LEUCHAHISTIK KT LA MESSE
Toute la queslion de rEucharistie se ramène à la question de savoir ce que N.-S. J.-C. a voulu dire quand il a prononcé les paroles de l'institution : Ceci est inoii corps, ceci est mon sang. Entre chrétiens, qui croient également à la divinité de Jésus- Christ et, partant, à sa toute-puissance, il ne peut s'agir de se demander si le mystère est possible ou impossible, rien n'étant impossible au Fils de Dieu; mais il s'agit seulement de s'enquérir de ce qu'il a voulu faire, puisqu'il a pu tout ce qu'il a voulu. Nous, catholiques, nous entendons les paroles de l'institution à la lettre, et, comme le dit Bossuet, il ne nous faut plus demander pourquoi nous nous attachons au sens propre et littéral, qu'à un voyageur pourquoi il suit le grand chemin (1). Or, à prendre ces paroles au pied de la lettre, il n'y a pas moyen de ne pas croire à la réalité de la présence de Jésus-Christ sous les espèces eucharistiques. Et le moyen, je vous le demande, de ne pas prendre ces paroles à la lettre? Luther s'y est essayé, mais il demeura invinciblement frappé de la force et de la simplicité de ces mots: «Ceci est mon corps. » Et pourtant, écrit-il à ceux de Strasbourg, on lui eût fait grand plaisir de lui donner quelque moyen de nier la présence réelle, parce que rien ne lui eût été meilleur dans le dessein qu'il avait de nuire à la papauté. » Mais les mots sont là : « Ceci est mon corps », et les mots de l'Ecriture ne peuvent être changés ni faussés. Luther dira donc comme mal-
(1) Expositioii de la doctrine catholique, § X.
gré lui : « Le corps y est », mais comme il faut penser autrement que les papistes, il ne dira pas comme eux: « Le painn'estplus », les apparences seules demeurent, il dira que la substance du pain demeure unie à la substance du corps. Ainsi il s'écartait du sentiment commun dès lors dans l'Eglise, sur le changement de substance, et par horreur pour la transsubstantiation, qui semblait pourtant plus conforme à la puissance divine, il inventait la présence simultanée de deux substances ou la consubstantiation. Son embarras était grand lorsqu'il essayait d'expliquer sa doctrine. Tantôt le corps était dans le pain, in pane, d'où le mot impanation; lesangétait dans le vin, d'où aussi rinuination, in vino; tantôt le corps était sous le pain, tantôt avec le pain. Les excès de quelques disciples lui firent rejeter ces grossières expressions ; mais il n'en resta pas moins à dire, par une confusion forcée, ce pain est mon corps ou mon corps est ce pain.
Le maître avait innové. C'en était assez pour autoriser ses disciples à suivre son exemple et à innover comme lui. Ce que Luther n'avait osé entreprendre, Carlosladt l'osa; il s'attaqua à la réalité, c'est-à-dire à la présence réelle. Ce fut le commencement de ce que Bossuct appelle la «guerre sacramentairc» parmr les Réformés. Au sortir d'un sermon où Luther l'avait malmené, Carlostadt le vint trouver à « l'Ourse r.oirc » où il logeait dans la ville d'Orlemonde. Là, ])armi d'autres discours, Carlostadt déclare à Luther ((u'il ne pouvait soulïrirson opinion de la présence
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réelle. Luther, avec un air dédaigneux, le défia d'écrire contre lui et lui promit un florin d'or s'il l'entreprenait. Il tire le florin de sa poche, Carlostadt le met dans la sienne. Ils touchèrent en la main l'un de l'autre, en se promettant mutuellement de se faire bonne guerre, Luther but à la santé de Carlostadt et du bel ouvrage qu'il allait mettre au jour. Carlostadt fit raison et avala le verre plein ; ainsi la guerre fut déclarée à la mode du pays, le 22 d'août 1524. L'adieu des combattants fut mémorable. — Puissé-je te voir sur la roue, dit Carlostadt à Luther! — Puisses-tu te rompre le cou avant que de sortir de la ville ! — L'entrée n'avait pas été moins agréable. Par les soins de Carlostadt, Luther entrant dans Orlemonde, fut reçu à coups de pierres et presque accablé de boue. Voilà, conclut Bossuet, le nouvel Evangile, et voilà les actes des nouveaux apôtres... » (1)
Si Luther n'avait eu en face de lui d'autre adversaire que Carlostadt, il n'aurait pas eu de peine à faire triompher la doctrine du sens littéral. Mais la témérité de Carlostadt avait suscité des émules plus habiles que lui, et qui surent rendre plus vraisemblable la nouveauté de ses interprétations. Ce furent Zwingle et Œcolampade, tous deux pasteurs de la Suisse. Zwingle rappelait Luther par sa véhémence ; Œcolampade, plus modéré et plus savant, ressemblait plus à Mélancton. Tous deux s'accordaient pour dire que ces paroles : « Ceci est mon corps », étaient figurées : est veut dire signifie, disait Zwin-
(1) Hixtoire des Variations, L. II, § 41.
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gle; corps, c'est le signe du corps, disait Œcolampade. La dispute des sacramentaires, comme on les" nomma, va s'échauffer. Suivons-la d'abord en témoins ; nous n'interviendrons qu'après avoir mis en évidence les divisions et les contradictions de la Réforme, pour exposer notre doctrine dans sa belle et simple unité.
Que disaient les défenseurs du sens figuré, et d'où venait la vogue de leur opinion? Zwingle ne tendait à rien moins qu'à ôter le mystère de l'Eucharistie. Plus de miracle, plus rien d'incompréhensible. Le pain rompu, simple signe du corps immolé : le vin, simple signe du sang répandu. En instituant ces signes sacrés, Jésus-Christ leur avait donné le nom de la chose qu'ils signifiaient ; il est vrai que ce n'était pourtant pas un simple spectacle, ni des signes tout à fait nus; que la mémoire et la foi du corps immolé et du sang répandu soutenait notre àme, et que cependant, le Saint-Esprit scellait dans nos cœurs la rémission des péchés, et que c'était là tout le mystère (1). Il fallait toutefois trouver dans l'Ecriture des exemples d'une semblable fiyiire, où le signe portât le nom de la chose, où le verbe être fût mis à la place du verbe signifier, représenter. Zwingle s'évertuait à chercher l'argument décisif; jour et nuit il cherchait une solution, car il avait dû renoncer à donner comme des exemples probants les paroles comme : « Je suis la vigne » (Jean, xv. 1). « Je suis la porte » (Ibid, x. 7). « La pierre était
vl) Histoire des Variations, L. II, | 2o.
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Christ» (Cor. x. 4). Ce n'était pas, en efïet, en proposant une parabole, ni en expliquant une allégorie que Jésus-Christ avait dit : Ceci est mon corps, ceci est mon sang. Ces paroles détachées de tout autre discours portaient leur sens en elles-mêmes. Il s'agissait d'une nouvelle institution qui devait être faite en termes simples, et on n'avait encore trouvé aucun lieu de l'Ecriture, où un signe d'institution reçut le nom de la chose au moment qu'on l'instituait, et sans aucune préparation précédente (1).
Or une nuit, Zwingle eut un songe où il dit que s'imaginant disputer encore avec le secrétaire de la ville qui le pressait vivement, il vit paraître tout d'un coup un fantôme blanc ou noir qui lui dit ces mots : Lâche, que ne réponds-tu ce qui est écrit dans l'Exode : « L'iigneau est la Pàque ;> pour dire qu'il en est le signe.
Voilà le fameux passage qui devait lever toutes les difficultés aux j'eux du défenseur du sens figuré ! Il n'en fallait pas tant pour des esprits déjà prévenus. Le songe de Zwingle fit plus que tout le reste. Des églises entières se mirent à la suite de ce docteur extraordinaire qui tranchait les dogmes en dormant.
Un homme que cette nouvelle exégèse empêcha de dormir, ce fut Luther. Il rugit comme un lion et s'emporta terriblement contre Zwingle. Ses puissants raisonnements pour la présence réelle méritent d'être rapportés, surtout traduits par Bossuet. « Il montrait que de tourner au sens figuré les paroles de Notre-
(1) Histoire des Variations^ L. II. | 2G.
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Seigneur, si simples et si précises, sous prétexte qu'il y avait des expressions figurées en d'autres endroits de l'Écriture, c'était ouvrir une porte par laquelle toute l'Écriture et tous les mystères de notre salut se tourneraient en figures; que le Sauveur n'avait parlé dans l'institution ni de la foi ni du Saint-Esprit; qu'il avait dit : Ceci est mon corps et non pas, la foi vous y fera participer ; que le manger dont Jésus-Christ y parlait n'était non plus un manger mystique, mais un manger par la bouche ; que l'union de la foi se consommait hors du sacrement, et qu'on ne pouvait pas croire que Jésus- Christ ne nous donnât rien de particulier par des paroles si fortes ; qu'on voyait bien que ses intentions étaient de nous assurer ses dons en nous donnant sa personne ; que le souvenir de sa mort qu'il nous recommandait, n'excluait point la présence, mais nous obligeait seulement à prendre ce corps et ce sang comme une victime immolée pour nous; que cette victime, en effet, devenait nôtre par cette manducation; qu'à la vérité, la foi devait intervenir pour la rendre fructueuse; mais que pour montrer que sans la foi même la parole de Jésus-Christ avait son effet, il ne fallait que considérer la communion des indignes. Il prenait ici avec force les paroles de saint Paul, lorsque après avoir rapporté ces mots : Ceci est mon corps, il condamnait si sévèrement ceux cfui ne discernaient pas le corps du Seigneur et qui se rendaient coupables de son corps et de son sang (Cor. XI, 24). Il ajoutait que partout saint Paul vou-
lait parler du vrai corps et non du corps en figure; et qu'on voyait par ses expressions qu'il condamnait ces impies comme ayant outragé Jésus-Christ, non pas en ses dons, mais immédiatement en sa personne ».
« Mais ce qu'il faisait avec plus de force, c'était de détruire les objections qu'on opposait à ces célestes vérités. Il demandait à ceux qui lui opposaient : « La chair ne sert de rien » (Joan VI, 64), avec quel front ils osaient dire que la chair de Jésus-Christ ne sert de rien, et transporter à cette chair qui donne la vie ce que Jésus-Christ a dit du sens charnel, et en tous cas de la chair prise à la manière que l'entendaient les Capharnaïtes, ou que la recevaient les mauvais chrétiens, sans s'y unir par la foi, et recevoir en même temps l'esprit et la vie dont elle est pleine ? Quand on osait lui demander à quoi donc servait cette chair prise par la bouche du corps, il demandait à son tour à ces superbes demandeurs, à quoi servait que le Verbe se fût fait chair ?... Que si enfin on lui opposait les raisons humaines, comment un corps en tant de lieux, comment un corps humain tout entier dans un si petit espace ; il mettait en poudre toutes ces machines qu'on élevait contre Dieu, en demandant comment Dieu conservait son unité dans la Trinité des personnes ? Comment de rien il avait créé le ciel et la terre? Comment il avait revêtu son fils d'une chair humaine ? Comment il favait fait naître d'une Vierge? Comment il l'avait livré à la mort, et comment il ressusciterait tous les
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fidèles au dernier jour? Que prétendait la raison humaine quand elle opposait à Dieu ces vaines difficultés, qu'il détruisait par un souffle? Ils disent que tous les miracles de Jésus-Christ sont sensibles. « Mais qui leur a dit que Jésus-Christ a résolu de n'en point faire d'autres ?... Quand la divinité a habité corporellement en Jésus-Christ, qui l'a vu ou qui l'a compris? Est-ce là ce qui les oblige à tordre, à mettre en pièces, à crucifier les paroles de leur maître? Je ne comprends pas, disent-ils, comment il les peut exécuter à la lettre. Ils me prouvent bien par cette raison que le sens humain ne s'accorde pas avec la sagesse de Dieu; j'en conviens, j'en suis d'accord, mais je ne savais pas encore qu'il ne fallût croire que ce qu'on découvre en ouvrant les yeux, ou ce que la raison humaine peut comprendre » {sermo qiiocl verba stent.) (1).
On ne pouvait mieux dire, n'est-il pas vrai? Et les Protestants de nos jours pourraient relire avec profit cette puissante réfutation do leurs erreurs sous la plume de leur premier fondateur. Luther est invincible, ajoute Bossuet, quand il traite les dogmes anciens qu'il avait pris dans l'Église; mais l'orgueil suivait de près ses victoires. Cet homme se sut si bon gré d'avoir combattu avec tant de force pour le sens propre et littéral des paroles de Notre-Seigneur, qu'il ne put s'empêcher de s'en glorifier : « Les papistes eux-mêmes, dit-il, sont forcés de me donner la louange d'avoir beaucoup mieux défendu qu'eux-
(1) Histoire des ^'ariatio>^s, Liv. II, | 30.
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mêmes la doctrine du sens littéral. Et, en effet, je suis assuré que quand on les aurait tous fondus ensemble, ils ne la pourraient jamais soutenir aussi fortement que je fais» (1).
Vous vous trompez, lui répondaient les Sacramcntaires. Quand on s'attache comme vous le faites au sens littéral, et qu'on a la prétention de le mieux entendre que les catholiques, il faut suivre les catholiques jusqu'au bout et aller jusqu'à la transsubstantiation. Car, ainsi que l'écrivait Zwingle, Jésus-Christ n'a pas dit, comme le lui font dire les partisans de la consubstantiation : « Mon corps est ici, mon corps est sous ceci, avec ceci, en ceci » ; mais seulement : <x Ceci est mon corps », non pas comme une substance contenue dans une autre substance, mais mon corps sans aucune autre substance étrangère. Vous expliquez : Ceci est mon corps, en disant : Ce pain est mon corps réellement et sans figure. Prenez garde, vous détruisez votre propre doctrine . Car il n'y a que deux manières intelligibles de dire : Ceci est mon corps. Ou bien ce pain est changé en mon corps, au même sens que l'eau fut faite vin aux noces de Cana. Ou bien ce pain figure et représente mon corps, par un changement purement moral. Mais que la même chose soit à la fois la substance du pain et la substance du corps de Notre-Seigneur, c'est un discours qui n'a point de sens et ne se peut soutenir.
Il n'y a pas de milieu, en effet, entre les deux in-
(1) Histoire des Variations, Liv. Il, § 30.
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terprétations des paroles de l'institution, ou le sens figuré, avec le changement mystique opéré dans l'esprit par la foi, ou le sens littéral, avec le changement substantiel opéré par le miracle.
Ainsi Luther méconnaissait la nature du miracle qu'il proclamait si haut. Les paroles de Jésus-Christ opèrent ce qu'elles énoncent; la nature obéit, les choses changent : « Femme tu es guérie », et la maladie devient la santé : changement accidentel. « Ceci est mon corps », aussitôt fait que dit ; ceci, le pain, est changé en un corps : changement substantiel cette fois. Du pain, il ne reste que les apparences; ceci, et non pas ce pain, ceci, que je vous présente, c'est mon corps, une substance à la place d'une autre ; comme s'il avait dit, lorsqu'il avait changé l'eau en vin : ce qu'on va vous donner à boire, c'est du vin; du vin à la place de l'eau, et non pas de l'eau et du vin tout ensemble.
Fallait-il tant se vanter d'expliquer la présence réelle mieux que les théologiens catholiques pour tomber, quoique grand défenseur du sens littéral, dans une espèce de sens figuré? C'est pourtant cù les zwingliens se faisaient un plaisir d'amener Luther. Luther expliquait : mon corps est dans ce pain, comme le contenu dans le contenant. Donc, c'est une façon de parler, c'est une figure de langage, une synecdoque, pour l'appeler par son nom. Figure pour figure, nous préférons, disaient les Sacramentaires, celle qui met la chose pour le signe ; la métonymie que nous recevons vaut bien la synecdocjue
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(juevousadmettez.tt Ces messieurs, continueBossuet, que je résume, étaient humanistes et grammairiens. Tous leurs livres furent bientôt remplis de la synecdoque de Luther et de la métonymie de Zwingle; il fallait que les Protestants prissent pacti entre ces deux figures de rhétorique; et il demeurait pour constant qu'il n'y avait que les Catholiques (jui, également éloignés de l'un et de l'autre, et ne connaissant dans l'Eucharistie ni le pain, ni un simple signe, établissaient purement le sens littéral. »(1)
Il y avait déjà quinze ans que zwingliens et luthériens disputaient sur le point de la présence réelle, sans avoir pu jamais tomber d'accord, quand une voix nouvelle s'éleva de France, pour se mêler à la querelle et déclarer que les deux partis avaient tort. C'était la voix de Calvin, jeune encore, mais déjà célèbre par son livre : De l'Institution chrétienne, publié en 1534. Mais, remarque Bossuet, on tourna encore plus les yeux sur lui quand on vit un assez jeune homme entreprendre de condamner les chefs des deux partis de la Réforme, et tout le monde fut attentif à ce qu'il apporterait de nouveau. Faisons comme tout le monde et soyons attentifs à ce que Calvin va nous dire.
Calvin paraît tout aussi pénétré que Luther du
(1) Histoire des Variations, Liv. II, § 33.
sentiment de la « réalité », et il admet « que c'est réellement que nous recevons, sous les signes du sacrement, le corps et le sang de Jésus-Christ, que c'est bien la chair de Jésus-Christ qui nous est distribuée dans la Cène. Nous sommes unis à Jésus- Christ non par fantaisie et imagination, dit-il, ni par la pensée ou la seule appréhension de l'esprit, mais réellement et en effet par une vraie et substantielle unité » (1). Il veut bien une présence réelle indépendante de la foi : il admet que Jésus-Christ est donné et offert aux indignes, « quoiqu'il ne soit reçu avec fruit que des seuls fidèles. Je ne dispute point, dit-il, de la présence ou de la manducation substantielle, mais de la manière de l'une et de l'autre ».
Jusqu'ici; Calvin est luthérien ; il a en horreur, dit-il, le sens figuré; mais voici que par une inconséquence inexplicable ce même homme retire ce qu'il a accordé et passe du côté des zwingliens.
Il a beau reconnaître dans l'Eucharistie la propre substance de Jésus-Christ, il veut maintenant que cette substance ne nous soit unie que par la foi; qu'est-ce donc que cette prétendue réalité d'une substance à laquelle nous ne participons que par un sentiment? S'il y a présence réelle, il y a participation réelle, et non seulement de foi et de vertu. Ne dites donc pas que Jésus-Christ est réellement et substantiellement présent, si la manducation pure et simple n'est pas l'union. Aussi Calvin refuse de
(1) Histoire des Variations, Liv. IX, § 37, 38 et suiv.
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dire que Jésus-Christ soit réellement et substantiellement présent. Explique qui pourra comment la communion pourra être substantielle sans que la présence le soit également !
Autant qu'il est possible de saisir une doctrine si peu cohérente, Calvin ne veut pas que l'Eucharistie soit un sacrement d'une autre nature que les autres. C'est Jésus-Christ qu'on y reçoit, substantiellement, mais comme dans le baptême, où Jésus-Christ est aussi présent que dans la Cène. Seulement on n'y reçoit pas Jésus-Christ en vertu d'une présence réelle et substantielle à la manière dont nous l'entendons, mais en vertu d'une présence qui pour être indépendante de la foi, ne produit cependant son elïet que par la foi. Comme d'ailleurs il faut bien que dans la Cène il y ait quelque chose de plus que dans le baptême, sans quoi on ne voit pas pour quelle raison Jésus-Christ aurait prononcé les fortes paroles de l'institution, on a imaginé la réception de la substance du corps et du sang de Jésus-Christ sans pouvoir se résoudre à croire la présence substantielle de ce même corps et de ce même sang dans l'Eucharistie.
Au reste, Calvin simplifia sa doctrine sur l'Eucharistie dans le sens des Sacramentaires à l'occasion d'un accord solennel qu'il dressa lui-même entre ceux de Genève et de Zurich (1554) : « Ces paroles, «Ceci est mon corps», ne. doivent pas être prises précisément à la lettre, mais figurément; en sorte que le nom du corps et du sang soit donné par
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métonymie au pain et au vin qui les signifient; et que, si Jésus-Christ nous nourrit par la viande de son corps et le breuvage de son sang, cela se fait par la foi et la vertu du Saint-Esprit sans aucune transfusion ni aucun mélange de substance; mais parce que nous avons la vie par son corps une fois immolé, et son sang une fois répandu pour nous » (1).
Il devrait nous suffire d'avoir montré les diverses opinions des Protestants autour de la question de l'Eucharistie renversées les unes par les autres, pour établir le triomphe de l'interprétation catholique sur ce grand dogme. Au reste, nous avons vu notre foi vengée sur l'article principal de la présence réelle par Luther lui-même, et nous avons entendu ses disciples séparés de lui sur ce point lui prouver en notre faveur que la présence réelle entraîne nécessairement la doctrine de la transsubstantiation.
Cependant, en face des contradictions que nous venons de remarquer dans la manière dont les Réformés ont parlé de la Cène, il est bon, pour notre instruction et pour l'affermissement de notre foi, d'exposer la suite et l'enchainement de la doctrine de l'Église sur l'Eucharistie. Relisons les paroles de l'institution : « Pendant qu'ils soupaient, Jésus prit du pain, le bénit, et après avoir rendu grâces, le rompit, et le donna à ses disciples, en leur disant :
(1) Histoire des Variations, Liv. IX, § 86.
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Prenez, mangez, ceci est mon corps donné pour vous, et faites ceci en mémoire de moi. Et prenant la coupe, après le souper, il rendit grâces, et la donna à ses disciples en leur disant : Buvez en tous ; c'est mon sang, le sang de la nouvelle alliance qui est répandu pour plusieurs en rémission de leurs péchés; toutes les fois que vous le boirez, faites-le en mémoire de moi. »
Acceptons à la lettre ce que Jésus-Christ vient de dire et de faire. Ne nous mettons pas en peine d'un autre sens que celui qui se présente tout d'abord à l'esprit. N'écoutons pas nos sens ni notre raison; n'écoutons que Dieu seul, assurés que nous sommes que « le Fils de Dieu forcera par sa puissance infinie toutes les lois de la nature, pour vérifier ses paroles dans leur intelligence la plus naturelle »(1).
L'intelligence la plus naturelle de ces paroles nous montre trois choses : le vrai corps et le vrai sang de Jésus-Christ présents dans la Cène, un vrai manger et un vrai boire dans la communion, et le pouvoir donné à ses apôtres de faire, en souvenir de lui, ce qu'il a fait devant eux. Les circonstances confirment le sens de la première lecture. Où sommes-nous? au souper, à la veille de la mort, le soir même de la trahison. Judas part de table pour trahir^ Le Christ est plein de la pensée de son sacrifice. Il voit déjà son corps crucifié, son sang coulant à gros bouillons. Il veut laisser un mémorial de sa mort, un mémorial avant févénement, mais l'événement
(1; Bossuet. — De l'Eucharistie. — ch V.
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est si proche : il en parle au présent comme d'une chose qui se passe au moment même; l'original dit : Ce corps qui est rompu, ce sang qui est versé. Et le mémorial de sa passion, c'est lui-même, c'est ce même corps, c'est ce même sang qui vont être livrés tout à l'heure. Il ne dit pas, le symbole, la figure. Ce n'est pas en figure qu'il va mourir, mais réellement, et c'est réellement qu'il nous donne son vrai corps et son vrai sang; c'est comme une victime véritable qu'il sera mis en croix ; c'est en véritable victime qu'il nous propose à manger son corps et son sang à boire.
Pourquoi? permettez-nous ce pourquoi. Seigneur, pourquoi nous donner votre chair à manger? N'étaitce pas assez de mourir pour nous? — Vous auriez pu l'oublier : le fait de manger ma chair est un gage que machair a été iinmoléepour vous. — La vraie manière de s'unir à un sacrifice est de manger la chair de la victime. Ainsi faisaient les Juifs ; il ne faut pas que le sacrifice de la nouvelle alliance, si supérieur par la dignité de la victime, le cède aux immolations de l'ancien Testament. Ceux pour lesquels est offert le sacrifice doivent participer au sacrifice. Est-il moyen plus efficace, pour cela, que de s'unir en chair et en esprit à la victime elle-même? Et pour s'unir en chair et en esprit à la victime, est-il moyen plus efficace que de la manger? Si je ne voyais Jésus-Christ victime que sur l'autel ou sur la croix, je ne me sentirais pas assez participant de son sacrifice. Mais donnez-moi à manger la chair qu'il a prise pour moi,
la chair qui pour moi a été broyée dans les douleurs, et alors je me sens participant de sa mort et de sa victoire. D'ailleurs Jésus-Christ n'a pas dit : « Souvenez-vous de moi; mais faites ceci en mémoire de moi. Quand je ne serai plus avec vous, en la forme où vous me voyez maintenant, vous aurez, pour qu'il vous souvienne de moi, dans l'Eucharistie, ma présence toujours réelle, bien que non sensible; etvous continuerez d'avoir part à mon sacrifice toujours présent, en mangeant cette chair immolée, mais vivifiante, et en buvant ce sang toujours chaud de mon amour. »
Insistons encore et tâchons de saisir les lignes du plan divin. Reportons-nous au fameux chapitre VP de saint Jean, où sont les paroles de la promesse, c'est-à-dire celles où Jésus-Christ lui-même annonce la merveille qu'il opérera la veille de sa mort. Retenons-en seulement ces deux paroles décisives : Je suis le pain vivant, descendu du ciel. — Celui qui mange ce pain aura la vie éternelle. « Je suis le pain vivant descendu du ciel. Que veut-il dire? Sinon montrer en sa personne la chair de l'homme unie au Verbe de Dieu, sinon nous annoncer que pour avoir part à la vie éternelle, il faut manger la même chair que lui-même a prise, la même chair qu'il a offerte en sacrifice pour notre salut. »
C'est ici que nous devons nous placer en toute humilité en présence du mystère et prier Dieu de nous faire tirer de la contradiction même des hérétiques un plus grand éclaircissement des vérités qu'il nous
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a révélées. Les Protestants nous accusent volontiers de tomber dans l'erreurdes Capliarnaïtes qui voyaient déjà, non sans horreur, la chair du Christ dépecée et partagée comme une viande ordinaire. Et pourquoi cela? Parce que nous ne voulons pas entendre au sens figuré les paroles de la promesse et celles de l'institution, parce que nous nous en tenons simplement à la force des textes sacrés, sans nous en laisser détourner par de vaines subtilités. Encore une ibis nous ne voulons savoir que trois choses : 1° que le Fils de Dieu est venu du Ciel en terre et qu'il a revêtu réellement et en vérité la chair de l'homme ; 2° que pour avoir part à la vie que contient cette chair divinisée, il faut la manger; 3° que Dieu nous a donné cette chair dans l'Eucharistie.
Ne voyez-vous pas, insistent les Réformés, qu'il s'agit de recevoir non par la bouche, mais par la foi, la substance du corps et du sang? La chair ne sert de rien ; c'est l'esprit qui vivifie. C'est l'esprit qui se donne, c'est l'esprit qui reçoit; c'est la foi qui mange et tout est sauf, le mystère et la raison. Je ne demanderais pas mieux que d'accorder la raison et le mystère, mais je suis obligé de me soumettre à la loi du texte divin. Relisons ce terrible chapitre VI : « Le pain que je donnerai, c'est ma chair pour la vie du monde. « — Ici le cri de répulsion des Juifs : « Comment est-ce qu'il peut nous donner sa chair à manger?»— C'est le moment. Seigneur, de vous expliquer, rassurez-les. Dites-leur que vous parlez en figure, que vous voulez faire entrer dans leur esprit une
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vérité spirituelle par une hardie métaphore; mais que dans le fond, il s'agit simplement de s'unir à vous, à votre personne tout entière par une communion de pensée, de sentiment et de foi. — Voyons donc ce que Jésus-Christ va dire : « Si vous ne mangez ma chair et ne buvez mon sang, vous n'aurez point la vie en vous, — parce que, je le rappelle, la vie est pour vous dans cette chair que j'ai prise. » — Il insiste encore : (( Qui mange ma chair et boit mon sang, aura la vie éternelle ». Il ne se lasse point de le répéter, puisqu'il ajoute aussitôt après : « Car ma chair est vraiment viande, et mon sang est vraiment breuvage ; qui mange ma chair et boit mon sang demeure en moi et moi en lui; qui me mange vivra par moi : qui mange de ce pain aura la vie éternelle. »
« On voit, pour emprunter à Bossuet le commentaire de ces passages, on voit comme Jésus-Christ enfonce pour ainsi dire toujours et de plus en plus dans la matière. Ainsi l'œuvre de notre salut se consomme dans l'Eucharistie, en mangeant la chair du Sauveur. Il y faut apporter la foi; car c'est par là qu'il commence; il faut croire en Jésus-Christ qui donne sa chair à manger, comme il faut croire à Jésus-Christ descendu du Ciel et revêtu de cette chair. Ce n'est pourtant pas la foi qui fait que Jésus- Çhrist est descendu du Ciel et a paru en chair; ce n'est pas non plus la foi qui fait que cette chair nous est donnée à manger. Croyons ou ne croyons pas, cela est; croyons ou ne croyons pas, Jésus-Christ
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est descendu du Ciel en chair humaine; croyons ou ne croyons pas, Jésus-Christ nous donne à manger la même chair qu'il a prise; car il est dit absolument : Ceci est mon corps, et non pas : Ceci le sera si vous y croyez; comme il est dit absolument : le Verbe a été fait chair, et non pas : il est fait chair par votre foi. O vérité de la chair mangée! Je vous crois, comme je crois la vérité de la chair prise par le Fils de Dieu, la vérité du Fils de Dieu descendu du Ciel. Mon Sauveur, avec quelle force vous me confirmez votre incarnation ! Ah! celui qui ne croit pas qu'on reçoit réellement votre propre chair, en sa propre et véritable substance, ne croit pas comme il faut que vous l'avez prise : il n'a point de part au pain de vie. » (1)
Donc le « manger et le boire » au vi^ chapitre de saint Jean ne peuvent se traduire par un « manger et un boire » mystiques, sous peine de renverser jusqu'à l'Incarnation elle-même. A plus forte raison, les paroles de l'institution ne sont pas susceptibles d'une interprétation figurée; elles font suite aux paroles de la promesse; les mots se correspondent, comme les intentions. « Si vous mangez ma chair », dit la promesse. — « Prenez, mangez », dit l'institution. — « Si vous ne buvez mon sang », dit la promesse. — « Buvez, ceci est mon sang », dit l'institution. — Tout se tient, tout se suit, tout s'enchaîne. Jamais mystère n'a été plus clairement annoncé,
(1) Bossuel. — Méditations sur l'Évangile; La Cène, XXXII' jour.
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plus clairement institué. Non, je ne croirai jamais (le vous, Seigneur, que vous ayez prononcé de si hautes et si lumineuses paroles pour aboutir, à quoi? à nous donner une figure, une ombre de vousmême, à la place de la réalité si manifestement exprimée !
Mais, enfin, me soufllent encore les Réformés, vous reconnaissez bien que la foi est nécessaire en tout cela? Que l'homme est insensé, répond Bossuet, de se servir de la foi pour en détruire l'objet! Suivons bien leur raisonnement : il faut croire, pour communier au corps et au sang de Jésus- Christ, qu'on mange ce corps et qu'on boit ce sang; donc manger et boire, c'est croire. Autrement, on ne mange point, on ne boit point. Et parce qu'il le faut faire avec foi, ce n'est que par la foi qu'on le fait. C'est comme si l'on disait : Pour enfanter le Sauveur, la Sainte-Vierge a dû faire au préalable un acte de foi : « Bienheureuse qui avez cru : ce qui vous a été dit s'accomplira en vous ». Donc, sa conception n'est qu'une conception par la foi, et elle n'a pas véritablement conçu le Fils de Dieu dans ses entrailles; il n'y est pas descendu en chair et en os, et tout cela n'est que figure et allégorie. C'est ainsi que raisonnent ceux qui disent: « Il faut manger la chair du Sauveur; il en faut boire le sang : il faut faire l'un et l'autre avec foi : donc la foi est tout ce manger et tout ce boire ; et il n'y a rien davantage... » «Je me perds, conclut Bossuet, je me perds, mon Sauveur, non point dans la hauteur de vos
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mystères, car je les crois sans les comprendre, et je ne vous demande pas, à l'exemple des incrédules, comment vous pouvez les accomplir. Mais je me perds dans l'égarement des hommes, et dans la perversité de leurs voies ; parce que je vois qu'ils aiment mieux rafïiner sur vos paroles, pour en éluder la force, que d'y croire simplement et de vivre » (1).
Ainsi donc, en nous laissant conduire au fil de ses discours nous croyons, parce que cela est, à la présence réelle de Jésus-Christ dans l'Eucharistie, et ce n'estpas parce que nous y croyons que cela est. La présence réelle, indépendante de la foi, bien que la foi soit nécessaire pour en recevoir le fruit de vie, la présence réelle commande l'adoration, non seulement dans la soumission de l'esprit et du cœur, mais dans le prosternement du corps, l'un comme signe de l'autre, nul ne devant prendre cette chair, dit saint Augustin, qu'il ne l'ait premièrement adorée (2).
Adoration, exposition, procession du Très-Saint- Sacrement, tout cela, dira le protestant, n'a pas été écrit, tout cela n'a pas été observé dans l'ancienne Eglise. « Grossier et charnel, dit encore notre Bossuet, lequel est le plus, ou d'exposer dans l'Eglise le corps du Sauveur, ou le porter avec soi et le garder dans sa maison (comme faisaient les martyrs
\i) Bossuet, Méditations sur l'Évangile. La Cène, XXXIV* jour. \2) Cité par Bossuet. Méditations sur l'Evangile, la Cène LVI' jour.
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delà primitive Église)? et ce dernier est-il plus écrit que l'autre? qui ne voit donc que la substance étant écrite et bien entendue par l'Eglise, tout le reste qui en est la suite a été diversement pratiqué, selon la sage dispensation de la même Église, pour l'édification du peuple saint? » (1).
On s'explique sans peine que les Protestants aient tout abandonné de ce qui rappelle la présence efîective de Jésus-Christ dans l'Eucharistie. La parole n'a son effet, si elle en a quelqu'un, qu'au moment de la communion, et il n'y a de sacrement qu'autant qu'on le reçoit. Il faut que le sacrifice de la messe disparaisse à son tour. Luther, lui-même, qui conservait la foi en la présence réelle, ne veut voir dans le sacrifice eucharistique qu'une offrande de prières en échange du sacrement qui nous est offert. De sacrifice véritable, continuateur du sacrifice de la Croix, au sens où l'entendait l'Église, il ne veut pas entendre parler; il appelle la messe l'abomination suprême et s'accuse avec douleur de l'avoir célébrée pendant quinze ans.
Le Concile de Trente a défini la Messe « un véritable et propre sacrifice. » C'est la foi des Pères de l'Église qui reconnaissent dans la Messe les caractères et les effets du sacrifice proprement dit. Est-ce donc un nouveau sacrifice différent de celui de la Croix, comme si ce dernier n'avait pas été pleinement suffisant? Le moindre de nos enfants sait à quoi s'en tenir; il dirait aux Protestants qui nous
(1) Bossuet, Méditations sur l'Éoangile, la Cène LVI' jour.
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reprochent de le penser, que le sacrifice de l'autel est le même que celui de la Croix, qu'il est destiné à en perpétuer la mémoire et l'application, et que c'est Jésus-Christ lui-même qui continue de s'offrir à Dieu son Père comme victime pour nous, à cette différence près qu'il s'offre d'une manière non sanglante.
Mais comment peut-il y avoir victime et point de sang? Je ne vois sur l'autel qu'un peu de pain, qu'un peu de vin dans le calice. N'y aura-t-il pas de chair, n'y aura-t-il point de sang ? Attendez la consécration : la parole toute-puissante éclate; le pain devient le corps, le vin devient le sang; le corps d'un côté, le sang de fautre : et voilà l'état de victime, où la séparation du corps et du sang met le Fils de Dieu. Comme parle Bossuet, la parole a été l'épée, le couteau tranchant qui a fait cette séparation mystique.
La réalité de la présence commande, là encore, la réalité de l'offrande ; en son état de mort apparente, la victime n'en est pas moins immolée, en vertu des paroles de la consécration. Reconnaître le souverain domaine de Dieu, lui faire hommage de ses dons, intercéder pour nous auprès de lui, obtenir le pardon de nos péchés, voilà ce que Jésus- Christ a fait une fois pour toutes en mourant, et qu'il renouvelle toutes les fois que le prêtre prononce sur le pain et le vin de l'autel la parole que le Fils de Dieu lui-même lui a donné le pouvoir de prononcer. Ce que Jésus-Christ fait pour nous sur
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l'autel, nous le faisons avec Lui, en le présentant à Dieu son Père, et nous présentant en même temps avec Lui et par Lui, comme des hosties vivantes. La communion du prêtre couronne le sacrifice; Userait consommé mieux encore par la communion des fidèles; la participation au sacrifice, nous l'avons vu, consiste dans la participation à la chair immolée. C'est le vœu de l'Église. Ecoutez ce qu'elle dit dans le Concile de Trente : « Ce saint Concile désirerait que tous ceux qui assistent au sacrifice y participassent». L'Eglise ne peut pas faire davantage; elle ne laisse pas de dresser la table, encore que tous n'en approchent pas : elle demeure dans l'esprit du père de famille. Elle reste fidèle à la mission qu'elle a reçue de donner leTils de Dieu au monde, afin que le monde ait la vie en Lui.
Faut-il dire un dernier mot sur l'accusation portée par les Réformés contre l'Eglise catholique d'avoir manqué au précepte de Jésus -Christ en introduisant la communion sous une seule espèce? Le dogme de la présence réelle justifie la discipline ecclésiastique, comme aussi la discipline est un témoignage en faveur de la présence réelle. En effet, parce que l'Eglise a cru à la réalité du corps et du sang de Jésus-Christ dans l'Eucharistie, elle n'a pas eu de peine à penser qu'en donnant l'Eucharistie sous une seule espèce, elle donnait tout ce qui est essentiel au sacrement, « avec une plénitude d'autant plus certaine que la séparation du corps et du sang n'étant pas réelle, on reçoit entièrement, et
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sans division, sous l'une ou sous l'autre espèce, celui qui est seul capable de nous rassasier » (1).
Forte de cette assurance, je veux dire la foi en la présence totale de Jésus-Christ sous chaque espèce, l'Église a réduit la communion des fidèles à l'espèce du pain, non « certes pas par mépris de l'autre, comme parle Bossuet, mais au contraire pour empêcher les irrévérences que la confusion et la négligence des peuples avaient causées dans les derniers temps ». Au reste, ce que l'Église a modifié par respect pour le sacrement, elle ne le condamne pas en soi, et s'il n'avait tenu qu'à cette question des deux espèces, où la foi n'est pas engagée, elle n'aurait pas rompu pour cela la paix et l'unité.
Ainsi, au regard de la foi, et quand on l'envisage dans ses rapports avec l'économie générale de l'Incarnation, la présence réelle, ou les paroles de la Cène entendues au sens littéral, nous sauve des contradictions où l'abandon de la doctrine reçue dans l'Église a fait tomber les Réformés. En est-il de même, au regard de la raison, et la raison n'a-t-elle pas le droit d'opposer un veto préalable à la prise en considération^ du sens littéral? Autrement dit sommes-nous autorisés à prendre au mot la parole de Jésus-Christ, sans tenir compte des répugnances de
(1) Eœposition de la doctrine catholique, XVII.
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la raison humaine devant les miracles que suppose la présence réelle?
Je réponds, avec TÉglise, et même avec les Protestants. Quand Dieu a parlé, il ne s'agit pas de savoir si ce qu'il dit est au-dessus de la raison ou semble contraire à la raison; il ne s'agit que d'entendre, que de comprendre ce qu'il dit. L'examen de la raison ne doit porter que sur le sens de la parole divine, et non sur la possibilité de la chose.
Je parle pour ceux qui ont déjà la foi en l'Écriture inspirée, en l'Écriture parole de Dieu; et il est de toute évidence que si un homme ne croit pas encore à la révélation et aux mystères, à l'incarnation et à la divinité du Christ, il est superflu de lui demander de soumettre à l'avance sa raison a tel dogme particulier. Le mystère de la présence réelle est, dit-on, inacceptablepour l'esprithumain querebute le faisceau de miracles assemblés sous un peu de pain; aussi ne commencerai-je point par proposer le dogme du Saint des Saints à l'homme qui n'est pas encore entré dans le vestibule du temple. « Nolite dare sanctum canibus ». Ne donnez pas la chose sainte aux chiens, disait-on jadis avant de distribuer la communion. Ne livrons pas le mystère par excellence aux disputes de la raison qui le mettrait en pièces.
Et sans doute les Réformés se sont toujours défendus d'en appeler aux lumières de la raison pour pénétrer le sens des paroles de l'institution, et d'autre part, ils auraient cru, comme nous, faire injure
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à la divine toute-puissance de discuter la possibilité du miracle en lui-même. Nous avons entendu Luther s'élever avec un accent de superbe indignation contre ceux de ses coreligionnaires qui soutenaient le sens figuré, au nom des difficultés que la raison trouvait au sens littéral. Mais Luther lui-même, en dépit qu'il en eût, et à plus forte raison les Sacramentaires, et Calvin après eux, n'ont pas tardé à s'écarter de la règle qu'ils avaient posée avec toute
De tous les miracles que suppose « la présence réelle », il n'en est point de plus difficile à comprendre que celui qui rend présent au ciel et sur la terre en même temps, et sur tous les autels à la fois, la personne de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Il n'importe pour notre foi catholique. Les paroles de la Cène sont-elles claires et précises, et le sens le plus obvie est-il le sens littéral? L'Église répond d'abord à cette question, sans se demander si la réponse qu'elle y doit faire aura pour effet un miracle de plus et un miracle « plus miraculeux » que les autres.
Si, après l'interprétation des paroles de l'Écriture, elle vient à rencontrer une de ces difficultés qui semblent insolubles à l'esprit humain, elle n'a garde de revenir en arrière et de chercher une autre interprétation mieux adaptée aux exigences de la raison. Elle ne connaît rien d'impossible à Dieu, et elle passe outre à l'objection.
Or, c'est ce que n'ont pas fait les Réformés, en dépit du principe qu'ils ont en commun avec nous.
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Jésus-Christ peut tout ce qu'il veut, disent-ils avec nous, et quand Jésus-Christ fait entendre clairement par la parole de la Cène : « Ceci est mon corps », qu'il veut être corporellement à la fois au ciel et sur la terre, il n'a pas voulu ce qu'il ne peut pas faire, et la présence qu'il nous signifie dans la parole de la Cène n'est pas une présence de corps, mais de figure.
C'est donc au nom de la raison que les Calvinistes défendent à Jésus-Christ d'être présent en substance dans l'Eucharistie. C'est donc, en dernière analyse, à la raison qu'est remise l'interprétation de l'Ecriture. Ils ont beau dire qu'ils lisent comme nous avec pleine et aveugle soumission la parole divine; ils se font illusion; « ils appellent la raison, comme dit Bossuet, pour rejeter ou recevoir une certaine interprétation selon que la chose qu'elle contient paraît plus ou moins raisonnable à l'esprit humain. »
« Quand on s'attache ou tout à fait à la foi, dit encore notre auteur, comme font les Catholiques, ou tout à fait à la raison humaine comme font les infidèles, on peut établir une suite et faire comme un plan uni de doctrine, mais quand on veut faire un composé de l'un et de l'autre, on dit toujours plus qu'on ne voudrait dire, et ensuite on tombe dans des opinions dont les seules contrariétés(contradictions) font voir la fausseté manifeste. » Les Protestants, et c'est Bossuet qui le leur rappelle une fois de plus, sont des Sociniens inconséquents. Les Sociniens avaient sur eux l'avantage de ne pas chercher une
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vaine conciliation entre l'Ecriture et le sens humain ; ils sacrifiaient tout uniment au sens humain l'Écriture, de sorte qu'ils sont arrivés du premier abord au point où les Réformés en arrivent, après de longs détours et de pénibles scissions, à la négation du miracle eucharistique lui-même. La raison qui exigeait de Calvin le rejet de la présence réelle, n'a pas tardé à regarder comme incompréhensible l'incarnation du Verbe, l'union de la divinité avec la nature humaine. Laissez faire la raison. Messieurs de la Réforme, et elle ne vous laissera rien de réel dans le mystère, ni d'extérieur dans la foi. L'Écriture n'aura plus d'autorité comme lettre divine; les dogmes n'auront plus de sens; les sacrements plus de valeur ; elle ne vous laissera que votre foi toute nue en Dieu le Père, avec la communion purement morale de votre conscience à la conscience filiale du Christ, par qui tout homme va au Père. Laissez faire encore la raison, et ce reste de religion sans dogme, cette ombre de communion dans une ombre de souvenir ne vous sera pas conservée ; la raison trouvera encore un reste de miracle, par conséquent d'illusion, dans ces rapports intimes avec l'inconnaissable, et ne fût-ce que de votre impuissance à en démontrer le fondement, elle conclura contre A'ous à une nouvelle et dernière impossibilité.
Pour nous, tenons-nous en, de toute la force de notre volonté, à la parole de Jésus-Christ comme à l'ancre de salut qui nous empêche d'aller à la dérive des raisonnements humains. Ah ! nous les vovons.
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nous aussi, les difficultés, nos sens et notre raison ne sont pas satisfaits, et si nous les écoutions, nous chercherions, nous aussi, à les satisfaire, en partie du moins, par des adoucissements à la rigueur du mystère. Mais l'Église catholique, notre mère et notre guide, ne nous permet pas de mettre le pied dans une voie où nous ne pourrions plus nous arrêter. Elle nous place devant le texte infranchissable des paroles de l'institution, comme devant une barrière : « Ceci est mon corps, ceci est mon sangw. — La parole toute-puissante retentit alors à nos oreilles plus forte que tous les bruits de la raison humaine ; que dis-je? J'en appelle à ma raison pour faire taire ma raison elle-même. O raison importune et ondoyante, que me veux-tu? As-tu, oui ou non, donné une fois ton adhésion aux mystères de la religion? Si oui, il est donc raisonnable que tu ne cherches pas incessamment chicane à la toute-puissance de Dieu que tu as bien su reconnaître une fois pour toutes. As-tu, oui ou non, compris comme l'Église le sens des paroles de la Cène et entendu ce que Jésus-Christ voulait dire? Si oui, il est donc raisonnable d'accepter à l'avance toutes les conséquences de ce premier acte de foi ? — Mais si elles sont absurdes, je ne peux les accepter, et il me faut revenir en arrière et reviser le sens du texte dont l'interprétation m'a précipité dans l'absurde. — L'absurde ? Qu'est-ce que cela? Le sais-tu, ô raison si courte dans tes raisons? Voyons ces absurdités : une substance prend la place d'une substance, laquelle est
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détruite, dans son fonds, mais subsiste dans ses qualités apparentes ; une substance est présente à la fois au ciel et sur la terre et en mille endroits au même moment; une substance étendue est réduite à tenir une toute petite place, au point qu'un corps d'homme se trouve dans une parcelle de pain. — Est-ce tout? C'est du moins ce qui paraît le plus incompréhensible dans l'Eucharistie. Eh bien, je te défie, ô ma raison, de me prouver que tout cela est absurde et partant impossible à Dieu qui, en effet, ne peut pas réaliser l'absurde. Pour le prouver, tu devrais d'abord me dire en quoi consiste la substance, s'il est vrai que l'étendue soit essentielle à la matière, et pourquoi, si la substance est quelque chose comme une force immatérielle et par conséquent inétendue, elle ne pourrait pas se concevoir comme séparable des formes matérielles qu'elle revêt d'ordinaire et emprunter d'autres formes auxquelles elle n'est pas communément associée, se multiplier à l'infini, et se trouver tout entière en plusieurs endroits, surtout si cette substance est unie à la substance divine, à qui appartient nécessairement l'ubiquité ! Voyons, parle, le sais-tu ? Voilà ce que tu ne pourras jamais me dire, et cela me suffît pour que tu ne puisses pas dire que le sacrement de l'Eucharistie, qui suppose tout cela, est un tissu d'absurdités et parlant d'impossibilités. Et donc, accorde-moi que ce que tu ne comprends pas est compréhensible à Dieu, et partant possible à Dieu. Il est donc raisonnable, ayant cru à la parole
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de Dieu, quand elle te paraissait plus conforme à tes conceptions, d'y croire encore, quand même elle soulève des difTicultés au-dessus de tes lumières. Crois donc sur la foi des paroles de l'institution : « Ceci est mon corps », qu'en effet ceci est son corps; et pour le reste, puisque Dieu peut tout ce qu'il veut, et que ce qu'il veut n'est pas l'absurde, pour le reste, ô ma raison, courbe-toi, adore et tais-toi !