CHAPITRE PREMIER
Comment le Protestantisme est devenu une religion sans dogme
C'est un principe admis par la plupart des Protestants de nos jours que la foi n'imj)lique pas la croyance en un Credo obligatoire et détini, que le dogme, par conséquent, n'est point partie intégrante de la religion, que les formules dogmatiques sont essentiellement variables, relatives aux individus et aux philosopbies, et qu'enfin, si le dogme est quelque chose, il n'est rien de plus qu'une interprétation philosophique, provisoire puisque rationnelle, discutable puisqu'humaine, des relations indéfinissables et en cela même proprement religieuses entre l'homme et Dieu, et réductible seulement à la foi du cœur en un Dieu père senti et révélé dans la personne historique du Christ fils de Dieu (1).
Si quelqu'un avait prêté aux Protestants contemporains de Bossuet un pareil dédain de la foi dogmatique, ceux-ci auraient pris pour une injure d'être
(1) Voir Harnack. — L'Essence du Christianisme.
considérés comme des hommes sans croyances positives, autant dire sans religion. Et quand les fils de ces Réformés dogmatisants s'entendent accuser par les Catholiques du xx*' siècle d'avoir laissé perdre leurs dogmes et en conséquence leur religion, ils se plaignent amèrement d'être méconnus et calomniés, oubliant qu'avant d'être condamnés par nous, ils le sont déjà, et non moins fortement, par leurs pères dans le Protestantisme.
Permis aux fils de rejeter après coup le verdict des pères. Ce qui est incontestable, et ce que j'ai dessein de prouver, c'est que, en dépit qu'ils en aient, les pères du Protestantisme n'auraient pas le droit de renier leurs fils. Ils auraient beau dire qu'une religion sans dogmes n'est pas une religion, ce n'en est pas moins en vertu de leurs principes que le Protestantisme a vu périr un à un tous ses dogmes ; et cette indifférence, en matière dogmatique, qui leur causait tant d'horreur, n'en est pas moins issue de leur révolte contre l'autorité de l'Eglise, comme le fleuve vient de la source. Il était nécessaire que la « religion prétendue réformée » en arrivât à ne plus mériter même aux yeux des réformateurs le nom de religion. C'est ce que Bossuet va nous aider à comprendre et à démontrer.
La Réforme, à ses débuts, s'ignorait elle-même, comme toute révolution qui commence, et tout en déchirant le sein de l'Église, elle crut longtemps
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encore faire partie intégrante de l'Eglise. Et même après la rupture définitive, quand l'Église les eut retranchés de son corps, comme des membres sans vie, les Protestants n'eurent pas de la religion du Christ une conception bien difïerente de celle qu'en avaient les Catholiques. Aussi fermement que les Catholiques, ils professaient la nécessité d'un Credo unique et commun, et reconnaissaient l'existence d'une Eglise, non pas seulement invisible, dans le sens qu'ils le croient aujourd'hui, mais encore visible, dans le sens où nous le croyons nous-mêmes.
Toutefois, la véritable Eglise, à leurs yeux, n'était pas où était le Pape avec ses fidèles ; elle était où étaient les Protestants, dans le présent, et dans le passé, avec les chrétiens qui avaient conservé intact le dépôt de la foi, et qu'ils appelaient les Réformés d'avant la Réforme.
En ce qui regardait le dogme, ils admettaient comme nous le principe de la perpétuité, en ce sens qu'ils voulaient ne croire que ce qui avait toujours été cru par les vrais croyants, en remontant le cours des siècles jusqu'aux apôtres et par les apôtres à Jésus- Christ lui-même. Seulement le dogme entier se réduisait, pour eux, à ce qui est écrit dans la Bible, tout le travail de leurs théologiens ayant précisément consisté à dégager la vérité révélée, contenue dans l'Ecriture, de la végétation parasite sous laquelle l'avaient soi-disant étouffée les additions de la théologie romaine.
Quoi qu'il en soit, on peut dire que pas un Protes-
34 COMMENT lp: protestan ti.smk est devenu
tant, contemporain de Bossuet, ne concevait le christianisme sans dogmes et par conséquent sans Église, l'Eglise étant le corollaire du dogme. Car, si le dogme est la doctrine enseignée de Dieu pour réunir les esprits dans une seule foi, la foi fera les lidèles, et l'union des fidèles fera l'Église.
Mais si tels étaient encore les principes, au tenijjs de la controverse qui nous occupe, les faits leur avaient déjà donné un commencement de démenti. Tant de « Confessions de foi », successives et contradictoires, avaient sapé par la base, en moins d'un siècle, la nouvelle bâtisse, mauvaise contrefaçon de l'ancienne, à qui elle n'empruntait que les formes sans les assises ! C'est qu'en effet Luther avait déposé dans la Réforme le germe de mort dont elle achève de mourir sous nos yeux. « Dans les aiïaires humaines, écrit Auguste Sabatier, une des célébrités du Protestantisme libéral, le fait et l'exemple sont plus forts que les théories. Si les premiers réformateurs n'accordaient pas en principe la liberté de pensée et le droit d'examen, ils en usaient pour euxmêmes ; ils faisaient appel à la conscience et à la raison individuelle ; ils propageaient en fait le droit qu'ils ne proclamaient pas ; ils montraient comment on peut faire appel des décisions humaines les plus hautes, et comment l'on brave les autorités ecclésiastiques» (1).
Aussitôt que Luther, rejetant le magistère vivant
(i; Auguste Sabatier. — Cit'' par Ballus. — Le Protestantisnic contemporain^ chez Blouil, p. 22.
de rÉglisc catholique, eut l'ait un conimamlemenl aux chrétiens de ne s'en rapporter qu'à un seul maître, Dieu parlant dans la Bible, il transforma, quoi qu'il en eût, chaque lecteur de la Bible en interprète du dogme, en docteur de l'Eglise. Kn vain, il espérait que l'assistance de l'Esprit Saint, qu'il refusait au Pape, ne ferait pas défaut au simple fidèle: en vain, il se flattait que de l'évidence des mots divins jaillirait l'identité des formules de foi, pour rallier autour d'elles, docile et compact, le vrai troupeau de Jésus-Christ. Chacun, au contraire, pouvait lire ou croyait lire dans la Bible ce que le Saint-Esprit lui suggérait d'y lire, et nulle puissance ecclésiastique n'avait le droit de lui imposer uneautreinterprétationquela sienne. L'inventeur de ce beau système vécut assez pour s'apercevoir qu'il rendait à tout jamais impossible la rédaction d'un commun symbole de foi; ses disciples immédiats retournèrent contre lui la liberté de l'interprétation. A grand'peine, après bien des luttes et des compromis, la Réforme s'arrêta à quelques définitions, et encore à la condition de se diviser, selon les pays, selon les princes, selon les docteurs, en un certain nombre de sectes, qui n'avaient de commun que l'impuissance de chacune à imposer aux autres sa règle de foi particulière.
Malgré tout, le germe de dissolution déposé dans le sein de la Réforme naissante ne se développa point assez vite pour l'éteindre dans son berceau. L'inconséquence est le salut de ceux qu'un mauvais principe conduit à leur perte. Le Protestantisme, en
quittant précipitamment l'Église catholique, avait imité les Hébreux à leur sortie d'Égj'pte : il avait emporté clans ses bagages, sans y penser sans doute, le principe d'autorité, ce vase précieux, sans lequel les plus déterminés des individualistes ne sauraient fonder la moindre association. Quand une fois ils eurent trouvé des chefs, les Réformés se groupèrent, d'instinct, autour de leurs pasteurs, apprirent leur catéchisme, suivirent le prêche, sans souci de libre examen, aussi dociles en cela et aussi soumis que les plus purs catholicjues.
Tel était, à peu près, au temps où Bossuet prit la plume avec laquelle il écrit l'histoire des Variations, dans les trois Eglises, luthérienne, calviniste, anglicane, l'état d'esprit de la Réforme. Il marquait pour ainsi dire une halte sur la route qui menait à l'indifférence et à la négation. Les Protestants pouvaient s'y croire désormais en repos. Le désir de stabilité les ramenait aux principes du catholicisme. Les controverses, qui n'avaient jamais cessé entre catholiques et réformés, avec des tons divers, suivant qu'on était plus ou moins près des guerres de religion, en étaient venues, au début de la seconde moitié du dix-septième siècle, à déserter le terrain mouvant de « l'Ecriture seule règle de foi >\ pour s'attacher à la question de «l'antiquité et de la perpcluilé de la foi», comme à un second moyen, plus accepta])le à tous de trancher les dilTéreiuls nés de l'interprétation de la Bible. Après avon- beaucoup disputé, ri"]criture sainte en mains, on était las de se
renvoyer, comme cii un jeu de raqucUe, les textes sacrés, et l'on s'accordait à reconnaître les inconvénients de la maxime luthérienne qui fait l'Écriture juge en dernier ressort des controverses.
D'ailleurs, une science nouvelle commençait à poindre dont les indiscrétions semblaient alors aussi redoutables aux Protestants qu'à l'Eglise catholique elle-même : je veux parler de l'exégèse ou de la critique des livres saints. Qu'allait devenir « l'autorité » de la Bible si les savants se permettaient de soumettre à l'examen de la raison ce qui était demeuré hors de conteste, le Canon des Écritures, l'authenticité des livres et leur valeur historique? La criti(|ue biblique, dont les Protestants se sont fait depuis lors un périlleux honneur, fut d'abord une arme pour les combattre. L'oratorien Richard Simon, qui la forgea, voulait montrer que l'Ecriture soulevait, au point de vue littéral, tant de difficultés, que l'interprétation avait besoin d'en être confirmée par une autorité infaillible, l'autorité actuelle de l'Église. Mais pour éviter un danger, il tombait dans un autre : il affaiblissait l'autorité de l'Écriture à tel point que Bossuet en prit l'alarme et traita Richard Simon presque en ennemi de l'Église.
Et comme pour réuniroudumoinsrapprocherProtestants et Catholiques par le sentiment d'un commun péril, ne voyait-on pas la secte des Sociniens, déjà vieille d'un siècle, redoubler d'audace, à la faveur de fexégèse naissante, et faire des adeptes parmi les pasteurs eux-mêmes? Les Sociniens, dis-
cii)les des deux Socin (xvi^ siècle), avaient émis ce principe « qu'il ne faut accepter que ce qui se trouve clairement et expressément dans l'Evangile», et ils n'y trouvaient aucun des dogmes fondamentaux du christianisme, la Trinité ni la divinité de Jésus- Christ. Tel est l'effroi que la secte cause alors aux Protestants que le ministre Jurieu, surtout à partir de 1()8(), voit partout des « Sociniens ». Nous verrons toul à l'heure à quelles extrémités, sous les coups de ses arguments, Bossuet réduira son adversaire, pris, si j'ose dire, comme dans une souricière, entre la peur du socinianisme et l'horreur de l'Eglise catholique.
Mais du moins les Sociniens, qui sont l'extrêmegauche du Protestantisme, ont cela de bon qu'ils ramènent en arrière les Protestants modérés et les obligent à chercher un point d'appui dans la tradition, pour retrouver, autant que possible, dans les écrits des Pères, la trace des anciens dogmes, tels qu'ils étaient sortis de l'Ecriture interprétée par la primitive Église. Si la foi, dans sa pureté, se trouvait quelque part, elle devait être dans l'Eglise des quatre premiers siècles.
Les Anglais, toujours conservateurs jusque dans leurs révolutions, avaient la prétention de conserver dans son intégrité le dépôt de la foi, et dès le seizième siècle les controversistes anglicans s'efforçaient de revendiquer pour eux, aux dépens de l'Eglise catholique, le bénélice d'une tradition perpétuelle et d'une succession ininterrompue. Et d'ailleurs, bien que
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moins respectueux du passé, les Protestanls fiançais n'avaient garde de se donner pour des novateurs. C'est au contraire sur l'Eglise catholique qu'ils rejetaient volontiers le reproche de nouveauté. Est-ce que la Réforme n'avait pas affecté de revenir à l'esprit, aux croyances, aux usages de l'ancienne Eglise? Est-ce que ce prétendu retour aux origines n'avait pas contrihué pour une bonne part à son succès? Toujours est-il qu'à la date où parut VHistoire des ra/m/io/îs (1688), pour un Protestant comme pour un Catholique, l'ancienneté et la continuité d'un dogme et d'une tradition, conformément à la règle de Vincent de Lérins, sont la marque de leur vérité. Un docteur calviniste du temps écrivait (1686) : « Que l'on nous montre que l'Eglise catholique a toujours été la même, et tous les Protestants s'y réuniront » (1).
Bien entendu, ce docteur espère bien que la démonstration ne s'en fera pas : c'est à son Eglise seule qu'appartient évidemment le privilège de l'antiquité. Mais il nous suffit qu'il reconnaisse avec la plupart des pasteurs que la véritable Eglise est l'Eglise où le dogme n'a pas varié depuis les Apôtres.
C'est à ce moment que VHistoire des Variations éclate comme un coup de foudre et force les Protestants à déserter la position dogmatique qu'ils avaient prise. Nous allons voir qu'en dépit de leurs efforts, ils n'ont pas pu, depuis lors, en prendre une autre,
(1; Bossaet historien du Protestantisme, livre premier, [i. 54. — Auberl de Versé, cité par Alfred Rébelliau.
et comment ils sont arrivés, d'étape en étape, en matière de dogme, à l'indifférence et au néant.
Déposséder les Protestants de la marque ou du signe de « perpétuité dans la foi « qu'ils voudraient s'attribuer à tort, tel était le but que se proposait l'historien des Variations, et tout le monde convient qu'il l'atteignit pleinement. Bossuet n'avait qu'une chose à craindre, c'était de remporter un triomphe trop complet, dont fussent mortifiés ou aigris « ses frères séparés ». Il fallait tout prévoir jusqu'aux récriminations injustes. Il sait déjà que les Réformés calvinistes voudraient donner le change et rejeter sur l'Eglise catholique le crime d'avoir rompu avec le primitif christianisme. «Qu'ils ne songent, écritil dans la préface, à nous accuser de variations dans les matières de foi qu'après qu'ils s'en seront purgés eux-mêmes. Qu'ils n'opposent pas des raisonnements ou des conjeclures à des faits constants, mais des faits constants à des faits constants, el des décisions de foi authenti(|ues à des décisions de foi authentiques. Que si, par de telles preuves, ils nous montrent la moindre inconstance ou la moindre variation dans les dogmes de l'Église catholique, depuis son origine jusqu'à nous, c'est-à-dire depuis la fondation du christianisme, je veux bien leur avouer qu'ils ont raison, et moi-même j'effacerai toute mon histoire » (1).
(1) Histoire des ^'ariatioiis. Préface, X.W'I.
Une si belle assurance n'empêche point le ministre Jurieu de relever le défi. Cet homme habile et d'ailleurs instruit, se garda bien d'attaquer de front son adversaire, et par une adroite diversion, il l'amena sur un terrain nouveau et le contraignit à un combat pour lequel Bossuet dut forger de nouvelles armes.
Recherchant les causes de l'instabilité qui est la marque de l'hérésie, Bossuet en avait signalé deux : l'une est tirée du génie de l'esprit humain qui, depuis qu'il a goûté une fois cà l'appât de la nouveauté, ne cesse de rechercher avec un appétit déréglé cette trompeuse douceur (1) ; l'autre est tirée de la ditlérence de ce que Dieu fait d'avec ce que font les hommes. La vérité catholique, venue de Dieu, a d'abord sa perfection ; l'hérésie, faible production de l'esprit humain, ne se peut faire que par pièces mal assorties (2).
La vérité catholique, venue de Dieu, a d'abord — traduisez : «du premier coup » — sa perfection. Ce principe était aux yeux de Bossuet une sorte d'axiome qui n'avait pas besoin d'être démontré et avec lequel il comptait bien fermer la bouche aux hérétiques.
Jurieu s'empare de cette maxime et, négligeant tout le reste, au lieu de laver les Protestants du crime de variations, il attaque à son tour, et avec quelle violence, vous allez en juger :
(1) Bossuet dit ailleurs : « Les contradictions sont un accident inséparable de la maladie quon appelle erreur ■•. — Répoiise à la 4° lettre de M. de Cambrai.
(2, Histoire des Variations. Prol'ace, VIF.
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« Je suis tenté, dil-il, de croire que M. Bossuet n'a jamais jeté les yeux sur les quatre premiers siècles... sa témérité tient du prodige ; elle va même jusqu'à l'impiété, il livre la religion chrétienne, pieds et poings liés, aux infidèles. Il a osé dire que la vérité venue de Dieu a eu d'abord sa perfection, c'est-àdire qu'elle a été très bien connue et très heureusement expliquée d'abord. C'est le contraire de cela qui est précisément vrai ; et pour le dire, il faut avoir un front d'airain ou être d'une ignorance crasse ou surprenante. La vérité de Dieu n'a été connue que par parcelles » (1).
Et prenant ses exemples dans les quatre premiers siècles, Jurieu indique parmi les dogmes imparfaitement connus et expliqués, la trinité des personnes, l'incarnation de la seconde, l'idée d'un Dieu unique, la Providence particulière et la grâce, qui fut entièrement « informe » jusqu'au temps de saint Augustin, Ajoutez à cela l'article de la satisfaction de Jésus- Chrisl, celui de la justification, celui du péché origi-
il) Lettres pastorales de Jurieu. VI. Cité p;ir Bosquet. — l"^' Avertissernent aux Protestants, III.
Et cependant, c'est un des docteurs de la Réforme française, Jean Daillé, qui écrivait en 1622 : • La religion chrétienne n'est pas un ouvrage de l'esprit humain, mais un don du Fils de Dieu qui nous la apport 'e des Cioux et la baillée à ses apôtres et par leur ministère l'a publiée dans le monde. Aussi n'a-t-ello pas été formée pièce à pièce et perfectionnée peu à peu, conmie les productions des hommes à qui leur infirmité ne permet pas d'achever tout d'un coup et en une seule fois ce qu'ils entreprennent »,
(Rapporté par Alfred Robelliau ; ouvrage di-jà cité, ch. I, p. o9, en note).
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ncl, qui sont aussi mal connus par les anciens Pères.
Le même Jurieu avait naguère publié un u Système de l'Eglise » dans lequel il avait eu besoin de dire, selon l'expression de Bossuct, que l'Eglise n'a jamais varié dans les articles l'ondamenlaux, et il n'avait point trouvé de meilleur moyen de distinguer les articles i'ondamentaux d'avec les autres qu'en disant que les articles fondamentaux sont ceux qui ont toujours été reconnus (1). Retenez bien ce principe (jui est avoué par Jurieu et que ne désavouerait pas un Catholique : des articles fondamentaux sur lesquels il n'y eut jamais de variations, voilà la preuve de la perpétuité de la foi, sans laquelle il n'y a pas d'Eglise véritable.
Mais, comme le dit Bossuet, Y Histoire des Varialions a fait changer ce principe si constant, si indiscutable. Pour justifier les variations de la Réforme, il a fallu en trouver dans l'ancienne Eglise. Et Jurieu s'est mis en quête de « variations catholiques » à opposer aux variations protestantes, et il en trouve tant que les fameux « points fondamentaux » euxmêmes sont entraînés dans ce torrent de « variations ».
La position respective des deux adversaires ne laisse pas d'être singulière au commencement du duel. L'un et l'autre sont d'accord pour dire que la vérité révélée s'est maintenue intacte dans l'Église. Seulement, tandis que Bossuet la déclare parfaite du premier coup, Jurieu la veut « progressive » et, (1) Premier Avertissement aux l'i-otestants, ch. XXII.
comme on dit aujourd'hui, évoluanl avec les siècles. Ce premier désaccord est grave, nous le verrons : c'est le même qui renaît de nos jours et cjui a troublé jusqu'à des esprits sincèrement catholiques. Mais le problème n'est qu'effleuré dans la controverse qui nous occupe. Bossuet ne veut pas perdre ses coups et, son adversaire lui prêtant le flanc par ailleurs, c'est là qu'il essaie de l'atteindre. Jurieu, en etTet, vise à un double objet, dont l'un nuit à l'autre. Préoccupé de prouver par des faits que l'Église primitive a eu ses variations, sous réserve des points fondamentaux, et d'autre part, de réfuter l'assertion de Bossuet que la « vérité venue de Dieu a d'abord sa perfection», il narrive pas à tenir en balance les arguments qui concourent à démontrer ces deux propositions. Tantôt il prouve trop, tantôt il ne prouve pas assez. S'il s'en tenait à dire que la vérité venue de Dieu, parfaite tout d'abord en tant (ju'elle vient de Dieu, se développe avec les siècles en tant qu'elle parvient à l'homme, Bossuet lui-même, avec les réserves nécessaises, y donnerait les mains. Mais Jurieu a besoin de trouver dans l'Eglise un progrès dogmatique t{ui soit autre chose qu'un développement; il lui faut des changements, des erreurs, des variations enfui ; et c'est sur ce point (jue Bossuet, toujours à cheval, si j'ose dire, sur son axiome de la vérité révélée et parfaitement connue tout d'abord, le harcèle et l'atteint au défaut de la cuirasse. FZt ce défaut de la cuirasse consiste en ceci : « Vous dites, M. Jurieu, que l'Eglise a varié, et cela autour des
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mystères les plus importants, la Trinité, l'Incarnation, la Grâce, et le reste. Comme vous tenez cependant à sauvegarder la perpétuité de la foi, vous prétendez que, en dépit de ces variations, l'essentiel des mystères est demeuré intact. Imprudent, vous découvrez l'Eglise, et que direz-vous si je vous prouve (fue les variations dont vous l'accusez, atteignent jusqu'au cœur du mystère et par conséquent ruinent cette perpétuité de la foi que vous retenez encore ?» Il n'entre point dans mon sujet de suivre point par point la controverse de Bossuet et de Jurieu à travers les textes des Saints Pères; bien qu'au fond la ([uestion se ramène à une question de textes, puis- ({u'il s'agit de savoir si les Pères avaient sur la Trinité, sur l'Incarnation, sur l'immutabilité de Dieu, la même foi et les mêmes idées que nousmêmes. Mais, sans entrer si avant dans un domaine réservé aux tliéologiens et aux érudits de profession, nous n'avons à examiner, pour ce qui nous regarde, qu'une chose, à savoir si les variations vraies ou fausses, authentiques ou supposées, que Jurieu découvre dans la foi du premier siècle, entraînent le fond de mystère ou le laissent entier. De son propre aveu, et Bossuet ne manque pas de souligner cet aveu, il ne s'agit pas seulement de variations dans les termes, mais dans les choses, ni dans les manières de les expliquer, mais dans le fond, ni dans les dogmes les moins importants, mais dans les plus importants. « Le mystère de la Trinité, par exemple, nous dit-il, est de la dernière importance.
essentiel au christianisme; cependant, continue ce hardi docteur, chacun sait combien ce mystère demeura informe jusqu'au premier concile de Xicée et même jus(|u'à celui de Constantinople )). Le mystère de la Trinité informe! Ainsi, s'écrie Bossuct, jusqu'à la fin du quatrième siècle, le christianisme n'était pas formé, puisque le mystère de la Trinité, si essentiel au christianisme, ne l'était pas : les chrétiens versaient leur sang pour une religion encore informe, et ne savaient s'ils adoraient trois Dieux ou un seul Dieu (1).
Et pourquoi ces erreurs si graves sur la Trinité? C'est que, selon Jurieu, les Pères n'avaient pas une juste idée de rimmutabilité de Dieu : ils croijaient les personnes divines inégales.
Là-dessus, Bossuet s'indigne : « Triomphez donc, s'écrie-t-il, Ariens et Sociniens ! Mais Iriomphez en particulier, o Sociniens, qui irez dire qu'il arrive à l'être de Dieu quelque chose de nouveau. M. Jurieu vous donne les mains, puisqu'il avoue (ju'on peut croire sans blesser le fond de la piété, non pas qu'il survient à Dieu des accidents comme à nous, et de nouvelles pensées, ce qui autrefois faisait horreur; mais ce qui est beaucoup pis, qu'il change dans la substance, et qu'une personne divine commence d'être; non seulement on peut le croire, sans aucun péril de son salut, mais on l'a cru autrefois et c'était la foi des martyrs ! » (2)
(1) Premier Avertissement, ch. VI.
(2) Premier Avertissemerit, ch. XI.
Laissons Bossuet pousser sa dénionsliation sur tous les points du dogme où Jurieu accuse les Pères d'ignorance, ou d'erreur, ou de variation. La conclusion sera toujours la même. Si les anciens ont erré de la sorte, ils ont erré sur le fond des mystères, et à quelque époque de son histoire qu'on l'interroge, l'Église n'a jamais su ce qu'elle croyait au juste ou ce qu'elle devait croire.
« Considérez de sang-froid, conclut Bossuet, la constitution qu'on veut donnera l'P^glise chrétienne. Les derniers siècles, depuis mille ans, sont le règne de l'Antéchrist. Autrefois, les Protestants vantaient du moins le quatrième, comme le plus éclairé, et ils ne peuvent encore lui refuser cet honneur ; mais cependant c'est la source de l'idolâtrie antichrétienne (le culte des Saints) ; c'est là qu'elle s'est formée, c'est là qu'elle règne. La Réforme, poussée dans ce siècle, voulait ce semble, se faire un refuge dans les siècles des martyrs : et maintenant ce sont les plus infectés d'ignorance et d'erreurs ; je dis même dans les points les plus essentiels, et dans le fond de la piété ; où est donc cette Eglise de Jésus- Christ contre laquelle l'enfer ne devait pas prévaloir ? Où est cet ouvrage des apôtres dont Jésus-Christ avait dit : « Je vous ai choisis et je vous ai établis, afin que vous alliez et que vous portiez du fruit, et que votre fruit demeure ? » Cependant tout tombe, tout est renversé aussitôt après les apôtres » (1).
Ainsi donc, voilà tout ce qui reste de l'Église, après
(1) Premier Avertissement, ch. XVIII.
que Jurieu a introduit dans son sein le prétendu droit aux variations. Des ruines, des erreurs, des débris de la véritée révélée ; pas un mystère n'est debout, tout est informe, tout est désordonné, non pas comme des matériaux qui attendent d'être rangés pour une construction, mais comme des pièces mal assorties, restes et témoins de la catastrophe.
Tel est le vice du principe protestant qu'il s'en va, par un effet pour ainsi dire rétroactif, atteindre l'Église dans son passé et ruiner, jusque dans leurs fondements, ses dogmes les plus essentiels.
J'ai résumé très imparfaitement, une faible partie (le la réponse de Bossuet aux lettres pastorales du ministre Jurieu accusant l'Eglise d'avoir varié, elle aussi, dans la foi.
Tout l'effort du docteur catholique est d'obliger le docteur calviniste à reconnaître que les prétendues variarions intéressent le fond du mystère ; tout l'effort de celui-ci au contraire est de montrer que ces erreurs, si importantes qu'elles soient et en matière importante, ne constituent pas néanmoins des erreurs fondamentales. La discussion risquerait de ne pas finir, et toute la théologie des Pères y passerait, si Bossuet ne parvenait pas à enfermer son adversaire dans un dilemme (|ui ne lui laissera pas d'issue.
De deux choses l'une, ou ces variations porlcnl
sur la forme, sur la théologie des dogmes, comme parle Jurieu, ou elles portent sur le fond, c'est-à-dire sur ce qu'il y a d'essentiel dans les mystères.
Variations de pure forme ? Ce n'est pas la peine d'en parler, n'étant pas de véritables variations, et alors tout est sauf, l'Eglise primitive, la perpétuité de la foi, l'Église catholique ; seul le Protestantisme s'écroule, convaincu d'avoir varié, lui, sur des points essentiels.
Variations sur le fond? et quoi de plus fondamental que la Trinité, l'égalité des personnes divines, que l'immutabilité de Dieu et autres dogmes non moins importants, sur lesquels Jurieu croit surprendre l'Église en flagrant délit de variation? Mais alors que deviennent ces fameux points fondamentaux qu'on ne peut distinguer d'avec ceux qui ne sont point fondamentaux qu'en disant qu'ils sont ceux qui ont toujours été reconnus par l'Église? S'ils n'ont pas toujours été reconnus, ils ne sont donc plus fondamentaux, et l'Eglise qui a varié sur ces points fondamentaux, n'est plus l'Église, et comme elle a varié dès les premiers temps, l'Église n'a jamais été.
Entre ces deux termes, variations de pure forme, et variations de fond, il n'y a pas de milieu et poussé par la logique de Bossuet; il faut que Jurieu prenne parti. Longtemps il se dérobe à une option dont il voit le péril pour sa cause. Tantôt il fait l'audacieux, et, répondant au défi de l'historien des Variations des Eglises Protestantes, il ne pense qu'à chercher
des variations jusque dans les premiers siècles. Tantôt il se retourne vers les Sociniens qui écoutent aux portes, prêts à triompher de la victoire de Jurieu et n'attendant plus que la chute des fameux points fondamentaux pour entraîner tout le Protestantisme dans ce qu'on nomme alors la « tolérance » et que nous nommons aujourd'hui l'indifférence en matière de dogmes. Et alors vis-à-vis des Sociniens, il prend peur de ses propres aveux ; il oublie ce qu'il vient d'affirmer devant Bossuet et il déclare aux Tolérants qu'il n'a rien à démêler avec eux, puisque les variations dont il s'agit ne portent pas sur le fond, mais simplement sur la forme ou sur la théologie.
Ainsi, quand il répond à Bossuet, qui le met véritablement à la question, il faut bien qu'il convienne, pour les besoins de sa cause, que les variations de l'ancienne Église sont capitales ; autrement, le Protestantisme est en rupture avec la tradition des premiers siècles. Quand il répond aux Sociniens, il faut, au contraire, pour les besoins de la cause, que les variations soient de simples « variantes » dans la manière d'expliquer les dogmes. Autrement, le Protestantisme est précipité dans ce qu'il considérait alors comme la négation de toute religion.
Il faut pourtant choisir. Mais que choisira le ministre? insiste Bossuet : puisque, quoi qu'il choisisse il est également pris et mis en contradiction avec lui-même. Dira-t-il que l'Église n'a jamais varié? Il lait pour moi, dit Bossuet. Prendra-t-il le parti que l'Église des premiers siècles a varié dans ses dogmes ?
Ils ne sont donc plus fondamentaux, et le voilà forcé de recevoir ceux qui les nieront et les Tolérants gagnent leur cause (1).
Cruel embarras, même pour un esprit fertile en ressources comme Jurieu. Plus il se croit fort contre Bossuet et triomphant sur les variations des anciens Pères, plus il s'affaiblit vis-à-vis des Sociniens et des Tolérants. Il le sent bien : à cet endroit, dit-il, il n'y a plus moyen d'éviter M. de Meaux (2).
Il essayera cependant de l'éviter, en montrant que ce qui était tolérable dans les Pères ne l'est plus à présent que les matières sont bien éclaircies, et que, d'ailleurs, les Pères n'ont erré que par ignorance et par surprise et plutôt comme philosophes qu'autrement (3).
L'éclaircissement de la foi par la philosophie, voilà une nouvelle échappatoire par où Jurieu croit sortir de l'impasse où le dilemme de Bossuet l'a enfermé.
« Songez-vous bien, M. Jurieu, à ce que vous dites? )) s'écrie Bossuet. Vous tolérez les Pères à cause de leur ignorance : c'est pour la même raison et en plus forts termes que les Tolérants vous demandent que vous tolériez les peuples (dans leur indifférence). Si dans la grande lumière du christianisme, les Docteurs de l'Eglise ont pu ignorer dan s la nature divine sa parfaite immutabilité et dans les
(1) 1"' Avertissement aux Protestants, XXUI, p. 33.
(2) 6*^ Avertissement. Préface.
(3) Cité par Bossuet. 6° Avertissement, ch. CVI.
personnes divines leur égalité entière, pourquoi ne voulez-vous pas qu'un peuple grossier puisse ignorer innocemment les mêmes choses ou d'autres semblables? Mais si l'immutabilité de Dieu, qui est si claire à la raison humaine, a été cachée aux maîtres de l'Eglise, pourquoi les disciples seront-ils tenus à en savoir davantage? Et avec quelle] ustice lesobligerezvous à concevoir des mystères plus impénétrables ? Que faire dans cette occasion, puisqu'il faut changer de principes ou donner gain de cause aux Tolérants. Mais voici encore pour vous un autre embarras. Dites-moi, que prétendiez- vous quand vous avez étalé ces grossières erreurs des anciens? Assurément vous vouliez combattre cette dangereuse et ignorante maxime de l'Evèciue de Meaux : « Que l'Eglise ne varie jamais dans l'Exposition de la foi et que la vérité catholique, venue de Dieu, a d'abord sa perfection. » Pour détruire cette maxime, il fallait trouver quelque chose qu'on put appeler la foi de l'Église et la vérité catholique, où vous puissiez montrer quelque changement ; et pour cela vous accusez d'erreurs capitales tous les anciens sans en (wcepter (iiiciin. Il faut maintenant changer de langage : cela était bon contre l'Evèque de Meaux; mais contre les Tolérants, ce n'est plus de même, et quand toute l'antiquité serait tombée dans une erreur approchante de l'Arianisme, « ce ne serait pas, selon vous, la foi de l'Eglise d'alors, nuùs seulement la théologie des philosophes chrétiens » (1). il) 60 Avcii/ssemciit, ch. CX.
Telle est, en ellet, la vigueur de l'attaque chez Bossuet que l'adversaire, chassé de ses positions, est précipité, malgré lui, dans l'abîme où devait tôt ou tard le faire tomber son principe protestant. L'éclaircissement de la foi par la philosophie, ce cri sorti des entrailles de la Réforme, sous l'étreinte de Bossuet, est le signal de la décadence du dogme et le point de départ de sa complète disparition. Ici, se fait la seconde rupture, et la plus profonde entre le catholicisme et l'hérésie luthérienne et calviniste. Retenez bien ces formules qui, voulant tout sauver, ont achevé de tout perdre : point d'autre éclaircissement du dogme que philosophique ; point d'autre erreur que philosophique ; toute expression dogmatique est donc philosophique. S'il y a variation, c'est la philosophie qui a varié; s'il y a progrès, c'est la raison qui a progressé. Toute théologie n'est qu'une philosophie, et le dogme lui-même, en dehors des explications philosophiques, nécessairement variables selon les variations de l'esprit humain , n'est essentiel et fondamental que sous la forme révélée par les Écritures.
Mais encore faudrait-il s'entendre sur l'interprétation des formules sacrées, si l'on tient encore, et Jurieu y tient toujours, qu'il y ait une Église où la foi se soit conservée intacte, au moins dans ses fondements? Eh bien, répond Jurieu, la foi demeurait pure dans le peuple : « Ces spéculations vaines et guindées des Docteurs de ce temps-là n'empêchaient pas la pureté de la foi de l'Éiglise, c'est-à-dire du
Peuple : a cela ne passait pas jusqu'à lui » (1). Pourquoi? Parce que le peuple, qui ne lisait pas Platon, n'entendait rien à ce que lui prêchaient les Docteurs, et ne lisait que les Ecritures, où il découvrait ce qu'il y a de clair, c'est-à-dire les fondements de la foi.
Laissons, s'il vous plaît, de côté ce qu'il peut y avoir d'étrange en un système qui refuse aux savants ou aux docteurs la pureté de la foi, par la seule raison qu'ils sont docteurs ou savants. Venons au fond, et voyons-y la ruine définitive du principe d'autorité en matière de doctrines. Que reste-t-il, en effet, au Protestantisme au point jusqu'où Bossuet le force à reculer? L'Ecriture seule règle de foi, abandonnée à la raison des philosophes, pour être rédigée en formules seulement explicatives, d'une part, et d'autre part encore l'Écriture livrée à l'interprétation libre et particulière des simples qui se contentent de goûter ce qu'ils ne pourront expliquer.
Laissons faire ces prémisses ; la conséquence en sortira tout entière, je veux dire la disparition du dogme.
Si l'Écriture s'entendait toute seule, et si les dogines s'y trouvaient clairement définis, elle n'aurait rien à craindre de se voir entre toutes les mains, sous la protection d'un interprète autorisé. Mais quand on vient me dire que le christianisme tout
(1) 6'^ Avertisseinent, cli. CXII.
entier est dans l'Écriture, je réponds encore avec Bossnet : « Vous ne considérez pas que pour l'honneur de l'Écriture, il faut trouver quelqu'un qui l'ail entendue : or, si nous en croyons le ministre Jurieu, il n'y eut jamais de livre plus universellement malentendu que cette Ecriture, ni de doctrine plus tôt oubliée que celle de Jésus-Christ, ni enfin de docteurs plus malheureux que les Apôtres, puisque, à peine avaient-ils fermé les yeux, l'Église qu'ils avaient plantée fut toute défigurée par des erreurs capitales »(1). P2spérons, pour l'honneur de l'Ecriture, que la bonne femme dont parle Jurieu quelque part, sera plus heureuse que les Pères de l'Église et entendra mieux que ces grands docteurs l'enseignement de l'Esprit Saint conservé dans l'Écriture. Mais encore, quelle assurance aura-t-elle que son interprétation est la meilleure? Une inspiration intérieure et comme un témoignage secret de l'Esprit-Saint; je ladmets, mais ce témoignage, quel en sera le garant? Personne, sauf le lecteur lui-même et son assurance. Admirable garantie, en effet, à moins d'aller jusqu'à proclamer l'infaillibilité du simple fidèle qui lit la Bible : mais le libre examen et l'infaillibilité sont deux choses contradictoires.
Heureusement le peuple protestant, les simples, comme dit Jurieu, n'useront pas pleinement de leur droit au « libre examen ». Ils garderont longtemps, et ils l'ont encore, l'habitude plus sage et plus commode d'interpréter la Bible dans le sens
fl) Premier Avertissement, XX.
traditionnel qu'ils ont appris de leurs Docteurs ; ils conserveront à peu près le Canon des Ecritures; ils se conformeront à la « confession de foi » dans laquelle ils sont nés; pratiquement ils vivront des mêmes formules et s'appuieront au même princi[)e d'autorité pastorale que les réformateurs avaient maintenus à leur profit.
Mais cette inconséquence, bonne pour les simples, ne pouvait arrêter longtemps, chez les docteurs, les effets du rationalisme originel qui ramène la Réforme, malgré elle, à son principe.
On ne fait pas à la raison sa part quand il s'agit de vérités révélées : la raison veut tout ou rien. Bossuet lui refusait tout, quand il disait si profondément que la vérité venue de Dieu a d'abord sa perfection. Jurieu lui accordait tout, sans le savoir, quand il lui concédait les variations et les tâtonnements du dogme. Le dogme devait s'effondrer tout entier dans sa philosophie.
Tout d'abord, la raison protestante, ayant fait table rase de toutes les croyances de tradition, s'occupa de reconstruire sa foi avec les seules données de l'Écriture, acceptée sans examen comme le véritable dépôt de la révélation. L'examen ne porte d'abord que sur le sens des mots. Déjà la philosophie se fait la part belle : elle tranche dans les textes évangéliques en souveraine : vous verrez, quand le moment en sera venu, les libertés que prendront avec les dogmes les plus clairement énoncés dans les livres saints, les interprétations de Luther el de
ses sectateurs. Mai» si téméraire que soit la raison des premiers Réformateurs, elle prétend purifier la foi et non pas la détruire. Tant que rinfluence de la scolastique se fait sentir encore, tant que les grandes vérités, admises par les païens eux-mêmes, passent encore pour des vérités de raison comme l'existence de Dieu, l'immortalité de l'âme, et la croyance aux sanctions de la vie future, le dogmatisme rationnel s'emboîte assez facilement dans le dogmatisme religieux. C'est en vertu de cette vieille harmonie entre l'esprit humain et l'ancienne foi que le Protestantisme conserve pendant deux siècles, sur l'autorité de l'Ecriture, sur les preuves de la divinité de Jésus-Chrisl, à peu près la même doctrine que l'Église catholique. Cependant, si j'en crois un protestant de marque, Auguste Sabatier, déjà le rationalisme est dans la méthode, il apparaîtra bientôt dans la doctrine (1).
L'Ecriture ne se défend plus par elle-même, comme un dépôt sacré recueilli par tradition non interrompue, et de mains en mains, depuis les Apôtres. C'est un livre divin, sans doute, on le croit encore sur la foi de l'habitude ou du sentiment intime. Mais c'est un livre qui, comme les autres, devra produire ses titres à la créance.
L'exégèse rationaliste ne se contente plus de faire l'historique du livre divin et de réparer les outrages qu'il a subis du temps et des hommes : ce qui est
(1) Auguste Sabatier. — Li's Religions d'autorité et la Reli g ion de l'esprit, p. 326.
5tS COMMENT LE PROTESTANTISME EST DEVENU
son droit et son devoir. Bientôt elle le juge, au nom d'une philosophie préconçue. La raison ose citer l'Esprit Saint à son tribunal. C'est de bonne heure un axiome reçu dans cette nouvelle théologie que le contenu de l'Ecriture relève en dernier ressort de la raison. En vain l'histoire apporte son témoignage, prophéties, miracles et, entre tous, larésurrection du Christ. Le témoignage de l'histoire sera, lui aussi, révisé par une raison qui ne craindra pas de récuser des témoins que leur foi prédispose à croire aux miracles, et des faits qui sont d'un ordre suprasensible et supranaturel. « N'est-il pas plus facile de faire accepter par la conscience la doctrine morale du Christ qu'il ne l'est de convaincre la raison de la réalité de ses miracles ou de sa résurrection corporelle? ))(1).
L'histoire de la décadence dogmatique du Protestantisme est étroitement liée à celle des systèmes de philosophie éclos dans les esprits allemands nourris à l'école du libre examen.
Si Jurieu pouvait revenir cà la fin du xviii*^ siècle et tout le long du xix% il serait au désespoir en voyant à quels philosophes il a laissé le soin d'expliquer la foi et les dogmes renfermés dans l'Ecriture. Il regretterait à coup sûr l'ignorance des Pères de l'Église qui ne lisaient que Platon. Kant lui montrerait tout ce qu'il garde du Protestantisme, deux ou trois postulats nécessaires à la morale : Dieu,
(1) Auguste Sabatier. — Les Religions d'autorité et la Religion de l'esprit, p. 331.
UNE IlELIGION SANS DOGME 59
l'âme, et la vie future, mais enfermés, sans démonstration i)Ossible, dans la sphère close et bornée d'une raison incapable de sortir de soi pour connaître autre chose ((u'elle-mème. Hegel, plus radical encore, lui ferait voir la foi, réduite à une idée, mais d'une idée créatrice et construisant toute seule, du dedans au dehors, sans rien recevoir de personne, le moi, le monde, et Dieu lui-même. Raison ou sentiment, la foi ne sera plus désormais qu'un je ne sais quoi de purement subjectif sur lequel un idéalisme effréné brodera à plaisir d'éternelles variations.
C'est bien le moment de s'écrier avec notre Bossuet ; « Triomphez cette fois et pour toujours, Sociniens tant redoutés de Jurieu ; c'en est fait : de variations en variations, la Réforme aboutit à l'indifîérence et même à la négation dogmatique. »
En effet, ce que Bossuet avait prédit est aujourd'hui hors de conteste confirmé par les faits, et reconnu par le témoignage des Protestants euxmêmes : « La Réforme, écrivait naguère M. Gabriel Monod, la Réforme a été un mouvement philosophique, destructif du christianisme positif et du principe d'autorité en matière de foi : il n'y a point d'autorité ni de certitude dogmatique en dehors de la tradition ecclésiastique représentée par le catholicisme; et le protestantisme n'est qu'une série et une collection de formes religieuses de la libre pensée ))(1).
Une religion sans dogmes peut-elle s'appeler en-
(1; Reeue historique. Mai 1892, p. 103.
core une religion? La Bil)le sans autorité divine est-elle encore la Bible? Oui, répondent des voix protestantes, depuis Lessing, le père du Protestantisme libéral, jusqu'à Ristscht, le moderne champion du néant dogmatique. La religion n'est pas afTaire de vérité, mais de sentiment, pas affaire de lettre, mais d'esprit, pas affaire de croyance, mais de confiance. La foi saisit immédiatement le cœur, à propos du texte biblique qui saisit l'esprit. « Car, dit Lessing, la lettre n'est pas l'esprit. L'esprit agit par la lettre, mais n'y est pas lié. Il souflle où il veut et il souflle partout. O Luther, tu nous as délivrés du joug de la Tradition. Qui nous délivrera du joug de la lettre » (1).
A délivrer les protestants du joug de la lettre, beaucoup se sont essayés depuis Lessing et n'y ont que trop bien réussi. Tous ramènent la foi à un phénomène intérieur, purement subjectif, écho affaibli, mais écho véritable de la première pensée, génératrice du Protestantisme, la justification par la foi. La foi n'est pas le dogme ; que dis-je? La foi n'est pas même « la parole de Dieu » entendue dans l'Ecriture. La foi est un rapport direct avec Dieu, sans livre, sans lettre. Après cela, le dogme peut venir ou ne pas venir, peu importe, il sera l'elTot et non la cause de la foi. Après cela vous pouvez lire la Bible. Votre foi ne sort pas de la Bible, elle est en vous et si vous la trouvez ensuite dans la Bible, c'est parce qu'elle est en vous. « Au fond, écrivait le jeune
(1) Cité par Aiii^iiste Sabalier, p. .'Jol.
UNE UKLKilOX SANS DOGME 61
philosophe Giu'au, résumant les conclusions des derniers théologiens protestants, au fond le véritable verbe, la parole sacrée, ce n'est plus Dieu qui la prononce et la fait retentir éternellement la même à travers les siècles ; c'est nous qui la prononçons ; nous la lui soufflons tout au moins. Car, qu'est-ce qui fait la valeur d'une parole, sinon le sens qu'on y met? Et c'est nous qui donnons le sens. L'esprit divin passe dans le croyant et par moments, du moins, il semble que notre pensée soit le vrai Dieu. C'est un chef-d'œuvre d'habileté que cet essai de conciliation entre la foi et la libre pensée » (1).
Foi et libre pensée ; religion et irréligion, voilà donc à quel accouplement d'idées et de mots, la Réforme se voit condamnée. Sans doute les mots sont à tout le monde et tout le monde est libre de les employer dans un sens restreint et particulier, pourvu qu'on prenne la peine de le définir. S'il plaît à un athée de se dire « religieux » parce que, devant la nuit des choses qui de toutes parts l'enveloppe et l'oppresse comme la profondeur d'une forêt inexplorée, il éprouve le frisson et l'horreur sacrée du mystère insondable, je ne pourrai l'en empêcher, mais, si je demande à cet homme soi-disant « religieux » quelle est sa religion, il me répondra qu'il n'en a point, avouant ainsi que la religion est autre chose qu'un sentiment d'épouvante ou même d'abandon, suivant que domine la peur ou la confiance,
(1) Guyau : l'Ii-i'eligion de l'avenir, p. l'^'S. Cité par M. Goyau, l'Allemagne Religieuse (préface).
c'est-à-dire un ensemble de croyances et de pratiques communes à une société, pour former entre les individus le lien le plus fort, celui des âmes parlant la même langue devant le même Dieu. Oui, une religion sans dogmes est une religion sans fidèles, car à quel signe les fidèles se reconnaîtraient-ils? Jusqu'ici les hommes n'ont rien trouvé de mieux, pour faire société entre eux, que la parole et l'écriture, et pour s'unir dans la communion des mêmes sentiments et des mêmes pensées, rien de mieux non plus que l'identité des mots et des formules. La foi religieuse, au sens dogmatique de l'expression, donnait satisfaction à ce besoin de s'entendre pour s'unir, et c'est pourquoi elle était la forme la plus parfaite de toute société, étant à la fois la patrie des esprits et des cœurs. Les dogmes sont inséparables de la religion et la religion inséparable des dogmes.
Il faut donc que le Protestantisme libéral, s"il consent à rejeter toute foi dogmatique, cesse d'usurper le beau nom de religion, pour s'appeler simplement une « libre pensée », offrant ce caractère inattendu d'être une libre pensée « religieuse ». Et quant au Protestantisme conservateur ou orthodoxe, qui par une heureuse inconséquence garde encore autour du temple un échafaudage dogmatique, il devrait bien s'apercevoir qu'il n'est pas différent du Protestantisme libéral par les principes, qu'il est engagé sur la même pente et qu'il ne lui est pas possible d'éviter l'abime, pas plus qu'il n'est possible au rocher détaché de la montagne de s'arrêter avant
d'être descendu jusqu'au tond du goutTre. Les principes ont l'inéluctable attraction des lois de la nature. Certains obstacles historiques peuvent un moment, en qualité de forces opposantes, faire équilibre aux forces déchaînées. Le libre examen se heurte longtemps à la tradition qui le neutralise : mais peu à peu, la tradition s'émiette, et le « sens propre » emporte la vieille foi qui s'écroule et se perd, indistincte et méconnaissable, dans le torrent des opinions courantes et des éphémères philosophies.
J'ai essayé de vous montrer comment, en vertu de ses principes, la Réforme a vu le dépôt de la foi chrétienne périr entre ses mains, jusqu'au dernier dogme, y compris l'autorité divine de l'Ecriture. Il me restera, dans le prochain chapitre, à vous faire voir, par quels principes contraires, l'Eglise Catholique a pu garder, après deux mille ans, le même dépôt intact et toujours vivant.
Je voudrais, sans préjuger du fond des choses, vous amener dès à présent à une première conclusion . Des deux principales confessions chrétiennes qui se réclament du même Christ fondateur, l'une a su conserver, avec la foi en la divine inspiration de l'Ecriture, un système de doctrines qu'elle déclare révélées de Dieu. L'autre, après de vains efforts pour retenir les dogmes qu'elle croyait lire dans l'Écriture, les a vus s'évanouir l'un après l'autre, et
n'a relenii de sa foi première en la Bible, qu'un goût, qu'un sentiment qui ne mérite pas le nom de croyance, encore moins de religion.
Je ne demande pas encore si celle des deux confessions qui a gardé ses dogmes, est la véritable dépositaire de la foi. C'est une question réservée; mais seulement je demande si celle qui n'a plus rien entre les mains peut encore se porter comme héritière du Christ et de l'Évangile. Tout au plus lui sera-t-il permis de dire : « Voilà le vase qui contenait la divine liqueur : je le conserve comme une relique et j'en respire encore quelquefois le parfum qui me rappelle, hélas ! le goût à jamais perdu de la vérité révélée. »
Si donc il est des âmes religieuses qui ne peuvent se contenter du simple parfum d'un vase vide, c'est à la première des deux confessions chrétiennes qu'elles devront s'adresser pour retrouver la vérité évanouie.
Où donc iraienl-elles? Si le dépôt divin n'est pas dans l'Eglise catholique, il n'est nulle part. Je ne vois plus que l'Eglise Catholique qui propose à la satisfaction du besoin de croire qui tourmente les hommes, non pas de simples sentiments, mais des vérités, non pas des opinions philosophiques, mais des certitudes divines. Car le Prolcslantisme n'a rien à lui dire de plus que la li])re pensée.
Donc, ou bien Dieu nous a leurrés comme des enfants qu'on instruit d'abord avec des contes et des fables, en attendant qu'ils puissent faire usage de
leur raison, et alors il faut laisser le champ libre à l'irréligion. Or c'est là un blasphème que pas une bouche chrétienne ne voudrait prononcer. Ou bien les paroles de Jésus-Christ demeurent, ces paroles dont il a dit qu'elles ne passeraient point, et alors ces paroles retentissent encore dans votre voix, ô notre Eglise, une et apostolique, catholique et romaine.