‹ Bossuet et le Protestantisme: étude historiqueChapitre 34 sur 122 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Mais suffisait-il d'affirmer une vérité de C9 caractère, et qui n'était assurément pas évidente pour tout le monde? C'est ici qu'il faut admirer le génie de Jurieu. Quel homme a jamais su lire comme lui dans l'ipoi»* lypseî II en serait l'auteur qu'elle ne lui serait pas plus familière. Ce fait seul suffirait pour mettre bien des gens en défiance sur son esprit. Il ne paraît pas bien sûr (nous osons à peine le dire), que saint Jean, ou quel que soit l'auteur de l'Apocalypse, ait écrit ce livre avec le dessein de le rendre intelligible à tout le monde.

De cetteénigme desénigmes, dont apparemment ilpossède la clef, quoi qu'il ne dise pas de quelle main il Ta reçue, le ministre Jurieu tire ses qualifications et ses prophéties contre l'Eglise romaine et le Pape. C'est donc en vertu d'une science surnaturelle qu'il condamne et absout, qu'il maudit ; et enfin qu'il voit tout l'avenir. Une petite difficulté cependant se présente non à lui, mais à ses lecteurs. D'autres que lui en différents temps ont également interprété et développé les oracles de l'Apocalypse. Sont-ils tous d'accord, et s'ils ne le sont pas, lesquels de ces interprètes faut-il croire de préférence? Bossuet, par exemple, a donné aussi son cornmentaire de l'Apocalypse ; mais il n'a pas prétendu expliquer ces oracles par ses lumières propres. Si donc il reste l&-dedans des obscurités, ce n'esi pas lui qui en est responsable, mais l'Église qu'il a suivie. Jurieu au contraire se suffit à lui-même; mais il a eu des prédécesseurs dans sa communion. Qui devons-nous croire? Et comment devons-nous entendre ce langage étrange, où chaque mot, pour ainsi dire, renferme un mystère? Que devons-nous comprendre, par exemple, par la Bête et par le signe </« la Bête 1 Jurieu applique au Pape tout

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ce qu'il lui plail : système d'interprétatiOQ commode, mais peu persuasif. H n'y a de bien clair dans tout cela que la haine dont Jurieu regorge ; et ce caractère ne suffit pas pour nous inspirer confiance. Si nous osions comparer l'Apocalypse avec certains symboles poétiques ou mythologiques, nous dirions que le ministre Jurieu, ayaat mis la main sur une outre remplie des souffles les plus violents et les plus pestilents, s'en sert à. sa guise pour envelopper ses adversaires dans des tourbillons où Us doivent nécessairement être engloutis. Mais on nous répondrait que l'Apocalypse est une révélation divine, une inspiration de l'Esprit saint; et nous voilà réduits au silence, remarquant seulement que ses visions apocalyptiques n'ont pas été universellement approuvées de ses frères en religion. Il nous est donc permis de nous retrancher au moins derrière ceux-ci pour dire que Jurieu a bien pu rêver. Les faits d'ailleurs n'ont guère confirmé ni ses menaces ni ses raisonnements. Luther avait bien prédit que la papauté tomberait bientât sous le souffle impétueux de sa parole : néanmoins il a pu, en mourant, voir le Saint- Siège encore debout, et beaucoup d'autres Font vu de même après Luther. Jurieu a prédit le triomphe du protestantisme pour l'an 1689; et il a vu en 1685 les protestants obligés de s'enfuir de France. Non seulement il a été déçu dans ses espérances ; mais il aurait pu s'avouer qu'il n'avait guère contribué par ses prédictions à persuader au gouvernement français que les protestants étalent gens inoffensifs, et qu'on avait bien tort de les serrer de si prés. II a reculé ensuite l'échéance de ses prophéties à l'an 1708, ou approchant ; conséquence : le gouvernement qui a succédé à

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Louis XIV a beaucoup aggravé les lois de persécution CODtre les protestants. Si les protestants se louent d'avoir eu ce ministre pour défenseur, ils sont faciles à contenter.

Donc le pape était incontestablement l'Antéchrist, c'était un article de foi. Mais quel pape? Car l'Antéchrist, dans l'Apocalypse, parait bien une personne déterminée. Les ministres protestants ont changé tout cela. L'Antéchrist, c'est le pape en général, tout pape, quel qu'il soit, en un mot, la papauté. Quoi ? un personnage abstrait, un être de raison? Mais alors l'antichristianisme est à peu près aussi ancien que le christianisme. Non pas tout à foit, répondent les ministres, dont Jurieu est le plus Apre : c'est depuis ■ que l'évéque de Rome prétend domination sur toutes les églises et pasteurs, et se nomme Dieu (1). • — Mais depuis quand en est-il ainsi? C'est depuis les papes que les catholiques romains appellent saint Innocent, saint Léon, saint Grégoire c'est à dire depuis ceux qu'ils vénèrent entre tous ; et ainsi la venue de l'Antéchrist date des plus beaux temps du christianisme; tandis que, d'après l'Apocalypse, il ne doit venir qu'après une multitude de prodiges épouvantables (2), châtiments d'une corruption sans bornes, et qui bouleverseront l'univers.

Bossuet n'a que trop beau jeu pour se railler de fantaisies si extravagantes ; mais, hormis quelques courtes, remarques, il se borne à les exposer : le bon sens du lecteur en fera justice.

Comme c'est aussi de l'Apocalypse que Jurieu a tiré les éléments de son calcul en faveur du prochain affran-

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chissetnent des protestants, on ne doit pas être surpris de ses mécomptes. Il a cerlamement beaucoup lu ce livre; mais il ne paraît pas qu'il en ait parfaitement possédé le secret, non plus d'ailleurs que tous ceux qui se sont mêlés de résoudre ces problèmes ardus, lesquels demeurent toujours très tentants pour certains genres d'esprits. Que si l'on en veut voir une explication digne du texte par sa sublimité, et sans doute aussi vraie au moins que toute autre, nous renvoyons à celle de Bos- Euet (1), sans nous permettre d'exprimer autre chose qu'un témoignage d'admiration pour la manière dont il se conduit dans ces difficultés qui nous semblent insurmontables. Ce commentaire était assurément de saison pour répondre & l'étranjce abus que les protestants de son temps faisaient de l'Apocalypse. Quant à juger du fond des choses, ce serait une hardiesse ou plutôt udc témérité dont nous sommes incapables. Il nous est du moins permis de remarquer que l'exaspération habituelle et très explicable du ministre Jurieu ne nous semble pas être une garantie de l'assistance d'une lumière surnaturelle dans l'interprétation de ces mystères. !âes coreligionnaires eux-mêmes ne lui ont pas prêté, paratt-il, sur ce point, un assentiment sans réserve. On est bien porté h croire que quelques-uns d'entre eux, et non pas des moins sages, tint jugé que leur cause avait trouvé en lui un organe plus compromettant encore que zélé.

Les conséquences à tirer des révélations de l'Apocalypse n'étaient pas le seul objet sur lequel Bossuet crût nécessaire de mettre les peuples protestants en garde

a Tome 11 des Œuvres, ta. Virés.

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