Chapitre I
L'époque de la vie littéraire de Bossuet. Sa mission providentielle.
Bossuet est postérieur et antérieur aux deux grandes phases du jansénisme. — Sa mission providentielle : il est prédicateur, éducateur du Dauphin et surtout adversaire des Protestants. — L'administration de son diocèse absorbe ensuite tout son temps. — Ses autres travaux : le gallicanisme, le quiétisme. — Il se laisse guider par la Providence. — Sa mission spéciale ne fut pas de lutter contre le jansénisme, mais contre la prétendue Réforme.
Il semble que, après ce que l'on vient de lire, notre démonstration paraîtra achevée, et qu'après toutes les preuves de l'orthodoxie de Bossuet qu'on vient de parcourir il n'y aurait qu'à tirer la conclusion.
Cependant, pour ùter tout refuge aux détracteurs de Bossuet, montrons encore qu'il n'y a pas lieu de tenir compte de certaines apparences qui lui sont défavorables; que même dans les circonstances où le grand évèque, sans avoir partagé les erreurs du jansénisme, semble les avoir combattues mollement et ainsi quelque peu favorisées, que là encore sa conduite non seulement doit être justifiée, mais qu'elle fut la plus opportune, la plus sage, la plus digne en un mot de son immortel génie.
I. Comment donc expliquer le peu de part l) que Bossuet a pris à la lutte contre le jansénisme ? je l'expliquerai d'abord en spécifiant exactement X époque de sa vie Littéraire.
On se trompe habituellement à ce sujet, en confondant des temps très distincts. Lorsqu'il est question du jansénisme on se retrace l'image saisissante de l'hérésie naissante, de l'éclat jeté par l'abba>e de Port-Royal, par ses écoles, ses illustres solitaires, par Pascal et les Provinciales. Puis on peint à grands traits le tableau du jansénisme après la condamnation du livre de Quesnel; de l'appel au futur concile, du rigorisme pratique, des erreurs subversives de L'infaillibilité de l'Eglise, du presbytérianisme et du laïcisme ; des scènes scandaleuses et des faux miracles de S. Médard, de l'appui prêté à la secte par les Parlements, des efforts persévérants des jansénistes pour détruire l'ordre des jésuites, des tendances qui ont abouti à la constitution civile du clergé.
Puis on se demande : que faisait Bossuet en présence de ces excès ? Mais il y a ici une illusion de chronologie. Le grand orateur était trop jeune à l'époque du jansénisme naissant, et il n'a pas pu voir l'hérésie régnant au XVIIIe siècle; n'en étant pas le spectateur, il n'a pu y jouer de rôle. En effet, né eu 1627, Bossuet était trop jeune pour agir beaucoup à l'époque de l'origine du jansénisme et des premiers troubles qu'il a excités. 2)
!) Relative, car ou vient de voir qu'à certains moments de sa vie, la lutte contre les disciples de l'évêque d'Ypres occupa tous ses instants.
2) Mgr Freppel le remarque également, c Quand l'affaire éclata, Bossuet, âgé de près de 2 2 ans, se préparait à recevoir l'ordre du diaconat et à subir les épreuves de la licence. C'est dire assez qu'il était au plus fort de ses études théologiques, trop jeune par conséquent pour prendre une part active à ces luttes naissantes. > Op. laud. II, p. 257.
C'était le temps de ses études théologiques, de la réception des ordres sacrés, de ses fonctions canoniales dans l'église de Metz. l) A ce moment Bossuet se préparait à la prédication pour laquelle il avait de si grands talents et il s'occupait déjà de la controverse contre les Protestants : ce qui était la grande question du siècle, surtout cà Metz. 2) D'un autre côté Bossuet mourut trop tôt 3) pour prendre part à la grande lutte des catholiques contre l'expansion prodigieuse de l'hérésie après la condamnation du livre de Quesnel. *) Sa vie littéraire s'est écoulée entre ces deux époques, à un moment de calme relatif, après la Paix de i66ç, paix qu'il était sage de croire sincère : car ne pas remuer sans cesse ces questions irritantes, c'était imiter la conduite de Rome elle-même. II. En second lieu on peut expliquer le peu de part que Bossuet prit à la lutte contre les jansénistes par les grands travaux providentiels qui occupèrent la plus notable partie de sa vie. On sait qu'il avait reçu d'admirables talents pour la prédication : on sait comment on le ht prêcher dès sa jeunesse. Les travaux de la chaire, les études qu'ils exigent pour être ce que voulait être Bossuet, remplirent, avec les fonctions canoniales, la plus grande partie de sa vie depuis l'âge de 30 ans environ jusqu'à sa nomination comme précepteur du Dauphin, c'est à dire de 1658 à 1670. L'éducation du Dauphin et les ouvrages auxquels elle donna lieu absorbèrent ensuite Bossuet pendant plus de 10 ans, de 1670 a 1680.
J) Le Dieu, Mémoires, p. 20, 25 — 28, 44.
2J Ibid. p. 60.
s) Le 12 avril 1704, nous l'avons vu.
*) Y? Encyclopédie allemande, Ait. Bossuet, p. 247, fait cette remarque. « Les Jansénistes ne se posèrent publiquement en parti schismatique qu'après la mort de Bossuet. » Article de Dôllinger.
Dès lors un plus grand objet occupait Bossuet et ne devait plus cesser de l'occuper : je veux parler de la controverse contre les Protestants. D'autres circonstances l'obligèrent à ne plus se livrer à la prédication d'une manière suivie, mais rien ne devait plus le détourner de la controverse. x) C'était, avons-nous dit, la grande question du siècle, surtout depuis la prise de La Rochelle, et elle le devint plus encore par suite des événements qui préparèrent et suivirent la Révocation de l'édit de Nantes. Indépendamment des conférences particulières, cette controverse fit produire à Bossuet la Réfutation de Ferry, Y Exposition , cette incomparable Histoire des Variations, les Avertissements, etc ... en un mot, ses principaux ouvrages. En 1 68 i, Bossuet fut nomméàl'évêché de Meaux, et l'on ne peut se figurer avec quelle vigilance, au prix de quels travaux il remplit pendant plus de vingt ans les devoirs du vrai pasteur. Dès 1 68 1 , Bossuet se trouva ensuite mêlé à la question du gallicanisme : elle l'occupait encore dix ans plus tard; on sait quels prodigieux travaux elle lui imposa, et, disons-le en passant, après avoir étudié ses écrits sur cette matière il est impossible de n'être pas convaincu que Bossuet se proposait uniquement le bien de l'Eglise, comme il le dit lui-même. Dès 1693, Fénelon et ses amis le pressent de s'occuper de la question du quiétisme : elle devait lui prendre environ six ans de travaux incroyables. A cela, joignez la longue correspondance avec Molanus et Leibniz, la réfutation de R. Simon, etc . . . etc . . .
S'étonnera-t-on après cela qu'il ne se soit pas occupé davantage du jansénisme? Rien, à ce moment ne le
1) c Pendant près de cinquante ans, son principal effort a été dirigé contre les protestants. » Lanson, op. laud. p. 338.
pressait de le faire, et il faut insister ici sur ce côté admirable du caractère de Bossuet : il n'écrivait qu'autant que la Providence semblait l'appeler à traiter un sujet '). Le Dieu le remarque dans ses Mémoires 2) : « 11 nous a « dit cent fois : Je ne comprends pas comment un homme d'esprit a la patience de faire un livre pour le seul plai- « sir d'écrire .... Il n'écrivait donc pas qu'il n'y fut « forcé par quelque nécessité ou quelque grande utilité, « et quand il avait composé son ouvrage, si la raison de « le publier cessait, il le supprimait. » L'abbé Le Dieu ajoute que c'est ainsi que ses amis lui représentèrent en vain le motif de publier sa Connaissance de Dieu et de soi-même pour combattre les libertins. C'est ainsi que l'affaire du quiétisme l'ayant empêché de terminer et de mettre au jour sa grande Défense de la tradition et des Saints Pires, il attendait pour la publier une indication providentielle et comme un signal de Dieu. C'est ainsi encore qu'il ne publia rien de son Avertissement sur les Réflexions morales, quand il vit qu'on avait manqué l'occasion de le faire en temps opportun, quoiqu'il aperçut très bien que son écrit renfermait des vérités importantes et propres à apaiser bien des différends. Or Bossuet ne crut pas voir l'occasion providentielle d'intervenir
') M. Rébelliau dans son si excellent livre sur Bostuet historien du protestantisme a fait aussi cette remarque : « S'il y a une faiblesse duiit il soit injuste d'accuser cet homme si véritablement grand , c'est la vanité littéraire. Dans la longue liste de ses ouvrages, en trouverait-on un seul qu'il ait composé, an seul qu'il ait publié pour faire acte d'auteur ? Je ne le crois pas. L'intérêt manifeste de la foi, on l'a souvent et justement remarqué, fut toujours son unique règle, disons plus : l'intérêt contemporain de l'Eglise. Ceux mêmes de ses travaux qui en leur temps avaient pu être utiles, mais qui, selon lui, ne l'étaient plus, ne méritent pas à ses yeux de durer. Il laisse s'accumuler et se disperser les manuscrits de ses sermons, et c'est par surprise qu'on lui arrache la publication des Oraisons funèbres. Ce désintéressement avait frappé, de son temps déjà, ses adversaires : « Voilà un prélat, disait Bayle, qui n'est pas du nombre de ceux qui écrivent pour écrire. » p. 3. Cfr. encore p. 522,
*) P> '33» ^fr. encore, p. 193 et Journal, II, p. 224.
dans la question du jansénisme, ou bien, comme on l'établira plus bas, il ne jugea pas qu'il put intervenir de la seule manière qui lui paraissait vraiment digne d'un évèque, d'un docteur de la foi, qui ne voit que la vérité et qui demeure étranger à tous les partis.
III. En troisième lieu la faible part prise par Bossuet à la lutte contre le jansénisme s'explique par une autre cause, qui, à certains égards, se rattache à celle qu'on vient d'exposer, mais qui en est distincte sous d'autres rapports, c'est que chaque grand homme a sa mission spéciale, son don et son attrait. Bossuet a été, avant tout, l'athlète de l'Eglise de France contre le protestantisme. Ce fut l'œuvre de toute sa vie. Au contraire la polémique de Fénelon fut principalement dirigée contre le jansénisme, qui prit un nouvel essor peu après l'élévation de Fénelon à l'épiscopat. Qu'on lise les Pères, les Apologistes, les Controversistes, et l'on verra que la plupart s'occupent peu de combattre les erreurs dont la réfutation n'est pas leur but spécial. Ainsi nous avons vu au siècle dernier des théologiens tellement appliqués à lutter contre le jansénisme qu'ils semblaient ne pas songer au philosophisme qui ravageait la France. Au contraire, Bergier, Laluzerne, Feller sont à peu près tout entiers àla lutte contre l'incrédulité. Il y a cinquante ans on pouvait nommer des hommes zélés qui apercevaient partout du rigorisme et du jansénisme ; d'autres qui ne pensaient qu'au rationalisme ou bien au libéralisme; d'autres n'avaient en tête que le traditionalisme pendant que plusieurs n'apercevaient que l'ontologisme ou encore le gallicanisme. Je nommais plus haut l'illustre archevêque de Cambrai et je disais que la polémique de Fénelon fut presque exclusivement dirigée contre le jansénisme
pendant son épiscopat. En effet il est digne de remarque que ce ne fut qu'en 1703, un an avant la mort de Bossuet, et à l'âge de 52, ans que Fénelon descendit dans la lice contre le jansénisme. Il y a plus, quand l'archevêque de Paris, Noailles, publia son ordonnance contre le livre de Barcos l) Fénelon loua cette ordonnance, mais il ne voulut faire aucun acte public, quoiqu'il en fut prié, contre les jansénistes, et voici les raisons qu'il en donna: l'imiterais avec joie votre bon exemple par une censure conforme à la vôtre, si je ne savais certainement que .... le livre .... n'est point répandu en ce pays, et que la source vient de France. Je ri aime point à écrire sans nécessite et je veux même ménager les esprits de cette frontière qui ne sont déjà que trop échauffés. Il faut ce me semble beaucoup supporter des gens qui sont dans quelque excès sur la doctrine quand ils sont d'ailleurs soumis à l'Eglise de bonne foi et qu'ils ne répandent aucun ouvrage qui altère la foi. » 2)
1) En 1696.
2) Lettres diverses, N° 35.