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Chapitre III

Actes de Bossuet contre le jansénisme.

Bossuet signe le Formulaire d'Alexandre VII. — Il travaille à ramener les Religieuses de Port-Royal. — L'assemblée de 1700 : Bossuet en est l'âme. Ses efforts pour faire condamner sévèrement les propositions de Jansénius n'aboutissent qu'en partie. — Même attitude lors du Cas de Conscience (l7°3) '■ Bossuet prend feu contre les 40 docteurs et prête son concours à Noailles pour la rédaction de l'ordonnance qui les condamne. — Pourquoi Bossuet avait moins agi contre le jansénisme sous l'épiscopat de Mgr. de Harlay. — L'affaire de l'abbé Couet : Bossuet dirige les négociations et conseille les évêques qui y sont mêlés. — Enfin, vrai docteur de la grâce à cette époque, Bossuet prépare un traité sur les Faits dogmatiques que la maladie et le peu de temps qui lui restait à vivre l'empêche de terminer.

I. Mieux encore que ses paroles et que ses écrits, plusieurs actes importants de la vie de Bossuet montrent son éloignement pour le jansénisme. « Avec quelque attention qu'on le suive dans ses démarches sur cet article, dit avec raison l'auteur des Lettres à MgrPévêque de Troyes (1737) on ne le trouvera jamais chancelant; c'est toujours sur le même principe qu'il agit et qu'il règle sa conduite. Partout où il a, je ne dis pas trouvé le jansénisme, mais même soupçonné, il l'a extirpé.

Lorsque le Formulaire fut imposé par Alexandre Vil et Louis XIV, Bossuet fut un des premiers à le signer, et il le fit à chacune des diverses occasions où cette signature fut exigée. x) « Jamais il ne douta, ajoute Le

') Le Dieu, Mém., p. 76.

Dieu, que l'on ne fut obligé en conscience de signer le formulaire purement et simplement et sans aucune restriction. » Or on sait quelle fut à ce sujet la conduite de Port-Royal et des Jansénistes, et combien ils usèrent et abusèrent des restrictions mentales tant reprochées par eux à leurs adversaires les Jésuites. Chargé précisément par Péréfixe archevêque de Paris, d'essayer d'amener les religieuses de Port-Royal à accepter le Formulaire, Bossuet n'épargna aucune peine pour y aboutir. Dans une première démarche « il parle aux religieuses pour les disposer à la souscription pure et simple. » l) Puis, au commencement de l'année suivante il leur écrit une importante lettre qui est un vrai traité sur la matière: « Aucune raison, leur dit-il notamment, qui vous empêche de souscrire purement et simplement la profession de foi que l'on vous propose. Vous ne pouvez pas en être empêchées à raison du dogme condamné puisque vous le réprouvez; ni parce qu'on en a désigné l'auteur dans le formulaire de la foi, puisque c'est la coutume de l'Eglise, dès les premiers sièles, d'en user ainsi; ni à cause que vous ne savez pas par vous-mêmes si cet auteur a enseigné de tels dogmes, puisqu'il doit vous suffire que l'Eglise l'ait jugé et qu'on ne vous demande pas que vous souscriviez en définissant, ce qui ne convient pas à votre état, mais seulement en obéissant; ni enfin sous prétexte que tous ne conviennent pas que le sens de cet auteur ait été bien entendu, puisque c'est sur ce doute là que le jugement de l'Eglise est intervenu. . . » *) Et il continue par ces sages réflexions:

i) Le Dieu. Mém., p. 77.

2) Lettres diverses, lettre LUI. Mgr. Freppel, op. laud. II, p. 250, dit exactement que cette lettre est « un modèle de discussion solide et de charité chrétienne. »

Et ne vous laissez pas ('-mouvoir aux histoires que l'on vous fait pour vous décrier la conduite du Saint-Père et des évêques ; reconnaissez au contraire à quelles tentations les fidèles seraient exposés, s'il fallait écouter tous ces narrés, au préjudice des décrets publics. Nous entendons tous les jours ce que disent les adversaires du saint concile de Trente et des Papes qui les ont jugés. Et, si vous voulez des exemples de l'antiquité, que ne disait pas un Nestorius, de S. Cyrille archevêque d'Alexandrie, le principal auteur de ses maux; des inimitiés qui existaient entr'eux que les historiens du temps n'ont pas assez dissimulées ; de la jalousie de leurs sièges; de la précipitation de ce patriarche à prononcer à Ephèse le jugement contre lui, en l'absence de Jean d'Antioche, lequel arriva deux jours après et avait donné avis à S. Cyrille de son arrivée prochaine? Et s'il fallait s'amuser à discuter tous ces faits et tout ce qu'entassent contre leurs juges ceux qui ont été condamnés, ne seraitce pas s'engager à des recherches sans fin, à des disputes folles et sans discipline, contre les préceptes de l' Apôtre? Mes sœurs, ne vous jetez pas dans ce labyrinthe; car ne vous apercevez-vous pas quelle illusion ce serait, si vous étiez détournées de vous soumettre dans ces faits si authentiquement jugés, pour vous attacher à des taits particuliers desquels la discussion peut être très dangereuse? . . . Laissons donc à part ces narrés d'intrigues et de cabales, que des hommes ne cesseront jamais de se reprocher mutuellement, peut-être de part et d' autre avec vérité^ ou du moins presque toujours avec vraisemblance; et croyez que parmi ces troubles et dans ce mélange de choses, la sûreté des particuliers, c'est de s'attacher aux dé( rets et à la conduite puà/içue de la sainte Eglise.

II. Mais c'est surtout à rassemblée générale du clergé de 1700 que Bossuet « porta un rude coup aux opinions jansénistes » *) comme l'a bien fait remarquer le F. Larue de son oraison funèbre. 2) Aussi faut-il nous y arrêter quelque peu.

Cette assemblée devait se réunir en juin 1700, non au lieu ordinaire, qui était comme l'on sait les Grand.> Augustins de Paris, mais à S. Germain. Dès le 21 mai, Bossuet, arrivé depuis quelques jours dans cette ville, se mit à rédiger un mémoire au Roi pour lui représenter la nécessité d'apporter un prompt remède à deux maux pressants : la morale relâchée de quelques casuistes s), « et les nouveaux efforts des Jansénistes qui annoncent dans leurs derniers ouvrages imprimés qu'il faut examiner de nouveau la cause de Jansénius condamnée par esprit de partialité. ') Le Mémoire sur l 'état présent de l' Eglise », tut remis, le ô juin à Louis XIV", qui autorisa de traiter de ces matières à l'assemblée : car, en ce bon temps des libertés de l'Eglise gallicane, il fallait, pour ces sortes de choses, l'agrément du roi.

1) Freppel, op. cit., p. 261.

2) « Quelque tempérament que sa prudence et sa douceur lui eussent toujours lait garder pour réprimer l'erreur en conciliant les esprits, comment a-t-il éclaté quand il a vu les saints décrets foulés aux pieds, la dignité du Saint- Siège méprisée, la tolérance de l'Eglise poussée à bout, la paix qu'elle avait cru donner n'avoir servi qu'à fomenter l'erreur? Comment se récria t il dans l'assemblée du clergé sur le malheur d'être oblige de nommer encore le jansénisme et d'arrêter le cours des libelles scandaleux qui renouvelaient ouvertement les questions si souvent et si hautement décidées. (3" partie.)

3) Je ne m'occupe pas ici de la part prise par Bossuet à la condamnation du laxisme.

*) Le Dieu, Journal, I, 37.

°) Bossuet y disait entr autres choses : « Le jansénisme paraît par une infinité d'écrits latins et français.... On y demande ouvertement la révision

de l'affaire de Jansénius et des Constitutions On y blâme les évêques de

France de les avoir acceptées ... on y renouvelle les proposit ions les plus condamnées du même Jansénius avec des tours plus artificieux et plus dangereux que jamais...» Cité dans BAUSSET, Histoire de Bossuet, livre XI.

Le 26 juin, Le Tellier de Reims saisit l'Assemblée de l'affaire. Après plusieurs avis assez défavorables, Bossuet parle à son tour, et « grâce à sa remontrance aussi grave que sérieuse x) » une commission est chargée d'examiner la proposition : Bossuet en était le président. Aussitôt grandes alarmes dans le parti : on écrit à Bossuet pour essayer de lui prouver que « cette proposition, le jansénisme est un fantôme ', ne mérite aucune censure . . . que la censure du reste ne servirait de rien... 2) » . Puis viennent des menaces : « Il doit s'attendre à être bien relevé s'il fait une censure où la doctrine de S. Augustin soit tant soit peu altérée . . . qu'ils possèdent parfaitement la doctrine et ne souffriront pas qu'on y donne la moindre atteinte; qu'ils y seront très attentifs et que dès à présent ils sont très résolus et tout prêts d'écrire.. . D'autres enfin disaient très haut que Bossuet n'entendait pas le sentiment de S. Augustin sur la grâce. . . » 3) Bossuet, comme bien l'on pense, ne fut nullement ébranlé par ces critiques et ces menaces, et se mit aussitôt au travail 4) d'extrait des propositions à censurer. Ce travail fut terminé le 10 juillet et envoyé à l'imprimeur, et dès lors commença le travail de l'Assemblée. Mais une foule d'intrigues diverses se mirent de la partie : les uns prétendaient que plusieurs des propositions dont Bossuet demandait la censure « avaient un bon sens dans l'opinion des Thomistes5); les autres disaient: « Nous n'avons pas le temps d'étudier ces questions » 6);

1) Le Dieu, Journal, I, p. 58.

2) Ibid. p. 60 note.

9) Ibid. p. 78.

4) Cité dans Bausset, Histoire de Bossuet, livre XI. *) Le Dieu, Journal, I, p. 91. 6) Ibid., p. 91.

d'autres enfin : « Il n'y a plus de jansénistes. » Bref on clama si bien que plusieurs des propositions de Bossuet furent écartées. Bossuet, affligé, essaya à plusieurs reprises de faire revenir l'assemblée sur ce parti pris. A la fin fatigué, malade, il céda !), et encore ne fut-ce que pour avoir l'unanimité nécessaire à la censure des autres propositions et en protestant toujours contre les raisons qui avaient fait rejeter la censure des premières. 2) La vérité est du reste que si Bossuet n'avait pas réussi complètement, c'est parce que les jansénistes eurent « pour les soutenir quelques théologastres 3) — le mot est dur, mais y est — qui remuèrent ciel et terre et combattirent avec acharnement nec minus quant pro aris et focis. » 4)

Pourrait-on désirer en Bossuet une attitude plus ferme contre le jansénisme, une lutte plus énergique et plus digne d'admiration?

III. Dans la célèbre affaire du Cas de conscience h) Bossuet se déclara non moins nettement contre lejansénisme. Le P. Lame l'en loue également dans l'oraison funèbre que nous avons déjàcitée : « Et quand ces esprits inquiets (les jansénistes), comme pour insulter aux ordonnances et aux lumières du Clergé, eurent semé ce captieux écrit où l'erreur, sous un nouveau fard, paraissait en quelque

t) Le Dieu, ioi, 130.

2) « Us veulent épargner les jansénistes, disait-il à son secrétaire, on sait d'où peut venir ce dessein. M. l'abbé Boileau de l'archevêché aura obtenu grâce pour eux, joint que M. de Paris craint de les irriter, et que M. de Reims veut leur marquer de la considération. » Ibid., p. 92.

3) C'étaient MM. Rouland, Neveu et Ravechet, dont Bossuet disait : « Je connais très bien M. Rouland : c'est un janséniste. Pour M. Neveu c'est, ce me semble, bien peu de chose. M. Ravechet est un esprit de travers. M. Rouland une tête de fer, aheurtée à son sens. » Ibid., p. 76.

4) Ibid. p. 142.

B) Voir plus haut, p. 19.

manière innocente et se faisait souscrire môme à ceux qui la détestaient '), de quelle force n'appuya-t-il pas la censure du grand cardinal 8) qui fit retomber sur l'erreur même, l'orage qui semblait menacer la vérité. » 8)

C'est encore son fidèle secrétaire l'abbé Le Dieu qui nous a conservé dans son précieux journal, le détail de la part prise par Bossuet à cette affaire. Indigné de cette renaissance du jansénisme, le grand évêque « prend tout de suite feu » 4) et se remet à lire les ouvrages du parti. 11 en confère avec le P. Martineau, confesseur du duc de Bourgogne, avec le cardinal de Noailles, avec l'évêque de Toul, ce Bissy qui devait lui succéder. 5) Puis dès le 6 janvier, il commence à dicter un écrit sur la matière6), écrit qu'il termine le il, et qu'il intitule Réflexions sur le cas de conscience. Malgré les soucis que lui donnaient des infirmités croissantes et les fatigues du ministère épiscopal, il ne manque aucune des assemblées qui se réunissent pour traiter de l'affaire : à son retour, il avoue à Le Dieu qu'il trouve « la conduite des docteurs qui ont signé la déclaration au bas du Cas bien mauvaise. » 7) Il revoie à ce propos tout ce qu'il avait déjà écrit sur la question de la grâce, notamment sa Lettre au,x religieuses de Port-Royal dont Le Dieu 8) dit, à ce propos, que « c'est une pièce très importante

i) « Plusieurs docteurs déclarèrent qu'ils avaient signé sans prévoir la conséquence de leur démarche. » (BÉRAULT-BERCASTEL, année 1703, IX, p. 440 de l'édition citée.) — Cfr. aussi Picot, VII, p. 400, sur le cas du dominicain Noël Alexandre.

2) Noailles. Son ordonnance était datée du 4 mars 1 703.

3) IIIe partie.

4) Journal, I, 357.

') Ibid., 370.

a) Ibid., 372.

pour faire voir le véritable sentiment de M. de Meaux sur le fin et le fort du jansénisme, et que sa conduite d'aujourd'hui (à propos du Cas de conscience) est la même qu'elle était dans ce temps-là, dans sa jeunesse et avant son épiscopat. » Et Le Dieu ajoute : « Il a mis toutes ces pièces à part dans le portefeuille où il enferme ce qu'il écrit et médite actuellement sur le jansénisme. — Voyez, me dit-il enfin, combien j'étais alors attentif à cette affaire et combien je la suivais de près ! » Tant il a été, conclut avec raison Le Dieu, toute sa vie appliqué à servir l'Eglise. »

Malgré les efforts de son neveu, l'abbé Bossuet, quelque peu compromis dans le parti et qui cherchait un mezzo termine pour sauver les 40 docteurs en trouvant un bon sens à leur déclaration, l) et lui disait : « Irez-vous plus loin que les papes ? » *) l'évêque de Meaux avait accepté de rédiger la censure. Les signataires étaient à son avis des chicaneurs qui ne voulaient pas avouer leur erreur, et il jugeait qu'il fallait les frapper fortement. 3) Cependant le neveu, continuant ses démarches , amenait successivement à son oncle quelques-uns des docteurs pour les engager à revenir sur leur signature, et à épargner ainsi « une nouvelle flétrissure aux jansénistes et à la mémoire de M. Arnauld, et petit-être même des quatre évêques. » 4) A quelques-uns des plus obstinés, Bossuet est obligé « de parler ferme, 6) leur disant nettement que leur résolution ne valait rien et qu'elle ne pouvait pas se souffrir. » Et dans l'intimité , le grand

1) Le Dieu, Journal, 1, 374.

2) Ibid. 375.

iVèquegémissait de cette obstination,1) ajoutant que c'était un scandale pour les libertins, qui allait à faire douter de tout; qu'il priait Dieu de tout son cœur.. . de faire cesser ce scandale de la religion ; que cela lui faisait croire qu'il y avait encore un grand parti attaché aux opinions de ce docteur (Petit-pied), ce qui faisait voir la nécessité d'instruire le peuple sur cette matière et de donner des principes solides qui fissent voir la fausseté des maximes opposés . . . ') ». Et il terminait, « en se promenant dans sa chambre, par ces importantes paroles, qu'il fallait faire un livre exprès, que la difficulté était d'en trouver une occasion nouvelle, sans laquelle on s'exposait à donner de la jalousie à ceux qui sont en place; que cette jalousie avait été cause que, du temps de feu M. de Harlay, archevêque de Paris, on avait perdu bien des occasions de donner des instructions importantes au public, parce qu'il n'était pas capable de les donner et qu'il ne pouvait souffrir que d'autres le fissent; de là le désordre et la révolte ouverte des religionnaires d'aujourd'hui, à laquelle on les a poussés par trop de rigueur, au lieu de les attirer par douceur et par insinuation, et par de solides instructions comme faisaient les Pères. » 3)

Qu'on remarque ces dernières paroles : elles ont, me semble-t-il, une importance capitale. Voilà donc la raison du silence de Bossuet pendant de longues années ! Harlay était là, etadversaireaussi maladroitque malhabile (j'allais ajouter malhonnête) des jansénistes, il empêchait, par de mesquines jalousies, l'évêque de Meaux d'agir comme

') Plusieurs docteurs en effet, entre autres le célèbre Petit-pied, s'opiniâtraient à ne pas vouloir se rétracter.

2) Le Dieu, Journal, 1, 405.

3) Ibid. 405.

il l'aurait voulu. Noailles , son successeur, n'est certes pas sans reproche dans toutes ces affaires. Du moins prenait-il conseil de Bossuet, et dans ses lueurs d'énergie, il savait suivre les avis de son illustre suffragant.

Ce fut le cas précisément dans l'affaire qui nous occupe : le 4 mars paraissait une ordonnance du cardinal de Noailles condamnant le Cas de conscience ; cette ordonnance, de l'aveu de celui que Noailles avait chargé de la rédiger, le Dr Pirot, avait autant, sinon plus, pour auteur Bossuet qui en avait donné « le plan, l'économie et tout le fond. » *) Les jansénistes ne s'y trompèrent pas, et l'historiographe du parti écrit que Bossuet « en bon disciple de M. Cornet fit paraître un zèle merveilleux pour ne point souffrir qu'on donnât la moindre atteinte à la signature du Formulaire. » 2) Et encore : « Dès le commencement quelques prélats, se déclarèrent avec les Jésuites contre le Cas de conscience. Ceux qui le firent avec plus d'éclat furent M. fêvêque de Meaux et M. l'évêque de Chartres.»

Ce n'est pas seulement à son métropolitain que Bossuet prêtait ainsi son concours. Pour se disculper de l'accusation d'avoir composé le Cas de conscience sur le Jansénisme, le Dr Couet, à ce moment grand vicaire de Rouen, avait fait un écrit sur les matières contestées. L'évêque de Chartres, ceux de Toul, de Blois, de Noyon s'adressent tous à Bossuet, ainsi que l'archevêque de Rouen, pour savoir ce qu'il faut penser de l'écrit de M. Couet. Bossuet y fait des corrections , 3) et main-

1) Le DlEU, Journal, 1, 596.

2) Histoire du cas de conscience — par Louail 8) Le Dieu, Journal, I. 426.

tenant la bonne doctrine, il essaie de « sauver » en même temps « un honnête homme, très instruit, très pieux et capable de servir utilement l'Eglise. » l)

On touche ici du doigt les grands principes qui guidaient toujours la conduite de Bossuet : condamner Terreur, sauver les hommes. Si on avait toujours agi ainsi, le jansénisme aurait vécu moins longtemps. Plus équitable envers M. Couet que quelques-uns de ses collègues,2) Bossuet comptait beaucoup sur l'effet produit par la soumission de ce docteur, à cause « de la grande considération dont il jouissait dans le parti. » 3) Après de nouvelles négociations, — elles duraient depuis le mois de Mai — Bossuet put enfin, le 3 Juin 1703, annoncer en ces termes à Mme de Maintenon l'heureuse issue de l'affaire : « ]e crois, Madame, que vous aurez agréable qu'en vous rendant mes très humbles respects, je prenne la liberté de vous donner avis que M. Couet a présenté ce matin, signé de sa main, à M. le cardinal de Noailles, à M. l'archevêque de Lyon, à M. de Rouen et à moi, l'acte que nous avons minuté la veille, M. le cardinal et moi, avec MM. de Toul. de Chartres et de Noyon. Cet acte sera utile à confondre ceux dont la désobéissance a scandalisé l'Eglise. Pour moi, Madame, je crois voir de la docilité à M. Couet et c'est par où j'espère qu'il sera utile à défendre la vérité. C'est d'ailleurs un homme qui pourra travailler longtemps, et c'eut été dommage qu'il se fut rendu inutile. Je souhaite, Madame, que tout se réduise à l'obéissance. L'ordonnance de M. le cardi-

1) Le Dieu, Journal, I, 427.

2) „On croit dans le public que les autres prélats seront plus durs et M, de Meaux plus équitable." Ibid. p. 432.

a) Ibid.

dinal reçoit beaucoup d'honneur dans l'acte nouvellement signé. Je crois que M. de Rouen aura l'honneur demain de le présenter au roi et de recevoir les marques de la bonté ordinaire de sa majesté. J'espère, après cela, retourner bientôt à Versailles et me présenter à vous. »

Tout l'honneur de cette négociation qui fit un « effet extraordinaire » x) doit revenir à Bossuet : les jansénistes modérés furent en partie ramenés; quant aux « déclarés » ils en voulurent beaucoup à Bossuet. Ne se trompant pas sur les sentiments du grand évêque, ils savaient que « voulant couper le mal par la racine » 2) c'est lui qui avait obtenu qu'on condamnât « la soumission de respect et de silence, de parjure et de restriction mentale de la manière qu'elle était expliquée dans le cas » 3) « Ils enrageaient » ajoute le bon Le Dieu, 4) parce qu'on avait coupé tous leurs faux-fuyans et qu'il ne leur restait plus moyen d'éviter la condamnation claire et nette de Jansénius. » Aussi n'y eut-il qu'une voix dans le parti pour se plaindre de Bossuet, 5) même le chansonner. 6).

IV. Mais Bossuet voulait faire mieux encore : pour atteindre les Jansénistes dans leurs derniers retranchements et ne plus laisser à leur révolte aucun prétexte, il s'arrêta à l'idée de composer tout un traité sur l'obligation d'admettre intérieurement et absolument les faits dogmatiques.

Dès le commencement de janvier 1 708 , Bossuet commence à dicter cet écrit à l'un de ses secrétaires. ')

1) Journal de Le Dieti, 1. 439.

2) Ibid. 441.

s) Ibid. 442.

•») Ibid. 444.

s) Ibid. 397.

6) Ibid. 402. Cfr. aussi Picot, VII. p. 403 et seq.

7) Journal, I, p. 362, 366, 428.

Relisant à cette fin tout ce qu'il avait fait précédemment contre le jansénisme et les écrits des partisans de la secte, l) le grand évèque travaille à cet ouvrage dès qu'une matinée libre lui est laissée par ses autres multiples occupations,2) s'enfermant pour éviter d'être dérangé. 3) La Déclaration de soumission de M. Couet — Bossuet en était le véritable auteur, 4) — l'interrompt un moment, sans cependant le distraire de sa préoccupation puisqu'elle roulait sur les mêmes matières. Mais aussitôt publiée, Bossuet se remet à son écrit « sur la soumission due aux décisions de l'Eglise. » 5) La mort de sa sœur 6) le dérange un certain temps : il lui vient à ce propos « des visites de toutes parts et des lettres une infinité » 7), mais « il se tient enfermé et passe son temps à continuer le travail sur la soumission due à l'Eglise dans les faits. » 8) Sentant bien sa santé gravement atteinte et la fin de sa vie s'approcher, il dit à Le Dieu « qu'il voulait encore rendre ce service à l'Eglise.» 9) Au docteur Pirot qui vient l'entretenir de la Déclaration de M. Couet, lui rapportant que « les jansénistes enragent parce qu'on y a coupé tous leurs faux-fuyans et qu'il ne leur reste plus de moyen d'éviter la condamnation claire et nette de Jansénius », Bossuet déclare que les prélats mêlés à l'affaire s'étaient « tourmentés beaucoup pour trouver des termes exclusifs des restrictions

i) Journal, I, 369.

2) Ibid. 370. Qu'on lise dans Le Dieu tout ce que Bossuet menait de front. C'est vraiment prodigieux.

3) Ibid. 377, 379, 382, 385.

*) Ibid. 441.

<0 Ibid. 439.

6) Arrivée le 18 juin 1703.

') Ibid. p. 442.

8) Ibid. 442.

s) Ibid.

des jansénistes . . . qu'il leur en avait donné de décisifs et d'absolus valant mieux encore que les exclusifs. » *) Et ajoute Le Dieu : « Les voici et il les répétait avec complaisance : L Eglise est en droit d obliger tons les fidèles de souscrire avec une approbation et une soumission entière de jugement à la condamnation non seulement des erreurs, mais enco?re des auteurs et de leurs écrits. » Et c'est, termine Le Dieu, le dessein du livre qu'il compose actuellement sur cette matière. 2)

Juin, juillet, août sont presque entièrement occupés par la préparation de cet ouvrage, auquel, d'après Le Dieu s); et sans doute par opposition au livre que Launoy venait de publier , 4) Bossuet voulait donner le titre de Tradition (de l'Eglise sur les matières de la grâce). Mais, comme l'on sait, la cruelle maladie dont le grand évêque souffrait, augmentait de jour en jour ses ravages. Sans se décider à prendre de repos, il devenait de moins en moins capable de mener de front tant d'occupations, et l'ouvrage sur le jansénisme allait malheureusement rester inachevé. Comme le remarque avec raison Le Dieu,5) la Politique sacrée, à laquelle Bossuet travaillait encore, lui donnait moins de peine et lui faisait plus de plaisir; mais même cet ouvrage, il n'allait pas pouvoir y mettre la dernière main. Une crise violente se déclara vers la fin du mois : on crût que c'était la fin et le curé de Versailles lui administra les derniers sacrements. Il reprit cependant ses forces au bout de quelque temps,

i) Journal, I. p. 444.

2) Ibid.

a) lbid. p. 448.

4) Sous le titre de Véritable tradition de l'Eglise sur la prédestination et la grâce.

5) Ibid. p. 446.

et dès qu'il le put « avec un courage admirable » *) il se ninit au travail en question. « Il est extrêmement piqué de l'achever, dit Le Dieu, 2) voyant qu'aucun évêque n'a touché le principe de décision en cette affaire ... . ajoutant que, outre les choses de foi qui demandent une entière soumission, il y a celles qui appartiennent à la foi et de si près que la lumière même de la foi se répand dessus, et exigent par conséquent une soumission même de foi. » 3)

Mais la maladie allait s'aggravant. Bossuet résigné s'écriait : « Que la volonté de Dieu soit faite! Je suis tout résolu à la mort. 11 saura bien donner des défenseurs à son Eglise. S'il me rend des forces, je les emploierai à ce travail. » 4) Hélas! ces forces ne revinrent plus et peu de mois après 5) le grand évêque mourait sans avoir pu terminer cet ouvrage auquel, comme on le voit, il avait travaillé jusqu'au dernier moment. 6) Aussi peuton dire qu'il est mort, en quelque sorte, les armes à la main 7) en combattant le jansénisme, ce redoutable ennemi de l'Eglise. On ratifiera donc, espérons-nous, le titre

i) Journal, 11. p. 34.

2) Ibid. 11. p. 35.

9) Ou'on fasse attention à ces remarquables paroles ! Bossuet va même ici plus loin que la stricte orthodoxie ne l'exige.

*) Journal, 11. 35. cfr. ib. p. 23, 26, 31, 34, 66, 67, 70, 105

s) Le 12 avril 1704.

6) Il y avait plus de cent pages écrites, d'après une note de Lequeux qui a eu le mss. entre les mains. Le cardinal de Bausset a publié le premier le seul fragment qui ait été conservé de ce travail de Bossuet {l'ieecs justificatives du livre XIII0, et, dans le livre XIIIe de l'histoire, tout le § 2.) fragment dont Mgr. Freppel dit avec raison que c tout imparfait qu'il est, il reste une des pièces les plus vigoureuses qui aient été dirigées contre le jansénisme.» Op. cit. 11, 261.

7) « Combien de fois cet illustre vieillard ne vous a-t-il pas dit (à son neveu) qu'il voulait employer les derniers traits de sa plume à prouver la nécessité de se soumettre à la condamnation du fait, et par là forcer l'hérésie dans son dernier retranchement ? Le temps ne lui a pas permis d'accomplir son dessein, la mort l'a prévenu, elle a ravi à l'Eglise de France ce flambeau dont la lumière lui était si utile. » Lettre a Mgr l'évêque de Troyes, p. 7.

que lui donne, à l'égal de saint Augustin, son secrétaire Le Dieu, l) de docteur de la grâce, en se rappelant cette longue série d'actes importants sur ces matières qui remplirent les dernières années de sa vie. 2)

i) Journal, 1. p. 445.

2) Ne semble-t-il pas qu'il faudrait désormais un vrai parti pris pour continuer à accuser Bossuet de n'avoir pas lutté assez énergiquement contre le jansénisme? Cfr. Rohrbacher (édit. Guillaume — Briday) XI. p. 218; — Picot, Mémoires, VU. 407 et seq.

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