que Bossuet le connut pour tel ? B)

Le Droit sur lequel Bossuet écrit à son neveu9) : «qu'il est habile homme et fort porté au jansénisme ». Mais que conclure, eu bonne et équitable logique, de ce mot? je vois bien ce que on veut en conclure, mais le peut-

') Lettres diverses, p. 79.

2) Lafiteau, 1, 50; Montagne, 1.

:,J Lettres diverses, 252. — Cfr. mes Archives du diocèse de Luçon, p. 33, et la Notice historique et archéologique sur Luçon.

*) DAVIN, Monde, 31 août iN(>j.

6) Journal de L.e Dieu, 1, p. 357.

6) Journal de L.e Dieu, 1, 56. — Cfr. l'étude sur Le Tellier de M. Gillet de Reims.

') 1». GuÉRAVGER, II, Si, écrit : «Est-il l>''soin de rappeler V hérétique Jean de NeercaSsel . . . » et le I'. de la Kmise (article cité, p. 55°) va jusqu'à l'appeler chef du parti \ Assertions sans preuves.

H) Cfr. BOSSUET, Lettres diverses, 41; lettre 105, lettre 47. — L'amitié et les éloges de Bossuet valent mieux que les affirmations sans preuves, de h. Qué« ranger. Feller lui-même est un peu plus juste.

u) 204" lettre sur le quiétisme,

on ? Du reste Fénelon aussi conseilla à l'abbé de Chanterac son mandataire, d'entrer en rapport avec lui ; l)

le P. Massmtliê. 2) Mais cet illustre dominicain combat expressément les jansénistes dans son grand ouvrage de Molione divin a et liber la le créa ta, et Legrand 3) constate la différence de ses idées et de celles du jansénisme; — le cardinal de Noailles. Mais il était incontestablement contraire à l'hérésie janséniste. Mmc de Maintenon elle-même dans les lettres pressantes qu'elle lui écrit pour le déterminer à se déclarer contre le parti, constatait que tout le monde, en critiquant sa conduite, convenait qu'il n'était pas janséniste. 4) Malheureusement il favorisa le parti, sans avoir ce dessein. Mais à l'époque de ses relations avec Bossuet les choses n'en étaient pas là. Ce le fut qu'après la mort de l'évèque de Meaux, quand il fut privé des conseils de ce grand homme, qu'il fit plusieurs regrettables démarches. Pour être juste, disons cependant qu'il aurait probablement marché plus droit si des adversaires exagérés du jansénisme n'étaient pas tombés dans plus d'un excès contre des doctrines permises et contre les personnes. Fénelon lui-même lui écrivait en 1696: « Vous pourriez bien avoir le sort des personnes qui ne flattent aucun parti, et qui les blessent tous. » °)

1) Correspondance, VIII. 121.

2) Biographie catholique, t. 19, 397.

3) Cursus compl. VII, col. 275.

4) Histoire de Fénelon, 1. 6, N ' 7. — Le jésuite Daubenton écrivait de Rome même après la conduite de Noailles au sujet de la Bulle Unigenitus : € Il est douloureux de voir l'un des plus accomplis prélats devenir, sans le savoir, et sans être janséniste, le protecteur du jansénisme. > — Il y aurait un beau travail à faire sur Noailles, grande figure après tout, indignement altérée par des gens du parti.

5) Lettres diverses, N° 35. — Le tort de Noailles fut de ne pas publier la Bulle et même d'appeler. Mais ce n'était pas par attachement aux erreurs janséniennes : il craignait que l'on n'abusât de la Bulle. Lafiteau lui-même en convient.

Enfin De la Broue. l> S'il eut le malheur d'appeler de la bulle Unigettitus, je suis porté à croire qu'il ne partagea point les erreurs réprouvés dans jansénius, ni même dans Quesnel. 11 appela pour d'autres motifs. ') Comment du reste Bossuet eut-il pu prévoir ces cho si longtemps avant l'événement? On voit dans la correspondance de Fénelon 3) combien il estima le neveu de Catinat l'abbé Pucelle : accusera-t-on l'archevêque de Cambrai, parce que cet abbé se déclara nettement pour le jansénisme? 4) Toujours les deux poids et les deux mesures !

II. Si j'examine maintenant les relations de Bossuet avec les hommes qui ont été vraiment jansénistes, je dirai d'abord, pour son neveu, qu'il paraît ne pas l'avoir beaucoup connu; — que beaucoup l'estimaient et le désiraient pour évèque. 5> L'abbé Bossuet a bien pu ne s'attacher au parti que longtemps après la mort de son oncle. On le voit du reste agir contre le jansénisme dans l'affaire du Cas de conscience. "'

De même Treuvé, son théologal. 7) Bossuet ne vit en lui qu'un prédicateur utile; rien n'indique que cet ecclésiastique eut manifesté dès lors des tendances jansénistes connues de son évêque.

U Lettres sur le quiétisme, N° 49 et seq.

2) Cfr. le Traité de la grâce, de GlLLET N° 149 et seq.; d'Avignv, t. Il, p. 3S2, au commencement.

3) Letlres diverses.

') Picot, Mémoires, 11, 283.

L) Cfr. Le Dieu, peu suspect en faveur du neveu de Bossuet, Journal, 11, p. h et 105.

«) Journal de Le Dieu, 1, 402.

') ibid. m, P. 305.

Les relations de Bossuet avec les autres jansénistes: Arnauld '), Nicole 2>, Duguet 3), Tillemont *), quelques

bénédictins suspects 5>, Hermant 6) ne peuvent

pas sérieusement être regardées comme accusant des penchants jansénistes. C'étaient des relations scientifiques, qui ne sont pas plus étonnantes que celle de M. Emery avec Grégoire, des PP. Brumoi, Porée et Tournemine avec Voltaire. Noailles savait taire remarquer que Fénelon avait des relations avec des jansénistes 7) et Fénelon lui-même écrivait au duc de Chevreuse en parlant d'eux : « |e vis bien avec eux et eux avec moi en ce pays : mais le vrai intérieur est bien loin de là. »8)

Remarquons enfin que ces relations de Bossuet avec les jansénistes commencèrent après la Paix de Clément IX '•'». Or n'était-il pas sage de supposer cette paix sincère? et de tâcher d'occuper utilement ces esprits-là ? Les relations de Bossuet avec Arnauld eurent pour but la réfutation de Malebranche et de Claude. 8) Nicole,

i) V. l'abbé Racine, t. 12, p. 635.

2) Lettres diverses, 167, 172.

3) Avec lequel il eut l'entrelien sur le retour des juifs.

*) Oui doue vivant à l'époque de ce grand homme n'eut pas été heureux d'avoir des relations avec lui ?

6J Fénelon écrit (Corresp. I, lettre 26) : « Ces bons Pères qui se déclarent défenseurs d'un si mauvais livre, si rigoureusement condamné à Rome (les l'rovinciales) sont les bons amis de M. de Meaux. » 11 y a là une odieuse insinuation : chose malheureusement fréquente dans les lettres de l'archevêque de Cambrai. Cfr. CrouslÉ, passim.

'■) D'après Gubttée, passim.

ï) Œuvres, V, p. 413.

s) Correspondance, 1, 88.

9) «Il (Bossuet) vint, en 1669, se placer, sinon à la suite, du moins aux côtés d' Arnauld et de Nicole, lorsqu'ils prom'rent de ne plus guerroyer désormais qu'aux dépens du Protestantisme. » RkheLLIAU, op. laud., p. 74. Ctr. tout ce passage où le savant auteur convient « qu'il est peu probable, quoiqu'on l'ait prétendu souvent. .. que Bossuet ait été au moins à un certain moment de sa vie, en communion d'idées avec les hommes de Port-Royal. »

1 se rappelle du reste pour Arnauld la parole caractéristique de Bossuet : « M. Arnauld est inexcusable d'avoir tourné toutes ses études, au fond, pour persuader le monde que la doctrine de Jansénius n'a pas été condamnée » Le Dieu, février 1703.

Tillemont, ... étaient tranquilles à ce moment là, et le P. de la Chaise avait contribué au retour de Duguel à Paris. *) «Tout cela, dirai-je en résumé avec M. I. anson, 2) ne doit pas nous taire illusion : Bossuet est avec Nicole, avec Arnaukl quand ils combattent les erreurs de Malebranche et des protestants. 11 est avec eux quand ils sont avec l'Eglise. 11 est contre eux sur les questions où ils se séparent de Rome et de l'Eglise. Toute son admiration aboutit alors à les condamner. »

III. Arrêtons-nous enfin aux éloges décernés à Bossuet par les jansénistes et inversement aux reproches de catholiques zélés. n) L'abbé Racine dans son Histoire ecclésiastique 4> est formel à ce sujet : à l'entendre les jansénistes n'auraient pas d'autres doctrines que celles qtie Bossuet a prêchées. Arnauld semblerait aussi s'insinuer, lorsqu'il reproche à l'évêque de Meaux de n'avoir pas eu le courage de défendre, en parlant au Roi, la vérité opprimée.

De nos jours enfin M. Guetté a écrit D) que Bossuet différait peu dans ses doctrines de celles du Port-Royal.

i) Sainte-Beuve, /'. Royal, VI, 29. — D'après l'article de M. Gazier que j'ai déjà cité, Bossuet n'aurait pas été nommé à l'évêché de Beauvais à cause de ses relations avec les jansénistes. Mais si ce fait vraisemblable est vrai, qu'est-ce que cela prouve?

2) Op. cit., p. 335. Cfr. tout ce § où l'auteur fait quelques excellentes remarques.

s) Veut-on voir un exemple de la bonne foi des adversaires de Bossuet à ce sujet? M. Davin {Monde 13 septembre [869) cite ce que dit I B DlEl (Mémoires 73, 74) sur l'empressement des jansénistes au carême prêché par Bossuet aux Grandes Carmélites , et il insinue qu'il est à craindre que ce concours ne provint de quelque affinité de doctrine. Or I.e I >ieu affirme au contraire à cet endroit même que Bossuet n'avait jamais eu de tendances de ce côté.

*) Tome XIII, p. 794 et seq.

r<) Edit. de Le Dieu, I, p. CLXXV, et Journal, 1, 389. Cfr. Bibliographie catholique, t. 19, 395.

Plus récemment encore on a essayé de défendre la même thèse.

Mais il est facile de répondre à ces objections, et ces éloges ne prouvent rien de ce que Ton a prétendu. Bossuet n'était nullement avec les jansénistes pour la question de fait, nous l'avons vu. Pour la question de droit, de même ; il savait que Pascal, Arnauld étaient dans l'erreur et se séparait nettement d'eux. l) Beaucoup de disciples de Quesnel admettaient les erreurs condamnées dans son livre, et nous avons vu que Bossuet ne les admettait pas.

J'ajouterai cependant, en toute franchise et simplicité, que Bossuet avait en effet, sur plusieurs points, des sentiments que des personnes exagérées condamnaient comme doctrines baïanistes et jansénistes. 2) je croirais volontiers que plusieurs jansénistes n'avaient pas d'autre doctrine sur ces points et n'étaient pas dans l'erreur. Le mal était qu'ils étaient attachés au parti, en s'imaginant qu'en dehors de ce parti on rejetait les sentiments autorisés dont nous parlons. 3) Les précisions de la Bulle Auctorem Jidei ont fait disparaître jusqu'à l'ombre des plus mauvais prétextes de ne pas accepter la Bulle Unigenitus.

Maintenant Bossuet aurait-il pu agir autrement ? Aurait-il pu confondre les adversaires exagérés du jansénisme, faire voir que de regrettables malentendus •'taient cause des égarements d'un grand nombre de ceux

') Journal dt Le Dieu, 1, 389 au commencement.

2) Cfr. le chapitre précédent.

*) Cfr. Gillet, Traite de la grâce, N° 14S. — La Chambre dit même bien plus dans sa dissertation sur la nature du jugement contenu dans la Bulle Unigenilus.

qu'on appelait jansénistes ? C'est possible, mais avant de le condamner, il faut faire les réfl» xions suivantes : Bossuet ne pouvait défendre comme opprimés ceux qui refusaient d'adhérer au fait, même ceux qui admettaient les erreurs de droit; en second lieu il vovait que ceux qui pouvaient ne pas être dans des erreurs doctrinales formaient souvent un parti révolté contre les évêques, et tombaient dans de grands écarts de conduite; enfin il a pu croire que son intervention serait inutile parce que les esprits étaient tropagités, trop passionnés,1) qu'elle lui serait funeste : alors, comme aujourd'hui, on incriminait en Bossuet des sentiments qui n'étaient pas et ne sont pas condamnés.

Xous avons vu Fénelon lui même ne pas connaître les limites de l'erreur en ces questions. De nos jours combien de bons esprits jugent devant Dieu devoir se taire parce qu'ils n'ont rien à espérer en parlant, et qu'ils ne pouraient parler même avec toute la charité désirable, sans être traités, par une foule d'hommes bruyants et exagérés, de défenseurs du rigorisme, du jansénisme, du gallicanisme ....

On a dit, ajouterons-nous finalement, qu'il eût été facile à Bossuet, s'il l'avait voulu, de détruire le jansénisme. Peut-être pas si facile. 11 a essayé de le combattre et de le foudroyer sur la question de fait; mais son idée n'a pas été acceptée : par les jansénistes , d'abord en 1665 quand il écrivit sa lettre aux Religieuses de Port- Royal, ni en 1700 lors de l'assemblée du clergé, ni en

1) Bossuet le dit à Le Dieu à propos d'Amauld (?<'«/ '/,?/, 13 fév. 1703): « M. Arnauld voulait tout décider dans l'Eglise. Mais ie n'ai jamais voulu rieu dire ni m4expliquer sur son sujet : cela ne sert de rien >

1703 dans l'affaire du cas de conscience; et parmi les catholiques, Fénelon et l'évêque de Chartres, ainsi que beaucoup de jésuites, voulaient davantage. *)

Quant à la question de droit ou de doctrine, plusieurs, beaucoup même, ne se seraient pas contentés de ses principes. Les jansénistes trouvaient qu'il mollissait sur la doctrine: 2) et combien de leurs adversaires, au contraire, auraient regardé ses idées comme trop favorables à L'augustinianisme, au thomisme et peut-être au jansénisme! N'en est-il pas qui ont ainsi pensé, aujourd'hui même ? 3)

Bossuet a fait ce qu'il a pu faire, ce qu'il a cru devoir faire.

Ce qui a détruit et devait détruire le jansénisme, 4) c'a été pour la foule la mode si changeante en France, l'amollissement des caractères, la chute de la Compagnie de Jésus au 1 8e siècle; et pour les esprits sérieux, ç'ont été les explications données par des théologiens comme Legrand et kiballien, Leclere de Beaubrun, Gerdil, et surtout par la Bulle Au et or cm fidei.

IV. Terminons par l'examen des reproches et des soupçons de quelques catholiques zélés.

L'abbé Legendre a écrit dans ses Mémoires : « On le (Bossuet) loue si fort clans ces listes (des papiers de

1) Journal de Le Dieu, 12 mars 1703, et 21 mars 1704.

2J lbid. 28 juillet et 17 août 1700.

s) Voyez comme Rohrbacher a apprécié les éclaircissements du P. Gratry, comme D. Guéranger et M. Gosselin ont tenu compte du bref de Benoit XIV sur Xoris, etc. . .

4) Car on ne peut dire qu'il existe encore aujourd'hui : l'église séparée de Hollande a fait alliance avec les vieux-catholiques allemands, les schismatiques russes, et même les protestants d'Angleterre. S'il pouvait se lever de sa tombe, le grand Arnauld foudioirait ces compromis.

Qucsnel) qu'on pouvait croire qu'il avait été janséniste. Il a toujours nié qu'il le fût, et plus fortement que jamais

depuis que le Roi lui dit par forme de reproche qu'il « ne pouvait se persuader qu'à un homme aussi éclairé et aussi sage qu'il était, il eut échappé de dire, comme on l'en accusait, que le jansénisme est un phantôme, »

Louis XIV aurait soupçonné Bossuet de jansénisme si l'on en croit le récit suivant : Du Vaucel écrit à Quesnel le 23 août 1700 : « M. Alberti (de Tourreil) m'a dit entre autres choses que M. Duperron (Bossuet) parlant de l'accusation de jansénisme dit qu'il y a 20 ans qu'il travaille à s'en disculper dans l'esprit de M. Desmarets (Louis XIV), qu'il n'a pu encore en venir à but. » x)

Fénelon pensait ici comme Louis XIV. Bossuet ') dit qu'il a vu X accusation de jansénisme écrite de la main de Fénelon. Mais peut-être ne concernait-elle pas spécialement Bossuet, mais le parti contraire au livre des Maximes des Saints. 3) A l'occasion du Cas de conscience, Fénelon écrit à l'abbé de Langeron, le 4 juin 1703 : « Si on fait des mandements, il faudra bien qu'il (Bossuet) parle, ou que son silence découvre son fond. » 4) Nous avons vu précédemment ce que Fénelon a écrit sur

1) Cité par Bouix, Revue des sciences ecclésiastiques, août 1865, p. 127, et par Davin {Monde, 31 août) qui cite un passage de TARARAUD, Supplément aux Histoires de Fénelon et de Bossuet montrant que cet écrivain connaissait cette plainte de Bossuet.

M. Davin croit que l'idée de Louis XIV sur Bossuet lui venaient des jésuites qui Y éclairaient ! Est-ce assez grotesque !

2) Lettre sur le quiélisme, 25 janvier 1698.

s) Comparez les lettres de Bossuet du 9 octobre 1697 et du 3 janvier 1698. — M. Davin insiste sur cotte accusation {Monde, 3 août 1899). 11 cite encore une lettre de Fénelon au duc de Beauvillers, du 27 juillet 1702, dans laquelle celui-ci dit, après avoir parlé des manœuvres des jansénistes : Enfin vous connaissez M. de Mtaux'

4) Cfr. encore Ja lettre au même du 24 mai 1 703.

le motif qui empêcha Bossuet de répondre à ses questions. ')

De nos jours 2) ces soupçons ont été admis : nous avons avec quelle àpreté et quel déni de justice, contre Bossuet. Nous ne nous arrêterons pas à reproduire ici ces accusations : aussi bien leur avons-nous fait trop d'honneur en les indiquant par ci par là en note.

A toutes ces accusations, répondons d'abord que ce ne sont point des preuves. Celui qui connaît tant soit peu l'histoire de l'Eglise et les habitudes du cœur humain, sait combien ces reproches, ces soupçons sont malheureusement ordinaires; combien hélas! d'hommes pieux mais passionnés se les permettent sans scrupule : ils sont hommes, ils appartiennent à un parti, ils ont leurs intérêts, leurs préventions . . .

Examinons de plus en détail les jugements contre Bossuet que nous avons rapportés et d'abord celui de Fénelon. Pour l'accusation écrite de sa propre main et envoyée à Rome, en comparant quelques textes de Bossuet 3> et d'autres de Fénelon, l) je trouve que ce dernier doit user ici de queAqu Aaôileté B) de langage comme

>) Le Dieu dit dans son Journal (septembre I ~oo) que Fénelon lui demanda qui avait exhorté Bossuet à la mort, et M. Davin {Monde, 31 août 1869^ en conclut que P'énelon désirait savoir si € Bossuet était mort dans ce milieu si profondément et exclusivement janséniste, et si un bon prêtre catholique n'était pas venu l'assister au grand passage. » Le Dieu ne dit pas un mot qui autorise le moins du monde cette odieuse interprétation.

M. Davin ajoute, après avoir rapporté le jugement de Fénelon sur le jansénisme de Bossuet : c On peut dire que c'est le jugement de S. Sulpice... et celui des Jésuites.» {Monde 31 août 1S69) Voilà qui est flatteur pour ces Messieurs et pour les RR. Pères ! mais où ont-ils protesté ?

2) Bouix, Revue des sciences ecclés. août 1865. Davin, etc..

s) Lettres sur le quiétisme, 9 déc. 1697 et 3 janvier 169S et 25 janvier. — Relation sur le quiétisme, 10" section. — Remarques sur la réponse de Fénelon a l'a Relation, art. 1 1 § 6.

4) Réponse aux remarques de Bossuet sur la Réponse de Fénelon a la Relation. N" 1 5.

5) Nous nous servons à dessein d'un terme adouci; d'autres récemment ont plus sévèrement qualifié cette conduite de Fénelon.

il l'a fait, hélas ! en bien d'autres circonstances, notamment en se justifiant au sujet du Télémaque, l) au sujet de la Dénonciation de la théologie de Habert, 2» de son commerce avec de Bissy et le P. Letellier 3) . . . etc. . . . [e ne veux pas insister, faisant remarquer du reste que l'accusation dit simplement, que le parti janséniste et antimonacal ('-tait contre Fénelon, ce qui est vrai, mais sans rien affirmer individuellement contre Bossuet.

Quant aux passages des lettres à l'abbé de Langeron : « Si on fait des mandements . . . etc. ...» ; au duc de Beauvillers : « Enfin, vous connaissez M. de Meaux etc. ... », en les lisant attentivement on voit qu'il ne s'agit que du fait. Fénelon se trompait certainement s'il pensait que Bossuet n'admettait pas l'obligation de la soumission intérieure sur le fait, qu'il a toujours admise. Mais peut-être Fénelon parlait-il de l'idée de Bossuet sur la non-infaillibilité quant au fait : Fénelon avait raison de l'admettre, mais il n'a peut-être pas suffisamment connu ici les limites du dogme et de l'opinion. Dans la lettre à Beauvillers il s'agit des efforts des jansénistes à Louvain , des ménagements que plusieurs avaient pour eux; Fénelon a cru que Bossuet était de ce nombre, mais a-t-il suffisamment pesé les motifs, et n'a-t-il pas lui aussi eu ses préventions dans les jugements? Du reste le caractère impressionnable de Fénelon faisait qu'il blâmait quelquefois sur ce point les

i) Lettres diverses, N° 177; Mémoires au /'. Le Te/iier, X° 111.

2) lbid. N« 189, 2° et lettres 205, 201 ; puis encore lettre 145.

8) Il dit (Lettres diverses, 1 y 1^ qu'il n'a aucun commerce avec eux et cependant qu'on lise le volume de lettres de l'année précédente ! — De même au sujet du mandement des évêques de La Rochelle et Luçoo, comparer Lettres diverses 289, et 145, 153, 186, 1 88. — Il est impossible de justifier Fénelon. Cfr. Crouslé, passim.

hommes les plus déclarés. On le voit pour Bissy, même après le mandement de ce dernier contre Juénin. l)

Venons au mot de Legendre. On a déjà vu ce qu'il fallait penser des louanges décernées à Bossuet par les jansénistes. Je doute de la parfaite exactitude de ce que Legendre rapporte ici : c'est un ouï-dire, on sait ce qu'ils valent. De plus on sait que Legendre était l'homme de Fr. de Harlay, (le prédécesseur de Noailles) qui goûtait peu Bossuet. Le sentiment de Harlay et de Legendre ne saurait nuire à Bossuet, quand on connait les faits.2)

Enfin je voudrais savoir si le récit de Tourreil et la lettre de du Vaucel sont parfaitement fidèles. Mais supposons-le; qu'en conclure? que Louis XIV avait conçu des préventions dont il revenait difficilement. Et c'est tout. Ajouter avec M. Davin que Louis XIV avait été éclairé par les jésuites, c'est nuire maladroitement à ces derniers : on autorise ainsi les accusations de ceux qui disent qu'ils poursuivent tous ceux qui ne pensent pas comme eux. Ecrire que le jugement de Fénelon était celui de S. Sulpice et des jésuites est, sans que M. Davin le veuille, une abominable calomnie contre ces deux compagnies. Quelles preuves en apporte-t-on? à moins que l'on ne parle peut-être de particuliers, comment ose-t-on maladroitement compromettre l'équité d'une illustre compagnie, et de l'ordre entier desjésuites?

') Correspondance avec le duc de Chevraise, N0s 197, 176, 126. — Et N» 171 c Les Jésuites pouraient écrire utilement et ne le font pas». — Cfr. aussi comme parle le P. Daubenton, ib. Lettres diverses, N« 249, 356, 280.

2) Cfr. Rossuet, Lettres diverses sur le discours de 1682 ; Lettres à Mme de Luvnes; Phelyppeaux, Ilist. du ,/uiétisme, 1, passim. Bacsset, Hist. de Fénelon, 1. 1. LE Dieu, passim ; d'AuuESSEAU, Mémoire sur les affaires du clergé.

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