‹ Bossuet et le Protestantisme: étude historiqueChapitre 32 sur 122 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

symbole de foi aux peuples qui s'étaient eogagés dans la Réforme.

On se demande d'abord d<: quelle autorité ces docteurs prononçaient sur ce qu'on devait croire dans des matières si difficiles, et si fort éloignées de l'entendement ordinaire des hommes ? Puisqu'ils s'étaient séparés de l'Église catholique, ils avaient donc des révélations personnelles; ou bien se croyaient-ils en droit d'imposer comme articles de foi ce qui leur venait k l'esprit î Non; ils ne prétendaient pas apporter autre chose que le vrai sens des Écritures saintes, qui s'était apparemment dérobé à l'Ëglise universelle et à tout ce qui n'était pas eux-mêmes. Mais ce sens était-il si clair ':* S'il l'était, comment avaient ils tant de peine à s'accorder entre eux? Gomment les uns admettaient-ils à quelque degré le libre arbitre, tandis que d'autres le niaient absolument ? Pourquoi, d'une part, les uns affirmaient-ils le salut nécessaire et en quelque sorte inévitable des prédestinés, tandis que d'autres croyaient que les élus eux-mêmes peuvent perdre la gr&ce et tomber dans le péché? Enfin, pourquoi les uns admettaient-ils que dans la Cène, Jésus-Christ se donne aux fidèles dans sa propre chair et son propre sang, tandis que d'autres voulaient qu'il ne se donn&t qu'en figure, sous le bénéfice de la foi ?

Ce sont là des dissentiments inexplicables, si les Ecritures saintes parlent d'une manière intelligible pour tous. Et s'il n'est donné qu'à peu d'esprits de les entendre, comment se flattaient-ils d'être de ces esprits-là? Et comment donnaient-ils à tous leurs adhérents le droit de les iuterpréler chacun à leur façon ? Autant de questions qu'il n'était pas facile de résoudre. Mais enfin

il ea fallait venir & flxer le sens des Ëcfitures, puisque quelques-uns d'entre eux ne convenaient pas avec les autres, ou plutôt qu'ils différaient tous entre eux sur quelques points importants. Une église ne peut se former que par un consentement unanime de ses membres sur tous les articles principaux. Autrement on dira toujours : Ceci est l'opinion de Luther ; ceci de Zwingle, ou de tel ou tel ; mais jamais : Ceci est la foi de l'Eglise réformée.

Et pourquoi serait^oa obligé de se ranger à ces optDions? Ainsi, autant de têtes, autant de religions. Il fallait sortir de ce chaos, mais comment ?

D'abord Lutlier, qui avait mis la réformatioo en mouvement, en parut le seul docteur; et il fut suivi avec tact de dévotion, qu'il prit l'habitude, qu'il a toujours conservée, de prononcer seul et en toute souveraineté- Mais peu à peu, il lui vint des compétiteurs, des auxiliaires, des contradicteurs. Mélanchthon se dévoua entièrement à lui et le seconda. Zwingle éleva église contre église. On vit paraftre CEcoiampade, Bucer et d'autres, chacun adopté par un prince, par une ville, par une confédération de villes ou de princes, L'Allemagne était remuée jusqu'au fond de ses entrailles. L'empereur Charles-Quint voulut rétablir la paix. Ne pouvant contraindre tous ces novateurs à subir le jugement de l'Eglise de Rome, qui promettait d'assembler un concile universel, et tardait toujours, il s'avisa d'obliger les nouveaux évangélistes à concerter entre eux une dcclaraiion solennelle ne leur foi, à laquelle tous ensuite se soumettraient.

Augsbourg fut le Heu où la grande confession de foi fut préparée avec de solennelles discussions, rédigée

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avec le plus grand soin par Mélanchthon, et signée sous les yeux de l'empereur et des princes, consacrée en quelque sorte comme l'Ëvaitgile de la aouvelle ^lise de l'empire d'Allemagne {I] (1530).

Cependant ce credo du luthéranisme, connu sous le nom de Confession d'Augsbour g, ne demeura pas invariable. D'abord, on en trouve des éditions diverses (2), où des articles de la plus haute importance, comme celui de la Cène, présentent des différences de rédaction ; ensuite il y fallut apporter des compléments, des retouches, des modifications Oe diverses sortes, pour s'accommoder k des besoins qui apparurent successivement, soit pour satisfaire des critiques, soit pour rallier des dissidents, soit pour ménager des intérêts religieux ou politiques. On vit donc Luther et ses disciples, en cherchant à définir de mieux en mieux leur foi, essayer de diverses expressions qui la rendaient, sur ces points si délicats, quelque peu incertaine. Il faut être théologien pour saisir toutes ces nuances et bien voir la portée de ces équivalences industrieusement trouvées, mais suspectes par les intentions qu'elles dissimulent et ne cachent pas entièrement. Il est visible que tant d'efforts pour atteindre à la clarté trahissent une sorte de désespoir d'y arriver, parce qu'en somme il n'était pas aisé d'exprimer avec la dernière précision des opinions contestées sur des mystères insondables. En pareille matière, on peut bien dire, engrov, à quelle doctrine on se rattache; mais à vouloir tout expliquer l'esprit le mieux fait s'épuise et s'embarrasse. On adopte ou la présence réelle ou la croyance au sens figuré;

ll) aouaet. Iliil. des Vsi'., 1. III, t. XIY. p,B4, [S)IWJ. p. BH.

OD croit, saas plus de réflexion, une affirmation ou l'autre; mais on n'arrive pas à expliquer par la raison ce qui, par nature, se dérobe à la raison. Les catholiques n'étaient pas fort empêchés pour déclarer que le pain et le vin étaient changés au corps et au sang de Jésus-Christ ; mais les protestants des différentes églises, ne voulant pas admettre le dogme de la transsubstantiation, ne savaient comment dire qu'ils recevaient ce corps et ce sang, bien que ce ne fût pas proprement cela qu'ils recevaient à la sainte Table. Rien de plus intéressant que la manière dont Bossuet se débrouille au milieu de tant d'embarras ; mais il est certain qu'on ne pouvait en sortir qu'en faisant, comme lui, un acte de foi pure et simple k la doctrine de l'Eglise catholique, sans en vouloir pénétrer davantage. Il aboutissait donc toujours sûrement à sa conclusion capitale, que, hors des enseignements de son Église, il ne pouvait y avoir qu'erreur, contradiction et incertitude ; et les faits lui donnaient toujours raison.

Les caractères des principaux personnages de la Réforme, et les événements politiques, intercalés dans l'exposition du progrès des doctrines, jetaient un intérêt plus sensible dans cette histoire si remplie d'idées austères et de discussions subtiles. Le lecteur médiocrement instruit se prend avec plaisir aux éléments physiques de ce grand drame, et l'on voit la Réforme marcher comme un poème ou une aventure historique, doni on suit le fil en recevant l'impression de l'éloquence sobre et grave, et néanmoins émue, que le narraleur y porte sans paraître soucieux d'autre chose que de l'exactitude, ni ambitieux d'un autre attrait que celui de la vérité.

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Tous les grands acteurs, Luther, Zwingle, Métanchihon, Bucer, CEcolampade, Calvin, sont peints chacun à leur place, avec une admirable précision, et un très remarquable amour de la justice, quoiqu'ils n'y soient pas en général flattés. Ce sont comme des portraits de famille qui, par cela même qu'ils sont consciencieux, ne plaisent guère à la famille.

Ainsi Luther est représenté loyalement avec ses grandes qualités et ses défauts que personne ne peut nier. Son prodigieux ascendant est merveilleusement expliqué, mais aussi son humeur dominatrice et la violence de son caractère, ses emportements, sa fougue, son imagination brillante, mais sans frein, et trop féconde en paroles outrageantes, la grossièreté même de ses mœurs, qui passent aisément de l'austérité monastique à la licence de l'auberge; enfin ce composé déconcertant d'un grand homme et d'un rettre, que Bossuet ne peut observer sans étonnement dans uo réformateur religieux. Voilà quel fut le premier auteur de la Réforme, l'un des personnages les plus vivants que le monde ait vus, et de ceux qu'on peut assurément ne pas goûter, mais qu'on ne peut guère haïr, même quand OD est opposé avec eux de sentiments : tant ce naturel est riche et propre à entraîner les hommes.

Bossuet est beaucoup moins favorable à Calvin, qu'il juge inférieur à Luther par le génie, et qui, selon lui, ne dut qu'à l'étude et à l'opiniâtreté le degré d'éloquence où il parvint. Encore n'a-t-il pas eu lieu de s'arrêter à son caractère, dont la dureté aurait pu donner matière à de sévèi'cs jugements.

Il ne fait qu'esquisser les portraits des personnages de second ordre, tels qu'Clilcolampade, Bucer, Osiandre, etc.; toutefois, quand on l'a lu, on les connaît.

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Bucer, beaucoup plus important, que ces deux autres, est achevé. On voit en lui le modèle de la souplesse dans l'indécision de !a conscience. Ecrivain très adroit, grand artiste en fait d'ambiguïtés, il est toujours prêt à concilier les doctrines et à rapprocher les hommes sans les unir, paraissant toujours trouver le joint pour satisfaire les uns et les autres, quoiqu'il ne contente personne et ne Tasse que tes abuser simultanément pnr des discours vagues et équivoques, qui ménagent un apaisement d'un moment, et renferment des causes déguisées de dissentiments qui éclateront plus tard Bucer a préparé une multitude de compromis entre les divers partis de la Réforme, et n'a guère réussi qu'à les brouiller un peu plus. C'est ce qu'autrefois, dans les afTaires civiles, on appelait un appointeur de procès, c'est-à-dire, qui les suspendait sans jamais les terminer. Il parut cependant en mainte occasion un intermédiaire précieux entre des rivaux intraitables; mais ses accommodements ont beaucoup contribué à augmenter cette confusion cil l'on se perd, quand on cherche le Ûi de tant d'expositions opposées de la foi des protestants.

Le portrait où Bossuct s'est appliqué avec le plus de complaisance est sans aucun doute celui de Mélanchthon. 11 lui a consacré un chapitre tout entier, où il en fait à la fois le plus intéressant et le plus malheureux des auteurs de la Réforme. Il l'estime singulièrement pour la belle culture de son esprit, pour sa modération, pour sa douceur ; mais il en fait la grande victime de la dureté des temps et de l'erreur capitale qui a séparé tous ces hommes de la foi commune du monde chrétien. Il le montre partagé entre des habitudes de docilité conformes à sa douceur et à sa sagesse natu-

relies, d'une part; et d'autre part, l'ascendant de Lutlier. qui l'a, dans sa jeunesse, séduit et entraîné par son éloquence et son audace, puis subordonné au service de ses idées et de ses passions, puis tyrannisé sans pitié, soumis à tous ses caprices, à ses humeurs violentes et offensantes ; enfin privé de la liberté de dire tout ce qu'il pensait ; de telle sorte que le malheureux Mélanchthon se voit impuissant dans le temps où la Réforme lui paraft prendre une mauvaise voie, qu'il assiste avec douleur à des excès qu'il ne peut réprimer, passe beaucoup de temps dans les larmes, en vient à ne plus désirer que la mort : triste exemple dont Bossuet tire la moralité en des termes où la sympathie pour le malheur de ce touchant hérésiarque tempère quelque peu la sévérité de la conclusion sur les conséquences naturelles de l'hérésie (I).

C'est en elTet un spectacle lamentable que celui des maux que la Réforme attira sur l'Allemagne : division des esprits, déchirement de l'Etat, ligues armées des princes et des villes, soulèvement des peuples, guerres impitoyables; et au milieu de tant de troubles, abaistement des mœurs, corruptions jusqu'alors inconnues; si bien qu'enfin cette réformation si pompeusement annoncée, et qui devait d'abord faire rougir l'Église catholique, lui donnait en spectacle des désordres qui dépassaient de beaucoup ceux que les réformateurs avaient repris avec tant d'aigreur et de hauteur (2).

(l) Lim V, Xomc XIV, p. SOS ei snii.

;>) c Era^ne disoit so^vrnt que de unt de eens qa'n (oiiolt entrer dans la

< DonTolle Rérorme (et il avait une itnnde Tamiliarité arec la plapart et li'S

< princiitani,) il n'en iToit vu aucnii qu'elle n'eât rendu plus maiivaig, loin de le 1 rendre meilleur. ( Quelle race Anngéliqnersleeci, disait-ilîjaniaîsDane vil • rien de plua lleeneieni ai de plus sfditîeui tout nsernble, riea enSn de

AU moins ne trouvo-t-on pas, chez les catholiques,

des faiblesses comparables à celles de Luther, Mélanchthon, Bucer et autres docteurs de la Réforme, qui autorisèrent par une consultation expresse le Landgrave Philippe de liesse à contracter un acte formel de bigamie (Hisl. des Yar., I. VI, pièces justificatives, t. XIV, p. 336 suiv.). Après cette énormité, vaut-il la peine de remarquer le mariage de Luther avec une religieuse, et ceux de tant d'autres ministres protestants T Puisque cela ne faisait plus de scandale, qu'y reprendrioas-nous t Cependant plusieurs princes qui avaient embrassé la réforme, voyaient encore ces mariages de mauvais œil. Mais nous ne mettrons pas au nombre de ces princes scandalisés le roi d'Angleterre Heari VIII, qui évitait si bravement la polygamie, en envoyant successivement ses fem mes & l'échafaud, quand elles avaient cessé de lui plaire.

Ce ne sont pourtant là que les moindres maux, pormi ceux que multiplia cette réforme, qui se donna d'abord un si grand air de sainteté farouche. Le pire sans doute fut la guerre civile, qu'elle alluma partout. Les premiers réformateurs. Luther, Mélanchthon, etc., avaient proclamé hautement que les armes ne devaient pas être employées pour la cause de l'Evangile, et que les réfor-

c moins iTancéliquv vue les évangéliqucs prétendus. * (Bossucl, H. deê Var,, li». V, n'XlII).

< Je ne prétends pas ici, continue Bossuet, reprocher ï nos réformés leurs . < mauvaises mœurs; les nôtres, à les regaiderilans la plupart des hommes, ne T piroissolent pas meilleures ; mais c'rst qu'il ne taui i>as leur laisser croire c que tenr Réforme ait en les fruits v6rilables i|u'un si beiu nom Iiisoit * attendre, ni que Irar nouvelle joslidcatiDD ail produliaucun bon elTet. >

Qnand Erasme parlait simplement à ceBamisproti'Slanti des fiuits mallicnrcui de leur Réiorme. . , < J'aime mieux, leur disait-il, avoir affaire aiec ces papistes qne vous décrirz tant. >(iMif.. p. 183,)

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mes n'étaient que des agneaux prêts à se laisser conduire à la boucherie, lis parlèrent ainsi tantqu'ils Turent faibles : quand ils se virent forts, leurs docteurs euxmômes conseillèrent la guerre sans scrupule. Il y avait donc dans la Réforme deux morales, une pour les faibles, l'autre pour les forts.

Nous ne voulons pas dire qu'à notre point de vue profane et purement humain, les victimes de la persécution relij^ieuse ne soient pas excusables d'avoir fait la guerre àleursprinces et magistrats pour sedéfeadre ; mais Bossuet a bien raison de leur opposer la morale de Jésus-Christ, dont ils se prétendaient de si exemplaires disciples, et dont ils firent l'usage que bon leur sembla dès qu'il s'agitde leurs intérêts temporels. Plusieurs protestants illustres ont néanmoins soutenu que la religion n'avait jamais été pour leurs chefs et docteurs une cause de (;>J6^''6 contre leurs souverains légitimes ; mais Bossuet leur a pour toujours 6té cette défaite en publiant des pièces d'une authenticité incontestable qui prouvent qu'après avoir beaucoup résisté, des hommesd'une autorité considérable dans leurs partis respectifs, tels que Luther dans son église, Calvin et de Bëze dans la leur, ont non seulement permis et approuvé, mais encouragé la rébellion de leurs partisans, et ainsi donné l'essor aux guerres civiles tant en Allemagne qu'en France; et enfin que de moindres pasteurs ont échautTé le feu de la révolte et y ont même pris la part la plusactive. Zwingle périt dans une bataille ; de nombreux pasteurs calvinistes se distinguèrent par leur ardeur dans les guerres de France : on a beau dissimuler de pareils faits, l'esprit séditieux des réformés est umplemeot démoulrê.

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68 bobsOet et le protestantisme

Cette vérité était de celles que l'auteurdes Variatwns était obligêdeprouver, puisqu'elle a été (et qu'elle est encore) contestée. On a nais assez habilement tous les toits de la guerre civile sur les princes, comme ai un Condé, par exemple, avait pu former des armées sans qu'il y eût un peuple prêt à prendre les armes, et comme ai tous les traités de paix des guerres civiles n'avaient pas pour objet principal et bien déclaré d'assurer aux réformés le libre exercice de leur religion. Bossuet a démontré les faits par des témoignages irrécusables.

Ajoutons que, dans le temps même où il écrivait, l'esprit belliqueux des protestants n'était pas encore entièrement amorti ; que des écrivains de cette religion justifiaient encore les prises d'armes du siècle précédent, et qu'entre tous un Jurieu faisait assez ouvertement appel à la révolte, bien que les hommes sensés et modérés du parti blâmassent ces excès de sa plume. Il suffisait en effet de jouir du bon sens commun pour sentir la foiie de ces exhortations séditieuses après un siècle de gouvernement monarchique, qui les rendait évidemment aussi téméraires que peu patriotiques. Les protestants ne savaient pas tous renoncer à l'espoir de mettre la France sous leur domination, fût-ce avec le secours des puissances étrangères coalisées contre le catholicisme. C'est un point de vue qu'on néglige souvent de signaler, quand on parle de la politique religieuse de Louis XIV.

Quant aux déprédations d'églises et de monastères, on daigne à peine en parler : c'était presque une œuvre pie, à laquelle les soldats n'avaient même pas besoin d'être encouragés. On voit donc que les pays livrés aux

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