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que direclemcnl à TEspril (jui répand la charité en nous? Pour le dire, il faudrait dire aussi que nos bonnes œuvres ne peuvent rien non plus pour augmenter la vie de la grâce, ni pour nous obtenir la vie éternelle. Or c'est ce que l'Eglise nous défend de dire, nous venons de le rappeler tout à l'heure. Donc, puisque nous croyons au mérite croissant par nos bonnes œuvres, croyons au mérite décroissant par nos fautes. Il est des fautes qui diminuent seulement la vie en faisant de légères blessures; il en est qui l'atteignent mortellement, et tout esta recommencer. Sur quels principe s l'Eglise a-t-elle fondé la distinction qu'elle établit entre les péchés véjiiels et les mortels? Et ce qu'elle a codifié ici-bas est-il ratifié au ciel? Questions qui ne se posent pas pour nous, catholiques. Nous savons, nous, que l'Église ne prétend pas dicter à Dieu ses arrêts, qu'elle veut seulement éclairer les consciences de ses enfants sur la gravité de certaines fautes condamnées en termes exprès dans l'Evangile ou dans les écrits apostoliques, et qu'elle laisse d'ailleurs à Dieu seul le droit de juger des intentions, des ignorances ou des lumières, qui ressortissent au seul tribunal de Dieu.
Si les Protestants se scandalisent de voir l'Eglise prononcer que le chrétien justifié une fois a perdu la vie de la grâce pour un seul péché déclaré mortel par l'Église, qui ne se scandaliserait avec plus de raison encore de voir les Protestants déclarer qu'une fois justifié on fest pour toujours! Telle est pourtant
la doctrine de Calvin. Pour éviter un embarras, il se jette dans un autre mille fois j)lus inextricaljle, et bouleverse toute la religion. Il part de la certitude du salut assuré par la foi; il lui faut exclure de la certitude la crainte de la perdre, sous peine de n'être plus la certitude. Si la foi est leprincipedelajustification, le baptême est superflu; on peut le garder, mais il ne sera plus que la marque ou l'estampille de la foi reçue. Mais si le baptême ne sert plus de rien, il faut pourtant que les enfants des chrétiens soient justifiés, et, ne pouvant pas l'être par la foi, rassurezvous, ils le seront du fait de leur naissance, ils naîtront dans la grâce, puisqu'ils naissent dans « l'alliance \>, et c'est à ce privilège de la naissance que le baptême viendra donner le sceau.
Voilà les Protestants bien tranquilles, s'ils se peuvent contenter de cette tranquillité-là. Telle n'est point la nôtre. Nous pouvons perdre la grâce justifiante par notre faute; cela suit de ce que Dieu veut bien l'attribuer en partie à notre mérite. Qui peut mériter peut aussi bien démériter. Reste à savoir si celui qui a démérité une fois peut mériter à nouveau. D'où le pourrait-il? Il n'a plus la grâce qui en l'élevant à la dignité de « coopérant » de Jésus-Christ le faisait «coméritant » du même Jésus-Christ. Le mérite de condignitê, ainsi l'appelle la théologie, lui manque désormais. Un espoir lui reste ; c'est que ses œuvres bonnes en soi, prières, aumônes, sacrifices, même faites hors de l'état de grâce, soient prises en considération par la bonté de Dieu, qui
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veut bien, selon l'opinion constante des docteurs, y attribuer un certain mérite, tout de convenance et non d'ol)ligation, le mérite de comjnntc.
Au surplus, tout n'est pas mort dans le pécheur : le péché ne lui ôte ni la foi ni l'espérance; seule, la charité, c'est-à-dire l'amour de Dieu pour lui, l'a quitté avec le Saint-Esprit. Qu'il se repente, qu'il confesse sa faute, et le sacrement de pénitence lui rendra la grâce et la vie. Il y a plus, avec la vie le sacrement lui rendra les mériles qu'il avait acquis avant le péché qui lui donna le coup de la mort. La grâce remet les choses dans le premier état : c'est une entière résurrection.
Qui oserait accuser l'Église de ne pas répondre aux vues de la miséricorde divine? Quelle est la doctrine qui sauvegarde le mieux l'honneur que nous devons rendre à cette divine miséricorde? Est-ce la foi protestante, qui saisit d'un seul coup la miséricorde et prétend l'enchaîner à tout jamais dans un sentiment de confiance, quoi qu'il puisse advenir dans la suite? Ou bien est-ce la foi catholique, qui, ne séparant point le mérite des œuvres bonnes ni le démérite des œuvres mauvaises, sent toujours le besoin de faire un incessant appel, après des fautes nouvelles, à un nouveau pardon? On se récrie contre l'abus possible d'une miséricorde si complaisante. Et de quoi n'abuse-t-on pas ? Est-il donc si facile, après tout, d'abuser du Sacrement de pénitence ? Combien, parmi les catholiques, trouveraient plus aisé, s'il s'agit d'en prendre à son aise, l'acte pro-
testant de confiance sans bornes, mais aussi sans conditions, envers la miséricorde de Dieu! Combien préféreraient cette facilité de pardon toujours renouvelable, au gré de l'intéressé, aux dispositions intérieures préparatoires à la confession et qui sont d'une absolue nécessité?
S'il est des catholiques qui croient pouvoir en être quittes avec leurs péchés par une simple confession, suivie comme automatiquement de l'absolution, sans se donner la peine d'entrer dans les sentiments requis pour l'efficacité du sacrement, c'est affaire à eux et nullement à l'Eglise, dont la doctrine n'a pas à s'excuser de l'abus qu'on en fait. Est-ce que par hasard les chrétiens justifiés, à la manière de la Réforme, n'ont jamais abusé des maximes de Luther ou de Calvin? Je n'établis point ici de parallèle entre la moralité protestante et la moralité catholique : j'y reviendrai en temps voulu. .le veux seulement évoquer devant vous un témoignage autorisé, celui de Leibnitz, protestant contre Protestants : m Une àme chrétienne, dit ce grand homme, doit avoir horreur de ces dogmes si nuisibles à la piété, qui se sont répandus parmi nous : et quels sont ces dogmes ? — Pèche tant que tu voudras, pourvu que tu croies davantage; crois que ton salut est assuré, que tes péchés, si grands que tu les fasses, ne te sont point imputés à cause de ta foi en Jésus-Christ, etc. »
De quels crimes n'étaient pas capables les croyants de ces croyances-là ! Je sais qu'elles n'ont plus cours, au moins avec cette frappe hideuse et
ce relief brutal, mais on ne peut nier que le Protestantisme a sa pente naturelle vers cet excès, commun à tous les mysticismes, comme à tous les quiétismes, l'indifTérence vis-à-vis de la moralité des œuvres.
Heureusement pour le Protestantisme, la foi justifiante impliquait le sentiment du péché et du néant de l'homme; là était le levain de moralité qui devait le sauver des conséquences de son principe. La foi et la repentance étaient étroitement unies de manière à se préserver l'une l'autre de leurs dangers respectifs, la foi pouvant dégénérer en illusion, la repentance en désespoir. De là cette teinte générale d'austérité qui va quelquefois jusqu'aux sombres excès de puritanisme ; de là ce retour habituel et si salutaire du protestant vers sa conscience, qui est son tribunal de la pénitence à lui, où il s'accuse et se juge lui-même; de là aussi ce développement excessif, qui va parfois, si j'ose dire, jusqu'à l'hypertrophie, de cet organe judiciaire, la conscience morale, accoutumée à prononcer sans appel. De là, en un mot, la tendance à l'individualisme que je retrouve à la source et tout le long du Protestantisme, et qui lui a donné ses qualités mais aussi ses défauts, sa force conquérante mais aussi sa faiblesse, son succès momentané mais aussi son inévitable déchéance.
C'est un principe reconnu par les Protestants et
par les Catholiques ensemble que Jésus-Christ ayant satisfait pour nos péchés, il ne manque rien à une satisfaction qui de sa nature est infinie. Mais les Catholiques et les Protestants, se séparant sur le mode d'application des mérites de Jésus-Christ, vont se séparer encore sur les dernières conséquences qui en résultent.
Le système protestant de la justification par la foi sans les œuvres rejette bien loin comme blasphématrice l'idée que l'homme puisse coopérer en quelque manière à la satisfaction de Jésus-Christ. Non seulement nos péchés nous sont remis par le fait de cette pleine et entière satisfaction, mais encore avec les péchés, la peine que nous avons méritée par ces péchés mêmes. La vie éternelle est assurée au justifié; l'acte de condamnation étant déchiré, il ne lui reste point de peine à purger, il est sauvé, absolument parlant. Donc, point de purgatoire. A quoi bon? puisqu'il n'y a point de milieu entre le salut et la damnation. Donc, point d'œuvres satisfactoires. A quoi bon? puisque la satisfaction de Jésus- Chrisl ne laisse rien à désirer. Donc, point d'indulgences. A quoi bon? puistju'il ny a point de peines à alléger, point de pénitence posthume à commuer.
Il faut reconnaître que la doctrine de la justification par la foi est une admirable manière de simplifier les choses. L'Eglise catholique, qui n'a pas inventé sa foi, mais l'a reçue de Jésus-Christ par les Apôtres, ne s'est pas mise en peine d'abréger; elle a
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laissé se dérouler les principes cerlains qu'elle avait appris de son fondateur, et, sans s'effrayer des difficultés et des complications, elle a été jusqu'au bout de sa vérité. Le mérite des œuvres, comme elle l'entend, entraîne le mérite des œuvres satisfactoires. Dieu nous veut bien pour coppérateurs de sa grâce, quand elle nous excite à bien faire, pourquoi ne nous voudrait-il pas pour coopérateurs de sa grâce quand elle nous excite à satisfaire en union avec la satisfaction de son Fils?
,Je laisse la parole à Bossuet qui expose notre foi avec une précision irréprochable : « Les Catholiques enseignent, dit-il, d'un commun accord, que le seul Jésus-Christ, Dieu et homme tout ensemble, était capable, par la dignité infinie de sa personne, d'offrir à Dieu une satisfaction suffisante pour nos péchés. Mais ayant satisfait surabondamment, il a pu nous appliquer cette satisfaction infinie de deux manières : ou bien en nous donnant une entière abolition sans réserver aucune peine; ou bien en commuant une plus grande peine en une moindre, c'est-à-dire la peine éternelle en des peines temporelles. Comme cette première façon est la plus entière et la plus conforme à sa bonté, il en use d'abord dans le baptême; — vous n'ignorez pas que le baptême efface non seulement le péché originel, mais tous les péchés avec la peine due aux péchés; — mais nous croyons qu'il se sert de la seconde dans la rémission qu'il accorde aux baptisés qui retombent dans le péché, y étant forcé en quelque manière
par ringratitude de ceux qui ont abusé de ses premiers dons, de sorte qu'ils ont à souffrir quelque peine temporelle, bien que la peine éternelle leur soit remise » (1).
Tenons-nous en là ; acceptons la loi que Dieu nous impose et les conditions qu'il met à la distribution de son bienfait. Pécheurs, ne nous plaignons pas du solde qui nous reste à payer après que Jésus-Christ a aboli notre dette. Le capital nous est remis avec l'intérêt une première fois par le baptême. Si nous contractons de nouvelles dettes, trouvons juste que cette fois Dieu nous laisse pour compte une partie de l'intérêt.
Plaignons-nous d'autant moins que nous avons le droit de nous acquitter, durant cette vie, par des œuvres de satisfaction. L'Eglise ne peut donner aux œuvres satisfactoires une autre valeur que celle que Dieu leur assigne ; mais, dépositaire du précepte qui commande les œuvres d'expiation, elle a le droit de régler et de modifier les pénalités applicables aux pénitents. Un droit en appelle un autre. Le but des punitions étant la « satisfaction donnée à Dieu », l'Église peut apprécier que satisfaction sera donnée tout aussi bien par la substitution d'une œuvre à l'autre, par l'adoucissement de la peine, eu égard aux dispositions des pénitents, eu égard aussi à l'utilité de l'œuvre prescrite. Ce relâchement de la pénitence s'appellera a indulgence ».
L'histoire de la Réforme a enveloppé ce mot d'ob-
(1) Expositioii (le la doctrine de l'Eglise catltoliqi't-. VIII.
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scurité et d'horreur. Il n'a rien d'horrible cependant ni d'obscur. Il s'agit d'adoucir la peine disciplinaire attachée aux fautes conmiises : l'indulgence ne remet pas le péché, mais la peine due au péché. Quelle est cette peine? L'Église la déterminait selon les temps et selon la gravité des crimes; la discipline est chose variable, même dans l'Eglise. Primitivement elle imposa un certain nombre de jours et d'années de pénitence publique aux pécheurs; elle fut bonne mère de chercher un adoucissement à la rigueur de sa loi; elle puisa dans les trésors infinis de Jésus- Christ et fit remise de tout ou partie des peines portées par elle. Mais, remarquons-le bien : point d'indulgence à qui n'est pas en état de grâce, à qui ne s'est pas confessé, par conséquent, et n'a pas les dispositions requises de tout pénitent. Ainsi, qu'on se scandalise sincèrement ou non sur le remplacement des peines ecclésiastiques par telles œuvres d'utilité publique, d'intérêt social ou même pontifical; qu'on dénonce la vente des indulgences organisée pour la construction de Saint-Pierre de Rome; qu'on y cherche une excuse ou une apologie de la Réforme; je rappellerai sans cesse que l'Eglise ne pouvait pas vendre le pardon des péchés, aucune indulgence ne pouvant être gagnée que par le repentir des fautes dûment confessées. L'argent qu'elle demandait, l'argent qu'elle recevait ne payait pas le pardon des péchés que seul remettait le sacrement; l'argent versé était une aumône, une œuvre enfin, se substituant à une autre œuvre, à une autre peine;
il était une des conditions, mais non la seule, de l'indulgence à gagner.
Il ne plaît pas aux Réformés que le chrétien puisse satisfaire à Dieu par ses propres oeuvres, fût-ce pour son propre compte. Il plaît encore moins aux Réformés que nous croyions satisfaire à Dieu les uns pour les autres. Personne ne peut mériter pour un autre, excepté Jésus-Christ. Eh ! je reconnais là toujours le même principe : tout de Dieu, de l'homme rien. Mais nous qui avons cru, nous qui avons vu plus haut, la coopération possible, sans préjudice de la gratuité de la grâce, de l'homme avec Jésus-Christ, nous ne nous étonnerons pas, encore un coup, de voir le chrétien appelé à satisfaire, en union avec Jésus-Christ, pour lui-même, appelé encore par surcroît à satisfaire avec Jésus-Christ pour le monde entier. J'aime à rencontrer ici la grande et la pleine doctrine catholique où personne n'est tout seul en tête à tète avec un Dieu qui n'existerait que pour lui seul. Je n'apprends pourtant pas aux Protestants que tous les fidèles justifiés, unis à Jésus-Christ par la grâce, sont, par le fait, unis entre eux par ce même Jésus-Christ, qu'ils sont les membres de ce grand corps spirituel formé par l'Eglise, invisible, je le veux bien cette fois, puisqu'il s'agit de charité et d'état de grâce, dont le chef ou la tète est Jésus- Christ. Quoi! les saints qui composent celte unité aussi réelle que fest la vie même de l'Esprit-Saint
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dans les âmes, les saints ne pourraient entre eux communiquer dans leurs propres mérites comme ils communiquent déjà dans les mérites de Jésus- Christ. Ils demeureraient comme étrangers les uns aux autres et incapables de se rendre, dans le domaine de la grâce, les mêmes services que se rendent, dans l'ordre temporel, les membres d'une même société! Propriétaires absolus, égoïstes, des dons de Dieu, ils ne pourraient, de leur surabondance, aider leurs frères ! — Non, je le sais, vous ne voulez pas, () chrétiens séparés et toujours séparants, vous ne voulez pas que leurs mérites soient à eux et qu'ils en puissent disposer, soit : mais, du moins, permettez à Jésus-Christ de pousser la bonté jusque là et de répandre, il en est le maître, sur ceux qui n'ont pas assez, le superflu de ceux qui ont trop. Il prendra de son bien, c'est entendu, mais peu importe si les mérites de ses saints sont réversibles sur leurs frères pécheurs, en vertu de cet admirable dogme qui, à lui seul, à mon sens, assurerait la palme au catholicisme, je veux dire la communion des saints. « Il semble, dit encore excellemment notre maître, il semble que ces messieurs ne conçoivent pas combien tout ce que nous sommes est à Dieu; ni combien tous les égards que sa bonté lui fait avoir pour les fidèles, qui sont les membres de Jésus-Christ, se rapportent nécessairement à ce divin chef. Mais ceux qui ont lu et qui ont considéré que Dieu même inspire à ses serviteurs le désir de s'affliger dans le jeûne, dans le sac et dans la cendre, non seulement
pour leurs péchés, mais pour les péchés de tout le peuple, ne s'étonneront pas si nous disons que, touché du plaisir qu'il a à gratifier ses amis, il accepte miséricordieusement l'humble sacrifice de leurs mortifications volontaires, en diminution des châtiments qu'il préparait à son peuple ; ce qui montre que, satisfait par les uns, il veut bien s'adoucir envers les autres, honorant par ce moyen son fils Jésus-Christ dans la communion de ses membres et dans la sainte société de son corps mystique » (1).
Voilà, en effet, ce que ces messieurs de la Réforme, comme parle Bossuet, n'ont pas su comprendre. Acharnés à rejeter les œuvres hors de la justification, ils ont refusé au chrétien le droit de mériter pour soi et pour les autres. Entêtés à ne rien dérober à la satisfaction infinie du Sauveur, ils ont défendu aux disciples de Jésus-Christ de prendre la livrée de douleur de leur Maître. Ils ont méconnu le principe de profonde et inépuisable fécondité spirituelle qui peuplait les monastères. Ils ont jeté le sarcasme et le mépris sur les héros de la vie spirituelle, et n'ont point épargné la sainteté elle-même si elle leur semblait porter la tare de la mortification. Ils ont cru apporter dans le royaume de Dieu la grande émancipation des œuvres satisfactoires, et débarrasser à jamais les âmes de la grossière superstition de la
(l) Bossuet. — Exposition de la Doc(riiH\ Vlll.
pénitence corporelle, de la haire, du jeûne et du célibat. Ils ont dit aux moines de tous ordres, aux religieuses de toute règle : « Sortez de vos cellules et de vos vœux; vous perdez vos peines et vos sacrifices. Dieu n'a pas besoin de vos satisfactions qui ne peuvent rien ajouter à ce qu'il a Fait pour vous. Quant à vos frères, ils ne gagnent rien à ce que vous souffrez pour eux. Libérez-vous, mariez-vous, amusez-vous ! » Ils ont tous les premiers donné l'exemple; et telle fut la fougue du débordement de la nature lâchée que, malgré l'austérité qui était au fond des principes, la Réforme luthérienne eut un moment les allures d'une immense orgie (1).
Quelle méconnaissance, dans cette prétention d'affranchir la nature, des lois essentielles de la moralité humaine! Voulez-vous juger une doctrine religieuse, transposez-la dans le domaine de l'expérience rationnelle. Est-il possible de ne pas apercevoir, dans l'ordre des faits, la solidarité qui lie les hommes dans le bien et la solidarité qui les unit dans le mal? N'est-ce pas là une preuve de l'unité foncière de l'humanité et une disposition de la Providence, qui a voulu que nos devoirs envers elle fussent des devoirs envers nous, et nos devoirs envers nous des devoirs envers l'humanité ? Quoi ? cette solidarité, cette répercussion des actions humaines les unes sur les autres serait-elle bornée à la sphère de la morale ordinaire et cesserait-elle de régir notre activité aussitôt qu'elle passerait dans la
(1) Voir Histoire de la Réforme en Allemagne. — Jansen.
sphère du salut et de la foi? Plus l'humanité monterait vers Dieu, moins elle serait proche de l'unité! Qui oserait soutenir un paradoxe aussi étrange? Aussi bien, les penseurs protestants eux-mêmes cherchent à s'évader de l'individualisme étroit où les enferme le principe de la justification par la foi sans les œuvres. Du moins, s'ils ne nous suivent pas jusqu'à la solidarité des mérites, ils s'efforcent de retrouver la communion de la pénitence dans la solidarité de la faute. « La succession des générations n'est qu'un être qui se perpétue, écrit Charles Secrétan. Nous pouvons et nous devons pleurer la chute (d'Adam) en nous identifiant par l'amour à l'humanité tout entière. La sécheresse d'un dogmatisme frivole est seule à condamner — c'est un protestant qui parle — les pleurs et les prières qui cherchent à laver l'àme des trépassés! Par le fait, nous pleurons le péché d'Adam dans nos propres péchés » (1). S'il en est ainsi, permettez donc à la Carmélite aux pieds nus et au cœur innocent, de croire, sur la parole de l'Église, que tous les péchés inconnus sur lesquels tombent les larmes de ses yeux et le sang de son âme deviennent, dans la balance divine, un peu moins lourds au compte de ceux qui les ont commis. Ne craignez pas qu'elle s'attribue une vertu spéciale de rédemption, sans rapport avec la rédemption de Jésus-Christ! Non, elle se sait seulement unie par l'amour à son Rédempteur, et il lui suffit de savoir que tout ce qu'elle (1) Secrelan. — La Cii-ilisation et la Croyance, p. 202.
pleure et tout ce qu'elle souffre se perd dans les pleurs et dans les souffrances de Celui qu'elle aime. Elle ne se demande pas si elle peut ajouter quelque chose à la satisfaction infinie de Jésus-Christ. Si le fleuve qui va s'ahîmerdans la mer pouvait se demander d'où il vient, il serait obligé de remonter au delà de sa source, pour se voir descendre d'un nuage aérien, qui lui-même est sorti, sous les rayons de feu du soleil, du sein de l'immense Océan, faible et imparfaite image du Dieu infiniment bon, qui, en agréant l'effusion de nos sacrifices éclos sous l'ardeur de sa grâce, ne reçoit jamais que ce qu'il a donné.