CHAPITRE VIII
J'ai franchi, grâce à Dieu, les passages les plus difficiles et les plus abrupts de cette rapide et pourtant longue excursion à travers les principaux dogmes de l'Eglise catholique, placés en regard des variations du Protestantisme. Il ne me reste plus, pour avoir parcouru le cycle entier de nos croyances, qu'à défendre le culte des saints contre le sentiment de répulsion, je dirais plus exactement d'horreur, qu'il inspire à nos frères séparés. Je me sens bien à l'aise sur ce terrain de notre foi, et bien loin de demander grâce aux Protestants pour la dévotion aux saints, comme pour un inoffensif superflu, je serais plutôt tenté de leur y montrer le nécessaire couronnement de nos dogmes les plus essentiels et, à coup sûr, le plus magnifique épanouissement de la vie divine dans l'Eglise.
Pourquoi les Protestants ne veulent nous passer ni les saints ni les honneurs que nous leur rendons, vous n'aurez pas de peine à le comprendre si vous voulez bien vous rappeler la manière dont ils expli-
quent la justification. Ce qui justifie le pécheur, c'est la confiance absolue qu'il a d'être justifié par les mérites de Jésus-Christ. Cette confiance, que Luther nomme la foi, est le tout de la justification. C'est un sentiment qui en renferme deux : la repentance du péché et la foi en Dieu par Jésus-Christ. Tous les deux se correspondent et se commandent; plus on se sent pécheur, plus il faut croire, et plus on croit, plus on se sent pécheur. D'où exclusion complète de toute idée de mérite personnel par les œuvres. Jésus- Christ seul a mérité; sa grâce fait tout, la volonté de l'homme rien. Etre juste, au sens que la justice de Jésus-Christ couvre nos péchés, voilà tout ce que le fidèle peut prétendre. Etre saint, au sens catholique du mot, en faisant des œuvres de sainteté, c'est une prétention ofTensante pour Dieu sans qui nous ne pouvons rien, et en qui nous faisons tout ce que nous faisons de bien. Il ne peut donc être question de canoniser les justes, c'est-à-dire de faire honneur aux hommes des dons qu'ils ont reçus de Dieu et de glorifier des mérites qui ne s'appartiennent pas. Encore moins est-il permis de compter sur une soi-disant surabondance de mérites chez les prétendus saints dont pourraient profiter leurs frères moins bien partagés. Quant à faire fond sur les prières que nous leur adressons, jusque dans le sacrifice de la messe, c'est là une aberration du sens chrétien qui ne tend à rien moins qu'à restaurer le paganisme, quand ces prières-là surtout montent vers des images et des statues ou se répandent autour des reliquaires, dans
la lueur des cierges ou la fumée de l'encens. Et quand bien même, en effet, le culte des saints ne déroberait pas à Dieu la gloire de la sainteté qui n'appartient qu'à lui, ce serait encore une atteinte à sa souveraineté, puisque nul autre que Dieu n'a droit aux honneurs religieux.
J'ai déjà répondu, en parlant du mérite des œuvres, à l'accusation que nous jettent à la face les Protestants de nous approprier les mérites de Jésus-Christ ; comme si vraiment nous ne sachions pas que nos mérites ne sont pas les nôtres, mais que Jésus-Christ met le comble à ses grâces en voulant bien récompenser, honorer, glorifier, dans ses saints, les mérites qu'ils ne doivent qu'à sa pure bonté. Bien loin de méconnaître la sainteté de Dieu, source de toute sainteté, c'est nous qui la connaissons mieux, en la voulant répandre en rayons comme le soleil qui ne se trouve point diminué de toute la splendeur dont il revêt la nature. Ne sommes-nous pas dans l'esprit même de Jésus-Christ qui est venu de la part de son Père nous enseigner la sainteté, quand il nous a dit : « Soyez parfaits comme votre Père céleste est parfait »? Est-ce que les Protestants eux-mêmes, quand ils oublient pour un moment les formules qui les enchaînent, ne parlent pas comme nous, entre eux, d'àmes privilégiées, d'àmes plus saintes que les autres, qui poussent plus loin que les autres l'imitation du Père par l'imitation du Fils? Et s'ils laissaient de côté pour un instant la chicane qu'ils nous font sur les mérites, qui ne sont toujours que les mérites
de Jésus-Christ, ne nous accorderaient-ils pas que les saints serviteurs de Dieu sont dignes comme tels des hommages de leurs frères?
Aussi bien, n'est-ce pas tant sur le principe que sur la nature de l'hommage à rendre aux saints que les Réformés demeurent irrévocablement séparés de nous. Ils ne veulent pas que cet hommage offre un caractère religieux, tout ce qui est religieux, disentils, étant réservé à Dieu seul et à la personne de l'Homme-Dieu. Or, prier les saints comme nous faisons, honorer les saints comme nous faisons, en associant leurs noms, leurs images, leurs reliques même à nos offices, c'est évidemment leur rendre un culte plus que civil, un culte religieux. En d'autres termes, la prière ou l'intercession des saints, et le culte des saints proprement dit, sont deux choses également contraires à l'essence de la religion chrétienne qui n'a qu'un objet : la relation de l'homme avec Dieu seul, par l'intermédiaire du seul Jésus-Christ. Répondons à tout cela.
Que Dieu soit le souverain maître de toutes choses et qu'à lui seul soit due l'adoration par l'hommage de toutes les puissances de notre àme, que Dieu soit le souverain bien et la suprême félicité de sa créature, et qu'à lui seul doivent s'adresser, comme à l'auteur de tous les biens, l'amour et la prière, c'est ce que nul catholique ne peut oublier, pour l'avoir
appris de l'enseignement de l'Eglise, laquelle le tient de Jésus-Christ, qui lui-même a renouvelé le commandement de Dieu.
Le sacrifice, expression de l'hommage absolu, la prière, expression du besoin que nous avons de Dieu, voilà les deux principales formes du culte religieux. Mais pour rendre le sacrifice acceptable et la prière agréable, le Verbe s'est fait homme et s'est placé comme intermédiaire entre le Créateur et sa créa-^ ture, ou mieux il s'est substitué à l'homme indigne, pour être victime à sa place, à l'homme dénué de tout, pour prier à sa place, de sorte que le sacrifice mérite d'être accepté et la prière d'être exaucée.
D'où le culte religieux va de l'homme à Dieu en passant par Jésus-Christ et ne peut suivre un autre chemin. L'Eglise l'entend bien ainsi, qui garde dans l'offrande de la messe la perpétuité du Sacrifice de l'Homme-Dieu s'immolant pour nous à son Père, et qui n'adresse pas à Dieu une seule oraison sans la faire présenter « par Jésus-Christ Notre- Seigneur ».
Tout cela est vrai en principe, disent les Réformés, mais dans la pratique les choses vont autrement. L'Eglise, en autorisant le culte des saints, intercepte la communication entre le fidèle et son Dieu, en introduisant, au-dessous et même à côté de l'Homme-Dieu, le seul terme moyen, le seul médiateur, une simple créature à qui elle rend les honneurs divins, à qui elle adresse des invocations.
Divisons la difficulté et examinons d'abord si
vraiment l'invocation des saints est une injure au Christ, médiateur unique et attitré entre le chrétien et son Dieu.
Que faut-il pour que la médiation du Christ Sauveur soit et demeure intacte? Une seule chose, à savoir que l'invocation faite aux saints sous-entende, si elle ne l'exprime pas toujours, le passage de notre prière et de la leur propre par le seul intercesseur officiel et écouté, Jésus-Christ. Or l'Eglise n'y manque pas ; toutes ses démarches auprès des saints sont entourées de cette précaution ; elle les considère comme des intercesseurs secondaires auprès du grand et principal intercesseur. Lisez les formulaires autorisés des invocations aux saints : tous se terminent par la clause nécessaire : « Par Jésus- Christ Notre-Seigneur ». A tout le moins, jamais le fidèle ne demande aux saints de lui accorder la grâce, qui n'est pas en son pouvoir, mais simplement leur appui pour l'obtenir. Voyez les litanies, ces appels réitérés, monotones, mais si pressants; est-ce que ces invocations, qui partent comme des flèches des lèvres et du cœur, se tromperaient de chemin? Non pas : elles ne disent jamais aux saints qu'une seule chose : « priez pour nous, priez pour nous, priez pour nous ». A Dieu seul et à Jésus-Christ, son Fils, elles réservent la prière directe : « ayez pitié de nous, exaucez-nous, pardonnez-nous! » Si vous connaissez quelque prière qui intervertisse les rôles et mette le saint à la place de Dieu, ou simplement à la place de Jésus-Christ, vous pouvez affirmer qu'elle
ne porte pas la marque de l'Église et qu'il faut la rejeter comme de la fausse monnaie.
Fort bien, disent les Réformés; admettons que la prière n'en arrive pas moins à son adresse, en passant par la soi-disant intercession des saints. Mais à quoi bon ce détour? Pourquoi ce circuit pour aller vers un Dieu qui veut nous voir venir en droite ligne?
Répondons d'abord au pourquoi par d'autres pourquoi. Pourquoi la prière à Dieu? Voyage inutile de la pensée et du désir! car Dieu ne sait-il pas d'avance tous nos besoins et n'entend-il pas, avant même qu'ils ne soient exprimés, les soupirs de nos cœurs? Que dis-je? N'est-ce pas lui qui nous inspire nos prières? C'est donc peine perdue pour nous que de lancer par delà les nues des invocations qui n'ont pas besoin d'être formulées pour arriver à leur but! Ce n'est pas tout : pourquoi demandons-nous quelque chose à Dieu pour les autres? Pourquoi demandons-nous à nos frères de prier pour nous? Dieu ne sait-il pas ce qu'il nous faut, à nous et à nos frères, et n'inspire-t-il pas à nos frères, comme à nous, ce qu'ils doivent demander?
Où n'irait-on pas avec ces pourquoi? Il est d'ailleurs aisé d'y répondre. Je n'ai pas à défendre contre les Protestants la légitimité de la prière qui s'adresse directement à Dieu. Jésus-Christ nous en a donné le précepte, et l'exemple, et la formule. Ils savent aussi bien que nous que Dieu n'a pas besoin de nos prières pour connaître nos besoins, mais que nous
avons besoin de prier Dieu, ne fût-ce que pour reconnaître, en le priant, que nous ne pouvons rien avoir sans lui. Ils savent aussi bien que nous que la prière à Dieu est une reconnaissance de son souverain domaine, une action de grâces pour ses bienfaits, une promesse de faire sa volonté, bien plutôt qu'un désir de lui imposer la nôtre. Les Protestants savent aussi bien que nous que si Dieu veut bien qu'on le prie et qu'on le prie pour les autres, et qu'on prie les autres de prier pour soi, c'est qu'il nous est bon de prier en toutes ces manières, et que nous devenons meilleurs en le faisant. Il n'y a pas là de circuit inutile, mais simplement un exercice de charité (1).
Les cœurs des fidèles se trouvent ainsi réunis comme par un réseau de prières qui les font monter ensuite tous ensemble vers Dieu. Dira-t-on que la charité n'est pas agréable à Dieu? ou bien qu'il la veut seulement étendue aux élus qui sont encore sur la terre? N'y aurait-il plus de rapport de charité entre ce monde où l'on lutte encore pour le bonheur, et l'autre monde où l'on l'a trouvé? Ne priera-t-on plus là-haut, et si l'on n'a plus besoin de prier pour soi ni pour ses frères du ciel, n'aura-t-on plus la joie de prier pour ceux qu'on a laissés encore derrière soi sur le chemin du ciel? Cet égoïste bonheur est-il vraiment conforme à la bonté de Dieu? « Non, me dit Bossuet, parce que Dieu veut établir une parfaite fraternité entre tous ceux qu'il veut rendre heureux,
(1) Bossuet. — Explication de la Messe, Chap. XXXIX.
OU dans le ciel, ou sur la terre; il inspire, non seulement aux fidèles, mais encore aux saints anges et aux saints hommes qui sont dans le ciel, le désir de prier pour nous, parce que c'est une perfection aux saints hommes, qui sont nos semblables, de s'intéresser pour notre salut, et une autre perfection aux saints anges, qui ne le sont pas, d'aimer et de révérer en nous la nature que le Fils de Dieu a cherchée jusqu'à s'y unir en personne. » (1)
Si c'est charité aux anges et aux saints d'intercéder pour nous, quel désordre y a-t-il de notre part à solliciter ce qu'il leur est permis et même bon de nous offrir, je veux dire leur intercession? Nous prions les saints, selon cet ordre de société fraternelle qui nous porte à demander le secours de nos frères vivant sur la terre (2). L'esprit de fraternité ne serait-il selon Dieu que dans les limites du temps et de la vie terrestre? Pourquoi la qualité de médiateur que l'Écriture donne à Jésus-Christ recevraitelle de l'intercession des saints qui régnent avec Dieu un préjudice que tout le monde reconnaît qu'elle ne reçoit pas de l'intercession des fidèles qui vivent avec nous? L'intercession, qu'elle vienne d'en haut, qu'elle vienne d'en bas, du ciel ou de la terre, n'est pas de nature différente ; il suffit qu'elle s'ordonne toujours à l'intercession suprême de Jésus- Christ.
Cependant, si l'invocation des saints est du même
(1| Explication de la Messe, Chap. XXXIX.
(2) Exposition de la doctrine, IV. — {Invocation des Saints).
ordre que l'espèce de société de secours mutuels formée ici-bas par ceux qui prient les uns pour les autres, il faut croire qu'elle la dépasse en efficacité et en étendue. Nous le croyons, nous du moins, catholiques, parce que nous croyons que les saints sont plus agréables à Dieu que les fidèles vivant sur la terre; sans doute, encore une fois, ce qu'ils ont d'agréable leur vient de Dieu qui les a comblés de ses dons; mais enfin Dieu veut bien les avoir pour agréables, et il est naturel qu'il tienne de leurs prières un plus grand compte que des nôtres ou que de celles de nos frères d'ici-bas. Ils jouissent auprès de Dieu, vraisemblablement, d'un certain crédit et ils le mettent à notre disposition. Avons-nous tort de les invoquer comme patrons, comme avocats, comme protecteurs, comme défenseurs, comme gardiens? Non, si nous n'oublions pas qu'ils tiennent leur crédit de Dieu seul et qu'au moment même où ils le mettent à notre service, ils ne s'en servent que grâce aux mérites de Jésus-Christ, le seul Sauveur. Il est bon et utile, dit en propres termes le Concile de Trente, d'invoquer les saints d'une manière suppliante et de recourir à leur aide et à leur secours, pour obtenir de Dieu ses bienfaits, par son Fils Notre- Seigneur, qui est seul notre Sauveur et notre Rédempteur.
Autre chose, nous dira-t-on, est de prier, sur la terre, nos frères de prier pour nous, autre chose est d'adresser aux saints qui sont au ciel de véritables prières. D'abord, quand nous prions nos frères d'ici-
bas de prier pour nous, il ne s'agit que d'une prière, au sens profane du mot, et non d'une invocation; et puis, quand nous leur exposons l'objet de notre prière, nous savons qu'ils nous comprennent puisqu'ils nous entendent, au lieu que nous ne pouvons en dire autant des saints auxquels nous parlons à travers l'inconnu de l'espace et du temps.
La « manière suppliante », comme parle le Concile de Trente, dont nous invoquons les saints, s'explique assez par le crédit que nous leur reconnaissons auprès de Dieu. On a quelquefois sur la terre, vis-à-vis de personnes vénérées ou influentes, de ces façons de prier qu'on trouve toutes naturelles et qui le sont plus encore vis-à-vis de ceux que nous croyons très puissants auprès du Souverain Maître.
Quand on croit, comme nous, que l'intercession des saints rentre dans le plan divin, par l'esprit de fraternité qui en est l'àme, et la glorification des mérites de Jésus-Christ qui est la source de toute sainteté, on n'est pas arrêté par ce qu'il y a de mystérieux dans ce commerce des vivants avec les âmes des bienheureux. On passe outre à la difiiculté ; on n'est point en peine de se demander comment Dieu, qui permet le service de charité, saura le rendre possible. N'oublions pas qu'en matière de dogme, le surnaturel est la règle, et ne jugeons pas des possibilités à la mesure de notre raison. N'oublions pas non plus que le monde des esprits échappe à notre expérience, si bien que les mots nous manquent pour en parler. La foi nous assure que les saints anges et
les saints hommes sont en communication d'esprit avec nous; nous leur parlons n'importe en quel idiome, ils nous entendent. Je ne peux pas demander à la raison de m'expliquer comment cela se peut faire; mais je défie la raison de me prouver que cela ne se peut pas faire. Quand je songe à l'infinité de Dieu, autant que je puisse m'en faire une idée, je me figure qu'il est présent à toutes nos pensées comme à toutes nos actions, et qu'il a conscience des mouvements mêmes qui échappent à notre connaissance. Dieu est le lieu des esprits comme l'espace est le lieu des corps, a dit un philosophe. C'est en lui que se meuvent nos âmes, en lui qu'elles se rencontrent avec d'autres âmes, et qu'est-ce donc qui s'oppose à ce que, dans ce rendez-vous au sein de la divinité qu'est la prière sous toutes ses formes, les bienheureux, unis comme ils le sont à Dieu et plongeant, pour ainsi dire, dans sa lumière, puissent lire, à mesure qu'elles se déroulent dans la connaissance divine, les mystérieuses dépêches qui arrivent de toutes les directions de l'humaine misère et de l'universelle imploration.
On peut admettre, à la rigueur, que pour être mieux agréée de Dieu qui seul peut l'exaucer, notre prière fasse un détour en passant sur les lèvres des saints, pourvu que les saints eux-mêmes la transmettent par l'unique médiateur, Jésus-Christ. Le roi
du ciel, si jaloux qu'il soit de sa souveraineté, ne peut trouver mauvais que les requêtes de ses sujets ne lui parviennent pas toujours directement, pourvu qu'elles lui soient présentées par quelqu'un de sa cour qui soit, comme on dit, persona grata, et qu'il soit bien entendu que, nonobstant les recommandations, il reste maître de ses grâces. Si vous supposez que ce roi-là est père et qu'il aime son fils, vous comprendrez qu'il ne soit pas jaloux de voir les suppliques passer par des mains si chères.
Mais s'il s'agit de l'honneur et du culte proprement dit, il en va tout autrement. Tout culte doit se terminer à Dieu comme à sa fin nécessaire, et nulle créature n'a le droit d'intercepter des honneurs qui sont réservés au Créateur. La prière, au surplus, ne s'arrête sur le saint que pour s'y poser un moment, comme l'oiseau au sommet d'un arbre, et poursuit son vol à travers l'espace. Mais l'honneur, lui, ne peut voler de la sorte de créature en créature avant de se fixer à son objet dernier. Ce qui est offert aux hommes est retiré à Dieu, et Dieu ne peut partager avec personne les honneurs divins. L'invocation des saints peut se soutenir parce qu'elle s'ordonne finalement à l'invocation de Dieu. Le culte rendu aux saints, ne pouvant s'ordonner au culte de Dieu, est une pure idolâtrie.
Voilà, contre le culte rendu aux saints, l'objection des Protestants. Et j'avoue qu'en la forme où elle est énoncée, l'objection est irréfutable.
Oui, et c'est Bossuel qui parle, il y a un culte qui
est propre à Dieu, qu'on ne peut rendre à la créature sans idolâtrie, et c'est celui par lequel on reconnaît en Dieu le principe de son être et de son bonheur. C'est là le propre exercice de la religion. Aucun des catholiques ne révoque en doute cette vérité, et en renfermant dans ces bornes l'honneur religieux, nous avouons que Dieu seul en est capable (1).
Si donc nous persistons à rendre aux saints une sorte d'honneur religieux, c'est que nous ne confondons pas l'honneur que nous rendons à Dieu et l'honneur que nous rendons à ses saints. Les Protestants nous condamnent sur une équivoque. Ils nous condamnent sans nous entendre, et n'est-ce pas dans un de leurs dictionnaires théologiques les plus récents que, sous la plume d'un Monod, on lit cet énorme quiproquo, qui attribue aux catholiques la fête de l'Adoration perpétuelle de la Très Sainte Vierge?
Bossuet fut vivement attaqué par un certain M. Noguier, pour avoir dit, dans « l'Exposition », que l'honneur qu'on rend aux saints pouvait, en un certain sens, être appelé religieux. « Mais ce sera une adoration : donc l'honneur qu'on rend aux saints sera du même ordre que celui qu'on rend à Dieu». La voilà, léquivoque! Religieux, le culte des saints, parce que ce qui est religieux se rapporte nécessairement à Dieu? « Mais ces Messieurs ne voulaient pas aller jusque là, ils voulaient bien aller pour les saints jusqu'à la vénération et au respect.
(1) Bossuet, Du culte dû à Dieu (chap. X).
Mais qu'on n'y mêlât point de religion, même les termes! » Pure chicane de mots qui nembarrasse que ceux qui veulent être embarrassés. LÉglise y a pourvu d'ailleurs, en distinguant par des termes propres l'adoration que nous devons à Dieu, qu'elle appelle le culte de latrie, de Ihommage que nous rendons aux Saints, qu'elle désigne sous le nom de diilie. Au reste, si le terme de religieux offusque leur délicatesse, Bossuet en fait bon marché; « Il est certain, dit-il, que le Concile de Trente ni notre profession de foi ne s'en servent pas, et que je lai soutenue plutôt pour défendre en général l'innocence du langage humain que pour aucune raison qui fût particulière au langage de l'Eglise » (1).
Mais le mot effacé, la chose reste, et Ion nous reproche tout ce que nous faisons pour honorer les saints, le sacrifice de la Messe offert en leur honneur, et autour de leurs statues, et autour de leurs reliques, ces cierges allumés, cet encens fumant, et ces chants et ces hymnes, et ces agenouillements, et ces baisements, et ces médailles, et ces images, et ces scapulaires, en un mot, toutes les dévotions aux formes variées qu'a revêtues, avec ou sans l'autorisation de l'Église, le culte des saints, religieux ou non! Voyons comment tout cela peut s'accorder avec le principe que tout culte se rapporte à Dieu comme à sa fin nécessaire.
On trouve étrange que nous offrions Jésus-Christ, dans le sacrifice de la Messe, en l'honneur des saints,
(1) Du culte dû à Dieu, ch. XI.
comme si nous délournions vraiment cet auguste sacrifice de son objet qui est l'honneur de Dieu. Aussi, n'est-ce point ce que nous faisons : « En offrant à l'honneur des saints, comme parle Bossuet, c'est Jésus-Christ que nous offrons pour honorer la mémoire des saints et remercier Dieu de la gloire qu'il leur a donnée. Car pour qui est-ce que .lésus-Christ s'est offert sur la croix, si ce n'est pour nous mériter la gloire? Que pouvons-nous donc offrir à Dieu en actions de grâces pour les saints, si ce n'est la même victime par laquelle ils ont été sanctifiés? » (1). A qui le mérite de la sainteté des saints? A Jésus-Christ, dont le sacrifice les a sanctifiés? A qui le remerciement? A Dieu qui a donné son Fils pour notre salut. Et le moyen de remercier Dieu? Sinon d'offrir en actions de grâces le sacrifice qui nous a valu le bienfait. Et par conséquent, à qui va l'honneur rendu aux saints dans le sacrifice? Sinon à Dieu, par qui les saints sont dignes d'honneur. Que les Protestants prennent seulement la peine de lire les Oraisons appelées Secrètes, que l'Eglise prononce sur les offrandes, celle-ci par exemple : Nous vous immolons ô Seigneur, solennellement ces hosties, pour honorer le sang répandu de vos saints martyrs, et en célébrant les merveilles de votre puissance par laquelle ils ont remporté une si grande victoire » (2). Et cette autre : « Nous vous offrons, ô Seigneur, dans la mort pré-
(1) Explication de la Messe, cli. XL.
(2) En la fête des suints BasUide, Cyrinus, Nabor (12 juin).
cieuse de votre martyr, ce saint sacrifice d'où le martyre même a pris sa source » (1).
« C'est en vérité, être trop grossier, conclut Bossuet, et avoir l'esprit trop bouché aux choses célestes, que de ne pas voir que l'honneur des saints n'est pas tant leur honneur que l'honneur de Dieu, qui est « admirable en eux », dont la mort est « précieuse » devant lui, qui ne cessent de le « bénir », de lui chanter qu'il est « leur gloire », « leur salut », « leur espérance », la « gloire de leur vertu », celui d'où leur vient toute « leur force », et « le seul qui les élève ». L'Église a répété sans cesse ces passages de l'Ecriture, et c'est Dieu qu'elle loue dans ses serviteurs. Offrir pour les saints, c'est célébrer la grandeur et la puissance de Dieu dans les grâces qu'ils en ont reçues. L'Église ne se lasse point d'inculquer cette vérité, et pour rapporter toutes les manières dont elle l'explique, il faudrait transcrire ici tout le Missel » (2).
Volontiers les Protestants s'inclinent devant le témoignage de saint Augustin. Ce grand docteur disait, il y a quinze cents ans, « qu'il ne fallait pas croire qu'on offrît le sacrifice aux saints martyrs », encore que, selon l'usage pratiqué, dès ce temps -là par l'Église universelle, on offrît le sacrifice sur leurs saints corps, et à leurs mémoires, c'est-à-dire devant les lieux où se conservaient leurs précieuses reliques; ce même Père avaitajouté qu'on
(1) Feriâ V. post. Doni. III. Quadrag.
(2) Explication de la Messe (XL).
faisait mémoire des martyrs à la sainte table, dans la célébration du sacrifice, non afin de prier pour eux, comme on fait pour les autres morts, mais plutôt afin qu'ils priassent pour nous.
Il est vrai que, selon les Protestants, cette doctrine remonte précisément à ce malheureux quatrième siècle, à qui l'honneur d'avoir produit un saint Augustin, un saint Basile, un saint Ambroise, un saint Jérôme, un saint Chrysostôme, un saint Grégoire de Nazianze, ne sufiît pas à faire pardonner la honte d'avoir introduit l'idolâtrie du culte des saints! Comme si ces grands hommes ne l'avaient pas appris eux-mêmes de leurs prédécesseurs, ce qui ressort avec évidence de la façon dont ils parlent. Au reste, pour savoir ce que veut l'Église, c'est à l'Église que nous devons nous adresser; écoutons le Concile de Trente qui tranche le débat, en répondant aux calomnies des prétendus Réformateurs : « L'Église n'offre pas aux saints le sacrifice, mais elle l'offre à Dieu seul qui les a couronnés; le prêtre ne s'adresse pas à saint Pierre où à saint Paul pour leur dire: Je vous offre ce sacrifice; mais, rendant grâces à Dieu de leurs victoires, il demande leur assistance, afin que ceux dont nous faisons mémoire sur la terre, daignent prier pour nous dans le ciel ». (Concil. Trid., sess. xxii, c. 3).
Si tel est l'esprit dans lequel nous offrons aux saints le plus grand honneur que nous puissions leur faire, qui est de les associer à l'offrande du sacrifice, nous pouvons soutenir hautement toutes les
autres marques de vénération que nous leur donnons, soit dans leurs noms, soit dans leurs images, soit dans leurs reliques.
Et c'est pourtant là-dessus qu'on nous attaque le plus fort : « On dit qu'en ce qui regarde les actions extérieures de respect, nous n'avons rien qui soit réservé à Dieu seul. Les saints ont parmi nous, aussi bien que Dieu, et de l'encens et des luminaires, et des temples, et des fêtes... Un Turc, un païen, un Américain, c'est un contemporain de Bossuet qui parle, les simples même parmi nous prendront les saints pour autant de dieux ! ». « Sans doute, reprend Bossuet, ils peuvent entrer dans cette pensée, s'ils ne cherchent qu'un prétexte pour nous quereller, sans jamais vouloir ni ouvrir nos livres, ni nous entendre parler de notre religion. Quelle erreur de s'imaginer qu'on puisse connaître à la contenance des hommes ce qu'ils servent ou ce qu'ils adorent! Les païens qui nous verront, Catholiques et Protestants, lever les yeux au ciel, et si l'on veut, du côté de l'Orient, selon les coutumes des anciens, pourront croire que nous adorons le soleil et les astres! » Où a-t-on vu, en effet, qu'un acte extérieur ait en soi une signification absolue, si on le sépare de l'intention qui l'anime et l'explique? C'est au culte intérieur qu'il faut demander raison du culte extérieur. Et si nos actes intérieurs ne sont point idolâtres, pourquoi les actes extérieurs le seraient-ils? Y aurait-il des gestes, des attitudes du corps qui signifieraient naturellement les honneurs divins, et qui
seraient accusateurs d'idolâtrie, toutes les fois qu'ils ne s'adresseraient pas à Dieu? L'usage et la coutume s'opposent à cette classification arbitraire. Les attitudes du corps sont moins diverses que celles de rame; le corps n'a pas deux manières de se prosterner devant ce qu'il honore, qu'il s'agisse d'un homme ou qu'il s'agisse d'un Dieu; l'esprit seul y met de la difîérence, celle de Tintention.
Voyons donc les intentions, et d'après les intentions jugeons si l'honneur que nous rendons aux saints est de même nature que l'honneur que nous devons à Dieu. Entendons Bossuet sur ce point, car, en lui, nous entendons toute lEglise.
« Le premier acte intérieur par lequel nous adorons Dieu, c'est que nous reconnaissons qu'il est lui seul Celui qui est. et que nous ne sommes rien que par lui, ni dans l'ordre de la nature, ni dans l'ordre de la grâce, ni dans l'ordre de la gloire. Tout le reste dépend de là ; et ce premier sentiment de religion fait que nous nous attachons à Dieu comme à la cause de notre être et de notre bonheur, par la foi, par l'espérance et par la charité ; nous croyons sur sa parole les choses les plus incroyables; nous appuyons sur sa promesse l'espérance de notre salut et de notre vie ; nous l'aimons de tout notre cœur, de toute notre âme, de tout notre entendement, de toutes nos forces, et nous aimons notre prochain pour l'amour de lui. Les ministres, continue notre auteyr, savent-ils d'autres actes intérieurs par lesquels il faille adorer Dieu, en esprit et en vérité.
selon la doctrine de l'Évangile? Ignorent-ils que ces trois vertus, la Foi, l'Espérance et la Charité, auxquelles seules aboutit toute la doctrine de l'Ancien et du Nouveau Testament, sont appelées parmi nous les vertus théologales, parce que les autres vertus peuvent avoir des objets humains, et que le propre de celles-ci, c'est de n'avoir pour objet que Dieu? Ne savent-ils pas que nous enseignons ce fondement essentiel de toute la religion, non seulement dans l'Ecole à tous les théologiens, mais encore dans le catéchisme à tous les enfants; et que par là nous leur apprenons à distinguer Dieu, Père, Fils et Saint-Esprit, de toutes les créatures, visibles et invisibles, corporelles et spirituelles? » (1).
Après cela, que les Protestants nous chicanent, s'ils le veulent, sur les cérémonies extérieures, peu nous importe; si nos sentiments distinguent entre ce que nous devons à Dieu et ce que nous devons à ses créatures, peu nous importe que ceux qui les ignorent ou feignent de les ignorer reprochent à nos actes extérieurs de ne pas distinguer assez.
« Vous égalez ainsi, nous dit-on, vos saints à Dieu, puisque vous leur érigez des temples, puisque vous leur consacrez des jours de fêtes. » Quant aux fêtes : « Toute l'Angleterre plaide notre cause, répondait Bossuet à Jurieu, puisqu'elle célèbre comme nous les fêtes des saints, et pour ne manquer à aucun, même la fête de la Toussaint. Et l'historien de la Réforme anglicane, Burnet, n'a-t-il pas écrit (( qu'aucun de
(1) Du culte dû à Die/t, ch. VII.
» nos jours n'est proprement dédié à un saint, mais » on les consacre à Dieu en mémoire des saints dont » on leur donne le nom », ce qui est de mot à mot notre doctrine, comme il parait en tout et partout par nos catéchismes, et tout ce qu'on nous impute au delà est pure calomnie. Quant aux temples, toute l'Angleterre nous justifie encore. Qui ne connaît à Londres l'église Saint-Paul et toutes les autres qui portent les noms des saints? On nous dira que c'est pour en conserver la mémoire, mais que les temples sont proprement dédiés à Dieu, comme les fêtes. C'est encore notre doctrine. » (1)
Mais voici bien une autre affaire : les images qui peuplent nos églises, et les prosternements si profonds des fidèles qui rappellent ceux des païens devant leurs idoles, et les cierges qui se consument en leur honneur, à l'imitation encore des païens qui aimaient à voir leurs dieux « tout bottés de cire fondue jusqu'aux genoux », comme s'exprime un de leurs poètes (2).
Eh! sans doute, les dehors se ressemblent, mais j'en appelle encore une fois aux intentions, aux actes intérieurs. Qui donc s'y trompe parmi nous? Y a-t-il une seule àme catholique, si simple qu'on la suppose, qui considère dans les images, dans les statues des saints, quelque divinité ou vertu, qui leur demande quelque grâce, qui ne sache pas dis-
(,1) IV' Avertissement aux Protestants sur le reproche d'idolâtrie, XXX.
;2) Genua incerata deorum (Perse).
tinguer entre la pierre, ou le marbre, ou le bois qu'elle touche de ses mains ou de ses lèvres, et l'intercesseur qu'à travers ces gestes et ces démonstrations elle essaye d'émouvoir dans le ciel, où elle sait parfaitement qu'il est?
On dira encore, et les Protestants l'ont dit, que les païens non plus ne croyaient pas que la divinité fût présente dans le dieu de marbre ou de pierre qu'ils adoraient; leur esprit visait par delà et cherchait, dans leur représentation visible, la protection des puissances invisibles.
J'admets cette façon d'idéaliser le paganisme; et je veux bien croire que les adorateurs de Jupiter, de Minerve ou de Mercure, ne se trompaient que sur le dieu et non sur son image, sur l'original et non sur le portrait, sur le fond et point sur la forme. >hiis on m'accordera bien qu'ils se trompaient et qu'ils étaient effectivement idolâtres. Idolâtres, non pas pour s'être fait des idoles inanimées, qui avaient des oreilles sans entendre, des yeux sans voir, des pieds sans marcher, comme toutes les statues du monde, mais idolâtres pour s'être fait de fausses idées sur la divinité, et de ces fausses idées de véritables idoles (3).
Si donc on veut que le culte des saints nous fasse païens et idolâtres, il faut nous passer nos statues et les hommages dont nous les entourons, puisquaussi bien ce n'est pas ces sortes de cérémonies qui font le
(3) Les fausses idées qu'on a de Dieu, dit saiut Augustin . sont les premières idoles que les hommes se sont foPiru^es, et c"est là ie vrai principe de l'idolâtrie.
païen et l'idolâtre ; mais il faut nous prouver que ce que nous vénérons derrière ces représentations matérielles, ce sont de faux dieux, ce sont des idoles, ce sont des puissances occultes, que nous revêtons des attributs mensongers de la divinité ! Je mets au défi le plus acharné de nos Réformés de prouver contre nous cette accusation. Que faut-il à un chrétien pour être à jamais préservé du péché d'idolâtrie dans les honneurs qu'il rend aux saints? Deux principes d'une extrême simplicité, mais qui suffisent à le séparer essentiellement du païen : le premier est qu'il n'y a qu'un Dieu, créateur et souverain Seigneur de toutes choses, et qu'en conséquence, s'il y a des créatures qui méritent nos hommages, elles ne laissent pas, en les recevant, de rester simples créatures. Le second principe est que, s'il y a des créatures qui méritent des honneurs religieux et, en un certain sens, divins, c'est qu'elles ont commencé par être honorées de leur Créateur qui les a appelées à partager sa gloire et, en un certain sens, son pouvoir. Or, dites-moi, de quelque ignorance qu'il plaise aux Protestants d'accabler les Catholiques, en connaissez-vous un seul parmi nous dont la foi ne puisse aller jusqu'à croire que Dieu seul est Dieu, que les saints sont des créatures et que ce qu'ils ont de puissance, ils le tiennent de Dieu? Est-ce là de l'idolâtrie? Peut-on, de bonne foi, s'y tromper? Peuton, de bonne foi, confondre l'idée que nous nous faisons de nos saints, créés de Dieu comme nous, glorifiés de Dieu plus que nous, mais toujours nôtres
par le rang et l'égalité d'origine, avec l'idée que les païens se faisaient de leurs dieux, tous immortels, bien qu'inégaux en grandeur et en puissance, et qui exerçaient une infinité de fonctions où s'éparpillait, pour ainsi dire, en parcelles, à travers la nature dont elle ne parvenait pas à se distinguer, la divinité tout entière.
Cette distinction fondamentale une fois posée, il ne me déplaît pas cependant d'avouer que le culte des saints marque dans l'Eglise la persistance et l'épuration de ce que le paganisme avait de naturellement religieux. En religion, comme en tout, on ne détruit que ce que l'on remplace, et l'Église n'aurait sans doute jamais détourné les nations païennes du culte de leurs idoles, si elle n'avait offert dans le culte des saints une satisfaction à ce besoin que l'homme éprouve d'avoir tout près de soi, à sa disposition, même pour ses affaires temporelles, ou son Dieu ou quelqu'un qui touche de près à son Dieu. Le paganisme, dans ce qu'il avait de périssable et de corrupteur, voyait Dieu, mettait Dieu, adorait Dieu en toute chose, si bien que, suivant la forte parole de Bossuet, tout était Dieu, excepté Dieu lui-même. Quelque chose cependant n'était pas mauvais, dans ce chaos du polythéisme, et demeurait comme le témoignage d'un christianisme latent, c'était le sentiment que la divinité prenait intérêt à l'homme et que les forces de la nature étaient aux ordres de
Dieu. Paraisse le Dieu unique des chrétiens : tout n'est plus Dieu, mais Dieu est encore tout, le tout de l'univers et de l'homme. Dieu ne sert plus à tout, comme un esclave à tout faire, mais tout sert à Dieu, comme la nature à son Maître. Et de même que tous les sacrifices des fausses religions disparaissent pour faire place à l'unique et auguste sacrifice de l'autel, de même toutes les superstitions païennes s'épurent en se transposant du domaine des forces naturelles, qu'elles avaient le tort de diviniser, dans le domaine de la toute puissance surnaturelle du Dieu unique qui se met au service de qui il lui plait, et se sert même des choses inanimées, sans s'aliéner jamais ni se confondre dans ses créatures (1).
Que l'on veuille bien regarder à la lumière de ces considérations les pratiques populaires de la dévotion aux saints; peut-être sera-t-on moins prompt à les tourner en ridicule ou en blâme. Le peuple, dira-t-on, a remplacé par des saints les dieux qui
(1) Ce qui est au fond de ce christianisme éternel que je découvre jusque dans les fausses religions, ce n'est pas autre chose que la foi en la Providence de Dieu, qui n'abandonne le monde ni les hommes aux lois naturelles ni aux lois humaines, qui continue à intervenir dans les causes et dans les effets, soit pour les soutenir, soit pour les diriger, soit pour les modifier, soit pour les restreindre, comme un mécanicien de génie qui hvrerait aux mains des ouvriers la machine de son invention, tout en se réservant pour lui-même le secret du principe qui l'actionne. La foi en l'intervention des saints est précisément la forme sensible de la foi en la Providence particulière du Créateur, à qui tout obéit, même les lois que lui-même a établies.
passaient pour verser dans les sources d'eau vive des vertus merveilleuses. Quand cela serait, si le peuple sous-entend que Dieu est le véritable auteur du miracle attendu, où est le mal, même si l'attente est souvent vaine, aussi vaine que l'attente du miracle médical promis par la science? S'il y a erreur, elle n'est pas dans la confiance en Dieu et dans l'intervention des saints; on ne se trompe jamais en cette matière. Erreur de fait, peut-être, erreur historique; le saint n'a peut-être pas même existé, tel saint Expédit; son nom n'est peut-être qu'un simple jeu de mots, tel saint Clair, parce qu'il guérit les maladies des yeux, tel saint Hildevert, qui guérit des vers les petits enfants. Mais la foi est chose si délicate qu'il ne faut en redresser les écarts qu'avec beaucoup de précautions. Erreur de circonstances encore. Les prières sont parfois singulières; elles ont l'inconvénient de supposer que le saint fait tout seul, donne tout seul ce qu'on lui demande; simple sous-entendu, la plupart du temps, et auquel Dieu sans doute veut bien suppléer, lui qui entend la prière des saints. N'est-ce pas un peu la faute de l'indulgence divine, si nous en sommes venus à prier les saints comme s'ils faisaient eux-mêmes tout ce que Dieu fait par eux? Si Dieu ne leur avait pas laissé faire tant de miracles, dont la mémoire des peuples chrétiens est encore pleine pour longtemps, croit-on que le culte des saints ne serait pas tombé tout seul avec tant d'autres institutions qui, en perdant leur utilité, ont perdu leur raison d'être?
Erreur encore, je veux bien en convenir, ces traditions bizarres qui accompagnent, dans les pèlerinages populaires, telle et telle démarche auprès de la statue du saint. Tout n'est pas pur de mélange superstitieux dans ces dévotions dont l'origine remonte à la conversion de nos pères au christianisme. L'Eglise n'approuve pas tout, mais elle n'a garde de tout blâmer, de peur de tout détruire.
Faut-il taxer d'erreur ou de légèreté, en matière de foi, la confiance que beaucoup de personnes, qui n'en sont pas d'ailleurs très scrupuleuses sur les grandes pratiques chrétiennes, attachent à la possession de certaines médailles, à l'effigie de certains saints, qui auraient le pouvoir d'écarter les dangers de tout ordre ? L'abus n'est, en effet, que trop aisé : on songe tout de suite aux amulettes, aux talimans, et on craint de se trouver en plein pays de fétichisme. N'exagérons rien cependant; s'il a plu à Dieu de faire connaître par une révélation, authentiquée par l'Eglise, la vertu miraculeuse d'une image de saint, ne nous étonnons pas que le surnaturel ne soit pas si naturel. Si même vous apprenez que le monde de l'automobilisme est dévot lui aussi, et pourtant il n'est pas « peuple» celui-là, au point de fixer, à l'avant de ses redoutables machines, la médaille de saint Christophe, ne vous hâtez pas de sourire; réfléchissez plutôt que ces dévoreurs de vitesse, trop souvent dévorés par elle, ont été bien inspirés en se mettant sous la protection du saint qui, selon la tradition, a le privilège de préserver de la mort su-
bite. Et si VOUS VOUS demandez comment une médaille peut faire un miracle, réfléchissez encore que le fait d'avoir planté là, face au vent, face à la mort, l'effigie d'un saint, est un geste qui vaut une prière, qui la suppose même, et que toute prière qui vole vers un saint, monte jusqu'à Dieu et peut obtenir un miracle.
Au reste, s'il n'était dans mon sujet de justifier la dévotion aux saints plutôt que d'en critiquer les excès, je ne serais pas en peine de faire, tout comme un autre, la leçon aux catholiques qui, ne surveillant pas assez leur piété, donnent quelque prise aux calomnies des Protestants, toujours portés à condamner la règle à cause des abus. Je veux bien cependant donner à ces derniers la satisfaction de reproduire ici la semonce adressée, à ceux qui entendent mal le culte des saints, par celui-là même que j'ai suivi dans la défense de ce culte ; vous allez reconnaître Bossuet : (.< Ce qui corrompt nos dévotions jusqu'à la racine, c'est que bien loin de les rapporter à notre salut, nous prétendons les faire servir à nos intérêts temporels. Qui s'avise de faire des vœux et de demander du secours aux saints contre ses péchés et ses vices, leurs prières pour obtenir sa conversion? Ces affaires importantes qu'on recommande de tous côtés dans nos sacristies, ne sont-elles pas des affaires du monde? Et plût à Dieu du moins qu'elles fussent justes î Nous voyons régner en nous sans inquiétude des passions qui nous tuent, et jamais nous ne prions Dieu
qu'il nous en délivre. S'il nous arrive quelque affaire fâcheuse dans notre famille, c'est alors que nous commençons à faire des neuvaines à tous les autels et à tous les saints, et à charger véritablement le ciel de nos vœux. Alors on commence à se souvenir qu'il y a des malheureux qui gémissent dans les prisons, et des pauvres délaissés qui meurent de faim et de maladie dans quelque coin ténébreux. Alors, charitables par intérêt, et pitoyables par force, nous donnons peu à Dieu pour avoir beaucoup; et très contents de notre zèle, qui n'est qu'un empressement pour nos intérêts, nous croyons que Dieu nous doit tout, jusqu'à des miracles, pour satisfaire aux désirs de notre amour propre (1).
Je me suis borné à défendre le culte des saints sur les points où se portait l'attaque des Réformés. J'aurais préféré, pour vous et pour moi, n'avoir pas à prendre ce rôle ingrat et il m'eût convenu davantage, de vous faire voir l'harmonie de la dévotion aux saints dans l'organisation sociale du salut par l'Eglise. Les saints brillent au firmament de l'Église comme les constellations autour de la voie lactée des âmes ordinaires. Toute société est justement fière de ses grands hommes et les nations ont leurs Westminsters et leurs Panthéons, qui sont les tem-
(1) Bossuet. — 3' Sermon pour la fête de la Conception de la Sainte Vierge.
pies de la gloire, comme nos églises sont les temples de la sainteté. En tout cas, les peuples honorent leurs annales, en y inscrivant les noms illustres dans tous les ordres de l'activité humaine. Mais quelle société, quelle nation, quel peuple peut montrer à l'admiration du monde une plus belle lignée, une plus longue suite, une plus pure assemblée de toutes les vertus, de toutes les gloires, de tous les héroïsmes, que l'Église catholique, depuis ses commencements jusqu'à nos jours? Quelle société a jamais pu dire comme elle, en montrant ses grands hommes : « C'est la sainteté, c'est l'innocence, ou gardée ou recouvrée, que je récompense en eux! » Hélas ! combien de noms s'éteindraient au ciel des gloires de tous pays s'il fallait, pour y briller, représenter la vertu! Nous savons, chez nous, que les Panthéons civils sont moins délicats que le Panthéon chrétien et catholique.
J'aurais eu plaisir à vous montrer que les saints sont le sel de la terre et la lumière du monde, qu'ils sont la leçon de nos faiblesses, le levier de notre inertie, la rançon de nos fautes, et cela, non pas seulement par la vertu de leurs exemples, mais par les mérites qu'il plaît à Dieu d'attribuer à leur surabondance. Mais quand même ils ne seraient pour nous que nos grands hommes à nous, nos héros, nos braves, nos inventeurs de vertus, nos savants de piété, nos avant-coureurs d'un meilleur avenir, ils mériteraient à ce titre-là seul de ne pas être dépouillés d'un honneur et d'un culte, que les adversaires de
l'Eglise catholique sont les premiers à réclamer [)our leurs héros et leurs grands hommes. Est-ce que le chei" du positivisme, Auguste Comte, n'a pas rêvé d'établir la religion de l'humanité sur le culte des hommes qui l'ont le mieux représentée? Est-ce que le premier mouvement de ceux qui veulent abolir nos autels avec leurs saints et leurs martyrs, n'est pas d'en élever de nouveaux avec d'autres martyrs et d'autres saints? Je crains que l'humanité ne gagne pas au change.
Les saints sont quelque chose de mieux que des exceptions qui dépassent le niveau de la foule comme les grands arbres dans les bois taillis. Ils sont les signes de la continuité de vie divine dans l'Eglise; ils sont les anneaux de la chaîne de sainteté qui relie les âges de l'Eglise, parallèlement à la tradition de vérité que se passent les croyants. Ils courent, dit l'Écriture, comme des étincelles qui brillent toute l'éternité. Il n'est pas de siècle si noir qu'il n'en soit éclairé, et les historiens qui ne ferment pas les yeux de parti pris peuvent suivre, à cette trace lumineuse, les pas de l'Église à travers l'histoire.
Oui, il manquerait quelque chose au monde, disons seulement à la France, si les saints n'avaient point passé par là. Les Protestants ont bien pu, par excès de réaction, proscrire jusqu'à la mémoire des saints et recommencer même contre leurs images les tristes exploits des iconoclastes ; ils n'ont pas empêché la sainteté de refleurir, ni les saints d'habiter la France comme un pays de prédilection. Longtemps
encore, et en dépit des troubles religieux issus de la Réforme, les saints ont vécu chez nos pères de la vie nationale sous tous ses aspects. Us n'étaient pas seulement les hôtes des églises, dans toutes les attitudes que leur prêtait le ciseau naïf ou savant du sculpteur, ou la lumière céleste des vitraux; ils étaient les habitués du foyer familial, les patrons des corps de métiers, les protecteurs nés de la cité et de la nation. Ils étaient de tous les événements de la vie publique comme de la vie privée ; ils étaient de toutes les joies et de tous les deuils; tous les maux avaient chacun leur saint pour les guérir, tous les espoirs et tous les désirs leur saint pour les exaucer; les jours, les lieux, et non pas seulement les personnes, portaient les noms des saints; le calendrier était chose vivante et les dates n'étaient pas un simple chiffre, mais le saint du jour. La « légende dorée » tenait lieu, chez nos pères, du plus beau des romans et leur faisait plus de bien. Quand un fléau, de guerre ou de peste, ravageait le pays, les saints descendaient de leurs niches et processionnaient, vivants parmi les vivants. Quand la détresse de la patrie parlait au cœur d'une Jeanne d'Arc, elle empruntait la voix des saints et des saintes, et personne ne s'en étonnait; la France passait, dans l'histoire de ces temps de foi, escortée d'une armée céleste, en tête de laquelle brillaient la lance de saint Michel et le sourire de Notre-Dame. Le culte des saints, par son côté religieux, c'était le ciel qui marchait et respirait sur la terre, dans un peuple d'êtres supé-
rieurs et bienveillants. C'était la foi en la Providence de Dieu, toujours présente à nos affaires privées ou publiques. Le culte des saints, par son côté humain, c'était la société unie dans une sorte de corporation idéale s'efForçant d'élaborer, sous autant de bannières que les saints représentaient de vertus, la cité meilleure du ciel, au profit de la cité présente. Un idéal commun transfigurait les âmes, et les saints, qui l'avaient réalisé pour leur part, le rapprochaient des hommes et le mettaient à la portée de tous, comme un miroir mystérieux où chacun croyait se voir en plus beau, en meilleur, en plus heureux; et c'était là déjà un commencement de bonheur et de vertu. Hélas! les saints s'en sont allés de France. La Révolution, qui se continue, les a rendus solidaires du régime qu'elle a renversé et dans lequel ils formaient comme un quatrième Etat. Comme ils étaient la forme extérieure et le corps de la religion, ils eurent à souffrir des excès anti-religieux de la Révolution ; leur nom fut proscrit et cette unique syllabe, jadis si française, « saint », inspira autant d'horreur aux Jacobins que jadis aux Protestants. La Révolution fut iconoclaste à l'égal de la Réforme et fit rouler les têtes des ci-devant saints comme celles des ci-devant nobles. Et cependant, si quelque institution de l'ancien régime eût dû trouver grâce devant les niveleurs de quatre-vingt-treize, c'était bien l'institution la plus démocratique qui ait jamais existé, celle de la dévotion aux saints. Je doute que le peuple trouve dans ses nouveaux amis autant de secours et autant
de désintéressement. Dans tous les cas, s'il est sûr de rencontrer partout des protecteurs qui lui parlent de ses droits et des flatteurs qui lui promettent le paradis sur terre, il serait à déplorer d'autant plus que les saints ne fussent plus là pour lui rappeler ses devoirs, le consoler de ses déceptions et lui montrer le chemin du seul paradis qui ne trompe pas, celui qu'ils ont mérité les premiers, en pratiquant la loi de Dieu à la sueur de leur front et au péril de leur vie.