RETOUR DES PROTESTANTS A L UNITE
ne soit prouvé clairement par leurs propres témoignages. » (1)
Il suppose ordinairement la bonne foi chez les Protestants, il les croit plus ignorants que pervers. Tout son effort tend à les éclairer. « Si les Protestants, commence-t-il en tête de Y Histoire des Variations, si les Protestants savaient à fond comment s'est formée leur religion, avec combien de variations et avec quelle inconstance leurs « Confessions de foi » ont été dressées : comment ils se sont séparés premièrement de nous, et puis entre eux; par combien de subtilités, de détours et d'équivoques ils ont taché de réparer leurs divisions et de rassembler les membres épars de leur Réforme désunie, cette Réforme dont ils se vantent ne les contenterait guère; et pour dire franchement ce que je pense, elle ne leur inspirerait que du mépris. » (2)
Aussi, le plus souvent, ne répond-il aux attaques des pasteurs ou ministres qu'en passant par dessus leurs tètes et s'adressant directement aux Protestants, qu'il appelle ses « chers frères » et qu'il traite avec les ménagements les plus charitables : « Ne vous fâchez pas, mes Frères, leur écrit-il dans le premier Avertissement, si j'entreprends de vous faire voir que ces caractères (ceux de l'hérésie) marqués par saint Paul paraissent manifestement au milieu de vous. »
Souvent injurié, jamais il n'injurie; s'il est dur
(1) Histoire des Variations. Piôface, p. 20.
(2) Histoire des Variations-, I.
8 RETOUR DES PROTESTANTS A l' UNITÉ
pour le ministre Jnrieii, c'est pour lui faire perdre son crédit auprès du peuple, et d'ailleurs Jurieu ne craint pas de recourir contre Bossuet aux plus infâmes calomnies.
Parfois il abandonne la controverse pour Vexposition pure et simple du dogme catholique, comme un procédé plus conforme à la charité chrétienne. L'exposition d'une doctrine n'offense personne. Les meilleurs arguments s'affaiblissent dès qu'ils blessent l'amour-propre. Il en coûte de s'avouer convaincu, parce que c'est se reconnaître vaincu. Celui des écrits de Bossuet qui causa la plus favorable impression aux Protestants fut précisément Y Exposition de la Doctrine Catholique. L'effet en fut prodigieux, et les ministres, pour en défendre leurs fidèles, n'eurent d'autre ressource que d'affirmer que « Bossuet avait adouci la doctrine de l'Église dans la rigueur de ses dogmes ».
Mais ce qui me semble ressortir éminemment des écrits de controverse, c'est ce que je voudrais pouvoir définir comme la qualité maîtresse de Bossuet, je veux dire le « sens catholique ». On a dit de lui qu'il était « le bon sens poussé jusqu'au génie ». Le génie, en ce cas, serait le sens de l'ordre et de l'unité, ou la faculté de voir les choses dans leur ensemble et comme sous le rapport de l'universalité. Le génie est naturellement catholique, s'il est
RETOUR DES PROTESTANTS A l'uNITÉ 9
la transcendance de la pensée par delà les particularités qui distinguent et qui séparent, vers la compréhension des lignes générales qui unissent et qui rassemblent.
Le génie de Bossuet fut le génie catholique par excellence. Jamais homme ne fui plus éloigné du sens propre; il aimait à le dire. Non, certes, que sa personnalité s'efTaçàt dans l'abnégation de ses vues ou de ses sentiments. Qui donc eut à plus haut degré que Bossuet une manière de sentir et une manière de voir vraiment personnelles? N'a-t-il pas pour jamais imprimé sa marque et sa manière sur les sujets mêmes qui sont du domaine public? Un esprit qui sut être original jusque dans « les lieux communs » n'aurait-il pas pu l'être aussi bien, s'il l'eût voulu, dans tous les ordres de la pensée? S'il a craint les particularités comme opposées à « l'universalisme » de la foi catholique, ce n'est pas, on le pense bien, défaut de lumières ou de pénétration. Lui aussi, sans nul doute, il avait scruté aussi avant que qui que ce fût, les obscurités de nos mystères, et pour avoir suivi les raisons de croire, est-ce à dire qu'il ait ignoré les raisons de douter? Rappelezvous la célèbre apostrophe que lui arrachent, dans VOraison funèbre d'Anne de Gonzague, les insolences des libertins de son temps, et qui s'applique si justement aux libres penseurs d'aujourd'hui : (( Mais qu'ont-ils vu ces rares génies? Qu'ont-ils vu plus que les autres? Quelle ignorance est la leur ! et qu'il serait aisé de les confondre, si, faibles et présomp-
10 RETOUR DPIS PROTESTANTS A l'uNITÉ
tueux, ils ne craignaient d'être instruits ! Car pensent-ils avoir mieux va les difficultés à cause qu'ils y succombent, et (jue les (lutres, qui les ont vues, les ont méprisées? »
Oui, Bossuet avait vu les difficultés avec autant de clairvoyance que Pascal, et, comme Pascal, il les avait méprisées. Le besoin de son génie étant l'ordre, et l'ordre établi de Dieu dans son Eglise ayant satisfait ce besoin, peu lui importait que le sens de quelques détails échappât à son examen. L'architecture de l'œuvre divine lui avait été dévoilée dans ses grandes lignes : il n'était pas si épris ni si curieux de ses propres lumières qu'il renversât tout l'édifice, faute d'avoir pénétré tous les secrets de l'architecte.
Encore une fois, rien de moins « protestant », c'est-à-dire rien de moins « individualiste » que le génie de Bossuet; et rien ne pouvait mieux contenter un esprit aussi vaste et aussi ordonné que la longue et belle ordonnance de l'Église catholique.
J'admire, pour ma part, au delà de toute expression, chez notre Bossuet, ce sens de Vuniversel qui est proprement le sens catholique. Et comme je vois que ce sens-\h est actuellement le plus nécessaire à la société contemporaine et d'ailleurs lui fait le plus entièrement défaut, je voudrais que la société se remît à l'école de Bossuet pour profiter de ses leçons. L'individualisme ou le sens propre, voilà, en effet, la plaie du monde moderne. Les Catholiques eux-mêmes en ont subi les atteintes. Combien se
RETOUR DKS PROTESTANTS A l'uNITÉ 11
laissent aller à penser el à dire que la foi est aiïaire purement personnelle et d'intérêt privé ! Non, non, la foi catholique n'est pas une foi individuelle à un certain nombre de vérités séparables des autres vérités. La foi catholique intéresse les fidèles, bon gré mal gré, à l'ordre du monde et à la marche générale de l'humanité. L'acte de religion le plus simple est l'anneau d'une longue chaîne qui relie les hommes entre eux et tous ensemble à Dieu. Individus, familles, nations, groupements divers, tous font partie d'un système divin qui, tout en laissant à chacun sa vie propre et sa propre destinée, emporte tous et chacun vers Dieu, principe et fin de toute existence. C'est la grandeur du catholicisme et son caractère distinctif de tendre vers la réalisation de l'ordre universel, en faisant circuler partout dans les esprits la vie divine, source d'unité. Plus un homme est catholique, plus il est homme et en même temps plus il est proche de Dieu. Et, en conséquence, mieux il entre dans l'harmonie des sociétés larges ou restreintes dont l'union constitue l'humanité. Dans la mesure où l'on se sépare du catholicisme, on se sépare de l'ordre et de la vie totale. On se replie sur soi-même, et l'on en devient moins social et moins humain. Par une illusion bien naturelle de l'amour-propre, on se figure, en sortant du catholicisme, s'affranchir et se mettre au large, parce que l'on se fait à soi-même sa croj'ance. On se croit libre parce que l'on marche seul, mais ce que l'on a gagné en indépendance, la société l'a