‹ Bossuet et le jansénismeChapitre 6 sur 15 · Chapitre II · texte numérisé non relu

Chapitre II

Caractère de Bossuet. L'équité de sa doctrine.

Le trait essentiel du caractère de Bossuet est la modération. Son attitude visà-vis de Louis XIV : opinion de Dôllinger, de Freppel. — Le caractère religieux de son âme et de ses études. Sa prudence et sa sagesse. — La modération et l'équité de sa doctrine expliquent son attitude vis-à-vis du jansénisme. Les excès des adversaires de cette hérésie. Bossuet se tient dans le milieu de la vérité, de la justice et de la charité.

I. Une autre explication de la réserve de Bossuet dans l'affaire du jansénisme nous sera donnée par son caractère.

Bossuet était par excellence V 'homme prudent : on en verra plus bas d'abondantes preuves. Or il n'y a guère d'homme qui n'ait, comme on l'a dit, les défauts de ses qualités. Sans oublier les égards dûs à ce grand homme, — pour lequel je déclare professer, non seulement l'admiration la plus vive, mais une véritable vénération l) — j'oserai dire que dans certaines circonstances que nous exposerons en leur lieu, il a peut-être écouté trop exclusivement la voix de la prudence.

L'énergie, la fermeté formaient-elles, comme on le pense communément, le fond de son caractère? Pour le prouver on aime raconter un trait qui le peindrait d'après

i) Il y a longtemps (en 1883, Bossuet a Jiiilly, p. 23) que j'ai appelé Bossuet c la plus grande lumière qui ait jamais éclairé l'Eglise de France. » Le cardinal Dechamps le regarde comme « le plus grand homme du 1 7e siècle et peut-être de tous les siècles, » et Hettinger l'égale à S. Augustin.

nature. Unjour Louis XIV lui aurait demandé : « Qu'auriezvous fait si j'avais pris le parti de M. de Cambrai? » et Bossuet aurait répondu : « Sire, j'aurais crié cent fois plus haut ! » Malheureusement cette anecdote est aussi dépourvue d'authenticité que de vraisemblance ; et ceux qui au contraire croient trouver en Bossuet, comme base du caractère moral, la condescendance et une certaine flexibilité, me paraissent être plutôt dans le vrai. Les circonstances de la lutte de Fénelon avec Bossuet, lors des affaires du quiétisme, ne permettent pas d'accepter sans l'adoucir et sans en affaiblir les couleurs trop vives, le portrait que l'archevêque de Cambrai trace de son adversaire. *) Mais les jansénistes eux-mêmes n'en avaient pas une autre idée : Il n'a pas d'os, s'écriait Troisville son ami, ') et Arnauld s'étonnait du silence de Bossuet, de sa réserve pour la défense de personnes dont il devait, disait-il,3) connaître l'innocence. 4)

En face des abus du gouvernement de Louis XIV on ne retrouve pas en Bossuet le courage qu'on pourrait désirer aujourd'hui. 6) Qu'on lise les lettres écrites au Roi sur les devoirs d'un souverain 6) : on sera, je crois, surpris de la réserve qui y règne. Bossuet sentait cela sans doute, quand il disait de Fénelon à l'occasion du Télémaque : « C'est encore apparemment pour lui « mériter dans le public .... l'honneur d'avoir seul le

') L'injuste exagération de ce portrait nous le fait cacher en note : M. de Meaux, dit Fénelon, aussi faible qunnd il n'est pas le plus fort, qu'il est hautain et implacable quand il se sent appuyé. (Lettre 497, t. IX, p. 573«>

») Port-Royal^ t. V, p. 464, note 1.

3) Ce que Sainte-Beuve (ib. p. 463.) appelle le vtrumtamen d'Arnauld sur Bossuet.

*) L'abbé Racine (t. XII, p. 635) dit que M. Arnauld accusait aussi Bossuet de trop de timidité et de trop de réserve à l'égard des jésuites.

6) Cfr. De Maistre, Eglise gallicane, I. II. ch. 1 2.

6) Lettres diverses. N° 34.

« courage de dire la vérité. » ') Aussi quelques-uns ontils pensé que Bossuet a peut-être été plus grand par le génie que par le caractère.

Remarquons cependant tout de suite que cette modération de Bossuet ne l'empêchait nullement d'accomplir son devoir quand celui-ci était évident. Ainsi il écrit au duc de Bellefonds que dans l'affaire de Mmede Montespan il a parlé sans songer même qu'il était au monde. 2) Dans celle de Jouarre, il ne craignit pas de s'attirer les plaintes des familles princières. Lors du quiétisme, il sut sacrifier à la vérité, son repos, sa santé, les amitiés les plus précieuses. s) Mais dans les circonstances difficiles, Bossuet sentait le besoin d'une force spéciale. 11 écrivait à Bellefonds qiî il faudrait cire 7in Ambroise. 4> Un jour qu'il se recommandait aux prières d'une supérieure de communauté, s) et que celle-ci lui répondait : « Que demanderai-je? » Bossuet dit : « Que je n'aie point de complaisance pour le monde. » €)

Avec ce caractère de douceur et de condescendance, Bossuet put parfois se faire illusion, et, sans s'en rendre compte apparemment, prendre peut-être, dans l'une ou

i) Journal de Le Dieu, 1, p. 14.

2) Lettres diverses, N° 32.

3) Cfr. 2e avertissement de la Sœur Cornuau, alinéa 20 et dans les lettres de Bossuet à la même le N° 140.

4) Citons ce touchant passage en entier : c Priez Dieu pour moi, je vous en conjure, et priez-le qu'il me délivre du plus grand poids dont un homme puisse être chargé... (la vie à la cour). Il faudrait être comme un saint Ambroise, un vrai homme de Dieu, un homme de l'autre vie. où tout parlât, dont tous les mots fussent des oracles du Saint-Esprit, dont toute la conduite fut céleste. Dieu choisit ce qui n'est pas pour détruire ce qui est : mais il faut donc n'être pas; c'est-à-dire n'être rien du tout à ses yeux, vide de soimême et plein de Dieu. Priez, je vous en conjure....» Lettre sans date.

5) C'était Madame de Noéford. Le Dieu, Mémoires, p. 119.

6) Tant il craignait, ajoute Le Dieu, la tentation d'altérer la parole de Dieu qu'il se sentait chargé, comme S. Paul, de prêcher avec une entière sincérité.

l'autre circonstance, pour des raisons de prudence, une réserve et un silence inspirés par la nature. Mais encore une fois, jamais quand le devoir était clair, évident.

Ainsi quelques-uns l) ont cru un moment d'illusion de sagesse humaine dans la célèbre affaire de Madame de Montespan, en 1675. ') Mais il suffit de relire attentivement les détails de la chose, racontés amplement par Bausset, 3) pour s'apercevoir que Madame de Caylus 4) et Madame de Sévigné, 5) peut-être aussi Madame de Maintenon, 6) se sont trompées à ce sujet. J'estime qu'un examen attentif de la conduite du grand évèque en cette circonstance fera accepter sans réserve ce jugement de Dollinger 7> : « Quelque difficile que fût la situation de Bossuet à la cour en face d'un roi absolu . . . l'évèque remplit toujours son devoir. Il ne ménagea au roi aucun avertissement dans ses lettres ou ses discours. Il l'ébranla dans ses relations adultères avec Madame de Montespan; il parvint à le séparer de sa maîtresse, et les lettres qu'il écrivit dans cette circonstance sont d'une énergie merveilleuse et d'un ton digne de S. Ambroise » 8)

') Rohrbacher est ici absolument inconvenant, et le P. Caillaud proteste avec raison contre les GROSSIÈRES INJURES adressées par cet auteur au grand évèque. (Biogr. cath. Vlll, p. i 76).

2) C'est bien la vraie date, que donne la lettre de Bossuet à Louis X.V du 20 juillet de cette année. Déjà précédemment Bossutt avait fait d'énergiques efforts pour éloigner de Versailles M"" de Montespan. « Le curé de Bourbon, oii elle allait tous les ans, ne voulut pas lui donner l'absolution sous prétexte qu'elle scandalisait toute la France. Elle se plaignit à Louis XlV qui poita ses griefs au tribunal de Bossuet; Bossuet dit que le prêtre méritait un évêché. » (Ars. HOUSSAYE, M'ne de la Vallicre et J/",e de Montespan, p. 263.)

8) Livre V% § Vlll à X. Cfr. aussi l'ouvrage tout récent de l'abbé BELLON', Bossuet directeur de conscience. Chapitre II, et passim.

4) Qui du reste n'était pas encore à la cour à ce moment-là et n'écrivit ses Souvenirs que fort longtemps après. Pétitot, 11e série, tome 66, p. 387.

s) Œuvres (édit. Montmerqué) 111, p. 317.

6) Lettre à Madame de S. Géran, citée dans BAUSSET, 1. V, N° io.

') Dans U'ctzer et IVelte, loc. cit.

8) A propos du M'Um de la Vallicre de M. l'abbé Pauthe, Mgr Perraud a écrit à l'auteur : « Vous avez victorieusement vengé Bossuet de l'accusation très injustement formulée contre lui par quelques auteurs d'avoir été timide

Ce jugement du grand historien allemand est aussi celui de Mgr Freppel : « Tandis que de nos jours, où l'on veut raisonner de tout sans se croire obligé de rien lire, ... on a osé répéter bien haut que Bossuet a fléchi devant Louis XIV ; je trouve que ses contemporains ont été unanimes à reconnaître et à admirer son attitude évangélique en face du Roi. ... A moins de le prendre sur le ton de l'injure. . . on ne peut rien dire de plus fort à un roi du haut de la chaire . . . Jamais d'emportement ni d'irritation ; pas de ce zèle chagrin et amer qui trahit l'homme dans le ministre de Dieu ; rien d'àpre et de violent : toujours le calme dans la force, partout la vigueur apostolique tempérée par la douceur, j'aime et j'admire bien des choses dans Bossuet, mais il n'en est aucune qui me paraisse plus digne d'attention que son attitude évangélique devant Louis XIV. » l)

jusqu'à la prévarication devant les désordres qui devaient être d'un si funeste exemple pour le pays. Vous avez montré, au contraire, par les témoignages les plus péremptoires que le courage de Bossuet à prêcher l'austérité de la morale chrétienne en face de Louis XIV avait égalé son génie oratoire et que dans les circonstances les plus décisives, il avait pu paraître d'une hardiesse presque téméraire...» Cfr. aussi CROUSLÉ, op. cit., 1, p. 328, note 65 sur la différence d'attitude de Bossuet et de Fénelon vis à-vis de Louis XIV.

') Op. cit., 11 p. 80 et seq. — Le P. de la Broise tantôt accuse Bossuet tantôt l'abandonne. Voici le passage : € Il arrive parfois qu'on apprécie assez mal le personnage que faisait Bossuet auprès du grand roi. Le ministre Jurieu a été le premier peut-être à le traiter « d'évêque de cour »; mais le mot a été répété depuis. A vrai dire Bossuet s'est montré courtisan d'une manière plus au moins consciente, en 1682. {Et en note : Dans toute cette affaire de la Déclaration, il eut pour le roi une complaisance excessive. Et fauteur ajoute en semblant se contredire : Il ne faudrait pas croire cependant que pour faire sa cour, il ait inventé et proposé alors une doctrine de circonstance : il avait les idées gallicanes avant 1682.) Mais ce n'est pas là le rôle qu'il joue habituellement, ni surtout celui qu'il prétendait jouer. Il se représentait bien plutôt à lui-même comme un ministre du ciel près des grands de la terre; et il sut à l'occasion, par sa parole et par ses actes, remplir cette mission de prophète et d'homme de Dieu. Qu'on se rappelle les deux lettres de 1675 à Louis XIV, et V Instruction au roi écrite à la même époque; et pour compléter l'effet de ces lettres, qu'on se représente Bossuet venant au-devant de Louis XIV à son retour de l'armée et se présentant tout à coup à lui pour le supplier de ne pas revoir Madame de Montespan : on verra dans Bossuet bien autre chose qu'un € évêque de cour », bien autre chose même qu'un écri-

Mais pour en revenir à notre question , dans les affaires du jansénisme. Bossuet a-t-il été trop réservé et s'est-il fait quelques illusions? C'est ce qu'il serait difficile d'établir, lin tout cas il est sur qu'il n'a pas sciemment favorisé le parti. Reste à savoir, et ici les deux opinions sont soutenables , si dans ces circonstances difficiles, X idéal du docteur demandait plus de sévérité, ou si, au contraire, la modération de Bossuet ne fut pas utile, plus pratique, plus féconde en résultats.

II. Poursuivons notre étudesur lacaractèredeBossuet, et après l'avoir examiné au point de vue naturel, considérons en second lieu le caractère religieux de son âme et de ses études : on ne saurait douter de l'influence du caractère de l'âme sur la direction des idées religieuses. Bossuet avait une âme élevée, profondément religieuse ; une âme où dominait l'idée du divin, de l'infini. Il devait donc être plus frappé des droits de Dieu, du besoin de les sauvegarder, que des droits de la liberté humaine; plus préoccupé de la nécessité de combattre les erreurs contre la plénitude des droits et de l'action de Dieu que celles contre les droits de la créature.

Les études de Bossuet l'avaient confirmé dans ces tendances religieuses. Celui qui a eu le bonheur d'étudier beaucoup les écrits de ce grand homme, a dû voir que sa constante étude a été celle de la religion elle-même. Les sciences profanes, il n'en faisait pas grand cas. La forme poétique de sou siècle lui semblait indigne d'un

vain qui sait au besoin citer la Bible : il paraîtra lui-même un personnage biblique, un envoyé de Dieu, un Samuel placé près du trône pour reprendre Saiil ou encourager David. Et assurément le dernier juge d'Israël n'aurait pis désavoué cette fière parole de l'évêque : « |'ai un second, le roi. Humble sujet partout ailleurs, dans la religion j'ose dire que le prince ne va que le second. » Bossuet et la fiiàlc, p. 214.

chrétien. Epris des beautés supérieures de la foi, disciple des Pères et surtout de Tertullien, de S. Augustin, de S. Bernard et de S. Thomas, il a principalement médité l'économie de la religion. Bossuet voit Dieu en tout, et ne considère les choses humaines que du point de vue divin. Il a la science suréminente de Jésus-Christ et de la grâce méritée par le sang du Rédempteur. Voyez comme ces sentiments éclatent dans X Histoire universelle, dans les Elévations et les Méditations, dans les Lettres spirituelles, dans le Traité de la concupiscence, dans les Sermons, — essais magnifiques de son génie qui laissent entrevoir quels trésors renfermait cette grande âme. Le vrai théologien les étudiera sans cesse.

On remarquera en second lieu que l'âme de Bossuet n'a pas seulement été éminemment religieuse: elle est chrétienne, essentiellement chrétienne. Les plaies du péché d'origine, le besoin de Jésus-Christ, la nécessité de la grâce, la sainteté de la morale évangélique, la foi, l'autorité de l'Ecriture et des S. Pères, voilà les vérités qui occupent ce beau génie. Ne nous étonnons-nous pas s'il jette le cri d'alarme dès qu'il lui semble qu'on touche à ces vérités. A ce point de vue on comprendra et ses écrits contre R. Simon, et ses fortes paroles en présence du quiétisme *), et son zèle contre les nouveautés théoriques de Malebranche sur la grâce, et sa dénonciation des idées trop humaines de Sfondrat, et sa douleur à la vue des aberrations de plusieurs casuistes sur la morale et de l'affaiblissement des vérités sur la grâce de N.-S.2), et son opposition à l'admiration excessive des idées reli-

i) Cfr. Bausset, Histoire de Bossuet 1. 10, N° 6, al. 19. - Wetzer et Welte, art. Bossuet, p. 218, colonne 2. 2) Journal de Le Dieu, 1, p. 106.

gieuses de la Chine. *) Tout cela paraît peu de chose à beaucoup de modernes, mais Bossuet le jugeait d'une suprême importance. Tout s'explique par cette belle parole de ce grand homme : Plus je nie souviens d'e/re chrétien, puis je me sens éloigné de ces idées. *) Bossuet voyait mieux que bien d'autres la liaison étroite de toutes ces choses avec les principes fondamentaux du christianisme. 11 pensait que le jansénisme n'était qu'un excès de surnaturalisme, comme récemment le fidéisme. Il jugeait que cet excès devait naturellement tomber, et beaucoup d'esprits sages sont convaincus que si le jansénisme s'est tant développé c'est que des circonstances malheureuses ont contribué à attirer l'intérêt sur lui et à en faire un parti dans l'Eglise et dans l'Etat. Mais dans les choses énumérées plus haut et qui nous semblent, à nous modernes, parfois peu dignes de la polémique de Bossuet, le grand évêque voyait leurs rapports avec le naturalisme et le rationalisme naissants. Il savait combien ces erreurs sont naturelles à l'homme. Il tremblait dès qu'il entrevoyait même l'ombre du philosophisme et du déisme. Voilà ce qui explique d'une part son silence, de l'autre son ardeur.

Et M. Gillet ajoute : « De nos jours sur un autre terrain n'avons-nous pas vu quelque chose d'analogue? l'illustre philosophe de Bonald, le comte de Maistre, sans partager les erreurs de Lamennais, ne crurent pas d'abord y voir un péril digne d'exciter beaucoup leur zèle, tant ils étaient frappés du péril plus grand et plus redoutable de l'exagération des droits de la raison au détriment de la foi. »

i) Bausset, I. c.

2) Lettres diverses, \" 139.

III. La prudence et la sagesse de Bossuet, la modération et V équité, si l'on peut parler ainsi, de sa doctrine, expliquent aussi son attitude vis-à-vis du jansénisme.

Peut-être Bossuet a-t-il eu quelquefois, nous l'avons déjà marqué, les illusions de la prudence. On a, avonsnous dit aussi, quelquefois les défauts de ses qualités: il faudrait être moins sévère à son égard, quand on l'est si peu envers bien des hommes qui ont les illusions de f imprudeuce\ Quoiqu'il en soit, Bossuet était, par tempérament, sage, prudent, modéré. Il savait qu'il y a un temps de se taire comme un temps pour parler *); il savait que l'amour de la paix et des cames impose souvent le silence et la réserve aux élans du zèle. Bossuet crut que la sagesse conseillait de croire à la Paix de Clément IX, de ne pas jeter le cri d'alarme pour le moindre écrit contraire aux principes. 2> Il crut qu'en parlant sans cesse du jansénisme on irritait les esprits pour les porter à de nouveaux excès. 3) N'est-on pas en droit de supposer que la secte aurait eu peu de chances de succès et se serait beaucoup moins développée sans les imprudences de la polémique et si l'on s'était tenu dans la vérité sans l'exagérer en rien? Ce qui est certain c'est qu'il faut de la prudence, et qu'il ne faut pas la porter trop loin. Bossuet a-t-il péché ici par excès? qui osera le décider? 4)

i) Eccles.

2) On se rappelle la phrase du P. La Rue : c Quelque tempérament que sa prudence et sa douceur lui eussent toujours fait garder pour réprimer l'erreur en conciliant les esprits.. ..» loc. cit.

3J Ou a vu que Fenélon pensait de même au commencement de son épiscopat. Cfr. un auteur non suspect : GeorgeL, ex-jés., Mémoires 1, p. 47.

4) N'a-t-on pas vu récemment des ecclésiastiques blâmer le silence et la conduite des jésuites fiançais dans les discussions sur le libéralisme et les doctrines romaines. M.Jules Alorel n'a-t-il pas eu l'air de voir là de l'habileté, de la politique? (Cfr. Incartades libérales, p. 388, 412, 417, 423. — Un professeur de

De plus Bossuet avait la modération et X équité de la doctrine. Je m'explique. Il était affligé de voir les < léfauts qui déparaient la polémique contre les jansénistes. Il voyait que souvent on exigeait d'eux plus que ce que l'Eglise exigeait, ou bien que l'on interdisait ce que l'Eglise n'interdisait pas. l) Ici on exigeait la foi divine sur le tait; là on interdisait, ou du moins l'on tenait pour suspecte l'idée contraire à la possibilité absolue et sous tous les rapports de l'état de pure nature, les preuves du i )éché originel par l'étude de l'homme, la nécessité de la charité initiale jointe à l'attrition. Bossuet voyait que souvent on ne combattait l'hérésie qu'en se jetant dans l'extrémité opposée : ici c'était un laxisme moral inquiétant, là une sorte de laxisme dogmatique encore plus dangereux ; on exagérait les forces naturelles de l'homme après la chute et sans la grâce; on affaiblissait la doctrine de la grâce, malgré le décret d'Aquaviva et la censure de 1700. 2)

Bossuet voyait de quel ton plusieurs parlaient de S. Augustin, et qu'en poursuivant le jansénisme, ils

théologie dit un jour devant Mgr. de Blois (Pallu du l'arc) : Dans ces questionsla, les jésuites font de la prudence, et l'évêque lui répondit : On tait très bien d'être prudent, c'est une grande vertu que la prudence. M. Bouix (Traite du J'ape), en prémunissant les jésuites français de nos jours contre les illusions de la modération, la crainte excessive de l'exagération, insinue assez clairement qu'il croit que plusieurs dans ces temps-ci, n'ont pas évité cet écueil. (Note de M. Gillet.)

!) Cfr. le passage de Mgr Freppel cité plus haut. Ajoutons encore ces paroles du savant évêque d'Angers : «Je sais qu'il se trouvera toujours certains gens qui sous prétexte d'ardeur pour la vérité, traiteront cette indulgence de faiblesse. Mais pour peu qu'on veuille réfléchir au caractère que tracent à la polémique chrétienne les préceptes de l'Evangile et les exemples des Saints- Pères, on reconnaîtra sans peine que rien ne nuit plus au triomphe d'une bonne cause que ce zèle aveugle qui enveloppe la personne et les doctrines dans une haine commune, que la vérité a d'autant plus de prise sur l'erreur qu'elle sait se contenir dans la modération de sa force et qu'enfin la justice n'accomplit tous ses devoirs que lorsque la charité conserve tous ses droits. » Op. cit., 11, p. 261.

*) Cfr. Journal de Le Dieu, 1, passim.

en voulaient à l'ancienne doctrine. Aussi s'était-il élevé contre ces excès en prêtant sa plume à Noailles pour rédiger la 2e partie de son ordonnance contre Barcos. Il revint sur cela dans son Avertis sèment sur les Réflexions morales. x) Il s'exprima énergiquement sur ce point dans la lettre sur le quiétisme. Dans sa lettre de 27 février 1701 à l'évêque de Luçon, si zélé contre le jansénisme, il l'avertit que souvent la censure d'une erreur induit à une autre, si l'on ne sait tenir la balance droite. 2)

Il voyait avec douleur que plusieurs semblaient ne songer qu'à une hérésie sans assez s'inquiéter des autres erreurs. C'est pourquoi, lors de l'assemblée de 1700, dans ses paroles du 21 mai et du 26 août il insista sur la nécessité de combattre ('-gaiement les excès opposés8) et déjà dans le discours de l'unité, il s'écriait : « Marchons dans les anciennes mœurs, comme nous voulons marcher dans l'ancienne foi. » Il est remarquable que le P.LaRue,jésuite, luienfaitun titre de gloire: « Egalement ennemi de ceux qui comptent pour rien le relâchement dans la foi et de ceux qui, trop fiers de la fermeté de leur foi, au lieu d'élever sur ce fondement l'édifice d'or, d'argent et de pierres précieuses, ne craignent point d'y employer le foin et la paille . . . juge éclairé, ce n'était point par prévention . . . mais sur des principes certains qu'il condamnait les maximes trop indulgentes. » 4)

Il s'affligeait de voir que la polémique des adversaires du jansénisme prenait plus d'une fois les allures d'un parti; de voir qu'on attaquait sans cesse le tho-

1) § 2, dernier alinéa.

2) Loc. cit.

s) Bausset. 1. c.

*) Loc. cit.

misme, l'augustinianisme, pour ('-lever sur leurs ruines le molinisme. Il s'affligeait de laisser planer si facilement le soupçon d'hétérodoxie ou de lâcheuses tendances. Il craignait qu'en tout cela il n'y eu de l'homme et des intérêts particuliers, couverts, par illusion, du voile de l'intérêt de l'Eglise. Il craignait qu'on se fit une religion de son parti, pour employer ici une parole célèbre. ( )r Bossuet n'était pas seul à juger de la sorte. Qu'on lis*; les Mémoires de Mme de Motteville, on verra qu'Anne d'Autriche elle-même, si zélée contre la secte, si favorable aux jésuites, s'étonnait de tant de zèle contre Jansénius et de ces excès des casuistes trop patiemment supportés. Melle de Montpensier, dans ses Mémoires, fait ('gaiement connaître les impressions du public; Fénelon lui-même écrivait à Noailles le 8 Sept. 1690 : «Si ces gens là (les jansénistes) étaient modérés, ils devraient être bien contents de tout ce que vous dites, suivant la tradition, sur l'autorité des derniers ouvrages de S. Augustin , sur la grâce efficace , sur l'amour de Dieu , et sur X injustice des esprits inquiets qui accusent témérairement d'erreur les personnes les plus catholiques. » l) Le saint abbé de Rancé , le grand réformateur de la Trappe, écrivait : « Comme ils ne sauraient attaquer mes mœurs, ils attaquent ma foi : . . . mes maximes sont exactes, les leurs sont relâchées . . . voilà mon crime, cela suffit. Il faut m'opprimer et me détruire. » 2>

Cette impression à la vue de la polémique contre le jansénisme arrêtait Bossuet. Il craignait d'autoriser les défauts de cette polémique en attaquant les jansénistes

1) Cfr. encore Lettre 2l« au duc de Beauvilliers, t, 1, p. Si.

2) Cité par d'AvRiGNV, 27 oct. 1700.

sans blâmer ces défauts, sans se tenir dans le milieu de la vérité, de la justice et de la charité.

Il aurait mieux valu faire ces deux choses, combattre à la fois les excès opposés. Mais il a désespéré d'y réussir. On voit qu'il désespérait de ramener les jansénistes ; il le disait à l'abbé Le Dieu en expliquant son silence à l'égard d'Arnauld. ') Il aura pareillement désespéré d'éclairer et de persuader leurs adversaires les plus ardents. Il se sera dit avec raison que les hommes prévenus n'écoutent rien, qu'il ne ferait que se rendre suspect, pour se mettre dans l'impossibilité de servir l'Eglise. Il pouvait se dire. : je n'ai pas réussi quand j'ai voulu parler; et qui osera dire qu'il a eu complètement tort en agissant ainsi?

« Qu'on remarque, termine M. Gillet, 2) ce qui s'est passé de nos jours : les purs attritionnaires ont levé la tète, le molinisme a reparu, même sans les modifications imposées par Aquaviva. On a soutenu sur le facienti quod in se est la doctrine condamnée par l'assemblée de 1700. Rohrbacher 3) et d'autres parlent sur l'état de pure nature, la nécessité de la grâce pour toute œuvre même naturelle, le caractère des actions des infidèles, comme si rien n'avait été éclairci depuis deux siècles. Combien de nos docteurs improvisés traiteraient dejansénisme ou d'opinion ayant des tendances jansénistes la doctrine calme et modérée que j'ai exposée dans mon

») Journal de Le Dieu, I, p. 284.

2) fe le cite toujours textuellement dans ses allusions modernes : c'est en effet de l'histoire contemporaine plus pour lui que pour moi. 8) Traité de la nature et de la grâce.

Traité de la Grâce l) et mon Traité de Dieu créateur 2) Médite-t-on la bulle Auctorem fideil ... Rappelions-nous quelle passion, quel déni de justice dans les journaux à l'occasion de la question de l'infaillibilité! combien d'entre nous ont éprouvé ces angoisses ! Après bien dos réflexions et des prières, souvent je finis par ces paroles: Ubi auditus non est, non effundas sermonem.-» 3>

i) X'1 20S, 470, 5ÎI. Ces mss. sont, comme je l'ai dit, conservés à S. Sulpice. Le Ttaitè de la Grâce me semble être le chef-d'œuvre de M. Gillet et celui de ses nombreux travaux théologiques qui a le plus de profondeur et le plus d'originalité. J'ai pu, t^tâce à l'amitié que le vénérable M. Icard voulait bien me témoigner, le garder longtemps par devers moi et l'étudier à fond.

») Eccli. 32, 6.

Page 1