‹ Bossuet et les protestantsChapitre 13 sur 17 · CHAPITRE VU · texte numérisé non relu

CHAPITRE VU

L'Eucharistie et la Messe

(( J'en arrive au vénérable sacrement du Corps et du Sang de Notre-Seigneur, mystère d'autant plus redoutable à aborder qu'il n'a rien de la terre et ne tient que du ciel; l'esprit humain, pour en juger, n'a point de terme de comparaison, et en est réduit à l'étonnement; objet, non pas de controverse, mais de tremblement. Il vaudrait mieux, en effet, n'en rien dire que de s'exposer, par de téméraires discussions, à en donner une idée imparfaite; car la profondeur toute céleste de ce mystère ne peut être exprimée par l'organe défaillant de la parole humaine. »

J'emprunte ces expressions à un vieil auteur du xi^ siècle qui commence ainsi un traité sur l'Eucharistie.

Et voilà comme on parlait, cinq cents ans avant la Réforme, du sacrement que la Réforme allait livrer à d'interminables disputes. Et cependant, eux aussi, les Protestants ont reconnu dans leur

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Confession de foi « que ce mystère surpasse en sa hautesse la mesure de notre sens et tout ordre de nature, et qu'étant céleste, il ne peut être appréhendé que par la foi ». Nous allons voir tout à l'heure que c'est précisément pour avoir essayé de ramener la hauteur de ce mystère à la mesure de notre raison que les Protestants se sont égarés en des interprétations aussi diverses que contradictoires, mettant pour ainsi dire à la torture les paroles de .lésus-Christ et les faisant entrer de force dans un système préconçu.

Vous savez par cœur les termes du catéchisme définissant l'Eucharistie « un sacrement qui contient réellement, substantiellement, lecorps,le sang, l'âme et la divinité de N.-S. J.-C. sous les apparences du pain et du vin ». L'Eucharistie est un sacrement, c'est-à-dire un moyen sensible et extérieur de communiquer la grâce, avec cette particularité que la grâce reçue dans l'Eucharistie n'est pas seulement l'Esprit de Jésus-Christ, comme dans le baptême, mais Jésus-Christ lui-même en sa propre substance. Dans les autres sacrements, rélément matériel comme l'eau, la parole, l'huile sainte, sont des instruments de la grâce en même temps que des figures de la grâce, mais toujours différents de la grâce même ; Dieu leur a donné de signifier, de conférer, les mérites, la vertu, l'esprit de Jésus-Christ. Dans l'Eucharistie, la grâce ne se trouve pas comme la chose signiliée dans son signe ; elle y est en réalité, en substance, en personne. Quand le chrétien reçoit

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l'Eucharistie, il reçoit non pas le signe du corps de Jésus-Christ, et par le signe, la grâce, mais le corps de Jésus-Christ substantiellement et avec le corps l'Esprit de Jésus-Christ.

Les Réformés ne rejetèrent pas tout d'abord tout ce qui s'opposait au principe émis par Luther, qui ramenait toute la religion à une grâce intime reçue de Dieu sans l'intermédiaire des sacrements (1). Les paroles si formelles de l'institution de l'Eucharistie les arrêtèrent, et ils convinrent avec l'Église que dans la Cène le chrétien reçoit quelque chose de plus que dans le baptême, à savoir la substance même, et non plus seulement l'Esprit du Sauveur. Les divergences inévitables, du moment que l'Eucharistie était livrée au libre examen, éclatèrent sur l'interprétation des paroles de l'institution : — « Ceci est mon corps, ceci est mon sang ». L'Église, qui avait toujours cru et enseigné que l'Eucharistie donnait au communiant la réalité du corps de Jésus- Christ, fondait sa foi et son enseignement sur le sens

(1) Au sacramentarismc, la Réforme oppose la parole, et à l'idée que la grâce de Dieu pouvait se communiquer par parcelle, la conviction qu'il n'y a qu'une grâce, et que celte grâce, c'est d'avoir Dieu lui-même et le tenir pour le miséricordieux. Luther, dans sa « Captivité de Babylone », a rejeté tout le sacramentarisme, non parce qu'il était éclairé, — il avait encore assez de superstition pour avancer de bizarres affirmations, — mais parce qu'il avait expérimenté intérieurement que toute grâce est une illusion, si elle ne donne pas à lame le Dieu vivant lui-même. C'est pourquoi il regardait la doctrine des sacrements à la fois comme un attentat contre la majesté de Dieu et comme une servitude des

âmes.

Harnack. — L'essence du Christianisme, p. 294.

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littéralement entendu des paroles de la consécration. Elle ne pouvait concevoir dans la consécration du corps une autre réalité que dans la réception. Réellement reçu, Jésus-Christ était donc réellement présent. Et la réalité de la présence, qui est le fait des paroles prononcées, ne pouvait pas en même temps dépendre du fait de la réception, les paroles n'a5*ant rien de conditionnel. Le sacrement de l'Eucharistie offre encore ce caractèredistinctif entre tous de subsister en dehors même de l'application qui en est faite; les autres sacrements ne sont sacrements qu'à l'instant où ils sont donnés. Celui-là contient la grâce avant même de la conférer, parce qu'il contient réellement et en substance l'auteur de la grâce, Jésus- Christ lui-même. La réalité de la présence conduit l'Église à une autre conséquence. L'Eucharistie est le mémorial de la mort du Sauveur : mais qu'est-ce qu'un mémorial qui rend présente la personne ellemême dont il rappelle le souvenir, sinon la chose elle-même continuant à se reproduire, c'est-à-dire le sacrifice réellement offert par la victime réellement présente? De là l'autre aspect de l'Eucharistie, qui est, pour nous catholiques, un sacrifice au même titre qu'un sacrement.

J'espère vous montrer, par l'impuissance des Réformés à se donner une foi ferme en cette matière, que la doctrine de l'Église est la plus conforme à l'Écriture et la seule logique au regard de la foi.

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