CHAPITRE III
ji est visionnaire, il prophétise, et, s'il eatraloe par ces moyeDs les têtes faibles de sa secte, il chagrine souvent tes meilleurs esprits des églises protestantes, d'autant plus qu'il manque de bonheur dans ses prédictions. Ainsi, il trouve dans l'Apocalypse, dont il fait un étrange abus (1), et dans les événements politiques du temps, des indices certains d'une grande révolution qui doit assurer, en 1689, le triomphe de la religion protestante (2). La formation de la ligue d'Augsbourg (1686), la coalition des puissances protestantes contre Louis XIV, le changement de dynastie en Angleterre (1688), sont l'annonce, selon lui, de la prochaine ruine du papisme et de l'avènement en France de la religion de Luther et de Calvin. Cependant les événements politiques et militaires s'accomplissent, les années s'écoulent, et la seule réponse des faits aux prophéties de Jurieu, est l'expulsion des protestants de France après la révocation de l'Edit de Nantes. Il n'y a pas là, pour le prophète, sujet de triompher. D'autre part, ces événements étaient trop lamentables pour exciter personne à en rire. Mais on pouvait du moins trouver le ministre bien téméraire.
Cependant, il redouble de colère et d'invectives : il fait preuve d'une étonnante activité de plume et d'une très rare érudition. Mais ni sa science ni ses raisonnements ne sont infaillibles ; ses fautes sont relevées avec la sévérité qu'on est entraîné à porter dans une discussion engagée contre un adversaire qui ne se possède pas : la
a) Il va jnsqn'ï iMiiei <\ae la cro;anr« qne le Pape est r Ailedirtsl. est le nndememde la Reforme (Bossuet, (Cupre),l. XIV, p. 603).
(9) Sur son onvrage de VÀccomfliiMment dei Frophitiei, less; voir Boiinct Biil.deê l'ar,,l., XIV, p. 608.
guerre de plumedevieot acliaroée et parfois cruelle. On a lieu à cette époque de regretter ,1e temps où elle se passait entre des combattauts d'un caractère plus tempéré. Les partisans de l'union fraternelle et de la paix, telsqueBossuet, ne pourraient-iispas se décourager, dans le temps même où l'administration du roi Louis XIV se laisse entraîner à des mesures de plus en plus rigoureuses à l'égard des protestants ? Les chances de réconciliation s'éloignent de plus en plus.
Le zèle et les talents de Jurieu lui assuraient des admirateurs parmi les ardents de son parti : aujourd'hui encore, il n'en manque pas, car il s'agit de haines vivaces. Nous le voyons glorifié pour avoir, de toutes SCS forces, travaillé à la ruine de la puissance de Ijouis XIV et de la religion catholique (1); et l'on ne peut nier que, par sa plume, il n'ait fortement contribué à la destruction de l'ordre politique et social qui régnait encore dans ce temps-là. Voilà ce qui rend inoubliable ce personnage d'ailleurs peu digne de sympathie. Il est l'aïeul de tous ceux qui détestent l'ancienne France.
Satête, en effet,étail un arsenal de machines de guerre propres h bouleverser de fond en comble la société monarciiique et religieuse dont il ne nous reste plus aujourd'hui que le souvenir ; et s'il s'est abusé en annonçant pour l'année 1689 l'avènement du protestantisme en France, il se pourrait faire que sa prédiction se trouvât en un sens aujourd'hui réalisée, par une suite de révolutions qui se trouvaient toutes en germe dans ses écrits brûlants de haine.
(Il Voir dlDS la Cromb Evq/elepédie, tome SI, l'articlB Jutitti, signé
RésumOQS les doctrines qu'il préconise ou qui ressortent de ses principes :
jo L'abolition de ta royauté et l'établissement de la démocratie illimitée : voilà pour le régime politique ;
2» La liberté absolue de la critique des Ecritures saintes ; chacun se faisant sa foi à lui-même, et ne relevant que de soi pour le choix de ses articles de croyances et pour son adhésion à telle ou telle église ;
3* L'union des différentes confessions protestantes contre le catholicisme ; voilà pour la religion.
Bossuel a vu à peu de chose près où les doctrines de Jurieu conduisaient la société : il en a été saisi d'horreur. C'était le renversement de toutes les siennes. Il a même prévu l'anarchie où les esprits devaient arriver par cette voie; et il a cru devoir faire les derniers efforts pour prévenir de si redoutables conséquences. ' C'est pourquoi il est l'antithèse de Jurieu, comme Jurieu est la sienne. 11 s'agit donc là d'une lutte corps à corps non seulement de deux hommes, mais de deux sociétés, et l'on sait laquelle des deux est aujourd'hui vaincue et comme dissoute par l'esprit nouveau, après blendes révolutions.