CHAPITRE IV
mes n'étaient que des agneaux prêts à se laisser conduire à la boucherie. Ils parlèrent ainsi tant qu'ils furent faibles : quand ils se virent fort.s, leurs docteurs euxmêmes conseillèrent la guerre sans scrupule. Il y avait donc dans la Réforme deux morales, une pour les faibles, l'autre pour les forts.
Nous ne voulons pas dire qii'à notre point de vue profane et purement humain, les victimes de la persécution reli;;ieuso ne soient pas excusables d avoir fait la j^uerre à leurs princes et magistrats pour se défendre ; mais Bossuet a bi<m raison de leur opposer la morale de Jésus-Christ, dont ils se prétendaient de si exemplaires disciples, et dont ils firent l'usage que bon leur sembla dés (ju'il s'agit de leurs intérêts temporels. Plusieurs protestants illustres ont néanmoins soutenu que la religion n'avait jamais été pour leurs chefs et docteurs une cause de guerre contre leurs souverains légitimes; mais Bossuet leur a pour toujours ôté cette défaite en publiant des pièces d'une authenticité incontestable^ fiui prouvent qu'après avoir beaucoup résisté, des homniosd'une autorité considérable dans leurs partis respectifs, tels (|ue Luther dans son église, Calvin et de Bèze dans la leur, ont non seulement permis et approuvé, mais encouragé la rébellion de leurs partisans, et ainsi donné l'essor aux guerres civiles tant en Allemagne (ju'en l'Vance; et enfmciue de moindres pasteurs ont échaulVé le feu de la révolte et y ont même pris la part la plus active, /wingle périt dans une bataille ; de nombreux pasteurs calvinistes se distinguèrent par leur ardeur dans les guerres de France : on a beau dissimuler do pareils faits, l'esprit séditieux des réformés l'isl ainplenicul (liiiiniiiré.
G8 BOSSUKT liT Lli PROTHSTA.NTlSM i:
Cotte vérité était de celles que l'auteur des Variations (Hait obli«j:é de prouver, puisqu'elle a été (et qu'elle est encore) contestée. On a mis assez habilement tous les torts de la guerre civile sur les princes, comme si un Condé, par exemple, avait pu former des armées sans qu'il y eût un peuple prêt à |)rcndrc les armes, et comme si tous les traités de paix des guerres civiles n'avaient pas pour objet principal et bien déclaré d'assurer aux réformés le libre exercice de leur religion. Bossuet a démontré les faits par des témoignages irrécusables.
Ajoutons que, dans le temps même où il écrivait, l'esprit belliqueux des protestants n'était pas encore entièrement amorti ; que des écrivains de cette religion justifiaient encore les prises d'armes du siècle précédent, et (ju'entre tous un Jurieu faisait assez ouvertement appel à la révolte, bien que les hommes sensés et modérés du parti blâmassent ces excès de sa plume. 11 suffisait en etfet de jouir du bon sens commun pour sentir la folie de ces exhortations séditieuses après un siècle de gouvernement monarchique, qui les rendait évidemment aussi téméraires que peu patriotiques. Les protestants ne savaient pas tous renoncer à l'espoir de mettre la France sous leur domination, fût-ce avec le secours des puissances étrangères coalisées contre le catholicisme. C'est un point de vue qu'on néglige souvent de signaler, quand on parle de la politique religieuse de Louis XIV.
Quant aux déprédations d'églises et de monastères, on daigne à peine en parler : c'était presque une œuvre pie, à laquelle les soldats n'avaient même i)as besoin d'être encouragés. On voit donc que les pays livrés aux
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af^i talions de la Réforme retombaient rapidement dans un état voisin de la barbarie ; et tout cela pour rétablir la pureté du christianisme (1). Quoicjue Eiossuet s'interdise de s'étendre sur tant d'atrocités, les faits parlent assez d'eux-mêmes : il suffit d'en faire mention incidemment.
Mais quel besoin avait-il. demandent ses adversaires, d'étaler aux yt'ux du monde ces temps de calamité' Ignore t-on que les jurandes réformes ne .s'accomplissent pas sans qu'il en coûte aux contem[)orains ? Soit ; mais encore faut-il qu il en résulte de j;rands biens pour compenser de si ;^'rands maux. Quels sont les biens que la Réforme a produits? I.e rétablissement du christianisme dans sa pureté ? Or, quant à la doctrine, Bossuet ne voit, pour recommander les nouvelles églises, que de fausses imputations, de véritables calomnies dirigées contre la foi de l'Eglise romaine, qu'il justitie et venge de tant d'outrages, et de plus, des erreurs nouvelles, (jui ajoutent une hérésie effrayante à tant d'anciennes hérésies successivement confondues par l'autorité infaillible de l'I'^lise, fondée par Jésus-Christ et toujours maintenue en possession de la vérité par l'assistance du Saint-Ksprit. Quant aux mœurs; des écrivains protestants en établissent, par leur témoignage, l'altération profonde, en dépit de 1 austérité alTeclée par la plupart des adeptes des nouvelle^) doctrines. Quant à la pai\ pul)li(|ue, on sait ce qu'elle est devenue. Voyez donc, dit l{(jssuel aux proteslanls, particuliers ou ministres, ce (]ui peut vous retenir dans un schisme si funo^stiv
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70 nOSSUET ET LK PROTESTANTISME
Mais il semble qu'au dix-septième siècle les ministres aient découvert ou retrouvé une cause de séparation qu'ils avaient oubliée ou perdue de vue depuis le temps même de la Réforme.
C'est que c le pape était l'Antéchrist. »
Selon moy, écrit Jurleu, c'est une vérité si capitale, que sans elle on ne sauroit estre vray chrétien. (!)«
Et encore :
€ C'est un fondement de nostre séparation de l'Eglise romaine, fortement tiré de l'Ecriture, et scellé par le sang de tant de martyrs (2). »
Cependant Luther avait déjà publié, mais les docteurs du luthéranisme avaient omis d'insérer dans leurs confessions de foi, ce témoignage de l'horreur que leur inspirait la cour de Rome, et on avait fini par l'oublier (3). Heureusement, dans le synode de Gap, en 1G03, on se souvint d'une vérité si essentielle, et on fit un nouveau décret pour déclarer le Pape Antéchrist (4). Jurieu déploya tout son zèle et tout son génie pour répandre et fortifier une croyance qui lui semblait si importante et si salutaire à la vraie Église. Il se fit en quelque sorte le docteur de l'antichristianisme du pape (5).
« Je ne crois, dit-il, notre réformation bien fondée qu'à cause de cela, que l'Eglise que nous avons abandonnée est lu véritable autichristianisme. »
(1) H. des Var., t. XIV, p. 603.
(2) Ibid.,i>. 007.
(3j IMd., p. 601.
(4) 1/nd., p. 598.
(5) Dans ses Préjugés légilimes (H. des Var., t. XIV, p. 604;.
THAPITRE IV "71
Mais suffisait-il d'affirmer une vérité de ce caractère, et qui n'était assurément pas évidente pour tout le monde? C'est ici qu'il faut admirer le génie de Jurieu. Quel homme a jamais su lire comme lui dans VApocalifpse? Il en serait l'auteur qu'elle ne lui serait pas plus familière. Ce fait seul suffirait pour mettre bien des gens en défiance sur son esprit. Il no paraît pas bien sur (nous osons à peine le dire), que saint Jean, ou quel que soit l'auteur de VApocahjpse, ait écrit ce livre avec le dessein de le rendre intellii^Mble à tout le monde.
l)e ceiteénigme dt'sénigmes, dont apparemment il possède la clef, quoi qu'il ne dise pas de quelle main il Ta rerue, le ministre Jurieu tire ses qualifications et ses prophéties contre 1 Eglise romaine et le Pape. C'est donc en vertu d'une science surnaturelle qu'il condamne et absout, qu'il maudit ; et enfin qu'il voit tout l'avenir. Une petite difficulté cependant se présente non à lui, mais à ses lecteurs. D'autres que lui en ditTérenUs temps ont également interprété et développé les oracles de l'Apocalypse. Sont-ils tous d'accord, et s'ils ne le sont pas, lesquels de ces interprètes faut-il croire de préférence? Bossuet, par exenq)le, a donné aussi son commentaire do l'Apocalypse ; mais il n'a pas prétendu expliquer ces oracles par ses lumicres propres. Si donc il reste là-dedans des obscurités, ce n'est pas lui (]ui en est responsable, mais l'IOglise qu'il a suivie. Jurieu au contraire se suffit à lui-rarme; mais il a eu des prédéresMHirs dans sa communion. Qui devons-nous croire? Kt comment devons-nous entendre ce langage étrange, où ehat|ue mot, pour ainsi dire, renferme un mystère? Que devons-nous comprendre, par exemple, par la Bfte et par le sitjne de la livle ? Jurieu appliijuo au l'ajKi tout
U nnssuEi' kt i.k imiotestantisme
ce qu'il lui plaît : système d'inteiprotation commode, mais peu persuasif. Il n'y a de bien clair dans tout cela que la haine dont Jurieu regorge; et ce caractère ne suflit pas pour nous inspirer confiance. Si nous osions comparer l'Apocalypse avec certains symboles poétiquesou mythologiques, nous dirions que le ministre Jurieu, ayant mis la main sur une outre remplie des souffles les plus violents et les plus pestilents, s'en sert à sa guise pour envelopper ses adversaires dans des tourbillons où ils doivent nécessairement être engloutis. Mais on nous répondrait que l'Apocalypse est une révélation divine, une inspiration de l'Esprit saint; et nous voilà réduits au silence, remarquant seulement que ses visions apocalyptiques n'ont pas été universellement approuvées de ses frères en religion. Il nous est donc permis de nous retrancher au moins derrière ceux-ci pour dire que Jurieu a bien pu rêver. Les faits d'ailleurs n'ont guère confirmé ni ses menaces ni ses raisonnements. Luther avait bien prédit que la papauté tomberait bientôt sous le souftle impétueux de sa parole : néanmoins il a pu, en mourant, voir le Saint- Siège encore debout, et beaucoup d'autres font vu de même après Luther. Jurieu a prédit le triomphe du protestantisme pour l'an 1689; et il a vu en 4685 les protestants obligés de s'enfuir de France. Non seulement il a été déçu dans ses espérances ; mais il aurait pu s'avouer qu'il n'avait guère contribué par ses prédictions à persuader au gouvernement français que les protestants étaient gens inott'ensifs, et qu'on avait bien tort de les serrer de si près. Il a reculé ensuite l'échéance de ses prophéties à fan 1708, ou approchant : conséquence : le gouvernement (jui a succédé à