BOSSUET ET LB F
ta tête de Jurieu, comme Minerve de celle de Jupiter. C'est ce qu'on ne sait pas peut-être assez généralement. Ceux qui croient que la source en est dans le Contrai social de Jean-Jacques Rousseau, n'ont pas observé combien le philosophe de Genève a emprunté d'idées à Jurieu, et combien les théories de ce ministre ont tenu de place dans toutes les doctrines révolutionnaires qui ont fait depuis deux siècles leur chemin dans le monde,
A ne considérer que tes croyances religieuses, qu(;l homme a plus que lui affranchi (en théorie) les esprits de toute autorité ! Il veut que ta foi, pour chaque homme, naisse exclusivement des Ijlcritures Saintes lues par chacun en pleine liberté, — Mais, lui objectet-on, si le particulier à qui l'on donne l'Ëcriture à lire. n'y apporte pas d'attord la foi, quel fruit en tirera-t-il? Car, pour qu'il les lise comme divines, il faut qu'au préalable on les lui ait fait reconnaître pour telles. Autrement elles ne lui diront rien, et au lieu d'y voir la parole de Dieu, il y verra tout ce qui lui plaira. « A quoi, demande Bossuet (non pas malicieusement, mais fort sérieusement), un lecteur non instruit reconnaîtrat-il, par exemple, le Cantique des Cantiques d'avec un livre profane, ou sentira-t-il ta divinité des premiers chapitres de la Genèse (1) ? » Mais de telles questions ne sont pas pour embarrasser Jurieu. Selon lui, la conscience goûte naturellement la parole divine, et • on n sent la vérité comme on sent ta lumière quand oa la t voit, la chaleur quand on est aupris du feu, le doux • et l'amer quand on en mange (2) ». On peut donc s'en
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rapporter à la nature, car il y a, si l'on en croit ce ministre, UD sens des choses divines comme ud sens des propriétés des corps. Malheureusement beaucoup de personnes ne se sont jamais aperçues qu'elles fussent douées de ce sens-là; et Bossuet ne s'y fie pas. Il est nécessaire, selon lui, que nous soyons avertis par l'Éj^lise du divin que nous devons trouver dans l'Érrilure, après quoi l'Ëcriture pourra nous enseigner la parole de Dieu ; et encore faudra-t-il que le sens que nous y devons trouver nous soit montré par l'autorité de l'Église: autrement, que d'erreurs possibles ! Mais le ministre prétend que l'Écriture par elle-même est parfaitement claire et suffisante pour tous, quoique ceci ne soit pas démontré par l'histoire des controverses religieuses, qui ne paraissent pas prouver que tous, ignorants et savants, aient toujours entendu l'Écriture d'une façon identique.
Bossuet et Jurieu ne sauraientdonc s'accorder sur l'usage à faire de l'Écriture, puisque l'un veut qu'elle fasse à elle toute seule l'éducation des fidèles, tandis que l'autre croit indispensable qu'une autre éducation, celle de l'Église, apprenne aux fidèles l'usage qu'ils doivent faire de l'Écriture.
Le débat entre eux renaît toujours des mêmes principes. Jurieu fait toujours sortir l'ordre de la souveraineté absolue de chaque particulier ; Bossuet, de l'autopité qui réside dans un grand corps éclairé d'en haut par la perpétuité d'une révélation divine. Jurieu affranchit l'homme jusqu'à faire de chacun une puissance qui se suffitàelle-même. Son adversaire introduit partout la discipline sous l'auLorité suprême du l-'ils de Dieu et du
Saint-Esprit. Les caractères épris d'une iadépendance illimitée vont Daturellement du côté de Jurieu ; ceux qui sont plus timides ou plus persuadés de leur iosuf- Hsance, se rattachent avec confiance à Bossuet, qui est lui-même le plus docile des hommes, comme Jurieu en est le plus entreprenant et le plus audacieux. Le premier ne se pique, en matière religieuse, que de marcher toujours dans la voie tracée par le consentement général de l'Église ; le second écoute avant tout son inspiration personnelle, et ne craint pas mâoie de se contredire, quand une idée nouvelle se présente à son esprit. En un mot, l'un a le génie de la division, l'autre celui de l'union. Si Jurieu travaille à des rapprochements entre les diverses communions, c'est pour autoriser simultanément des doctrines inconciliables, favoriser toutes les nouveautés, et les liguer contre l'Église romaine. Bossuet voudrait faire rentrer dans le sein de l'Eglise catholique toutes les églises dissidentes, afin d'en former, par l'union des esprits et des cœurs, une famille où tous, avec un partait accord, soient, selon l'expression consacrée, les vrais membres de Jésus-Christ, et ne composent qu'un seul corps. Il n'aspire qu'à cette paix toute sainte, quoiqu'il se voie, selon les inspirations de sa conscience, obligé de se tenir sans cesse sur la brèche et de combattre sans rel&che.
Il n'avait pas terminé son Histoire des Variaiions, qu'il était appelé à de nouvelles luttes par l'infatigable activité de Jurieu, qui se chargeait à lui tout seul de réveiller l'ardeur des protestants pour la querelle qui datait déjà d'un siècle et demi, et de laquelle plus d'uo sans doute était fatigué.