‹ Bossuet et les protestantsChapitre 5 sur 17 · RETOUR DES PROTESTANTS A LLMTÉ · texte numérisé non relu

RETOUR DES PROTESTANTS A LLMTÉ

perdu cil force; le soldat qui a rompu les rangs affaiblit la troupe : on ne reçoit plus d'autrui, mais de soi-même on ne donne plus; on s'est isolé, et si les isoles sont rois, ils sont les rois du désert et du néant. C'est à cjuoi, hélas! aboutit, j'espère vous le montrer, le principe protestant et tout ce qui s'en rapproche.

Par quel renversement des rôles le Protestantisme passe-t-il pour une doctrine d'élargissement intellectuel, tandis que le Catholicisme est présenté comme une diminution de la personne humaine ? Effet d'optique qui trompe l'observateur superficiel. Quand l'homme se prend lui-même pour mesure de toutes choses, il se croit grand, bien qu'il soit tout petit dans l'ensemble des êtres : c'est le cas du « libre examen » et de la libre pensée qui en découle. Mais, au contraire, quand l'homme mesure toutes choses à la mesure de Dieu, il se croit tout petit, bien qu'il soit grand de la grandeur de sa pensée qui s'étend jusqu'à Dieu.

Voilà pourquoi, lorsque j'entends des voix généreuses supplier l'Eglise d'élargir le Catholicisme pour l'ouvrir aux aspirations de l'âme moderne, j'applaudis de grand cœur, s'il s'agit de prouver à l'àme moderne qu'elle n'a pas d'aspirations si vastes, si universelles, que le Catholicisme n'y puisse répondre. Mais, sous prétexte d'élargissement de la foi, s'il faut rapetisser la grande synthèse catholique aux proportions d'un système philosophique, ou même aux multiples points de vue de la raison rai-

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sonnante, suivant les temps et suivant les pays, alors je proteste avec la tradition vivante contre ce Protestantisme nouveau, et j'en appelle à ce « sens catholique » qui inspirait Bossuet, et qui met toujours la raison au large dans le Catholicisme fondé sur les vérités de « sens commun » et sur les besoins éternels de riiumanité.

Le meilleur hommage que nous puissions rendre à la mémoire de Bossuet est de nous inspirer, au cours de cette étude, de l'esprit qui l'anima dans sa controverse. Nous lui devons aussi de rester fidèles à la méthode de discussion qu'il a suivie et qui n'est pas moins digne de son génie.

Vous connaissez le célèbre syllogisme qui est le fond de VHistoire des Variations. Toute religion qui varie dans la doctrine est fausse : Or la Réforme a varié dans la doctrine, donc la Réforme est fausse.

A l'époque où Bossuet écrivait, la majeure de ce syllogisme ne faisait de doute pour personne, et les Protestants eux-mêmes y souscrivaient. Restait à prouver la mineure, à savoir que la Réforme avait varié, et c'est à quoi réussit victorieusement VHistoire des Variations.

Ainsi, obligés d'avouer le principe et le fait, les Protestants ne savaient que répondre. Le coup était si rude et si rudement porté qu'ils pensèrent ne pouvoir s'en relever. Une diversion fut tentée par un

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ministre de Rotterdam, nommé .lurien, qui prit sa plume, non pour excuser la Réforme, mais pour accuser l'Église d'avoir, elle aussi, varié dans la doctrine. C'étaithardi, spécieux, subtil. Si leministre avait raison, ce n'était pas le protestantisme seul qui s'efTondrait, c'était toute l'Eglise avec lui et tout le christianisme. Bossue! releva le gant et écrivit ces admirables Avertissements aux Protestants, qui sont les éclaircissements de son Histoire et le complément de l'apologie de l'Église et du procès de la Réforme.

C'est principalement dans ces écrits, d'une verve si animée et d'une si grande profondeur, que nous puiserons la matière et la suite de ces leçons, en ramenant la diversité des arguments à trois questions essentielles, la question de droit, la question de fait, et la question des principes et des conséquences.

Tout d'abord la question de droit. Varier dans la doctrine est un signe de fausseté, voilà le droit catholique, qui fut aussi le droit protestant au commencement. La terrible argumentation de Bossuet contraindra la Réforme à reconnaître ses variations, et en conséquence, sous peine de se nier elle-même, à nier le droit primitif, povir ériger ses incohérences en un droit nouveau, celui de varier indéfiniment dans les dogmes. La logique impitoyable ne lui permettra pas d'en rester là. « Marche, marche, lui crie Bossuet. Il faut aller jusqu'au bout de ton principe. ^)

Les variations du dogme conduisent fatalement à la destruction de tout dogme. Tout y passera ; les

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uns après les autres, les dogmes s'évanouiront, et le Protestantisme deviendra une religion sans dogme, autant dire une religion sans religion. En suivant, à travers Bossuet, les étapes de cette course à l'abîme, nous entrerons dans le vif des discussions actuelles, et qui, au fond, sous d'autres noms, ont le même objet que la controverse de Jurieu et de son redoutable adversaire, à savoir en quoi consiste, s'ils sont immuables, l'immutabilité des dogmes, ou s'ils évoluent, en quoi consiste leur évolution.

Deuxièmement la question de fait. Les Protestants ont varié. L'étude des points controversés démontrera que tout ce qu'il y a de bon dans la Réforme était dans l'Église en son entier et s'y expliquait beaucoup mieux. Au surplus, les Protestants seront forcés de reconnaître qu'on pouvait faire son salut dans l'ancienne Église.

L'examen de ces points particuliers, à la suite de Bossuet, nous fournira l'occasion de faire un exposé de notre foi telle que l'Église catholique nous l'enseigne, et non telle que les Protestants nous l'attribuent.

La justification, la foi et les œuvres, les sacrements, l'Eucharistie et la Messe, le culte des saints, l'Écriture et la Tradition, et par dessus tout l'Église, voilà la suite des matières où nous verrons en présence la doctrine des catholiques et ce que nous pourrons saisir de l'opinion des Protestants. De toutes ces matières de controverse, nous penserons avec Bossuet que la plus importante est celle de

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l'Église et nous aboutirons à la même conclusion qui les résume toutes, à savoir que le même principe qui nous fait chrétiens doit aussi nous faire catholiques.

Troisièmement, la question des principes et des conséquences. S'il est démontré que les principes de la Réforme tendent, à l'insu des Réformateurs, à la destruction de tout christianisme, il est donc démontré aussi que la Réforme aboutit, par une conséquence nécessaire, à la ruine de l'état social fondé sur le christianisme. Ici nous n'aurons pas besoin d'être prophètes comme Bossuet: trois siècles d'histoire et de révolutions, issus de la Réforme, seront le plus éloquent commentaire des fameux Avertissements. En religion, en philosophie, en politique, en économie sociale, le principe protestant, abandonné à lui-même, fera pis encore que ne le pouvait soupçonner Bossuet, non seulement une religion sans dogmes, comme je l'ai déjà dit, mais encore une philosophie sans fondement, une politique sans autorité, une organisation sociale sans lien commun, et même en morale, malgré les résistances du vieux sang chrétien, l'indépendance de la conscience vis-à-vis de Dieu.

Ainsi donc, en suivant la même voie que notre guide, nous arriverons au même point, je voudrais pouvoir dire à la même espérance : la disparition du Protestantisme ou le retour des derniers Protestants à l'unité Catholique.

Car je l'ai déjà dit, la grande pensée de Bossuet,

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durant l'espèce de dictature qu'il exerça sur les affaires religieuses du xvii'^ siècle, fut le retour des Protestants à l'unité. S'il échoua, c'est pour des raisons que je ne peux qu'indiquer en passant. La théologie n'était pas seule en cause dans le mouvement de la Réforme. Dès l'origine et encore à l'époque de Bossuet, la Réforme était un parti politique en France, et à l'étranger un parti nationaliste. Les peuples qui avaient suivi leurs princes, les Églises qui avaient suivi leurs pasteurs, ne pouvaient revevenir sans leurs chefs. Et puis la Réforme n'avait pas encore porté tous ses fruits : elle ignorait elle-même sa perversité doctrinale que Bossuet lui fit connaître. Mais le vigoureux controversiste devançait l'heure. Son œil d'aigle, en s'élevant assez haut, apercevait les lointaines conséquences du Protestantisme. Il lui rendit le redoutable service de l'éclairer sur son avenir. Il lui montra les deux routes entre lesquelles il devrait se décider : ou revenir en arrière vers Rome et le Pape, ou s'aventurer au hasard sur le chemin de l'indifférence. C'est ce dernier chemin que les Protestants choisirent ou plutôt creusèrent de leurs propres mains.

Le moment est peut-être plus favorable pour leur rappeler des arguments que l'expérience a confirmés, et pour leur remettre sous les yeux des prédictions justifiées par les événements. Jamais la méthode de Bossuet n'a été plus opportune que de nos jours.

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Mais à quoi bon, diront quelques-uns, ce retour sur des querelles désormais éteintes? Laissez chacun libre de se faire la religion de son choix et même de se passer de toute religion. La réunion des Églises ne vaut la peine ni d'un efYort, ni d'un discours.

Vous connaissez ces maximes courantes qui se croient péremptoires. Négligeons-les pour aujourd'hui et passons outre. Reprenons à notre compte le but que voulait atteindre Bossuet, et envisageons, dans le retour à l'unité, non plus quelques individus soi-disant libres en face de la question religieuse, mais l'ensemble des chrétiens et des hommes et le salut de la civilisation.

Car telle est aujourd'hui la question. Il ne s'agit plus d'une réconciliation particulière entre deux branches de la famille chrétienne, séparées depuis Luther. Il ne s'agit plus de ramener seulement au baiser de paix les fils du même sang divin, les rachetés de la même Rédemption. Et cela seul pourtant vaudrait à coup sûr la peine d'y songer. Mais il y va d'un plus grand intérêt encore, s'il y va de l'avenir même du monde civilisé, soit pour le développement de son progrès intérieur, soit pour sa défense contre la barbarie du dehors.

Une nouvelle guerre religieuse s'est élevée de nos jours où l'on se bat non plus seulement j)our savoir laquelle entre deux « confessions » chrétiennes conduit le plus sûrement au salut, mais pour savoir si la religion est encore nécessaire au monde ou si le

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monde peut faire son clieniin sans la religion, (yesl la grande, la dernière hérésie, (jue le Protestantisme doit reconnaître pour sa fille et son héritièri\ l'hérésie du rationalisme qui prétend sauver les hommes sans Dieu, et les conduire à leur destinée avee le flambeau de la seule raison. En France, le conflit est devenu un drame qui se passe sous nos yeux et se déroule à nos dépens. Tout un système social se dessine et se construit à l'heure actuelle, en dehors de toute pensée religieuse et contre toute tradition chrétienne et catholique. Il se nomme laïque pour ne pas se dire athée. Il se dit r/religieux pour ne pas s'avouer irréligieux. Mais les actes, à défaut de paroles, disent clairement que la société humaine doit s'organiser sur les données de la raison seule, et que de la seule raison doivent sortir les principes de l'éducation, delà morale, des lois et du gouvernement. Longtemps l'hérésie rationaliste est restée une thèse de tribune, de livres et de journaux; aujourd'hui elle est le pouvoir, elle est l'État. Ainsi cette seconde « Réforme » a eu la destinée de la première ; elle est devenue une doctrine d'État et elle provoque encore une véritable guerre de religion.

Et l'heure est venue de prendre parti. S'il y a des hommes pour croire que la religion est indispensable à la marche de l'humanité, qu'ils le disent, et qu'en le disant, ils s'unissent pour le salut du monde, car le salut du monde est en jeu.

C'est aux Protestants à le dire les premiers. Déjà

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quelques-uns ont parlé. Ils ont pris parti contre toute religion, et ce sont eux qui mènent la bataille contre les institutions nées des siècles de foi. Ceuxlà sont demeurés dans la logique du principe protestant et ils sont allés jusqu'au bas de la descente où Bossuet leur avait donné rendez-vous. Au surplus, ils n'ont plus du Protestantisme que le nom, et les Protestants chrétiens doivent aussi bien que nous les renier pour leurs irères, puisqu'ils sont dans le camp de l'irréligion.

Et si les Protestants chrétiens consentent à rompre enfin avec l'ennemi commun, pourquoi ne feraient-ils pas bon accueil à l'idée d'un rapprochement, d'une réunion, entre les Eglises, s'il s'agit de sauver non-seulement les débris de leur propre foi, mais encore l'œuvre de la Rédemption tout entière et par elle l'avenir du monde civilisé?

Sont-ils persuadés comme nous, que le monde, séparé de Dieu et de la vie divine, retourne fatalement à la barbarie du dedans, s'il n'est auparavant inondé i)ar la barbarie du dehors? Pensent-ils comme nous, avec les honnêtes gens de l'école positiviste, avec Taine par exemple, que le Christianisme est la grande paire d'ailes qui soulève l'humanité au-dessus de son vice originel, et cpie, partout où on lui casse les ailes, l'humanité retombe à l'état sauvage?

S'ils sont d'accord avec nous sur ce point, et je ne doute pas qu'ils ne soient d'accord, ne doiventils pas souhaiter avec nous que tout ce qui reste de

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christianisme dans rEnropc el dans le monde civilisé ne fasse plus désormais qu'une seule et même religion, une seule Eglise de la toi contre l'Eglise de la libre pensée?

Oui, sans nul doute, les Protestants qui ont encore l'esprit vraiment chrétien, doivent souhaiter la réunion, même s'ils ne la croient pas encore réalisable. Uiinité, ils ne peuvent l'avoir oublié, est le vœu suprême du Christ en ses derniers entretiens. Et je sais bien qu'ils interprètent cette unité dans un sens différent du nôtre, mais il ne s'agit pas encore de disputer sur des textes : il s'agit seulement de mettre, avant les préjugés, avant les discussions, avant les particularités, le sens de l'intérêt universel et le salut du genre humain.

De grands esprits ont déj<à paru qui se montraient disposés à chercher les moyens d'un rapprochement et les bases d'une réunion. Bossuet, le premier, entretint avec le célèbre Leibnitz une correspondance que les subtilités du philosophe allemand empêchèrent d'aboutir à un résultat. De nos jours Léon XIII y pensa, Brunetière l'assure pour avoir eu sur ce sujet un entretien avec le grand Pape (1). Du côté des Protestants je pourrais citer des témoignages également imposants.

(1) On peut lire dans les Discours du Combat, à la fin du volume, l'analyse d'une conférence faite par Brunetière à Porrentruy, en Suisse, sur la Réunion des Eglises. Lire surtout FEncyclique Prœclara, écrite par Léon XIII ',à roccasion de son jubilé épiscopal (1894) où le grand Pape convie tous les hommes sans distinction de nation ni de race à lunité de la foi divine.

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L'idée d'une réunion des Eglises n'est donc pas une pure chimère, et, une fois les bonnes volontés tournées vers ce but, la Providence saurait bien lever l'un après l'autre les obstacles qui sembleraient pour le moment en rendre impossible la réalisation.

Ces obstacles, en effet, paraissent dès l'abord insurmontables. Le premier de tous consiste dans les divergences dogmatiques, surtout en France et en Allemagne. Le protestantisme anglican est moins éloigné de nous. Mais comment essayer un rapprochement de éroyances avec des sectes qui ne sont pas même unies entre elles par le même Credo ? Peut-être cependant, à l'étude, s'apcrcevrait-on que les divergences sur les points particuliers dérivent de deux sources principales, les erreurs sur l'Eucharistie ou sur la constitution de l'Eglise. Une fois sortis du grand chemin, les esprits s'égarent en mille sentiers divers; ramenez-les sur la voie droite, ils reconnaissent leur erreur. Si les Protestants voulaient reprendre à nouveau la question de l'Eucharistie et la question de l'Eglise, au point où ces deux dogmes en étaient quand ils les abandonnèrent, ils se verraient beaucoup moins éloignés de nous (ju'ils ne le pensent, et ils s'apercevraient (ju'ils ont fait depuis trois siècles plus de chemin pour s'écarter de leur point de dé[>art. ({u'ils n'en

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avaient lait dès l'abord pour se séparer de l'Eglise catholique.

Mais, à vrai dire, ce qui creuse le fossé entre C.ath()li({ues et Protestants est bien moins la différence des dogmes que la diflërence d'humeur, de caractère et d'esprit, soit au })oint de vue des indi- \idus, soit au point de vue des communautés chrétiennes.

Est-ce la Réforme qui a fait les peuples à son image ou les peuples qui ont fait la Réforme à leur image? Ce n'est pas le moment de se le demander; toujours est-il que le Protestantisme, au moins dans les pays où il est devenu religion d'Etat, se distingue par des tendances jalousement nationales, et même « nationalistes », qui transforment une question de dogme en une question de patriotisme. Vous connaissez l'ombrageuse susceptibilité de l'anglicanisme qui se cabre au seul nom de la papauté et lallic encore ses adeptes au cri de No Popery. Même dans les pays où le Protestantisme n'est (ju'une minorité, il a marqué ses sectateurs d'une empreinte toute particulière. Telle est la différence d'éducation intellectuelle et morale que la Réforme a mise entre Catholiques et Protestants, fussent-ils citoyens d'un même pays, que tel Français né protestant, se sent quelquefois plus proche parent d'un Anglais ou d'un Suédois que d'un compatriote né catholique. La réciproque est vraie. La mentalité catholique, si l'on peut dire, est, presque en tout, dilTérente de la mentalité protestante. Pour nous en

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tenir aux divergences de sentiments et d'idées, toutes les fois qu'une alTaire politique, morale ou judiciaire, passionne l'opinion, regardez : Catholiques et Protestants sont rarement du même côté. Je ne prononce ni en faveur des uns ni des autres: je constate l'oposition des jugements qui enfante l'opposition des partis. Il y a de louables exceptions de i)art et d'autre; mais l'histoire politique de la France au cours de ces trente dernières années prouve juscju'à l'évidence que la minorité protestante a donné les mains à l'anticléricalisme légal, tant qu'il s'en est pris au seul catholicisme, ou du moins ne s'en est point émue, jusqu'au jour où l'anticléricalisme s'est avisé que le Protestantisme, lui aussi, étant uue religion, n'avait pas droit plus qu'une autre au maintien de ses privilèges.

Heureusement, les divergences, soit de nationalité, soit d'humeur, entre Protestants et Catholiques, tendent, au surplus, à s'atténuer, en attendant qu'elles disparaissent tout à fait. En ce qui regarde le nationalisme protestant, il est appelé à partager la décadence de tous les nationalismes. Le monde s'avance, lentement, mais s'avance vers l'unité ; tant de forces nouvelles dans tous les ordres de l'activité humaine, débordent les frontières des nations ! Quant on voit le commerce des affaires et des idées tendre vers une sorte d'internationalisme, ce n'est plus le moment pour une religion de se reniermer à l'intérieur d'un pays. Elle finirait par disparaître comme une simple industrie qui n'exporterait plus.

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La religion, pour être vivante, doit être mondiale, autrement dit, internationale ou proprement catholique.

Au reste, les religions nationales ne sont possibles qu'à la condition d'être reconnues pour religion d'État. L'autel s'adosse au trône, le temple au parlement, comme on voudra. Mais voici (jue les gouvernements modernes s'acheminent vers la sécularisation des institutions el des lois, en d'autres termes, vers la séparation des Eglises et de l'Étal. L'exemple donné par la France, toujours à l'avantgarde des idées, sera suivi avec les différences de formes commandées par les différences d'esprit. Les peuples protestants n'échapperont pas à la contagion. Alors sera rompue à jamais l'unité factice qui, aujourd'hui, donne aux sectes luthériennes ou calvinistes l'apparence d'un corps vivant et constitué. J'ignore par quels moyens la Réforme parviendra, si elle y parvient, à ramasser ses membres épars pour refaire une ou plusieurs Églises. Mais du moins, le « nationalisme » détruit ne pourra plus contrarier, comme il le fait aujourd'hui, le retour si désirable à l'unité catholique.

Le« particularisme » protestant à l'intérieur d'une nation sera peut-être plus dilîicile à vaincre que le « nationalisme » lui-même. Les divisions de famille et les querelles entre frères ne sont pas les moins tenaces. Le souvenir et la rancune des luttes et des persécutions qui ont consommé la rupture, demeurent comme la cicatrice mal fermée et prête à sai-

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gner encore, aux premiers mots d'une conversation sur les sujets controversés. Faut-il espérer que la coalition des haines contre tout ce qui est chrétien, opérera entre les âmes croyantes le rapprochement avant-coureur de la réunion des Eglises? Cela devrait être, s'il est vrai que la communauté du malheur soit le lien le plus fort entre les hommes, et s'il est vrai surtout que les Protestants tiennent plus encore à leur foi en Jésus-Christ, qui leur est commune avec nous, qu'à leurs préjugés contre nous, ])réjugés qui ne sont après tout que des malentendus.

Quand la Providence prépare de loin quelque grand dessein, elle ne se contente pas d'aplanir les obstacles accumulés par les siècles: elle jette dans le sens de ses vues, comme des jalons indicateurs, certains mouvements d'idées ou de forces capables d'entraîner le monde. C'est aux hommes de suivre l'avertissement de Dieu et de concourir à l'œuvre sitôt qu'ils en ont entrevu le plan.

S'il est un fait qui frappe de nos jours l'observateur impartial de la vie religieuse dans le monde chrétien, c'est l'avènement du christianisme social. Social, le Christianisme l'a toujours été, sans quoi il ne le deviendrait jamais. Il a reçu de son divin fondateur une mission sociale aussi bien (jue morde, et s'il ne l'a pas remplie tout entière jusqu'à l)réscnt, c'est que les circonstances ne lui ont i)as

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permis de réaliser tout son principe. Les temps sont mûrs, semble-t-il, pour une rénovation de la société selon l'esprit de l'Evangile. Si l'esprit de l'Evangile est un esprit de justice et d'amour, personne ne se scandalisera de m'entendre dire que l'Evangile n'a [)as encore sufïisamment pénétré le corps social, et (|u'il attend encore de recevoir, soit en politique, soit en économie, soit dans les atïaires, soit dans les rapports des classes, sa pleine et entière application. « L'Evangile n'a pas encore été lu à tous. » Quand Chateaubriand écrivait ces mots qui étonnent d'abord, il n'entendait pas dire seulement que tous les peuples n'avaient pas encore reçu la bonne nouvelle. Il voulait dire surtout que dans les pays même où la parole du Christ avait retenti, elle n'avait encore produit qu'une partie de son effet, l'effet de salut individuel, et qu'il lui restait encore à produire son efl'et de salut social et temporel des hommes. S'il est des chrétiens qui ont peur de voir s'établir sur la terre un peu plus de a ce royaume de Dieu » qui est fait de justice et de charité, ceux-là ne sont pas des Catholiques, et ne peuvent se dire les enfants de notre Eglise, puisque notre Église vient encore, par la bouche de Pie X, continuant Léon XIII, de recommander les œuvres sociales comme une conséquence directe de l'Evangile de Jésus-Christ. Ces chrétiens-là seraient rejetés par le Protestantisme lui-même, qui, en dépit de son principe « individualiste », a cependant conservé le dépôt évangélique, et, en dépit de ses variations et de

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ses dissentiments intimes, rallie encore ses derniers débris autour de l'acte de loi au Père céleste dans lequel tous les hommes se reconnaissent pour frères.

On peut donc dire que l'accord est fait, entre Catholique et Protestants, sur l'avènement nécessaire d'un christianisme social.

Mais qui dit « social » dit le contraire de i)articulier, d'individuel, et par conséquent de (( protestant ». Qui dit « social » dit nécessairement coordination des pensées et des sentiments, concert des intelligences et des volontés vers l'intérêt d'une collectivité, jusqu'au sacrifice des préférences et des avantages personnels. Telle est la force de concentration du « point de vue social » que l'union, je dis plus, que l'unité s'impose dès l'abord, soit au système des réformes à réaliser, soit au concours des énergies morales à réunir. L'exemple du socialisme incroyant est sous ce rapport instructif, par le sens de l'unité qui le distingue et les sacrifices qu'il fait à cette loi nécessaire de tout efTort social. Et si, dans la mesure où il est permis d'accoupler ces deux mots, il se forme un jour un socialisme chrétien, il faut que ce mouvement soit unitaire ou catholique. Sans doute l'Évangile sera toujours le foyer où s'allumera le feu sacré; mais seule, l'Eglise catholi<iue, développement social de l'Evangile, et grande école d'unité, possède les dogmes, directeurs, et l'autorité, organisatrice de toute réforme de la société.

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Je leiniine par une considération qui n'intéresse peut-être que l'Europe de demain, mais qui ne devrait pas pour cela laisser indillérente l'Europe d'aujourd'hui. Vous n'ignorez pas la menace que des esprits clairvoyants nous montrent s'élevant à l'horizon oriental, pour éclater tôt ou tard sur la civilisation occidentale : je veux parler du péril jaune ou de l'invasion jaune, qui passera sur nous, dit-on, comme un torrent dévastateur, ainsi que passèrent sur le monde romain de la décadence les invasions barbares.

Qui nous préservera de ce danger peut-être assez prochain? Est-ce la science? Non, puisque notre science s'en va au-devant de ces peuples immenses pour leur fournir la puissance militaire et toutes les ressources matérielles qui doivent leur assurer, avec le nombre qu'ils ont déjà, la force qu'ils n'avaient pas. Mais peut-être que la science, en leur portant la force, leur portera en même temps le sentiment de la justice, le respect des traités, et la fidélité au droit des gens ! Détrompez-vous par l'exemple tout récent des Japonais, que la science a bien pu, en moins d'un demi-siècle, élever à la victoire, mais non pas à la véritable civilisation.

Voulons-nous résister à l'invasion jaune, et après l'invasion jaune, à l'invasion noire? Nous n'aurons qu'une ressource, c'est de porter le christianisme à ces nouveaux barbares. C'est en les faisant Chrétiens que nous les vaincrons. L'Eglise catholique a déjà

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remporté de ces victoires-là. Mais ce n'est pas trop, pour renouveler le miracle d'un autre Léon devant un autre Attila, ce n'est pas trop de toutes les forces réunies de l'ancienne chrétienté.

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