CHAPITRE VI
l'on vit que les proplieties de Jurieu, quoique toujours démenties parles événements, avaient suscité des disciples, car les prophètes de tout ùgeet de toute condition se [nultipliùrent. Pour les révoltés, c'était une ^aiern* sainte; pour tous lus l'ran(;ais iiui avaient révé une prompte extinction du protestantisme, ce fut une tragigique déception.
Pourtant on s'était efforce depuis quelques années d'adoucir les peines dont on se servait pour contraindre les réunis à raccomplissemcnt des pratiques du catholicisme; et Bossuet avait contrihué de tout son pouvoir à ces adoucissements. Il ne faut pas oublier en effet «jue les traitements qui devaient leur être appliqués étaient réglés minutieusement pardes ordonnances du roi ; si bien que ces traitements pouvaient varier do province à province, suivant que les ordres étaient transmis par tel ou tel ministre d'Etat qui était chargé de la province en question. Ainsi des lieux très voisins, compris dans le même diocèse, mais qui appartenaient les uns à la province du Dauphiné et les autres à celle du Languedoc, sul)issaient des régimes différents, parce qu'iU étaient dans le dé[)artemont de deux différents ministres. L'évécjue avait beau être le même, il se voyait obligé de ne pas tenir une conduite semblable dans les uns et dans les autres, parce qu'il avait revu des instructions i|ui ne s'accordaient pas. C'étaient les intendants qui devaieni exéeut(M- les ordres du roi ; mais les évéques ne j)Ouvaient sedésinitTt'sser tl'atTaires (]ui regardaient la religion; et l'on avait bien de la peine à mettre les deux pouvoirs vu parfait»' harmonie, quoique la l)onno volontt' fût granile de part et d'autre, cl les principes beaucoup plus sembhibles iju'on ne le supposerait.
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Mais il fallait toujours compter avec les ordres do la coui-, qui seule pouvait tout régler. En etïet, il s'agissait de l'exercice du pouvoir souverain, puisque l'on devait ordonner de la condition des personnes, de leurs biens et de leur liberté.
Les peines établies par le gouvernement du roi pour contraindre les nouveaux convertis à la pratique des exercices de la religion catholique furent dès Tabord très rigoureuses. Les réfractaires étaient frappés d'après les anciens édits des empereurs romains contre les hérétiques, renouvelés par Charlemagne et, ne l'oublions pas, par d'anciens rois de France. Exclus de tous les offices royaux et de la jouissance de beaucoup de droits civils, incapables de tester, ils ne pouvaient contracter de mariage légitime, ils étaient séparés de leurs enfants, et ne pouvaient même transmettre leurs biens en mourant à leurs héritiers naturels. En somme, ils étaient mis hors la loi . Et dans le cas de rébellion ou d'outrage, ils se voyaient traités comme les pires malfaiteurs. Telle était la règle; mais la question était dans quelle mesure il convenait d'appliquer ce code draconien; car la plupart des évêques et même des intendants croyaient de leur devoir d'user, dans la pratique, de discernement, et ne considéraient pas comme une obligation d'exécuter à la rigueur ces lois terribles.
Dix ans après Tédit de révocation, la question so posait encore, s'il fallait contraindre ces catholiques par force à suivre entièrement les anciens catholiques dans tous les exercices de la religion, c'est-à-dire à recevoir les sacrements aux époques régulières; car c'était là seulement qu'on voyait la preuve d'une conversion sans réserve. D'autre part, on avait horreur de l'idée de les
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pousser à des communions sacrilèges et à d'autres scandales, que les évè(iues et les laïques pieux (tels qu'étaient les intendants eux-mêmes), voulaient éviter atout prix. On proposa donc de n'exi^^er d'eux tout d'abord que l'assistance à la messe, qui répugnait assez à des gens qui considéraient cette partie du culte comme une idolâtrie, et parmi lesquels boacoup ne connaissaient guère le protestantisme que comme une protestation contre la messe, résumé à leurs yeux des abominations du papisme.
M. de Basville consulta l'évoque de Meaux sur la conduiteà tenir.Il avait lui-même imegrandeexpérience de ces affaires, puisque la province seule du Languedoc renfermait deux cent mille réunis Mais l'autorité personnelle de Bossuot était si considérable, (jue l'intendant tenait très justement à son approbation, outre que le prélat avait plus que lui l'occasion de parler au roi ou à ses ministres. M. de Rasville fit donc parvenir, par le président son frère, à M. de Meaux un mémoire parfaitement conçu et rédigt' sur la (juestion de la messe et sur toutes celles (jui s'y trouvaient jointes. lk>ssuet, avec la rectitude et la vigoureuse logique de son génie, jugea que, si l'on avait scrupule à contraindre les réunis aux exercices de la confession, de la communion pascale, et autres, de i)Our de provoquer des sacrilèges; on n<» d<'vait pas non plus les forcer d'assister à la unisse, quand ilsniarcpiaient une n'*pugnance(|ui prouvait »|u'au fond ils n'étaient pas du tout catholiques. Mais M. de Basville et les évoques du Languedoc lui démontrèrent uniformément (|ue ses scrupules étaient mal fondés; que boauroup de réunis, qui témoignaient tant (l'a version p(Mir la messe, y a.ssistaient cejH»ndant sans
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murmurer, quand on leur clcclaraiL ciue telle élait la volonté du roi ; qu'ils recevaient ainsi dans les églises des instructions qui peu à peu modifiaient leurs préjugés sur tout ce qui regardait le culte catholique; et qu'enfin, à force de vivre avec les anciens fidèles, ils s'accoutumaient à faire comme eux, à s'approcher des saci'Cments, et même à se féliciter de la contrainte qui avait surmonté en eux le respect humain et l'intluence de quehjues ministres toujours cachés au milieu d'eux ; qu'en un mot ils devenaient de bons catholiques, sans qu'on eût été obligé d'employer la violence. Ces résultats avaient été observés dans plusieurs diocèses; on voyait les églises remplies ; il fallait seulement avoir de la patience: on pouvait espérer qu'avec le temps on arriverait au point où l'on désirait que les choses fussent conduites ; car c'était des villes et des peuples tout entiers qui revenaient successivement. On se sentait si fort encouragé par ces succès, et si rempli d'espérance, qu'on allait jus(iu'à insinuer que la conduite des affaires devrait être abandonnée à ceux qui en avaient la responsabilité et l'expérience. Tels étaient les sentiments non seulement de l'intendant, mais des évoques de Montauban, de Mi repoix, de Rieux et de Nîmes.
En présence de cette unanimité, Bossuet ne pouvait tenir longtemps dans son nvis, non-seulement de ne pas obliger les réunis à la messe, mais encore de la leur interdire. Les actes de rigueur n'avaient d'ailleurs son approbation qu'autant qu'ils étaient rendus nécessaires par des marques de rébellion. Pour sa conduite psrsonnelle, on ne siarait voir chez p3rsoane dans e temps-là plus de douceur qu'il en montra dans son diocèse. On en a un témoignage bien frappant, et qui n'est guère discutable.