BOSSUET B
f 52^ BOSâUBT ET LE PROTESTANTISME
Dès les premiers mots de la Préface, Bossuet pose franchement son sujet; (1)
» Si les protesUns savoient à fond comment s'est rormée leur religion ; avec combien de variations et avec quelle inconslance leurs confessions de foi ont été dressées ; comment ils se sont séparés premièrement de nous, et puis eotre eus ; par combien de sublililés, de détours et d'équivoques ils ont tâché de réparer leurs divisions, et de rassembler les membres épars de leur Réforme désunie ; cette Réforme doat ils se vantent, ne les contenteroit guère ; et pour dire Irancbenient ce que je pense, elle ne leur inspireroit que du mépris. •
D'après ce début, plus d'un, dans ce temps-là, dut dire, comme nous l'avons entendu dire récemment : • Mais ce n'est pas là de l'histoire. Où est l'impartialité que doit observer l'historien? »
Bossuet a répondu d'avance à cette objection dans cette même préface.
<c Après cela d'aller faire le neutre et l'Indifférent à cause que j'écris une histoire, ou de dissimuler ce que je suis quand tout le monde le sait et que j'en fais gloire, ce serait faire au lecteur une illusion trop grossière. . .
... « Mais avec cet aveu sincère, je maintiens aux protestans qu'ils ne peuvent me refuser leur croyance, et qu'ils ne liront jamais nulle bislolre, quelle qu'elle soit, plus indubitable que celle-ci, puisque dans ce que j'ai à dire contre leurs églises et leurs auteurs, je n'eu raconterai rleu qui ne soit prouvé clairemenl par leurs propres témoignages (2). »
Il a tenu parole, et l'on n'a guère pu contester ni la solidité ni la variété de ses informations. Mais, dit-on, il a porté dans cette histoire un esprit prévenu, et n'a cherché qu'à décrier les chefs de laRéformeet les églises
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protestantes. Soutieadra-t-oa qu'il en devait faire l'éloge et porter l'esprit des protestants dans un ouvrage destiné expressément àabattre le protestantisme ? Demandet-on, dans une controverse, qu'un écrivain glori6e la cause de ses adversaires ; et Bossuet a-t-ii promis de le faire? S'il l'avait fait sans le vouloir, qui ne se serait moqué de lui ? Il suffit qu'il ait agi loyalement, et qu'on ne puisse nier sérieusement les faits qu'il affirme. Si cet ouvrage historique ne peut contenter les protestants, ils ont leurs historiens pour présenter les faits et les personnages sous le jour qui convient à leurs intérêts ; et ils n'y ont jamais manqué.
L'œuvre en elle-même offrait de grandes difficultés. Il fallait peindre au vrai les caractères et les temps, exposer clairement les doctrines et les vicissitudes des opinions, rendre sensibles les cOtésfaibles de la Réforme, détacher en somme, par toutes les bonnes raisons qu'on pouvait faire valoir, les adhérents des églises réformées de tout ce qui pouvait les tenir attachés soit à la mémoire de leurs fondateurs, soità l'opinion de l'excellence de leurs croyances, soit à la conviction qu'ils ne pouvaient trouver dans l'Eglise catholique la voie du salut, qu'ils avaient cherchée en se séparant d'elle. Ce dessein comprenait nécessairement trois parties : le récit des événements, l'analyse historique de la constitution successive des articles de foi des réformés, avec la critique de ces articles ; enfin la comparaison de ces dognits avec ceux du catholicisme. L'objet principal était de montrer combien l'enfantement de ces confessions de foi avait été laborieux, plein d'incertitudes et de coqtradjctions, et de nature à inquiéter plutôt qu'à rassurer les esprits qui aspiraient à la possession de la vérité
religieuse pure et incontestable. Uais il fallait de plus que tous les lecteurs, amis ou ennemis, vissent pleinement la portée des doctrines que les réformateurs leur donnaient k épouser, et les embarras qu'elles avaient causés mâme à ceux qui les avaient émises à l'aide du temps et entre les dissentiments qui n'avaient cessé de les agiter. La vie et les humeurs de ces personnages étaient donc un élément essentiel de cette histoire; et la théologie qui interprète les doctrines en était un autre. Il s'agissait de combiner ensemble ces deux éléments, l'histoire et la critique, sans que l'un des deux portât préjudice à l'autre ; il fallait que le récit des événements fût animé, comme dans un livre d'histoire, et que la discussion théologique fût approfondie et aisée, comme dans une œuvre dogmatique. Ajoutons-y encore le tableau des temps, les influences étrangères, c'est-àdire politiques et autres; et enfin l'état moral où la Réforme avait mis les peuples qui l'avaient embrassée. Tout cela constituait le procès du protestantisme : Bossuet ne dissimulait nullement son dessein : c'était au lecteur à voir s'il voulait s'éclairer, ou s'il était résolu à ne rien entendre et à demeurer aveuglément dans son opinion préconçue.
C'est ordinairement à ce dernier parti que la plupart des esprits s'arrêtent : et Bossuet ne pouvait se flatter qu'il ferait plus d'effet par son livre qu'il n'est habituelraeut donné k la parole et aux écrits humains d'en produire. Mais puisque enfin, au siècle précédent, les Réformateurs avaient fait tant de conquêtes par la parole et par la plume, il fallait faire voir ce qu'à son tour le catholicisme mieux servi pourrait regagner par les mêmes moyens. L'HisCoire des Variations ne parut
qu'après la révocation de l'édit de Nantes ; mais elle avait été commencée plusieurs années auparavant, et elle faisait partie du plan de conversion de Bossuet, qui se soumettait aux volontés de la cour, mais ne les inspirait pas, lorsqu'il s'agissait de contrainte.
Il crut toujours à l'efficacité des moyens de persua* ston ; et il avait des raisons personnelles d'y croire. La méthode qu'il entreprenait d'appliquer pour tout le peuple des protestants n'était autre que celle qui lui avait si bien réussi avec des particuliers tels que Turenne et les personnes de sa famille, avec Dangeau, et nombre d'autres religionnaires, dont on peut voir l'énumération dans les histoires détaillées de sa vie, et par exemple dans le Journal de l'abbé Le Dieu.
Il s'étendit d'abord sur les principaux points de doctrine où les Réformateurs accusaient l'Église catholique d'avoir altéré la vérité du christianisme.
Le premier était ta Justification. Selon ces rigides docteurs, les catholiques, ne se rendant pas compte des mérites de Jésus-Christ, faisaient intervenir, pour la rémission du péché originel et des autres péchés, soit tes mérites des saints, soit des mérites acquis par les bonnes œuvres des pécheurs eux-mêmes, comme si le salut n'était pas dû uniquement à la miséricorde de Dieu et au sacrifice de son Fils pour le rachat du genre humain ; ou que ce sacrifice ne fût pas réputé suffisant; ou que les mérites des pécheurs eussent un prix considérable devant Dieu; ou qu'enfin les saints jouissent dans l'Église catholique de quelque prérogative qui tes égalât au Fils de Dieu lui-môme.
Bossuet démontrait aisément l'inanité des accusations dirigées contre son Église; et les protestants ne pou-
vaieot prouver que leurs églises eussent une doctrine bien mûrie, bien fixée, ni qu'elles s'accordassent entre elles. L'histoire de leurs confessions de foi était un lémoiRnage contre lequel rien ne pouvait prévaloir.
On voit des églises difTéreutes, puis opposées, mais toutes unies seulement par la haine du siège de Rome, se déclarer, se former en Saxe, en Suisse, à Strasbourg, dans diverses villes d'Allemagne, sous Luther, sous Zwingle, Bucer, CËcolampade, et professer des dogmes qui paraissent d'abord purement arbitraires, jusqu'à ce <iue des classements se fassent entre ces unités divergentes et amènent le désir d'une entente plus vaste pour une action commune. Mais quelles diflicultés!
Les uns nient le libre arbitre de l'homme, et croient que Dieu seul fait tout en nous, le bien et même le mal; ils nient l'utilité des bonnes œuvres, et Décomptent d'autre mérite que celui de la foi. Ils laissent donc l'homme abandonné à lui-même, sous couleur d'abandon entier à Dieu et aux efîets de la Rédemption. Ceuxlà proclament que leur iidèle sera toujours sauvé, quoi qu'il fasse, pourvu qu'il le croie.
D'autres disputent le terrain pied à pied, et s'efforcent de conserver quelque chose des croyances antérieures, admises avant eux par l'Église universelle. On conteste, on s'injurie de part et d'autre; enlîn on essaie de s'entendre, tandis qu'on damne ceux qui ne sont pas de l'avis qu'on professe.
La querelle est encore plus grave et plus embrouillée sur le sacrement de la Cène. Tous reconnaissent qu'à la sainte Table on reçoit le corps et le sang du Fils de Dieu (ait homme et immolé sur la croix : car c'est par là qu'on est chrétien. Mais comment le reçoit-on ?