‹ Bossuet et le Protestantisme: étude historiqueChapitre 56 sur 122 · CHAPITRE V ïii · texte numérisé non relu

CHAPITRE V ïii

a Nous ne nous raisons pas uae houle des décisions de nos synodes, qui ont soutenu qu'on est en droit, pour défendre la religion, de faire I& guerre à son roi et à sa pairie (1). ■

Voilà le grand aveu lâché. Quel besoin a-t-on maintenant de preuves contre le protestantisme ; et à quoi lui sert d'avoir épilogue sur une question de fait, quand il proclame enfin fièrement los maximes qu'il s'indignait qu'on osât lui reprocher ? Ici dumoinsona'accuserapas Jurieu de dissimulation. Il reste à savoir si un gouvernement avisé ne doit pas prendre ses précautions contre des sujets de ce caractère. Le mieux sans doute serait de ne pas les irriter, mais après cela, de ies désarmer. Cap, dans le seul Jupieu, Il y a plusieurs insurrections et plusieurs révolutions en germe. Nous ne parlons plus des intérêts de la vraie religion : car il faudpait savoir si les catholiques n'avaient pas droit d'être protégés contre des réformateurs si agressifs.

Quant au droit politique, Jurieu avait aussi ses maximes, qu'il exposait avec Don moins d'assurance et de hauteur que ses ppincipes religieux.

A quoi bon l'inteproger sur les droits des catholiques î Ne savons-nous pas que le papisme est l'idolâtrie, et que le pape est l'Antéchrist ? C'est tout dire, et quels sentiments peut-on attendre de Jurieu à l'égard d'objets et de personnes si abominables î Qu'on le laisse faire seulement, et il n'en restera bientôt plus rien. Il nous a mis dans la confidence de sa fureur et de sa rage. I^s destructions du seizième siècle ne paraîtront qu'un jeu en comparaison de ce qu'il nous réserve- Son zèle religieux, accru par la vengeance, nous fait entrevoir

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de terribles exécutions, quatid son pouvoir égalera ses haines.

Kt le pouvoir ne lui manquera pas, s'il parvient à réaliser sea théories. Car à son service, il aura la multitude qui est, selon lui, le souverain, et dont il sait échauffer les passions,

La doctrine de la souveraineté du peuple, qui, dans les écrits de Jurieu, a scandalisé Bossuet, n'était pas, à cette époque, une nouveauté. Le seizième siècle, par la plume hardie de ses publicistes, avait manié en différents sens la question des droits respectifs et réciproques des rois et des peuples. Languet (ou Junius Brulus), dans son traité intitulé Yimiieiœ conlra tyrannos (1^1), avait soutenu que les rapports entre un roi et son peuple reposent tous sur un pacte fait entre le prince et ses sujets, qui est tel que si le prince viole te contrat, il cesse par cela même de régner, et que le peuple rentre dans son droit primitif de disposer du pouvoir à sa volonté. En définitive, la souveraineté appartient de droit naturel au peuple.

Grotius, dans son livre de Jure Beili el Pacis (1625), qui est un grand traité fondamental sur le droit naturel, admet en principe que le gouvernement dérive d'un contrat social, et que c'est dans le peuple que réside la souveraineté , mais une fois qu'il l'a aliénée expressément ou tacitement, il n'en peut plus réclamer l'exercice.

Jurieu reconnaCt et le pacte fondamental et la souveraineté du peuple ; mais il ne croit pas que celle-ci soit jamais détruite. Il appartient donc au peuple de faire et de déposer à son gré ceux à qui il doit obéir. Et (conséquence énorme de pb souveraineté) il n'a jamais

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besoin de soumettre ses actes à l'autorité de la faut bien, dit Jurieu, qu'il y ait un pouvoir pas h. rendre compte de ses résolutions.

En métaphysique, cette opinion est incc bien qu'il soit raisonnable de protester au no sens contre tout pouvoir irresponsable et < viction de la raison dans les choses humai d'autre part, il faut que toutes les affaires neot, et elles ne peuvent avoir de fin que si tranchées en dernier lieu par un pouvoir a| il n'y ait plus d'appel. C'est en ce sens que raineté du peuple est la dernière loi, et que mot doit lui appartenir. Cependant il ne s'( qu'elle puisse tout faire légitimement : car Is la raison conservent toujours leurs droits.

Bossuet ne se résigne pas à cette politique ti qui fait de la volonté d'une multitude toujou faitement éclairée la loi suprême des états, gion, de tout ce qui intéresse la société. Il haut que le peuple l'origine de la puissanc celle de toutes les vérités. Il n'existe qu'un n; verain et qu'une lumière infaillible. C'est Di les souverains, à qui • il communique sa pour en user, comme il fait lui-même, pour monde*. Si Jurieu prétend que, chez les Isra le peuple qui a établi des rois, Bossuet, l'hist à la main, lui montre que c'est par l'ordre di Samuel a consacré Saul, le premier roi; que David, a reçu son titre de la même autorité ; eu aucun pacte pour établir la royauté, m droit du règne a été défini p>ar une sorte d'c divine, et qu'i! n'a jamais été dit que le roi p

titre en contrevenant h. iaconvenlion ; en un mot, que

la royauté est donnée sans condition et sans retour ; que Dieu seul se réserve de la retirer lorsqu'un roi est réprouvé par lui. Bossuet n'a jamais varié au sujet du cette royauté théocratique, et non pas plus dans sa Politique tirée de l' Écriture sainte que dans ses Averl issemenls aux protestants, ou dans ses discours historiques. Ce n'est toujours qu'une même doctrine conçue tout d'une pièce, et appliquée selon ies circonstances et en raison des dispositions des Etats qu'il considère. Car Bossuet n'est pas un philosophe, un Platon ou un Aristote, qui organise dans son esprit et dans son cabinet, une société et un gouvernement idéal : il tient compte de la réalité, de l'expérience, et ne raisonne d'une manière absolue que par rapport à Dieu, qui est toujours le même, quoiqu'il supporte des variétés infinies dans les choses humaines. Mais un principe demeure : c'est la toutepuissance, la sagesse infinie, la volonté insurmontable de Celui qui gouverne tout.

Que ces idées sont éloignées delà politique de Jurieu et des autres philosophes protestants, dont il se trouve l'orpane en son temps et sera souvent l'inspirateur dans les siècles suivants ! La politique que nous appellerons provisoiremeni protestante, puisqu'elle est née au xvje siècle dans te soin du protestantisme, et qu'elle a régné avec lui en Angleterre sous Cromwell, est purement humaine et philosophique, en dépit des liens accidentels qui la rattachent aux souvenirs bibliques ; elle pouvait naître dans les esprits des philosophes sans aucune notion de Dieu ; elle ne tient de la religion qu'un certain langage figuré, enthousiaste, parfois fanatique: on y invoque des noms tirés de l'Ecriture sainte ; on y pro-

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fère des paroles lerriflantes, par imitation des écrivains hébraïques; mais on y raisonne habituellement sur des théories et axiomes d'école ; et tout le droit est simplement profane : souveraineté du peuple, pacte social, droit à l'insurrection, magistrats subordonoés h la volonté populaire, etc. L'athéisme parfait s'accommoderait sans peine avec toutes ces doctrines et ces pratiques ; elles ont été professées et le sont encore par des esprits pour qui la religion n'est qu'un mot, et un mot malsonnant.

Bossuet ne pouvait s'y méprendre : le triomphe des doctrines politiques de Jurieu devait être la ruine de tout ce qu'il vénérait, croyait, aimait; c'était l'avènement d'un ordre de choses nouveau, où il ne voyait plus rien qui pût satisfaire sa conscience : c'était l'abolitiou de l'autorité de l'Ëglise, de la royauté, de l'ordre public, de la morale même ; c'était l'homme avec ses passions substitué à Dieu partout, et un retour de la société au paganisme antique, qu'il ne concevait qu'avec horreur.

Ce ne fut donc pas sans une profonde émotion qu'il dut écrire ce Cinquième Avertissement, où il sonda jusqu'au fond l'abfme où les théories de Jurieu entraînaient la société chrétienne, et cette exposition sans déguisement des doctrines les plus opposées aux siennes : car le ministre emportait, dans les plis de son éloquence révoltée, l'obéissance des sujets, la constitution de l'Ëtat, certains devoirs de la vie privée, et jusqu'à la loi fondamentale du mariage. Si les conséquences légitimes, nécessaires du protestantisme étaient telles que le ministre les montrait, de quelles forces fallait-il s'armer pour combattre sans retard les progrès d'un si redoutable fléau î Bossuet avait entrevu depuis long-

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temps le danger : mainteQaQt ce danger éblouissait, il crevait les yeux. Et Jurieu demeurait glorieux et menaçant du fond de sa retraite en Hollande.

Défense de l'Histoire des Varialions

« Un nouveau persODoage va paraître, écrit Bossuet, s'adressant toujours aux « prétendus réformes u ; on est las de M. Jurieu et de ses discours emportés; la réponse que M. Burnet avoit annoncée en ces termes : Dure réponse qu'on prépare à M. de Meaus, est venue avec toutes les duretés qu'il nous a promises) et s'il ne faut que des mal honnête lés pour le satisfaire, sujet d'être content: M. Basaage a bien répondu à son uttenle. Mais savoir si sa réponse est solide et ses raisons sou* inables, cet essai le fera connoitre. Nous reviendrons, s'il le lUt, à H. Jurieu : les écrits où l'on m'avertit qu'il répand sur

)Qnoissance : je les attends avec joie, non seulement parce que s injures et les calomnies sont des couronnes à un chrétien

et à un évéque, mais encore comme un témoignage de la

rmblasee de sa casse (1). d

Le nouveL athlète qui entrait en scène, Basnage, était aussi un Français réfugié en HoUaiide. Né à Rouen, où il exerça les fonctions de ministre, il avait fait ses études à Saumur, sous le savant Tanneguy du Chiltel; il avait vécu à Sedan en familiarité avec Jurieu, à qui l'unissaient des rapports de famille : car celui-ci était petit-fils du fameux Pierre Dun^oulin, dont Basnage épousa la petite-fille. Ce fut à partir des persécutions de 168S, que Basnage quitta sa patrie et se retira en

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Hollande, où il devint pasteur de l'égiise wallonne de Rotterdam. Son grand savoir et les mérites de son caractère le firent apprécier du grand pensionnaire Heinsius, qui lui confia des négociations difficiles. En somme c'était un homme !avec qui l'on pouvait discuter, solide vive voix, soit par écrit. Quoique son zèle et son érudition l'égalassent à Jurieu, sa controverse était d'un autre genre et d'un autre ton; il était plus digne que lui de se mesurer avec un adversaire tel que Bossuet, et il a laissé une mémoire moins fâcheuse que celle de Jurleu, sans être moins recommandable par l'importance de ses travaux, dont plusieurs sont toujours en honneur, comme son Histoire de* Juifs. Mais n'est-ce pas dans ce livre que Voltaire a puisé une partie de son érudition contre les Juifs; érudition si fortement réfutée par l'abbé Guénée dans ses Lettres de quelques Juifs ?

L'ardeur de son protestantisme l'entraîna à réfuter avec violence l'Histoire des Variations; et c'est ainsi qu'il s'attira une réponse qui ne peut pas compter parmi ses titres de f^loire. D'abord c'était une malheureuse cause à plaider que celle de l'innocence des protestants dans les guerres de religion. La sagesse aurait conseillé à leurs défenseurs de garder le silence, après le formidable acte d'accusation que l'auteur de {'Histoire des VariatiomRva.it développé contre les chefs de la Réforme, les ministres et tout le parti. Plus cet écrit était accablant pour eux, plus ils s'obstinaient à en vouloir détruire l'effet. Mais il aurait fallu pouvoir efTacer les preuves, que Bossuet avait amassées de manière à rendre leur thèse insoutenable. Leur persévérance au moins a fait des prodiges : on entend encore des hommes

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de poids maiDteair cette assertion plus que paradoxale, que Bossuet a caiomuiéeQ ce poiut les chefs et les miaistres de la Réforme. Mais autant ils ont fait d'efforts pour ébranler sou autorité, autant de fois il a confirmé ses accusatious par une argumentation à laquelle il semble qu'on ne peut riea répondre, à. moins de prouver que toutes les pièces qu'il cite sont fausses, tous les témoins et tous les historiens menteurs. llaiiDi, dans la controverse, par réduire les Jurieu et les Basnage, non pas à nier l'intervention de la religion comme cause principale dans les actes sanglants du xvp siècle, guerres civiles et assassinats ; mais i^ justifier ces actes par des maximes qui n'ont rien de commun avec l'Évangile, et à en prendre la responsabilité pour leur parti. Qu'ils répliquent tant qu'ils voudront par des accusations de môme nature contre le parti catholique (et les exemples ne manqueront pas dans ce siècle tragique), il restera toujours cette différence entre les deux partis, que i'Ëglise catholique, dans son ensemble, n'a jamais approuvé par des principes de religion ce que les ministres et des synodes entiers ont loué comme des œuvres saintes, la guerre civile et les meurtres particuliers. S'il s'est trouvé, parmi les catholiques, des esprits pervers, qui ont glorifié des actes abominables, ce n'est point en vertu de délil>ératioQs officielles revêtues de l'autorité de l'Église ; et Bossuet avait le droit de montrer l'esprit de révolte et de violence comme hautement consacré par des assemblées ecclésiastiques dans le sein de la Réforme. Ce n'est pas à dire qu'en d'autres temps les protestants aient manifesté le même esprit là où ils ont été les maîtres ; et l'on ne pntend pas que, dans tes Éiuls où ils ont tenu le pouvoir politi-

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